L’argument ontologique est un célèbre argument de l’histoire de la philosophie, d’origine médiévale, cherchant à prouver l’existence de Dieu.

C’est Anselme de Cantorbéry, au onzième siècle, qui popularisa cet argument dans les premiers chapitres de son Proslogion en particulier les chapitres 2 et 3.
Cet argument est si simple et si sot que l’on se demande comment il a pu persister pendant des siècles, sinon à cause de la domination du christianisme en Occident. Le voici en substance :
- Dieu est ce qu’il y a de plus parfait.
- Quelque chose qui existe est plus parfait que quelque chose qui n’existe pas.
- Donc Dieu existe.
Ou résumé de la façon la plus concise qui soit : « Dieu existe, par définition. »
Au delà du cas de Dieu, de façon plus générale, un argument est dit « ontologique » lorsque celui-ci énonce qu’il est dans la caractéristique même d’une chose d’être.
La réfutation de cet argument est très simple : l’existence n’est pas un attribut, comme pourrait l’être par exemple la couleur, le poids, la taille, l’odeur, etc., parce que les attributs présupposent l’existence de l’entité qui les possède. On le voit, il s’agit là d’un banal vol de concept. Selon cet argument, il suffirait de faire en sorte que la définition d’une chose intègre le fait qu’elle existe (qu’elle soit) pour la faire exister. Mais aucune définition ne peut intégrer le fait qu’une chose existe, parce que l’existence n’est pas un attribut.
Ainsi, un argument ontologique de ce genre est toujours invalide, même si on cherchait à l’appliquer à l’existence prise dans sa totalité. Ce serait une erreur — typiquement rationaliste — de vouloir établir l’axiome d’existence en affirmant : « Il est dans la caractéristique de l’existence d’exister. » ou encore « L’existence existe, par définition. »… si on sait que l’existence existe bel et bien, c’est parce que c’est une chose que l’on perçoit, que c’est impliqué par la perception même. C’est différent. La perception est la source première de toute connaissance, y compris celle du premier axiome fondamental. C’est d’ailleurs pour ça qu’Ayn Rand commence par dire « l’existence existe », formule dont on a souvent reproché le caractère tautologique. Pourtant, on peut très bien dire que l’existence n’existe pas (certains l’ont soutenu), même s’il s’agit évidemment de la pire des contradictions.
Si, au même titre que toute connaissance, c’est ultimement par la perception que l’on identifie les axiomes, il n’en demeure pas moins que l’on doit procéder à une abstraction à cet effet. Toutefois, précise Ayn Rand dans Introduction to Objectivist Epistemology :
Il ne s’agit pas alors d’abstraire un attribut d’un groupe d’étants, mais d’abstraire un fait fondamental de l’ensemble des faits fondamentaux. L’existence et « l’identité » ne sont pas des attributs des étants, elles sont ce qui existe. La conscience est un attribut de certaines entités vivantes, mais elle n’est pas un attribut de certains états de la connaissance : elle est elle-même cette connaissance.
Lorsque je dis que les attributs présupposent l’existence (d’un particulier, cette fois), il est bien évident que je peux décrire les attributs d’une chose qui n’existe pas (une licorne, un gremlins, des hobbits…) mais ce n’est qu’un exercice de fiction. En décrivant ce qu’est un hobbit, je présuppose logiquement, mais de façon toute fictive, son existence. Ainsi, quand je décrit un hobbit, celui-ci existe…dans l’imagination. Je peux tout-à-fait faire cette présupposition fictive, cette dernière ne devient pas une vérité pour autant, et peut tout à fait être comprise dans un but d’exercice mental ou de divertissement, c’est-à-dire en tant que pratique de la faculté humaine d’imagination. Cette faculté, par elle-même ne peut aucunement altérer la réalité, car l’existence prime sur la conscience.
Ainsi, par elle-même, la définition d’une entité, ne prouve pas (ne peut pas prouver) l’existence de celle-ci. L’existence de cette entité n’est prouvée que lorsqu’on sait que la totalité de ses attributs particuliers existent dans la réalité. Si je définis l’eau comme étant : « une substance liquide et naturelle inodore, incolore, et sans saveur à l’état pur. » ceci ne me prouve pas, en soi, que l’eau existe. Ce qui prouve que l’eau existe, c’est la preuve de l’existence effective dans l’univers d’une substance liquide et naturelle inodore, incolore, et sans saveur à l’état pur. De la même manière, si je définis Dieu comme étant un être unique, parfait, omnipotent et omniscient, ceci ne prouve pas que Dieu existe, ce qui pourrait prouver l’existence de Dieu, ce serait la preuve de l’existence effective d’un être unique, parfait, omnipotent et omniscient. Et je ne peux guère affirmer que la perfection implique l’existence, car cette dernière ne peut nullement être un attribut de la perfection, n’étant pas un attribut tout court.
