Le texte d’Ayn Rand reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est l’avant-propos de son livre The Virtue of Selfishness. Il répond à la question souvent posée : Pourquoi employer le terme « égoïsme » ? Bien qu’étant d’une importance cruciale pour la compréhension de l’éthique Objectiviste, ce texte n’a pas été inclut dans l’édition française des Belles Lettres, qui, rappelons le, ne présente que quelques extraits du livre original. (7 chapitres sur 20)
Le titre de ce livre peut évoquer le genre de question que j’entends de temps à autre : « Pourquoi utilisez-vous le mot « égoïsme » pour désigner les qualités vertueuses de caractère, alors que ce mot contrarie tant de gens pour qui cela ne veut pas dire la même chose que vous ? »
À ceux qui me le demandent, ma réponse est : « Pour la raison pour laquelle vous en avez peur. »
Mais il est d’autres personnes qui ne poseraient pas cette question, sentant la lâcheté morale qu’elle implique, en étant pourtant incapables de formuler ma véritable raison ou d’identifier le profond enjeu moral qui est cause. C’est à eux que je vais donner une réponse plus explicite.
Il ne s’agit pas d’un simple problème sémantique ni d’une question de choix arbitraire. La signification que l’usage populaire attribue au mot « égoïsme » n’est pas seulement fausse : elle représente un « package » intellectuel dévastateur, qui est responsable, plus que tout autre facteur, de l’arrêt du développement moral de l’humanité.
Dans l’usage populaire, le mot « égoïsme » est synonyme de mal ; il évoque l’image d’une brute meurtrière piétinant des monceaux de cadavres pour parvenir à ses fins, une brute qui ne se soucie d’aucun être vivant et ne poursuit que la satisfaction de caprices insensés à n’importe quel moment.
Or la signification exacte et la définition du dictionnaire du mot « égoïsme » est : souci de ses intérêts propres.
Ce concept n’inclut pas d’évaluation morale ; il ne nous dit pas si le souci de ses intérêts propres est bon ou mauvais ; il ne nous dit pas non plus ce qui constitue les intérêts réels de l’homme. C’est à l’éthique de répondre à ces questions.
L’éthique de l’altruisme a créé l’image de la brute en tant que réponse, afin de faire accepter aux hommes deux préceptes inhumains : (a) tout souci de ses intérêts propres est mauvais, quels que soient ces intérêts, et (b) les activités de la brute sont en fait dans son intérêt propre (auquel l’altruisme enjoint l’homme de renoncer pour le bien de son prochain).
Pour se faire une idée de la nature de l’altruisme, de ses conséquences et de l’énormité de la corruption morale qu’il exerce, je vous renvoie à Atlas Shrugged — ou à l’un des titres de journaux contemporains. Ce qui nous intéresse ici, c’est le défaut de l’altruisme dans le domaine de la théorie éthique.
Il y a deux questions morales que l’altruisme regroupe en un seul « package » : (1) Que sont les valeurs ? (2) Qui devrait être le bénéficiaire des valeurs ? L’altruisme substitue la seconde à la première ; il évite la tâche de définir un code de valeurs morales, laissant ainsi l’homme, en fait, sans orientation morale.
L’altruisme dit que toute action entreprise pour le bénéfice d’autrui est bonne, et que toute action entreprise pour son propre bénéfice est mauvaise. Ainsi, le bénéficiaire d’une action est le seul critère de la valeur morale — et tant que ce bénéficiaire est quelqu’un d’autre que soi-même, tout est permis.
D’où l’immoralité effroyable, l’injustice chronique, les doubles normes grotesques, les conflits insolubles et les contradictions qui ont caractérisé les relations humaines et les sociétés humaines à travers l’Histoire, sous toutes les variantes de l’éthique altruiste.
Observez l’indécence de ce qui se passe aujourd’hui dans les jugements moraux. Un industriel qui produit une fortune et un gangster qui cambriole une banque sont considérés comme également immoraux, puisqu’ils ont tous deux recherché la richesse pour leur propre bénéfice « égoïste ». Un jeune homme qui abandonne sa carrière pour subvenir aux besoins de ses parents et qui ne dépasse jamais le grade de commis d’épicerie est considéré comme moralement supérieur au jeune homme qui endure une lutte atroce et réalise son ambition personnelle. Un dictateur est considéré comme moral, puisque les innommables atrocités qu’il a commises étaient destinées à bénéficier au « peuple », et non à lui-même.
