Dans l’optique d’éviter au maximum des malentendus classiques, voici quelques petits conseils pour ceux qui n’ont jamais lu Ayn Rand, ou qui débutent, et qui entreprennent de faire connaissance avec l’Objectivisme.
Tout d’abord, c’est une évidence, presque un truisme, valable pour tous les auteurs dont les idées ne nous sont pas déjà un tant soi peu familières, il faut essayer de connaître et de comprendre. C’est une attitude générale de bonne foi à adopter tout le long de cette découverte. Je la souligne car l’approche d’Ayn Rand n’est certainement pas celle avec laquelle vous serez familier, et cela en a égaré plus d’un.

Pour ce qui est des romans, sachez d’abord que dans les fictions d’Ayn Rand tout a un sens. Rien n’arrive par hasard, aucune phrase, aucun événement, aucun dialogue, n’est fortuit ou gratuit. Donc, d’une certaine façon, presque tout a une importance et une signification, même si tout n’a pas la même importance ou signification.
Cette œuvre littéraire est romantique, donc elle ne cherche pas à décrire les hommes « tels qu’ils sont » dans la vie quotidienne, mais tout au contraire à montrer des héros, à peindre sciemment des hommes idéaux, donc rares. C’est une littérature qui se veut inspirante.
Pour ce qui est des essais, sachez que là encore, tout a un sens. À nouveau, chaque phrase a son importance, même s’il y a toujours une hiérarchie, évidemment. L’un des défauts que j’ai eu les premières fois que j’ai lu Ayn Rand est de sous-estimer l’importance de certaines parties de ses textes. Je me focalisais uniquement sur ce qui m’intéressais — le même risque existe pour les romans — ce qui est compréhensible bien sûr, mais ce faisant, je croyais comprendre, alors que je passais en réalité à côté de beaucoup de points cruciaux dont je n’ai compris la signification et l’importance que beaucoup plus tard, lorsque j’ai réussi à mieux établir les connexions logiques entre les différentes idées.
Il faut toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un système structuré. Il ne s’agit pas d’une collection d’idées ou de principes, de points de vues ou de réflexions. Toutes les idées sont connectées, elle ne sortent jamais de nulle part, mais découlent d’autres idées préalables, et à ce titre ont un contexte et une hiérarchie : Certaines sont antérieures, devenant ainsi les prémisses de conclusions postérieures, et ainsi de suite. Or si on néglige certaines phrases ou certaines parties, on oublie ces dernières facilement. Ainsi, poursuivant le reste de l’œuvre, les connexions ne s’établissent pas et on peut passer à côté de beaucoup de choses essentielles à la compréhension.
Consciemment ou non, lorsqu’un nouveau lecteur aborde Ayn Rand, celui-ci a déjà, inévitablement, sa philosophie propre. Par conséquent, il sera enclin à juger l’Objectivisme d’après cette philosophie qu’il possède déjà. Ceci peut conduire à deux types de méprises différentes :
Un premier type de méprise consiste à s’approprier les idées d’Ayn Rand d’après une philosophie différente ou incompatible, ce qui, évidemment, n’est pas interdit en soi mais conduit souvent à des erreurs d’interprétations. (Comme par exemple croire qu’Ayn Rand est une philosophe matérialiste.) Parfois, cette méprise se produit parce que l’on focalise sur une ou plusieurs conclusions que l’on apprécie, et on néglige les fondamentaux qui rendent ces conclusions possibles. En d’autres termes, on décontextualise les idées ou on renverse la hiérarchie de la connaissance. Beaucoup de libertariens, par exemple, commettent cette méprise. Soyez attentif à bien faire la différence entre ce qui est fondamental et ce qui est dérivé, à distinguer les prémisses et les conclusions, à identifier quel concept vient avant l’autre et lequel dépend duquel.