Beaucoup de philosophes se sont laissés abuser par l’argument ontologique et l’ont fait perdurer, en particulier les platoniciens et les rationalistes parmi lesquels on peut mentionner Descartes, Spinoza, Leipniz, Hegel et Schelling. Ceci n’a rien d’étonnant, car l’argument est typiquement rationaliste, sans aucun lien avec l’expérience.

D’autres philosophes, parmi lesquels un certain nombre de croyants, ont montré sa nullité. Une dizaine de siècles avant la formulation de l’argument ontologique, Aristote expliquait déjà clairement dans les Seconds analytiques (livre II, chapitre 7) qu’une définition ne prouve pas que la chose définie puisse exister. (Schopenhauer, dans De la quadruple racine du principe de raison suffisante loua le caractère prophétique d’Aristote répondant par avance à l’argument ontologique.)
Gaunilon, un contemporain de Anselme, avait répondu à ce dernier dans Liber pro Insipiente que tout ceci n’était qu’un pur jeu mental : si je peux certes imaginer la chose la plus parfaite comme existante, ceci ne prouve nullement pour autant qu’elle existe effectivement. Ce à quoi Anselme avait rétorqué, en réaffirmant son argument sans manifestement comprendre la nature de l’objection de Gaunilon.
Thomas d’Aquin, dans la Somme contre les Gentils, (Livre premier, Chapitre 10 et 11) reprendra en substance l’objection de Gaunilon en ajoutant au passage que tout le monde n’a pas la même définition de Dieu.
Emmanuel Kant, avec la Critique de la Raison pure, dans un chapitre au titre explicite : « De l’impossibilité d’une preuve ontologique de l’existence de Dieu » reprendra aussi cette objection mais y ajoutera quelques sophistications : Entre cent thaler qui existent et cent thaler qui n’existent pas, on parle toujours de la même valeur, à savoir cent thaler. De même, un Dieu qui existe n’est pas « plus grand » qu’un Dieu qui n’existe pas, tout simplement parce que l’existence n’est pas un attribut (ou un « prédicat » dans le langage kantien).
En effet, c’est comme si je me présentais à vous en ayant un billet de cent euros dans une main, et rien dans l’autre. Puis je vous dit la chose suivante : « J’ai un billet de cent euros dans chaque main. Ils sont exactement pareil, même valeur, même taille, même couleur, etc… à une petite différence près : l’un existe et l’autre n’existe pas… lequel préférez vous ? » Aucune réponse n’a de sens. Ce serait accorder de la validité à une question invalide. Il n’y a qu’un seul billet, donc il n’y a pas de préférence possible de l’un par rapport à l’autre. Si l’absurdité de la question saute au yeux, c’est encore et toujours pour la même raison : l’existence n’est pas un attribut. C’est ce qui invalide fondamentalement l’argument ontologique. Et là dessus, Kant a raison, si on fait abstraction de toute les considérations dont il entoure ce point sur les jugements analytiques et les jugement synthétiques.
Dans l’excellent A Companion to Ayn Rand, Jason G. Rhein, l’auteur de la partie métaphysique de l’ouvrage, précise l’origine de cette méprise selon Ayn Rand :
Rand soutenait que l’existence n’est pas un prédicat ou un attribut. La vision alternative — que nous trouvons d’abord chez les stoïciens et que l’on pourrait attribuer à Russell parmi d’autres modernes — soutient que l’existence est une qualification donnée à une notion ontologiquement ambiguë. Dans une telle perspective, la classe la plus large est « les choses » (plutôt que les êtres ou les existants), à la fois celles qui existent et celles qui n’existent pas, parmi lesquelles certaines tombent dans la classe des choses qui existent. Rand rejette cela, dans la mesure où il n’y a rien auquel l’existence ne s’applique pas ; elle n’a pas de contraire. Si l’existence n’est pas une touche finale ajoutant la perfection de l’être à des non-êtres totalement qualifiés, une étincelle ontologique qui insufflerait la réalité dans le nez d’une statue entièrement articulée faite de rien, ce n’est pas non plus un gabarit vide sur lequel les attributs et les caractéristiques sont ajoutés ultérieurement. Ce point de vue, d’après lequel il existe une matière première ou un substrat sous-jacent qui est simplement, mais n’est pas encore une chose plutôt qu’une autre, est parfois appelé le point de vue « pelote à épingles ». Rand le rejetait ; d’après elle, que ce soit la matière première de la scolastique qui est rien-de-particulier ; ou que ce soit la chose particulière des stoïciens ou russelliens qui-est-ou-n’est-pas … les deux sont le produit de la même profonde erreur métaphysique — la séparation de l’existence de l’identité.
Rappelons en effet ce point crucial de la philosophie Objectiviste : l’existence est l’identité. On ne peut pas les séparer. Les deux termes étant juste deux perspectives différentes se référant à la même chose. Être, c’est être quelque chose. Et être quelque chose, c’est être.
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