Observez ce que ce critère-bénéficiaire de morale fait à la vie d’un homme. La première chose qu’il apprend, c’est que la morale est son ennemie ; il n’a rien à y gagner, il ne peut qu’y perdre ; la perte infligée à soi-même, la douleur infligée à soi-même, tout ce à quoi il peut s’attendre, c’est le voile gris et débilitant d’un incompréhensible devoir. Il peut espérer que d’autres puissent parfois se sacrifier à son profit, alors qu’il se sacrifie à contrecœur pour le leur, mais il sait que la relation suscitera un ressentiment mutuel et non un plaisir — et que, moralement, leur poursuite de valeurs sera comme un échange de cadeaux de Noël non désirés et non choisis, qu’il n’est pas moralement permis d’acheter pour soi-même. En dehors de ces moments où il parvient à accomplir un certain acte de sacrifice, il n’a aucune signification morale : la morale ne le connaît pas et n’a rien à lui dire pour le guider dans les questions cruciales de sa vie ; c’est seulement sa vie propre, personnelle, privée, « égoïste » et, en tant que telle, elle est considérée comme mauvaise ou, au mieux, amorale.
Comme la nature ne fournit pas à l’homme une forme de survie automatique, comme il doit soutenir sa vie par ses propres efforts, la doctrine d’après laquelle ses propres intérêts sont mauvais signifie que le désir de vivre de l’homme est mauvais — que la vie de l’homme en tant que telle, est mauvaise. Nulle doctrine ne saurait être plus malfaisante.
C’est pourtant la signification de l’altruisme, implicite dans des exemples tels que l’équation entre l’industriel et le malfrat. Il y a une différence morale fondamentale entre un homme qui voit son intérêt personnel dans la production et un homme qui le voit dans le vol. Le malfaisance du voleur ne réside pas dans le fait qu’il poursuit ses intérêts propres, mais dans ce qu’il considère être son intérêt propre ; pas dans le fait qu’il poursuit ses valeurs, mais dans ce qu’il a choisi de valoriser ; pas dans le fait qu’il veut vivre, mais dans le fait qu’il veut vivre à un niveau sous-humain (voir L’Éthique Objectiviste).
S’il est vrai que ce que j’entends par « égoïsme » n’est pas ce que l’on entend conventionnellement, alors ceci est l’une des pires accusations envers altruisme : cela signifie que l’altruisme ne permet aucun concept d’homme qui se respecte et qui se soutient — un homme qui soutient sa vie par ses propres efforts et ne sacrifie pas, ni lui-même, ni les autres. Cela signifie que l’altruisme ne permet aucune vision des hommes qui les voit pas comme des animaux sacrificiels et profiteurs de sacrifice, comme victimes et parasites — qu’il ne permet aucun concept de coexistence bienveillante entre les hommes — qu’il ne permet aucun concept de justice.
Si vous vous interrogez sur les raisons de l’horrible mélange de cynisme et de culpabilité dans lequel la plupart des hommes passent leur vie, en voici les raisons : cynisme, parce qu’ils ne pratiquent ni n’acceptent la morale altruiste — culpabilité, parce qu’ils n’osent pas la rejeter.
Pour se rebeller contre un mal si dévastateur, il faut se rebeller contre sa prémisse fondamentale. Pour réhabiliter l’homme et la morale, il faut réhabiliter le concept d’ « égoïsme« .
La première étape consiste à affirmer le droit de l’homme à une existence morale — c’est-à-dire : à reconnaître son besoin d’un code moral pour guider le cours et l’accomplissement de sa propre vie.
Pour un bref aperçu de la nature et de la validation d’une morale rationnelle, voir ma conférence sur « L’Éthique Objectiviste » qui suit. Les raisons pour lesquelles l’homme a besoin d’un code moral vous indiqueront que le but de la morale est de définir les valeurs et les intérêts légitimes de l’homme, que ce souci de ses intérêts propres est l’essence d’une existence morale, et que l’homme doit être le bénéficiaire de ses propres actions morales.
