Pour le profane, la philosophie d’Ayn Rand est surtout connue pour ses positions politique et éthique, tandis que les théories métaphysiques, épistémologiques et esthétiques de l’Objectivisme sont assez mal connues, mis à part son athéisme.
Dans la série des méprises communes relevant d’une connaissance superficielle de l’Objectivisme, l’un des classiques que j’ai entendu parfois, y compris par des gens qui disent avoir de la considération pour cette philosophie, est que l’Objectivisme serait une philosophie matérialiste, au sens bien sûr du matérialisme philosophique.
Le matérialisme philosophique est la position d’après laquelle la totalité de l’existence, y compris les phénomènes de la conscience, est réductible à la matière. Parmi ses représentants, on peut citer Démocrite, Hobbes, Spinoza, La Mettrie, d’Holbach, Helvétius ou Marx. Le matérialisme s’oppose à l’idéalisme, qui soutient au contraire que l’existence est réductible aux phénomènes de la conscience.

La méprise concernant le soi-disant matérialisme de l’Objectivisme tient d’une part au fait que ce dernier est une forme de réalisme philosophique, c’est-à-dire qu’il soutient la primauté et l’indépendance de l’existence sur la conscience ; et d’autre part au fait que l’Objectivisme est athée. Or le matérialisme implique presque automatiquement l’athéisme — la réciproque n’est pas vraie — si bien que les deux idées sont rarement dissociées.
Le point de vue Objectiviste au sujet de l’alternative matérialisme ou idéalisme est sensiblement analogue à son point de vue sur l’alternative rationalisme ou empirisme, et sur bien d’autres alternatives que propose l’histoire de la philosophie : il s’agit d’un faux dilemme.
Ayn Rand a certes été matérialiste…dans son adolescence. Ainsi, elle racontait en 1969 dans une émission radio, répondant à la question : « Le libre-arbitre ne contredit-il pas l’idée que l’homme a une identité spécifique ? » (il s’agit là d’un extrait, la réponse était bien sûr plus complète) :
J’ai d’abord rencontré un problème similaire durant mes études. Un professeur disait : « Nous devons décider si nous sommes spiritualistes ou matérialistes, parce que l’univers ne peut pas contenir d’éléments opposés, donc soit tout est esprit, soit tout est matière ». J’avais environ seize ans et j’ai pensé : « Évidemment, je suis pour la matière. » Cela semblait être la réponse rationnelle. Il m’a fallu quelques années avant que je pose la question suivante : « Sur quel fondement a t-il décidé que la réalité doit être l’un ou l’autre? »
En effet, du point de vue Objectiviste, l’erreur fondamentale du matérialisme comme de l’idéalisme est la même : elle consiste à choisir arbitrairement les caractéristiques soit de la matière (pour les matérialistes), soit de la conscience (pour les idéalistes), et à décréter que seules ces caractéristiques sont réelles. C’est une façon de réécrire la réalité dans un cas comme dans l’autre. Il suffit de toute façon de la lire pour constater qu’Ayn Rand n’est absolument pas matérialiste. Dans La Grève pour commencer (Soit dit en passant, on s’étonne qu’une philosophe soi-disant matérialiste consacre plus de 1200 pages à faire l’éloge de l’esprit humain) :
Il y a deux types de professeurs qui enseignent la morale de la mort qui préconise la séparation de l’âme et du corps : les mystiques de l’esprit et les mystiques du muscle, que vous appelez les spiritualistes et les matérialistes. Les uns croient à la conscience sans existence et les autres à l’existence sans conscience. Tous exigent la reddition de la pensée, les uns devant leurs révélations, les autres devant leurs réflexes. Même s’ils se présentent avec aplomb comme de féroces antagonistes, leurs codes moraux sont identiques, ainsi que leurs idéaux : matériellement, l’esclavage du corps humain, spirituellement, la destruction de la pensée.
Ou dans For the New Intellectuals :
… ce que la philosophie offrait, comme une évaluation de leurs réalisations et comme guide pour le reste de la société, était le pur Attila-isme de Marx, qui proclamait que l’esprit n’existe pas, que tout est matière, que la matière se développe par le processus dialectique de sa propre « super-logique » de contradictions ….
Ou dans Philosophy: Who needs it :
Pourtant ce sont les conservateurs qui sont principalement des religieux, qui proclament la supériorité de l’âme sur le corps, qui représentent ce que j’appelle les « mystiques de l’esprit ». Et ce sont les progressistes qui sont majoritairement matérialistes, qui considèrent l’homme comme un agrégat de viande, et qui représentent ce que j’appelle les «mystiques du muscle». Les communistes, comme tous les matérialistes, sont des néo-mystiques : peu importe que l’on rejette l’esprit en faveur de révélations ou en faveur de réflexes conditionnés. La prémisse fondamentale et les résultats sont les mêmes.
De surcroît, le matérialisme ayant une vision mécaniciste de l’esprit humain, il est presque tout le temps déterministe. Or l’Objectivisme est non seulement critique du déterminisme (déjà, dans La Source Vive, le « valeureux calcul biliaire » en donne un avant-goût), mais également un avocat du libre-arbitre, sur lequel il a une théorie propre. Là encore, l’alternative « libre-arbitre ou causalité » est considérée comme un faux dilemme du point de vue Objectiviste.
L’objet du présent article n’est pas de développer la critique Objectiviste du matérialisme, du déterminisme ou des arguments en faveur du libre-arbitre. Cela a déjà été fait — je renvoie le lecteur notamment à Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand qui fait une synthèse — et ce sera peut-être l’occasion d’autres articles. Je me contente ici de montrer que l’Objectivisme n’est nullement matérialiste et livre une dernière petite citation d’Ayn Rand à cet égard :
Je ne crois pas au mysticisme ni à la vie après la mort. Cela ne veut pas dire que je crois que l’esprit de l’homme est nécessairement matérialiste ; mais il n’est pas non plus mystique. Nous savons que nous avons un esprit et un corps, et qu’aucun ne peut exister sans l’autre. Ainsi, lorsque je mourrai, ce sera ma fin. Je ne pense pas que ce sera la fin de ma philosophie.
En effet !
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