Objectivisme et rationalisme

Mise à jour : depuis la publication de cet article, la page Wikipédia sur Ayn Rand a été modifiée (pas par moi) et ne l’associe plus de façon si mal informée au rationalisme et au libertarianisme.

Depuis des années, sur la page Wikipédia francophone sur Ayn Rand on lit pratiquement dès le début de l’article :

Ayn Rand est connue pour sa philosophie rationaliste, proche de celle du mouvement politique libertarien, à laquelle elle a donné le nom d’« objectivisme ».

J’ai déjà traité dans un article précédent des divergences profondes entre le libertarianisme et l’Objectivisme. Traitons maintenant des divergences profondes entre rationalisme et Objectivisme.

La dichotomie rationalisme contre empirisme

Comme l’Objectivisme est une philosophie qui défend ardemment la raison, la logique, les principes, et qui repose sur des axiomes, elle est souvent présentée par ceux qui connaissent mal leur sujet comme une philosophie rationaliste. Si le « rationalisme » désignait simplement les défenseurs de la raison, Rand accepterait ce qualificatif général1 Mais lorsqu’on parle en philosophie de « rationalisme », ce n’est pas simplement de cela qu’il s’agit.

Depuis l’ère moderne, l’histoire de la philosophie est remplie d’alternatives comme : Observation ou raison ? Conscience ou matière ? Corps ou esprit ? Moral ou pratique ? Induction ou déduction ? Proposition analytique ou synthétique ? Etc.

Dans For the New Intellectuals, Ayn Rand présente l’histoire de la philosophie moderne en principalement deux camps2 :

  • Ceux qui prétendent que la connaissance vient uniquement de déductions à partir de concepts qui ne découlent pas de la perception.
  • Ceux qui prétendent que la connaissance vient uniquement de l’expérience, de l’observation immédiate des faits, sans recours aux concepts.

En d’autres termes : les rationalistes et les empiristes, auxquels elle s’oppose tous les deux.

Origine du rationalisme

Le rationalisme est un courant moderne initié par René Descartes – père de toute la philosophie moderne – représenté également par des penseurs comme Leibniz, Spinoza, ou Hegel  considérant que l’articulation logique de concepts a priori et la déduction sont les seuls moyens de connaissance fiable, par opposition à l’observation et l’expérience, défendues par les empiristes, et dont les rationalistes se méfient.

Zénon d’Élée (490-430 av. J.-C.)

Avant la philosophie moderne, il y a bien des philosophes antiques que l’on peut rétrospectivement ranger dans cette catégorie, comme par exemple Parménide, Zénon d’Élée ou Gorgias qui utilisent la logique pure, à rebours de toute observation et de toute expérience, pour démontrer que le mouvement est impossible. Toutefois beaucoup de philosophes de l’Antiquité, comme Aristote par exemple, ne peuvent ni être classés comme rationaliste, ni comme empiriste (comme le faisait d’ailleurs remarquer Ayn Rand)3 Dans sa Physique, l’intention essentielle d’Aristote est justement de prouver rationnellement le mouvement afin de répondre à des gens comme Parménide et Zénon, montrant ainsi qu’il n’y a pas d’antagonisme entre la perception et les concepts.4

La dissociation entre percepts et concepts

Les deux approches, rationalistes et empiristes, sont fondamentalement d’accord sur l’essentiel : la dissociation entre percepts et concepts. L’une des singularités de la philosophie Objectiviste est précisément de refuser ces faux dilemmes et de montrer qu’il n’y a pas ou ne doit pas y avoir d’antagonisme entre la réalité et les idées. C’est d’ailleurs la nature même du concept d’objectivité, lequel est évidemment au cœur de la philosophie Objectiviste. L’objectivité est une méthode pour accorder l’esprit à la réalité, c’est-à-dire les concepts aux percepts.

En fait, le rationalisme consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est vrai que la raison, en tant qu’outil de formation et de manipulation des concepts, est une faculté d’abstraction, donc d’élimination de certains faits concrets. Ainsi, pour pouvoir former le concept de table, on doit ne pas tenir compte – autrement dit faire abstraction – des caractéristiques singulières de chaque table que l’on a observé. Pour autant, on ne peut pas se passer de l’observation, car c’est la matière première des concepts, donc de la raison. On a besoin d’avoir observé des tables pour former le concept de table. C’est une chose de faire abstraction des parties non-pertinentes des observations, c’en est une autre d’abandonner totalement l’observation, et de fonder ses concepts dans le vide : ce qu’Ayn Rand appelle des « abstractions flottantes« . Une série de déductions entièrement logique n’est d’aucune valeur si elle est fondée sur des abstractions flottantes. C’est littéralement de la masturbation intellectuelle.

Ayn Rand sur le rationalisme

Bien que la déduction y a une place importante, Ayn Rand n’a pas construit sa philosophie sur un pur jeu de déduction logique, elle a au contraire toujours insisté sur la validité des sens en tant que source première de la connaissance, raisonnait sur une base inductive, et s’est abondamment servi de phénomènes et d’événements concrets pour expliquer des principes abstraits (ceux qui ont lu la plupart de ses essais non fictionnels savent qu’elle préférait généralement argumenter sa philosophie à travers les événements culturels de son temps). Pour elle, la raison est la faculté qui identifie et intègre le matériel fourni par les sens.5 Elle reprochait au rationalisme d’être source d’une erreur philosophique courante qu’elle a souvent dénoncée, consistant à réécrire la réalité. Elle déclarait par exemple6 :

Ou bien7 :

La confusion consistant à prendre l’Objectivisme pour une philosophie rationaliste est courante. Des professeurs de philosophie tels que Sidney Hook8, Robert Nozick9 et bien d’autres encore firent cette confusion. Ayn Rand raconte cette anecdote10 :

La conscience comme perception de l’existence

René Descartes (1596-1650)

J’ai déjà entendu dire que l’Objectivisme était cartésien. S’il y avait une vie après la mort, Rand se retournerait dans sa tombe. Certes, comme l’Objectivisme, Descartes fonde sa philosophie sur des axiomes et des principes fondamentaux, et l’un des principes fondamentaux de Descartes, dans le domaine de la méthode, est le doute systématique. C’est un principe parfaitement arbitraire et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle l’Objectivisme rejette totalement la philosophie de Descartes. (Voir ma « Critique Objectiviste de Descartes ») Et de quoi doute Descartes pour commencer ? De la validité de ses sens. Sur quelle base doute t-il ? Sur la base d’une hypothèse purement gratuite : Tout ceci pourrait très bien être une illusion mise en scène par un malin génie. Le rationalisme dans toute sa splendeur : principes arbitraires et rejet de l’expérience.

C’est ainsi que les rationalistes finissent parfois idéalistes métaphysiquement : Rejetant les faits, vivant dans leur tête, ils sont conduits à penser qu’il n’y a rien en dehors de celle-ci. Ce ne serait qu’une illusion. Descartes n’a de certitude première que sa conscience (Cogito ergo sum) sans réaliser qu’il s’agit d’une aporie, parce que la conscience est nécessairement la conscience de quelque chose. Pour citer un fameux passage d’Atlas Shrugged (j’ai souligné certaines parties)11 :

Axiomes et expérience

Fonder sa philosophie de principes premiers n’implique absolument pas de rejeter l’expérience comme le font les rationalistes. Aristote avait l’axiome de non contradiction pour socle, pourtant s’il y a bien un philosophe illustre qui s’appuyait sur l’observation de la réalité concrète, c’est lui. C’est ainsi qu’il inventa la biologie, entre autres.

L’Objectivisme débute avec des principes premiers, des axiomes : existence — conscience — identité. D’où viennent ces axiomes ? Sortent-ils arbitrairement de nulle part ? De la tête d’Ayn Rand qui les aurait choisi au hasard ? Nullement : ils viennent de l’observation sensorielle, autrement dit de l’expérience.

Pour l’Objectivisme, l’homme est né tabula rasa, sans idées innées ou a priori, et la source première de la connaissance est la perception sensorielle. Sur ce point précis — mais pas nécessairement sur le reste — l’Objectivisme se trouve en accord avec certains empiristes comme Locke12 par exemple, qui tenait de toute façon cette idée d’Aristote.13

Mais alors, dira t-on peut-être, si les axiomes viennent de quelque part — autrement dit s’ils ne sont pas arbitraires — comment peut-on les appeler « axiomes » ?