Puisque toutes les valeurs doivent être acquises et/ou conservées par les actions des hommes, toute rupture entre l’acteur et le bénéficiaire est nécessairement une injustice : le sacrifice de certains hommes aux autres, des acteurs aux non-acteurs, du moral à l’immoral. Rien ne peut justifier cette violation, et personne ne l’a jamais justifié.
Le choix du bénéficiaire des valeurs morales n’est qu’une question préliminaire ou introductive dans le domaine de la morale. Ce n’est pas un substitut à la morale, ni un critère de valeur morale, comme l’altruisme en a fait un. Ce n’est pas non plus un primat moral : cela doit découler et être validé par les prémisses fondamentales d’un système moral.
L’éthique Objectiviste soutient que l’acteur doit toujours être le bénéficiaire de son action et que l’homme doit agir dans son propre intérêt rationnel. Mais son droit de le faire découle de sa nature d’homme et de la fonction des valeurs morales dans la vie humaine — et n’est par conséquent applicable que dans le contexte d’un code rationnel, objectivement démontré et validé de principes moraux qui définissent et déterminent ce qui est effectivement dans son intérêt personnel. Il ne s’agit pas d’un permis de « faire à sa guise » et elle ne s’applique pas à l’image de la brute « égoïste » forgée par l’altruisme, ni aux hommes animés par des émotions, des sentiments, des envies, des désirs ou des caprices, irrationnels.

Ceci est un avertissement contre le genre d’ « égoïstes Nietzschéens » qui, en fait, sont un produit de la morale altruiste et représentent l’autre face de la même pièce : les hommes qui croient que toute action, quelle que soit sa nature, est bonne si elle est pour son propre bénéfice. De même que la satisfaction des désirs irrationnels des autres n’est pas un critère de valeur morale, la satisfaction de ses propres désirs irrationnels ne l’est pas davantage. La morale n’est pas un concours de caprices. (Voir les articles de M. Branden « Individualisme contrefait » et « Est-ce que tout le monde n’est pas égoïste ? » qui suivent.)
Un type d’erreur similaire est commise par l’homme qui déclare que, puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors qu’il l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est pas un critère moral ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.
De la même manière que l’homme ne peut survivre par des moyens aléatoires, mais doit découvrir et pratiquer les principes que sa survie exige, l’intérêt personnel de l’homme ne peut être déterminé par des désirs aveugles ou des caprices aléatoires, mais doit être découvert et accompli par des principes rationnels. C’est pourquoi l’éthique Objectiviste est une morale de l’intérêt personnel rationnel — ou de l’égoïsme rationnel.
L’égoïsme étant « le souci de ses intérêts propres », l’éthique Objectiviste utilise ce concept dans son sens exact et le plus pur. Ce n’est pas un concept que l’on peut abandonner aux ennemis de l’homme, ni aux idées fausses, aux distorsions, aux préjugés et aux peurs des ignorants et des irrationnels. L’attaque contre « l’égoïsme » est une atteinte à l’estime de soi de l’homme ; abandonner l’un, c’est abandonner l’autre.
Un mot à présent sur le contenu de ce livre. À l’exception de la conférence sur l’éthique, il s’agit d’une collection d’essais parus dans The Objectivist Newsletter, un journal mensuel d’idées, édité et publié par Nathaniel Branden et moi-même. Il traite de l’application de la philosophie Objectiviste aux enjeux et aux problèmes de la culture actuelle — plus précisément du niveau intermédiaire de préoccupation intellectuelle qui se situe entre les abstractions philosophiques et les faits concrets journalistiques de l’existence au jour le jour. Son but est de fournir à ses lecteurs un cadre de référence philosophique cohérent.
Cette collection n’est pas une discussion systématique sur l’éthique, mais une série d’essais sur les sujets éthiques qui avaient besoin d’être clarifiés, dans le contexte actuel, ou sur les sujets qui avaient été le plus troublés par l’influence de l’altruisme. Vous pouvez remarquer que les titres de certains des essais sont sous forme de question. Celles-ci proviennent de notre « Département des Munitions Intellectuelles » qui répond aux questions envoyées par nos lecteurs.
3 réflexions sur « Avant-propos à La Vertu d’Égoïsme »