En philosophie du droit, on oppose généralement deux écoles : L’école dite jusnaturaliste et l’école dite du positivisme juridique.

Le jusnaturalisme défend l’idée du droit naturel : le droit découle de la nature humaine et/ou de la nature de l’existence, que la loi est censée faire respecter si elle veut être juste. On considère généralement Aristote et Thomas d’Aquin comme les principaux initiateurs de cette approche. Plus tard, le droit naturel fut défendu par une longue lignée de penseurs à travers les siècles : Hugo Grotius, Samuel von Pufendorf, John Locke, les physiocrates, et bien d’autres.

Le positivisme juridique est simplement le contraire. Il consiste à nier l’existence d’un droit naturel. D’après cette approche, le droit est ce que les être humains décident qu’il est. En somme, il n’est que pure convention. N’étant que l’application au droit de la philosophie positiviste apparue au dix-neuvième siècle, la théorisation explicite du positivisme juridique est beaucoup plus récente que celle du jusnaturalisme. Son représentant le plus connu est Hans Kelsen.
La question essentielle ici est donc : Le juste et l’injuste sont-ils des notions arbitraires, subjectives ?
La philosophie positiviste, initiée par Auguste Comte, est généralement matérialiste et empiriste. Pour reprendre l’expression d’Ayn Rand, elle appartient à la famille des « mystiques du muscle » (ou « néo-mystiques »). D’après cette philosophie, ce qui ne peut directement être perçu par les sens n’existe pas, donc est une invention humaine sans lien avec la réalité extérieure. (Dans le cas de la Justice : je peux percevoir des lois, des institutions, des magistrats, des procès, des tribunaux, des verdicts, mais je ne peux pas directement observer « la Justice » en tant que telle.) Ainsi, le positivisme juridique repose nécessairement sur une théorie subjective de la valeur : la morale n’est que pure convention, le juste et l’injuste — qui découlent nécessairement d’une théorie éthique — ne sont que le résultat de la subjectivité collective du lieu et du moment, il n’y a pas de juste ou d’injuste en soi.
Il est évident que l’Objectivisme, pour qui les valeurs sont objectives, ne peut en aucune façon être classé dans la catégorie du positivisme juridique.
Si ensuite, par contraste, on entend par justnaturalisme une large catégorie incluant toutes les théories du droit qui considèrent ce dernier, non comme une convention arbitraire ou subjective, mais comme découlant de la nature humaine, alors l’Objectivisme peut éventuellement être classé dans cette catégorie si l’on veut.
Seulement, au fond, c’est un peu le même problème qu’avec le libertarianisme : si on classe comme « libertarienne », toute théorie qui croit en la liberté et veut limiter le pouvoir de l’État, on peut certes s’amuser à classer l’Objectivisme comme « libertarien » parce que c’est un terme large qui embrasse toutes sortes de philosophies différentes… toutefois il ne faut pas inverser la hiérarchie des idées : le problème est toujours de savoir sur quelle base on défend ces idées, ou dans le cas présent, sur quelle base, au niveau le plus fondamental, défend t-on les droits ?
En soi, se réclamer du droit naturel laisse cette question sans réponse. Car il y a toutes sortes de théories du droit naturel.
Si le positivisme juridique repose sur une théorie subjective de la valeur, beaucoup de jusnaturalistes font reposer le droit sur une théorie, non pas objective, mais intrinciste de la valeur, à laquelle l’Objectivisme s’oppose au même titre que le subjectivisme. (Lire notamment « Qu’est-ce que le capitalisme ? » dans Capitalism: The Unknown Ideal.) Pour certains d’entre eux, par exemple, le droit se fonde sur la loi naturelle qui serait le « sentiment inné » du juste et de l’injuste, une sorte de révélation mystique qui viendrait d’on ne sait où. (Rappelons que selon l’Objectivisme, l’homme naît tabula rasa, aussi bien cognitivement que moralement.)
Pour certains encore, d’inspiration souvent conservatrice, le droit naturel se confond parfois avec les usages et les coutumes. La frontière entre ce qui relève de la liberté humaine et ce qui relève de la nature humaine devient floue. Or il est crucial, dans une perspective Objectiviste, de les distinguer clairement. (Voir dans Philosophy: Who Needs It l’essai intitulé : « Les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme » qui fait explicitement allusion à ce point.)
Chez certains auteurs — tel que John Locke — le droit naturel était une théorie conçue en opposition au droit divin. Ceci n’empêche pas certains jusnaturalistes de prétendre que les droits naturels sont un don de Dieu. Ce n’est pas contradictoire : on peut toujours invoquer Dieu pour contredire Dieu, on l’a toujours fait. Le Grand Barbu peut tout justifier, il a le dos extrêmement large.
