Objectivisme et libertarianisme

Adrien Faure, du blog « Utopies concrètes » m’a interrogé sur le thème des différences entre Objectivisme et libertarianisme. Je reproduit ici les parties essentielles de cet entretien. (Mise à jour : le blog « Utopies concrètes » n’est plus en ligne. Cette page est donc aujourd’hui le seul accès à cette interview.)


AF. Comment définirais-tu l’Objectivisme ?

L’Objectivisme est une philosophie. Pour être précis, c’est un système philosophique complet couvrant la métaphysique, l’épistémologie, l’éthique, la politique et l’esthétique. Il est crucial de saisir que pour Ayn Rand, les problèmes du monde sont d’abord et avant tout d’ordre philosophique, les décisions politiques n’étant qu’un symptôme ou un reflet des idées philosophiques — en particulier épistémologiques et éthiques — qui prévalent.

AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

Le libertarianisme quant à lui ne concerne que la politique et l’économie, et n’est même pas une philosophie politique à proprement parler, mais plutôt un mouvement politique qui regroupe diverses philosophies politiques : celles de Murray Rothbard, de Robert Nozick ou de David Friedman par exemple, ne sont pas du tout les mêmes. On trouve parmi les libertariens des jusnaturalistes, des utilitaristes, des évolutionnistes, des anarchistes, des partisans de l’État minimal et bien d’autres… bref toute sortes de philosophies politiques différentes, voire opposées.

Rien d’étonnant, car le libertarianisme, né dans les années 60 et 70 ne s’est pas construit sur une philosophie, mais sur une stratégie : celle de rassembler tous les gens qui croient à la liberté individuelle, peu importe la raison. Rothbard écrivait en 1981 dans Frank S. Meyer: The Fusionist as Libertarian Manqué :

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Murray Rothbard (1926-1995)

… le libertarianisme en soi n’offre pas un mode de vie complet ou un système éthique (…) Le libertarianisme ne parle pas de la vertu en général (…) simplement parce qu’il n’est pas équipé pour le faire (…) Le libertarianisme est une coalition d’adhérents à toutes sortes de positions philosophiques (ou non philosophiques), parmi lesquels l’émotivisme, l’hédonisme, l’a priorisme kantien et bien d’autres. Ma propre position fonde le libertarianisme sur une théorie des droits naturels intégrée dans un système plus large de droit naturel aristotélicien-lockéen, une ontologie et une métaphysique réalistes. Mais bien que ceux d’entre nous qui adoptent cette position croient que celle là seule fournit un fondement et une base satisfaisants pour la liberté individuelle, c’est un argument à l’intérieur du camp libertarien sur la base et le fondement du libertarianisme plutôt que sur la doctrine elle-même.

En effet, la seule idée qui rassemble les libertariens est la volonté de moins d’État. En dehors de ça, le libertarianisme accepte toutes les philosophies, peu importe leur code éthique (religieux ou non), peu importe leur épistémologie (raison, foi, désir, sentiments, caprice, intuition…), peu importe leur métaphysique (idéalisme, matérialisme…), la seule chose qui importe étant que vous pensiez qu’il faut moins d’État.

AF. Quelle est la relation entre Objectivisme et libertarianisme selon toi ?

Une divergence profonde sur les fondements de la politique qui est en fait une divergence sur l’inter-relation des idées et leur structure, que je vais tenter d’expliquer.

Les libertariens n’hésitent pas à reprendre des arguments ou à se réclamer d’autorités philosophiquement opposées, dont Ayn Rand ou d’autres Objectivistes peuvent se trouver parfois faire partie, aux côtés par exemple de Kant, Hayek, Hoppe, Nozick, Spooner, ou encore parfois Jésus, voire Proudhon ou Marx au besoin. Et je ne parle pas seulement d’individus différents au sein du mouvement, tout ceci peut venir d’un seul et même individu. Ceci tient au fait que, par essence, le libertarianisme est indifférent, agnostique ou neutre sur les questions métaphysiques, épistémologiques ou éthiques.

En fait, le libertarianisme coupe sciemment le lien qui unit la politique au reste de la philosophie. Il n’a pas de philosophie, ou s’il en avait une, ce serait le scepticisme radical parce qu’il ne prend position sur aucune question philosophique de base. La seule certitude étant : moins d’État. Pourquoi ? Peu importe, toutes les raisons sont bonnes à prendre pour le mouvement. Le libertarianisme accorde donc plus d’importance à la conclusion qu’à la manière d’y arriver, ce qui, d’un point de vue philosophique — pas seulement Objectiviste — n’est pas admissible.

En se refusant à porter un jugement métaphysique, épistémologique ou éthique, le libertarianisme aboutit bien souvent au subjectivisme moral — voire au subjectivisme législatif — ce qui bien évidemment est contraire à l’Objectivisme, pour qui la morale est objective.

Soit dit en passant, l’une des conséquences inéluctable est le « thin libertarianism » ou « brutalisme », les libertariens qui proclament par exemple la légitimité du racisme ou de l’homophobie dans le cadre du principe de non-agression. Étant donné sa conception de départ, le libertarianisme inclura toujours en son sein des discours de haine et autres aberrations intellectuelles dont il peut servir de refuge. En lui-même, il ne contient aucune objection contre le racisme ou contre le surnaturel. Comme il déconnecte la politique du reste de la philosophie, il considère que ce n’est pas son sujet.

Or, d’un point de vue Objectiviste, la politique n’est pas et ne peut pas être un sujet isolé. Les idées politiques ne sont pas des abstractions flottantes qui sortent de nulle part, mais reposent nécessairement sur certaines philosophies, découlent de certaines réponses à des questions telles que : Qu’est-ce que la réalité ? Comment je le sais ? Qu’est-ce qui bien, qu’est-ce qui est mal ?

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Ayn Rand (1905-1982)

Pour Ayn Rand, la politique était une préoccupation importante mais pas une préoccupation fondamentale au sens fort du terme. À cet égard, la citation cruciale est la suivante :

Je ne défend pas le capitalisme avant tout, mais l’égoïsme ; et je ne défend pas l’égoïsme avant tout, mais la raison. Si l’on reconnaît la suprématie de la raison et qu’on l’applique systématiquement, tout le reste suit.

Ou plus explicitement encore dans Philosophy: Who needs it :

La bataille est avant tout intellectuelle (philosophique), et non politique. La politique est la dernière conséquence, la mise en œuvre pratique des idées fondamentales (métaphysiques-épistémologiques-éthiques) qui dominent la culture d’une nation donnée. Vous ne pouvez pas combattre ou changer les conséquences sans combattre et changer la cause …

C’est ce qui explique par exemple qu’elle préférait largement un philosophe comme Aristote à John Locke. Bien qu’elle fut plus proche de ce dernier politiquement, elle rejetait totalement son épistémologie, or il s’agit pour l’Objectivisme d’une branche plus fondamentale que la politique. Elle rejetait aussi Nietzsche pour le même genre de raison : bien que l’on puisse trouver entre lui et elle des tas de points communs (si on coupe les idées de leur contexte), au niveau fondamental, l’Objectivisme est l’antithèse du nietzschéisme.

Pour comprendre ce qui sépare l’Objectivisme et le libertarianisme, il est indispensable d’avoir en tête deux points essentiels qui structurent toute la pensée Objectiviste :

  • Toutes les idées sont interdépendantes.
  • La connaissance est hiérarchique.

Parmi ceux qui se préoccupent un tant soi peu de philosophie, d’aucuns croient — et c’est le cas de beaucoup de libertariens — qu’ils peuvent avoir telle position en métaphysique, telle position en épistémologie, telle autre position en éthique, telle en politique… sans que ces positions puissent avoir d’implications mutuelles, comme si elles pouvaient être indépendantes les unes des autres. Comme si, par exemple, leur position métaphysique n’avait pas d’implication épistémologique ou éthique ; que leur position éthique n’avait pas d’implication politique, etc.

L’Objectivisme soutient que les idées sont interdépendantes, ce qui veut dire qu’il ne s’agit pas d’une philosophie qui se trouve penser A dans le domaine métaphysique, qui se trouve penser B dans le domaine épistémologique, penser C en éthique et penser D en politique, au sens où l’on pourrait séparer ou isoler A, B, C et D… ils sont indissociables parce qu’ils dépendent les uns des autres et reposent les uns sur les autres. L’Objectivisme est un système philosophique qui possède une structure reliant logiquement toutes les idées de toutes les branches.

On en arrive au caractère hiérarchique de la connaissance, qui signifie que certaines conclusions sont une base pour d’autres conclusions. On peut le voir comme un immeuble à plusieurs étages : il y a les fondations, un premier étage qui s’appuie sur les fondations, un second étage qui s’appuie sur le premier et ainsi de suite. Pour avoir des conclusions correctes, il faut savoir quelles sont les fondations, et commencer par là. En traitant la politique comme un sujet isolé, ce n’est pas ce que font les libertariens. Ils essaient la plupart du temps de poser une fenêtre dans le vide.

Et c’est à cause de cela que le libertarianisme adopte souvent une vision simpliste — dénoncée parfois au sein même du mouvement — se réduisant à une petite collection d’idées ou de principes qui parfois sortent de nulle part, et/ou ne sont pas articulées les uns avec les autres ou qui le sont de façon très superficielle, et sans fondations.

La liberté, par exemple, déconnectée de la métaphysique, de l’épistémologie et surtout de l’éthique n’a pas de sens. Pourquoi défendre la liberté ? Pourquoi ne pas défendre la contrainte ? La réponse ultime à cette question se trouve en dehors du champ strictement politique. Et on ne peut pas dire, comme je l’ai parfois entendu, que « c’est à ceux qui veulent restreindre ma liberté de se justifier » sans avoir préalablement démontré la valeur de la liberté, ici considérée comme acquise, de sorte qu’il s’agit d’un raisonnement circulaire ou d’une pétition de principe arbitraire, voire un argument d’autorité. En plus d’être une erreur intellectuelle, considérer que la liberté est un principe premier sans justification, irréductible, ne nécessitant aucun argument, qui ne serait basé sur rien, autrement dit sans aucune fondations, n’est pas une manière de la fortifier mais au contraire de l’affaiblir. Et défendre la liberté uniquement parce que le mot fait vibrer les cœurs est désastreux, car il y a d’autres choses qui font aussi vibrer les cœurs, mais qui menacent la liberté.

Un autre exemple encore plus caractéristique est le statut du principe de non-agression ou de non-initiation de la force physique. Rappelons qu’Ayn Rand est la première philosophe a l’avoir formulé explicitement et que les libertariens le lui doivent. Au sein de la philosophie Objectiviste qui lui a donné naissance, c’est un principe contextuel, c’est-à-dire qui n’a de sens que grâce à d’autres idées antérieures. Les libertariens, du moins un nombre significatif d’entre eux influencés par Rothbard, en ont fait un axiome, ce qui est une erreur absolue pour l’Objectivisme. (Pour rappel, les trois axiomes fondamentaux de l’Objectivisme sont l’existence, la conscience et l’identité.)

S’il s’agissait d’un axiome, cela signifierait que le principe de non-agression n’aurait besoin d’aucune justification, serait évident par lui-même sans la moindre idée antérieure, on ne pourrait le nier sans l’affirmer. Il va être difficile de convaincre le monde que le principe de non-agression est évident par lui-même, surtout si ce n’est pas le cas. Dans une perspective Objectiviste, le principe de non-agression existe pour une valeur antérieure plus importante qui est la vie. C’est la vie humaine qui donne un sens et une valeur au principe de non-agression. Le droit à la liberté découle du droit à la vie, et non le contraire.

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Jan Helfeld

L’intervieweur Objectiviste Jan Helfeld a posé à de nombreux libertariens la question suivante : Dans l’hypothèse où ils se trouvent dans une situation, certes improbable mais pas impossible, où leur seule alternative est de mourir ou de violer le principe de non-agression, que choisissent-ils ? La dissonance cognitive générée par cette question les amène souvent à la rejeter, croyant faussement qu’il s’agit pour Helfeld de décrédibiliser le principe de non-agression ; d’autres ont l’intelligence de choisir de violer le principe de non-agression sans toujours trop savoir pourquoi ; tandis que certains, comme Larken Rose, préfèrent se sacrifier au nom du principe de non-agression…ce qui est absurde, car dans cette situation particulière, le moyen (principe de non-agression) contredit la fin (la vie) et Larken Rose choisit le moyen au détriment de la fin, laquelle seule donne pourtant un sens au moyen. Voilà le résultat lorsqu’on coupe les principes de leur contexte et de leurs fondations…

Un autre élément de contexte du principe de non-agression est bien sûr l’État, ce qui nous ramène au débat avec l’anarchisme, un vaste sujet. Sans rentrer dans ce débat, qui n’est qu’une conséquence de tout ce que j’ai dit, il faut souligner que lorsque les anarcho-capitalistes reprochent à l’Objectivisme de faire des « compromis » ou de ne pas appliquer de façon conséquente le principe de non-agression, cette critique, on doit le comprendre d’après tout ce que j’ai dit précédemment, est totalement à côté de la plaque et résulte d’une incompréhension fondamentale de la philosophie d’Ayn Rand. Il est exact qu’il y a des minarchistes qui acceptent l’État en tant que compromis ou « mal nécessaire », au nom du « pragmatisme » (ce qui signifie qu’en fait, ils sont fondamentalement d’accord avec les anarchistes). Quant à l’Objectivisme, il ne fait aucun compromis, simplement il ne fait pas sortir le principe de non-agression de nulle part, contrairement à bien des libertariens. Il ne le considère pas comme un axiome, un point de départ ou un absolu. Le principe de non-agression a un contexte et doit être intégré, articulé correctement dans la hiérarchie des concepts avec d’autres principes pour avoir un sens. La décontextualisation totale du principe de non-agression a d’ailleurs conduit Rothbard a un certain nombre d’aberrations, telle que l’idée que les parents auraient le droit de laisser leurs enfants mourir de faim.

Du point de vue Objectiviste, l’idée du « moins d’État » (la seule idée qui rassemble les libertariens) coupée de tout contexte est absurde : Il faut spécifier ce qu’est l’État et ce qu’il devrait faire (s’il doit faire quelque chose), et peut-être que dans certaines situations — des crimes impunis par exemple — il n’y aura pas assez d’État. Si au contraire l’État devient lui-même criminel en volant aux uns pour donner aux autres par exemple, on peut certes parler de « moins d’État », parce qu’on a spécifié le contexte. Mais si on veut parler d’une idée générale inhérente à une doctrine, l’important n’est pas plus d’État ou moins d’État mais moins de criminalité, que celle-ci vienne de l’État ou d’ailleurs. Comme dit l’adage, ce n’est pas la taille qui compte, mais la manière de s’en servir. Ce n’est d’ailleurs pas un point de vue exclusivement Objectiviste, Ludwig von Mises le pensait également (lis ou relis le début de sa conférence sur l’interventionnisme à Buenos Aires en 1958). Le critère n’est pas quantitatif, il n’y a pas de « bonne taille » de l’État en soi, la « bonne taille », c’est celle où l’État protège les droits de l’homme, et ceci peut varier suivant le contexte. Pour Ayn Rand — comme pour Mises d’ailleurs, on pourrait le montrer aisément — l’État n’est pas un « mal nécessaire » car le concept de mal nécessaire est une contradiction dans les termes. L’État correctement employé est un bien nécessaire, ce qui est en fait un pléonasme.

Tout ce que je viens d’expliquer a déjà été formulé, à la fois par Ayn Rand, mais aussi par d’autres Objectivistes tel que Peter Schwartz par exemple, dans son essai Libertarianism: The Perversion of Liberty. Dans une réponse extrêmement naïve, Walter Block montre qu’il ne comprend absolument pas la critique Objectiviste. Je le cite :

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Walter Block

Chaque libertarien a sa propre fondation – ou aucune – pour la propriété privée et la non-agression. Ce que nous avons en commun ne sont que ces deux axiomes. Mais il n’y a rien de mal à la spécialisation et à la division du travail, même dans les activités intellectuelles. Qu’est-ce qui oblige toutes les philosophies à épouser une perspective complète de la vie allant de la soupe jusqu’aux noix ? Pourquoi devons-nous tous aller de A est A, et faire tout le chemin jusqu’à Z est Z ? Certains d’entre nous ne peuvent-ils pas se spécialiser dans la philosophie politique ?

Tu as ici l’illustration résumée de pratiquement tout ce que reproche l’Objectivisme au libertarianisme : l’agnosticisme philosophique, la politique comme un domaine qui peut être isolé et indépendant du reste, des principes telle que la propriété ou la non-agression sortant de nulle part considérés comme des axiomes. D’ailleurs, son texte entier est si caractéristique du libertarianisme qu’il est une illustration de tous les points que je me suis efforcé d’exposer ici. J’aurais pu tous les illustrer avec des citations de Walter Block tirées de sa réponse à Peter Schwartz.

En résumé, l’Objectivisme voit le libertarianisme à l’image de l’homme qui scie la branche sur laquelle il est assis : Il veut défendre la liberté tout en anéantissant les fondations qui rendent la liberté possible. Mes explications permettent j’espère de mieux saisir la signification des propos qu’Ayn Rand a tenu sur le libertarianisme, comme par exemple en 1976, répondant à une question sur le sujet :

Maintenant, pourquoi suis-je opposé aux [libertariens] ? Parce que j’ai dit (…) la même chose dans tout ce que j’ai dit ou écrit : que le problème du monde d’aujourd’hui est philosophique ; que seule la bonne philosophie peut nous sauver. Et voici un parti qui plagie certaines de mes idées, les mélange avec leur contraire — avec les religieux, les anarchistes, avec à peu près toutes les erreurs intellectuelles et les déchets qu’ils peuvent trouver — s’appellent « libertariens » et se présentent aux suffrages. Permettez-moi d’ajouter : Je n’aime pas M. Reagan. Je n’aime pas M. Carter. Et je ne suis pas très enthousiaste sur les autres candidats. Je dirais que les pires d’entre eux sont des géants comparés à quiconque tenterait quelque chose d’aussi anti-philosophique, aussi bas et aussi pragmatique que ce parti libertarien parce que c’est la dernière insulte à l’idée même d’idée, et à la cohérence philosophique.

Et plus spécifiquement, dans Philosophy: Who Needs It dans un texte de 1974 où elle évoque le caractère hiérarchique de la connaissance, elle donnait le libertarianisme en contre-exemple (parmi d’autres) :

Un détective philosophique doit se rappeler que toute connaissance humaine a une structure hiérarchique ; il doit apprendre à distinguer le fondamental du dérivé, et en jugeant un système philosophique donné, il doit regarder — d’abord et avant toute chose — ses fondamentaux. Si la fondation ne tient pas, tout le reste non plus. (…) L’erreur du profane, en ce qui concerne la philosophie, est la tendance à accepter des conséquences en ignorant leurs causes — à prendre le résultat final d’une longue séquence de pensée comme donnée, et à la considérer comme « évidente par elle-même » ou comme un primat irréductible, tout en niant ses conditions préalables. On voit des exemples tout autour de nous, particulièrement en politique. (…) Il y a divers « libertariens » qui plagient la théorie politique Objectiviste, tout en rejetant la métaphysique, l’épistémologie et l’éthique sur laquelle elle repose.

Ou dans le même livre, dans un autre essai :

Rejoindre [les libertariens] signifie renverser la hiérarchie philosophique et abandonner les principes fondamentaux pour une action politique superficielle vouée à l’échec.

Ce qui m’amène enfin à une autre différence qui se comprendra très facilement à la lumière de toute mes explications précédentes, qui est la différence de stratégie. Pour convaincre les gens des bienfaits de la liberté et du capitalisme, les libertariens mettent essentiellement et presque exclusivement en avant des arguments politiques et économiques. Or d’un point de vue Objectiviste, ceci est vain tant que la vision éthique qui prévaut est altruiste. Vous aurez beau être irréfutables sur les bienfaits économiques de la liberté et de la propriété, les gens opterons toujours pour le système qui leur semble le plus juste et le plus éthique, le plus cohérent avec leur vision morale, même si celui-ci n’est pas « économique ». En d’autres termes, avant de vouloir changer la politique, il faut changer la philosophie prédominante, surtout l’éthique car la politique n’est que l’éthique appliquée aux relations sociales. L’Objectivisme considère qu’il faut défendre le capitalisme avant tout en tant que système moral (et surtout pas au nom du « bien commun » ou de « l’intérêt général » ou de « l’allocation optimale des ressources » qui s’appuient sur des prémisses collectivistes sur le plan éthique), ce qui suppose une certaine métaphysique et une certaine épistémologie.

De surcroît, comme pour beaucoup de libertariens, la philosophie importe peu et que tout est bon à prendre, certains optent carrément pour la capitulation intellectuelle, en adoptant au besoin la philosophie de ceux qu’ils cherchent à convaincre : aux chrétiens ils vont arguer que leur doctrine est conforme aux préceptes du Christ, aux gauchistes que le libertarianisme est subversif et de gauche, aux nationalistes, que la liberté est une valeur française…autant d’arguments qui n’en sont pas. C’est juste de la démagogie.

Un tout dernier point pour conclure : Pour des raisons analogues à toutes celles que j’ai exposées ici, que je pourrais développer si tu le souhaites, certains Objectivistes considèrent que le terme même de « libertarianisme » est frauduleux.

Il y a encore bien d’autres choses où l’Objectivisme diverge du libertarianisme, mais je pense avoir brossé ici les divergences essentielles.

AF. À mon avis en philosophie politique on a toujours un ensemble de positions philosophiques complètes. Mais, il se peut qu’on passe peu de temps dessus. Comme me disait à ce sujet mon prof Joseph Carens : si on passait son temps sur les fondations on ne parviendrait jamais à la philosophie politique.

Si tu construis une maison et que tu négliges les fondations, celle-ci s’effrondrera rapidement. De la même manière, une philosophie politique dont les fondations sont négligées est sans valeur et ne produira rien de bon.

Et à quoi sert la philosophie politique sinon à mettre en pratique une bonne politique ? Or on ne parvient jamais à une bonne politique si on ne travaille pas correctement les fondations philosophiques. Les périodes de liberté relative que l’humanité a connu n’ont été possibles que parce que certaines idées philosophiques qui n’étaient pas strictement politiques prédominaient alors. De même que les périodes d’oppression que l’humanité a connu ont été le fruit de certaines philosophies, pas seulement politiques, qui prédominaient alors. Bien sûr, si on adhère déjà aux idées philosophiques du moment, alors évidemment, on a pas à s’embarrasser. Mais alors on a la politique que l’on mérite.

Dès lors que tu admets que la philosophie d’une part (métaphysique – épistémologie – éthique) et la politique d’autre part dépendent les unes des autres, tu dois reconnaitre que toute tentative de changer la politique est une perte de temps si elle ne s’accompagne pas d’un changement de philosophie. Défendre une politique, c’est défendre une philosophie plus fondamentale par implication. Donc si ta philosophie fondamentale est mauvaise, si ta politique est mal fondée ou sans fondement, c’est bien là que tu perds ton temps.

Ceci ne veut pas dire qu’il ne faut jamais penser la politique ou en parler, mais que ça change la manière dont on la pense et dont on en parle, d’après quels arguments, pour quelle raisons. Selon les fondations philosophiques, les arguments – qui doivent obligatoirement précéder les conclusions et non pas être recherchés a posteriori – ne seront pas nécessairement les mêmes. Et pour que ces arguments puissent être compris et recevables par d’autres, il faut aussi travailler à argumenter sur les fondations philosophiques, et non pas faire comme si elles importaient peu ou qu’elles étaient toutes valables. C’est certainement moins facile, mais certainement plus efficace.

Un Objectiviste ne peut accepter des arguments tels que : « Les droits sont un don de Dieu. » (dixit Ron Paul) ou « La liberté permet de bannir les homosexuels. » (dixit Hans Hermann Hoppe) ou « L’État américain est pire que l’U.R.S.S. » (dixit Rothbard) ou « Marx aussi était contre l’État. » ou n’importe quel argument « brutaliste », parce que ce sont de mauvais arguments, et leurs effets sont au mieux inutiles, la plupart du temps contre-productifs. Or les libertariens acceptent soit de défendre ce genre d’argument, soit de s’associer à des personnes qui vont les défendre, soit de faire comme si c’était secondaire, faisant ainsi passer la conclusion avant la manière d’y arriver. En d’autres termes, ils sapent les fondements de la liberté.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".