Le texte reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est la réponse d’Ayn Rand à la question : « Hemingway est-il un écrivain romantique ? » posée en 1969, lors d’un de ses cours sur l’écriture d’essais. Une connaissance minimale de la philosophie esthétique d’Ayn Rand est préférable pour mieux comprendre.

C’est apparemment ce qu’il croit, mais je ne considère pas qu’il en est un. C’est un naturaliste qui prend une posture de romantique. J’avais prévu au départ de l’inclure dans « Qu’est-ce que le romantisme ? », mais il n’est pas assez important. Selon les critères modernes, c’est un bon écrivain techniquement. Dans une perspective historique, il est de troisième rang. Il est très loin en dessous de Sinclair Lewis et John O’Hara.
Je dis que c’est un naturaliste qui prend une posture de romantique parce qu’il n’y a pas de projection de valeurs dans ses livres, et pas d’abstraction de valeurs dans ses personnages. En général, il n’est pas très bon pour la caractérisation. Il est meilleur pour les atmosphères — le point de vue de Hemingway : un byronisme vulgaire déguisé en termes américains. Sa vacuité est plus apparente chez ses imitateurs. Mais il peut au moins l’emporter avec un degré d’éloquence.
Son style général c’est qu’il est dur, qu’il est bref, que c’est un homme d’action qui réprime tout et qui fait face à la malveillance de la vie. Mais que réprime t-il ? Rien. Prenez ses deux romans les plus romantiques : L’Adieu aux armes et Pour qui sonne le glas (les deux que j’ai lus). Dans les deux, les héros et héroïnes sont en carton. Ils sont aussi mauvais dans leurs termes que les pires courtisans et coudes d’épée des romantiques de troisième rang. Il n’y a pas de caractérisation. Je défie quiconque de me montrer quels passages — quelles actions et dialogues — donnent une idée du caractère du héros et de l’héroïne dans chaque roman.
Dans Pour qui sonne le glas, le héros veut se battre pour la gauche espagnole. Pourquoi ? À moins que vous sachiez que c’est un cliché culturel des années 30, vous ne trouvez aucune raison dans le livre. C’est juste évident en soi qu’on se bat pour la gauche. Est-ce une caractérisation ? Même un communiste mérite une meilleure caractérisation que ça. Pour présenter la perspective politique d’un homme, vous devez indiquer pourquoi il soutient ces idées (à tort ou à raison). Mais Hemingway n’indique rien. Le héros se bat simplement, et meurt à la fin. Et concernant son héroïne, il voulait apparemment projeter son innocence. Elle s’est faite violer par les Nazis durant la guerre civile, mais elle était spirituellement innocente ; elle n’est jamais amoureuse. Donc lorsqu’elle et le héros ont leur première scène d’amour, il l’embrasse et elle dit : « Je me suis toujours demandé où se placerait le nez. » Est-ce une caractérisation ou bien une déclaration grotesque qu’un enfant ne ferait pas ? À la fois dans L’Adieu aux armes et Pour qui sonne le glas — et en particulier ce dernier — il est clair que Hemingway ne connaissait pas les femmes. Ce qu’il projette est sa propre version idéalisée de la femme — seulement c’est l’idéal d’un garçon étudiant. Il n’y a pas de caractérisation, et la manière dont il exprime ses scènes d’amour est gênante.
Hemingway est un bon exemple d’un auteur avec la perspective d’un univers malveillant. Pour déterminer si un auteur a une telle perspective, les fins tristes ne sont pas concluantes. J’ai une fin triste dans Nous, les vivants. Hugo a une fin triste dans presque chaque roman. Mais nous n’avons pas le même sens de la vie — la même métaphysique — que Hemingway. Parfois il est difficile de juger si un auteur a un univers malveillant. Si le héros ou l’héroïne est vaincue tandis qu’il ou elle lutte pour ses valeurs, ce n’est pas nécessairement un univers malveillant ; ça peut être simplement la reconnaissance du fait que le bonheur n’est pas garanti à l’homme. C’est possible pour l’homme, même de grande valeur intellectuelle et moral, qu’il puisse être battu. Mais remarquez : chez Hemingway, les désastres arrivent par pur hasard. C’est le test infaillible. Dans Pour qui sonne le glas, ils accomplissent leur but et sont sur le point de se retirer, et une balle perdue tue le héros. Il n’y avait aucune nécessité métaphysique — et aucun élément de ses actions — qui a causé sa mort. S’il était mort héroïquement en faisant sauter le pont, ceci n’aurait pas nécessairement été une indication de la perspective d’un univers malveillant. Mais s’il est tué gratuitement, après son but accompli, c’est la façon pour Hemingway de dire : « L’homme est condamné. »
C’est encore plus évident dans L’Adieu aux armes, un livre que je déteste. C’est un livre répugnant. Le héros et l’héroïne se battent quel que soit le problème qu’ils ont ; il n’y a pas d’intrigue ; et vers la fin, la fille meurt en accouchant. Alors que mourir par l’enfantement est certes possible, mais c’est une exception. Pourquoi est-ce que Hemingway a inclus ceci ? Ce n’est relié à rien dans l’histoire ; c’est totalement gratuit. C’est l’indication d’un univers purement malveillant. Ce qui dans la vie peut être un accident devient métaphysique dans un roman. Ce prétendu grand amour est défait par un accident. À chaque fois qu’un roman résout son histoire par la mort ou la maladie de quelqu’un — à moins que la maladie soit liée à ses valeurs ou au combat pour ses valeurs — c’est une indication de la perspective de l’auteur d’un univers malveillant.
Incidemment, L’Adieu aux armes est censé être une présentation d’un grand amour, bien que je ne vois pas une phrase dedans qui représente l’amour. Ce qui me reste à l’esprit de typique, ce qui est censé être l’expression la plus forte de l’amour entre eux était ce qui suit : La fille (infirmière pendant la guerre mondiale) dit au héros (un soldat) qu’elle aimerait avoir connu toutes les filles avec lesquelles il a couché ; et s’il a la gonorrhée — elle utilise un terme vulgaire, « chaude-pisse » — elle aimerait l’avoir à travers lui. Faire de ceci une expression du grand amour est si écœurant que ça ne peut pas être un accident. C’est tout ce dont je me souviens de la présentation de caractérisation pour ce livre. Mon souvenir seul ne prouve rien ; mais vous pouvez voir pourquoi ceci efface tout le reste. Ce n’est pas romantique. On peut écrire sur n’importe quelle horreur, même la lèpre, et rester romantique. Mais on écrirait pas sur l’amour de cette manière.