Certaines théories jusnaturalistes modernes essaient d’établir les droits à partir de l’individu isolé, indépendamment de tout contexte social, ce qui est une aberration. D’après la philosophie Objectiviste, un code moral sert à guider les actions de l’homme pour qu’il soit vivant, accompli et heureux, donc on doit certes l’établir en partant de l’individu, mais le droit est justement cette partie de la morale qui n’apparaît que dès lors qu’il y a des relations sociales. Ainsi, Ayn Rand écrit dans « Man’s Right » :
Les « droits » sont un concept moral, le concept qui fournit une transition logique des principes guidant les actions d’un individu à ceux guidant sa relation avec les autres, le concept qui conserve et protège la moralité individuelle dans un contexte social, le lien entre le code moral d’un homme et le code juridique d’une société, entre l’éthique et la politique. Les droits individuels sont le moyen de subordonner la société à la loi morale.
Et je ne parle même pas des confusions sémantiques qu’entraîne le concept de droit naturel. Chez Hobbes ou Spinoza, qui parlent bien de « droit naturel », ce concept signifie simplement « la loi du plus fort »…
En fin de compte, on le voit, à part s’inscrire dans un groupe d’autres penseurs, dont les idées sont la plupart du temps incompatibles avec l’Objectivisme, se dire jusnaturaliste ne dit pas grand-chose… si ce n’est que l’on partage très vaguement certaines conclusions sur la nature du droit, pour des raisons qui peuvent être totalement opposées.
L’Objectivisme ne cherche pas à s’inscrire dans une tradition. Une philosophie rationnelle n’a pas à vouloir s’inscrire dans une tradition. Elle doit être indépendante, c’est-à-dire remettre les choses à plat et construire son argumentation en repartant en quelque sorte « du début » et en évitant toute forme d’arguments d’autorité. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’elle ne doit être d’accord avec personne sur rien. On peut évidemment être d’accord avec telle personne sur tel point — voire sur tous les points le cas échéant — parce qu’on a examiné de façon rationnelle et indépendante son ou ses idée(s) et on peut la/les reprendre à son compte. De même, on peut, a posteriori, éventuellement ranger une philosophie dans une catégorie avec d’autres philosophies, mais seulement a posteriori.
Faisons une analogie : l’Objectivisme est une forme de réalisme métaphysique par exemple. Pour autant, on n’a pas vu Ayn Rand se réclamer à tout bout de champ de la tradition du réalisme métaphysique : cela ne servirait strictement à rien, à part s’associer avec des tas de penseurs avec lesquels elle n’était pas d’accord, y compris sur le fondement du réalisme métaphysique. Non, elle s’est contenté d’exposer ses propres idées sur la nature de la réalité.
Vous remarquerez qu’Ayn Rand n’accepte jamais une théorie parce que tel nom ou telle tradition illustre l’a dit. Elle ne se réfère pas à des théories préexistantes en les agitant comme des arguments d’autorité (ce qui est souvent, soit dit en passant, un travers des pensées de nature conservatrice). Ce n’est pas du tout dans l’esprit de l’Objectivisme. Au contraire, s’il faut abattre les figures les plus prestigieuses de la philosophie, elle n’hésite pas à le faire, peu importe les réactions.
Voilà la raison pour laquelle vous ne trouverez pas Ayn Rand parler du droit naturel ou du jusnaturalisme dans ses écrits. À la place, vous trouverez ses arguments. Invoquer le droit naturel n’est pas un argument en soi. Cela ne dit rien, ne valide rien.
Fonder une théorie en commençant par parler a priori du droit naturel ou de la tradition jusnaturaliste et en ne cessant de s’en réclamer — comme le font aujourd’hui certains libertariens par exemple — est symptomatique d’une inversion de la hiérarchie de la connaissance. (Voir notamment mon interview sur les relations entre Objectivisme et libertarianisme.) C’est souvent une forme de lâcheté intellectuelle qui traduit une crainte vis-à-vis de l’indépendance d’esprit, donc de la rationalité ; un besoin d’approbation ; une peur d’être le premier à dire quelque chose, de ne pas avoir été validé par les autres ; un désir de sécurité, de légitimité et de reconnaissance vis-à-vis d’autrui, en s’inscrivant dans une tradition intellectuelle déjà existante et déjà reconnue, avec des noms illustres. « D’autres l’ont déjà dit avant nous, et ce n’était pas n’importe qui ! Je ne suis pas le premier à dire ça. » Cette « prudence » mal placée constitue un acte d’abdication de la logique et de la raison au profit de l’argument d’autorité. En somme, cela traduit dans bien des cas une dépendance du jugement.
La catégorie du jusnaturalisme peut à la rigueur être utile à l’historien ou à l’universitaire qui a besoin d’opérer des grandes classifications et des distinctions très générales a posteriori, mais elle est assez superflue pour le philosophe qui établit sa pensée propre, du moins s’il se veut rationnel, car cela implique un jugement de première main sur la réalité.
Les « droits » sont un concept moral, le concept qui fournit une transition logique des principes guidant les actions d’un individu à ceux guidant sa relation avec les autres, le concept qui conserve et protège la moralité individuelle dans un contexte social, le lien entre le code moral d’un homme et le code juridique d’une société, entre l’éthique et la politique. Les droits individuels sont le moyen de subordonner la société à la loi morale.
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