Un second type de méprise consiste au contraire à rejeter Ayn Rand d’après des prémisses considérées, souvent légèrement, comme évidentes. Examinez et vérifiez toujours vos prémisses. Lorsque vous êtes en désaccord avec Ayn Rand, demandez vous bien sur quelle base vous êtes en désaccord, et n’excluez pas l’idée qu’Ayn Rand ait, ailleurs dans son œuvre philosophique, examiné et éventuellement réfuté cette prémisse que vous prenez peut-être pour acquise ou allant de soi et dont votre jugement découle. Par expérience, j’ai constaté que la très grande majorité des critiques négatives que j’ai lu dérivaient de prémisses qu’elle avait justement disputé, ce que le critique ignorait à l’évidence. Ce dernier se focalise uniquement sur les conclusions, sans discuter les prémisses — et encore moins les prémisses des prémisses — qu’il prend toujours comme des données évidentes. Ce que je dis ici s’applique même au présent article.
En résumé, ce que vous pouvez éventuellement faire, si vous voyez quelque chose avec lequel vous n’êtes pas d’accord, c’est de le retenir et d’essayer peut-être plus tard de chercher pour quelle(s) raison(s) Ayn Rand soutient cette idée que vous désapprouvez. Car il y a de bonne chance pour que cette question ne soit pas sans réponse. Et si, lorsque vous avez identifié la ou les raison(s), vous désapprouvez cet argument, il est possible que le même processus soit à nouveau applicable. Et ainsi de suite jusqu’aux axiomes. Bien sûr, ce qui précède présuppose que les arguments Objectivistes ont été correctement compris, sans quoi il va de soi que ce sont les erreurs de compréhension qu’il faut corriger en premier lieu.
Il m’est arrivé plus d’une fois, en étudiant l’Objectivisme, de percevoir ce qui me semblait être des problèmes, des paradoxes, des points non-résolus… qui relevaient davantage, en fin de compte, d’un défaut de compréhension ou de connaissance de ma part que d’un défaut de l’Objectivisme, car plus j’étudiais cette philosophie, plus ces problèmes finissaient par se résoudre.
Dans tout ce qu’écrit Ayn Rand sur un sujet donné, tout le reste de sa philosophie est toujours implicitement ou explicitement impliqué. Donc soyez patient : plus vous la lirez, plus vous étudierez l’Objectivisme et plus les connexions se feront et la structure se dessinera. Si vous souhaitez avoir le plus rapidement possible une vue d’ensemble de la structure — ce qui peut faciliter les choses — lisez alors Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand de Leonard Peikoff. C’est en effet un livre que je conseille avant d’aborder les essais d’Ayn Rand.
L’une des singularités qui égare beaucoup de lecteurs des essais d’Ayn Rand, c’est le fait qu’elle explique assez rarement sa philosophie dans l’abstrait (bien que cette philosophie soit très abstraite), comme le font la majorité des philosophes. Au lieu de cela, elle analyse la plupart du temps des questions culturelles concrètes de son époque en appliquant sa philosophie, ce qui, paradoxalement, n’aide pas toujours à percevoir sa philosophie en tant que telle. À cet égard, les travaux de Peikoff aident énormément.
Focalisez vous en priorité sur les idées. Ce qui est périphérique aux idées sera peut-être mieux compris par la suite. Sachez en passant que même la manière dont Ayn Rand s’exprime n’est pas non plus fortuite.
Soyez indépendant dans votre jugement et courageux intellectuellement. La philosophie Objectiviste peut conduire à aller à l’encontre de ce qu’on nous a appris, de ce que tout le monde nous a toujours dit, y compris dans les idées les plus fondamentales… et ceci peut constituer un repoussoir. Il peut être très difficile d’avoir le courage d’aller à l’encontre d’autorités intellectuelles prestigieuses, ou à l’encontre du monde entier s’il le faut. L’Objectivisme peut conduire dans certains cas à une certaine solitude intellectuelle, surtout en France. Si vous êtes avant toute chose motivé par l’approbation et le regard des autres, par l’acceptation d’autrui ou la popularité, l’œuvre d’Ayn Rand ne vous sera probablement d’aucune utilité. Il n’est pas anormal ni immoral en soi de vouloir être reconnu, approuvé ou apprécié, mais demandez-vous ce que vous faite passer avant tout. La quête philosophique est une quête de vérité, et celle-ci est différente de la quête d’approbation. Si l’Objectivisme est une philosophie erronée, seul le fait de mettre la vérité au sommet de votre hiérarchie vous permettra vraiment de le savoir.
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Une réflexion sur « Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand »