Laissez-nous faire !

Le texte ci-dessous est un article d’Ayn Rand, traduit par mes soins, publié dans le Los Angeles Times en 1962 et qui fut republié en tant que court chapitre dans Capitalism: The Unknown Ideal.


Comme la « croissance économique » est le grand problème d’aujourd’hui et que notre administration actuelle promet de la « stimuler » — d’atteindre la prospérité générale par des contrôles étatiques toujours plus importants, tout en dépensant une richesse non produite — je me demande combien de personnes connaissent l’origine du terme laissez-faire ?

La France, au dix-septième siècle, était une monarchie absolue. On a qualifié son système d' »absolutisme limité par le chaos ». Le roi avait un pouvoir total sur la vie, le travail et la propriété de tous — et seule la corruption des fonctionnaires donnait aux gens une marge de liberté non officielle.

Louis XIV était l’archétype du despote : une médiocrité prétentieuse aux ambitions grandioses. Son règne est considéré comme l’une des périodes brillantes de l’histoire de France : il a fourni au pays un « objectif national », sous forme de guerres longues et victorieuses ; il a fait de la France la principale puissance et le centre culturel de l’Europe. Mais les « objectifs nationaux » coûtent de l’argent. La politique fiscale de son gouvernement conduisit à un état de crise chronique, résolu par l’expédient immémorial consistant à drainer le pays par une fiscalité toujours plus forte.

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Jean-Baptiste Colbert (1619-1683)

Colbert, le conseiller en chef de Louis XIV, fut l’un des premiers étatistes modernes. Il croyait que les réglementations étatiques pouvaient créer la prospérité nationale et que des recettes fiscales plus élevées ne pouvaient être obtenues que par la « croissance économique » du pays ; il se consacra donc à la recherche d’une « augmentation générale de la richesse par l’encouragement de l’industrie ». L’encouragement consistait à imposer d’innombrables contrôles étatiques et de minutieuses réglementations qui étouffaient l’activité ; le résultat fut un lamentable échec.

Colbert n’était pas un ennemi des affaires ; pas plus que notre administration actuelle. Colbert désirait aider les victimes sacrificielles à s’engraisser — et lors d’une occasion historique, il demanda à un groupe de fabricants ce qu’il pouvait faire pour l’industrie. Un fabricant nommé Legendre répondit : « Laissez-nous faire ! »

Apparemment, les hommes d’affaires français du dix-septième siècle avaient plus de courage que leurs homologues américains du vingtième et une meilleure compréhension de l’économie. Ils savaient que l’ « aide » de l’État dans les affaires est tout aussi désastreuse que la persécution de l’État et que la seule façon dont un gouvernement peut être utile à la prospérité nationale est qu’il ne s’en mêle pas.

Dire que ce qui était vrai au dix-septième siècle peut ne pas être vrai aujourd’hui, parce que nous voyageons dans des avions à réaction alors qu’ils voyageaient dans des charrettes à cheval — revient à dire que contrairement aux hommes du passé, nous n’avons pas besoin de nourriture, parce que nous portons des trench-coat et des pantalons au lieu de perruques en poudre et de jupes de cerceau. C’est cette sorte de superficialité enchaînée au concret — ou cette incapacité à saisir les principes, à distinguer l’essentiel de ce qui ne l’est pas — qui aveugle les gens sur le fait que la crise économique actuelle est la plus ancienne et la plus éculée de l’histoire.

Considérons l’essentiel. Si les contrôles étatiques ne pouvaient produire que la paralysie, la famine et l’effondrement à une époque pré-industrielle, que se passe-t-il lorsqu’on impose des contrôles à une économie hautement industrialisée ? Qu’est ce qui est plus facile à réglementer pour les bureaucrates : le fonctionnement des métiers à main et des forges manuelles — ou l’exploitation des aciéries, des usines d’aéronefs et des produits électroniques ? Qui est le plus susceptible de travailler sous la contrainte : une horde d’hommes brutalisés faisant du travail manuel non qualifié — ou l’incalculable nombre de génies créatif individuels nécessaires pour construire et maintenir une civilisation industrielle ? Et si les contrôles étatiques échouent même avec les premiers, quelle esquive permet aux étatistes modernes d’espérer pouvoir réussir avec les seconds ?

La méthode épistémologique des étatistes consiste en des débats sans fin sur des questions isolées, concrètes, hors-contexte, de portée immédiate, ne leur permettant jamais d’être intégrées dans un ensemble, ne faisant jamais référence aux principes fondamentaux ou aux conséquences ultimes — induisant ainsi un état de désintégration intellectuelle chez leurs adeptes. Le but de ce brouillard verbal est de dissimuler l’évasion de deux principes fondamentaux : a) que la production et la prospérité sont le produit de l’intelligence des hommes, et b) que le pouvoir de l’État est le pouvoir de coercition par la force physique.

Une fois ces deux faits reconnus, la conclusion à tirer est inévitable : l’intelligence ne fonctionne pas sous la contrainte, l’esprit de l’homme ne fonctionne pas sous la pointe d’une arme.

C’est la question essentielle à prendre en considération ; toutes les autres considérations sont des détails triviaux en comparaison.