Ce sont des axiomes métaphysiques. Sur le plan métaphysique, l’expérience suppose l’existence, la conscience et l’identité. Mais épistémologiquement, axiomes et observation s’impliquent mutuellement, on peut difficilement les séparer : C’est par l’expérience que l’on découvre que ces axiomes sont impliqués dans toute expérience.

En un sens, axiomes et expériences sont deux façons de parler de la même chose, à savoir la réalité. L’expérience, c’est : existence — conscience — identité ; ou plus précisément un cas concret de ces concepts très abstraits. Être conscient, c’est être conscient de l’existence. Exister, c’est être quelque chose, donc avoir une identité. Être conscient de quelque chose, c’est expérimenter. Sans existence ni conscience ni identité : pas d’expérience. Et si on expérimentait pas, on ne pourrait pas identifier tout ce que je viens juste d’énoncer. Dans le domaine de la connaissance, ni les axiomes, ni l’expérience ne vient avant l’autre car aucun des deux n’est possible ou concevable sans l’autre. Ici, chercher à déterminer l’œuf ou la poule me semble dénué de sens.

En bref, l’Objectivisme ne sépare pas expérience et concepts. Il n’est donc ni rationaliste, ni empiriste, il est aristotélicien.

Ressources

Pour une critique développée du rationalisme dans une perspective Objectiviste, on pourra se référer aux cours de Leonard Peikoff :

Notes

  1. Dans sa correspondance (Letters of Ayn Rand) ou ses carnets privés (Journals of Ayn Rand) elle a quelques fois utilisé le terme « rationaliste » dans ce sens très général. ↩︎
  2. « For the New Intellectual », dans For the New Intellectual, New York, Signet / New American Library, 1963, p. 26-27. ↩︎
  3. « Review of Randall’s Aristotle« , dans The Voice of Reason, New York: Meridian, 1990, p. 6-7. ↩︎
  4. Pour la réponse aux paradoxes de Zénon par exemple, voir ARISTOTE, Physique, livre IV, chap. 9 (239b 5-240b 9), Flammarion, Paris, 2002, p. 345-349. ↩︎
  5. « The Objectivist Ethics » dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 1, p. 22. ↩︎
  6. Extrait d’une réponse à une question posée lors d’un cours d’écriture en 1969, citée dans MAYHEW Robert (éd.), Ayn Rand Answers, New York, New American Library / Penguin Group (USA) Inc., 2005, p. 152. ↩︎
  7. « Question Period« , dans PEIKOFF Leonard, The Philosophy of Objectivism (séminaire), leçon 6, questions-réponses (intervention de Rand), 1976, enregistrement Youtube [02:37:37—02:38:52]. ↩︎
  8. Voir HOOK Sydney, « Each Man for Himself », New York Times Book Rewiew, 9 avril 1961, p. 3. Hook croyait qu’Ayn Rand déduisait des règles éthiques et des vérités économiques à partir de « A est A ». ↩︎
  9. Voir NOZICK Robert, « On the Randian Argument », dans The Personalist, Vol 52, n° 2, printemps 1971, pages 282-304. Nozick reconstruit et présente l’argumentation de Rand sous forme strictement déductive, suivant une approche qu’elle rejetait. ↩︎
  10. « Question Period« , dans PEIKOFF Leonard, The Philosophy of Objectivism (séminaire), leçon 12, questions-réponses (intervention de Rand), 1976, enregistrement Youtube [02:00:55—02:06:17]. ↩︎
  11. Atlas Shrugged, New York, Signet / New American Library, 1996, p. 929. ↩︎
  12. LOCKE John. Essai philosophique concernant l’entendement humain. Trad. M. Coste. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée. Amsterdam : Aux dépens de la Compagnie, 1774, Livre premier, « Des notions innées », p. 15-140. ↩︎
  13. ARISTOTE, De l’Âme, Livre III, chap. 4 (430a) ↩︎
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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".