Les détails de l’économie d’un pays sont aussi variés que le sont les nombreuses cultures et sociétés qui ont existé. Mais toute l’histoire de l’humanité est la démonstration pratique du même principe fondamental, quelles que soient les variantes dans la forme : le degré de prospérité, de réussite et de progrès humain est une fonction directe et un corollaire du degré de liberté politique. Témoins : la Grèce antique, la Renaissance, le XIXe siècle.

À notre époque, la différence entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est est une démonstration si éloquente de l’efficacité d’une économie (comparativement) libre par rapport à une économie contrôlée qu’aucune discussion ultérieure n’est nécessaire. Et nul théoricien ne peut mériter de considération sérieuse s’il élude l’existence de ce contraste, laissant ses implications sans réponses, ses causes non identifiées et sa leçon non-apprise.

Considérons à présent le sort de l’Angleterre, « l’expérience pacifique du socialisme », l’exemple d’un pays qui s’est suicidé par le vote : il n’y a pas eu de violence, pas de sang, pas de terreur, mais simplement un processus d’étranglement « démocratiquement » imposé par les contrôles étatiques — mais remarquez les lamentations actuelles au sujet de la « fuite des cerveaux » en Angleterre, sur le fait que les hommes les meilleurs et les plus capables, en particulier les scientifiques et les ingénieurs, désertent l’Angleterre et se précipitent vers n’importe quel petit reste de liberté qu’ils peuvent trouver dans le monde actuel.

Rappelez-vous que le mur de Berlin a été érigé pour stopper une « fuite des cerveaux » similaire en Allemagne de l’Est ; rappelez-vous qu’après quarante-cinq ans d’économie totalement contrôlée, la Russie soviétique, qui possède certaines des meilleures terres agricoles du monde, est incapable de nourrir sa population et doit importer du blé de l’Amérique semi-capitaliste ; lisez Est moins Ouest = zéro de Werner Keller, pour des graphiques (qui n’ont pas été réfutés) dépeignant l’impuissance de l’économie soviétique — et jugez ensuite de la question de la liberté par rapport aux contrôles.

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L. B. Johnson (1908-1973)

Indépendamment du but pour lequel on a l’intention de l’utiliser, la richesse doit d’abord être produite. En ce qui concerne l’économie, il n’y a pas de différence entre les motivations de Colbert et celles du président Johnson. Les deux voulaient atteindre la prospérité nationale. Que la richesse extorquée par l’impôt soit drainée pour le bénéfice non mérité de Louis XIV ou pour le bénéfice non mérité des « défavorisés » ne fait aucune différence pour la productivité économique d’une nation. Que l’on soit enchaîné pour un but « noble » ou ignoble, pour le bien des pauvres ou des riches, pour le « besoin » de quelqu’un ou la « cupidité » de quelqu’un — lorsqu’on est enchaîné, on ne peut pas produire.

Le destin ultime de toutes les économies enchaînées ne diffère pas, indépendamment des justifications alléguées pour les chaînes.

Considérez certaines de ces justifications :

La création de « demande du consommateur » ? Il serait intéressant de calculer combien de femmes au foyer avec des chèques de secours égaleraient la « demande de consommateur » fournie par Madame de Maintenon et ses nombreux collègues.

Une répartition « équitable » de la richesse? Les favoris privilégiés de Louis XIV ne jouissaient pas d’un avantage aussi inéquitable sur les autres que nos « aristocrates de l’influence », les variantes actuelles et potentielles de Billie Sol Estes ou Bobby Baker.

Les nécessités de « l’intérêt national » ? Si on accompli un « intérêt national », en sacrifiant les droits et les intérêts des individus, alors Louis XIV s’en est superbement acquité. La plus grande partie de son extravagance n’était pas « égoïste » : il a fait de la France une grande puissance internationale — et a détruit son économie. (Ce qui signifie : il a atteint le « prestige » comme d’autres dirigeants totalitaires — au prix du bien-être, de l’avenir et de la vie de ses propres sujets.)

La poursuite de notre progrès « culturel » ou « spirituel » ? Je doute qu’un projet théâtral subventionné par l’État produise jamais des génies comparables à ceux soutenus par la cour de Louis XIV dans son rôle de « patron des arts » (Corneille, Racine, Molière, etc.). Mais nul ne calculera jamais le génie mort-né de ceux qui périssent sous des systèmes de ce genre, refusant d’apprendre l’art du léchage de botte exigé par n’importe quel patron politique des arts. (Lisez Cyrano de Bergerac.)

Le fait est que les intentions n’altèrent pas les faits. L’exigence primordiale de la productivité et de la prospérité d’une nation est la liberté ; les hommes ne peuvent pas — et, moralement, ne vont pas — produire sous la contrainte et les contrôles.

Il n’y a rien de nouveau ou de mystérieux dans les problèmes économiques d’aujourd’hui. Comme Colbert, le président Johnson fait appel à divers groupes économiques, demandant des conseils sur ce qu’il peut faire pour eux. Et s’il ne veut pas entrer dans l’histoire dans un registre semblable à celui de Colbert, il ferait bien d’écouter la voix d’un Legendre moderne, s’il en existe un, qui pourrait lui donner le même conseil immortel en un seul mot : « Dé-contrôlez ! »

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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