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L’intégration : la clef pour comprendre l’Objectivisme
Une chose indispensable, cruciale, majeure, à la compréhension de l’Objectivisme, qui manque parfois cruellement y compris à ceux qui s’intéressent à cette philosophie, est l’intégration.
Attention : le mot « intégration » n’a pas le moindre rapport ici avec l’immigration. Nous parlons de l’intégration en tant que processus mental.
La définition du verbe « intégrer » est la suivante : Incorporer une chose dans un ensemble (en tant que partie intégrante de ce même ensemble). C’est bien ce dont nous parlons. Dans le contexte de la philosophie, « intégrer » veut dire connecter les sensations et/ou les percepts et/ou les concepts, entre eux, pour en faire un tout unique. C’est en quelque sorte une synthèse. Naturellement, connexion implique aussi ici cohérence.
Ayn Rand écrit dans « The Comprachicos » : « L’intégration est la partie essentielle de la compréhension. » Dans de précédents articles, j’ai plusieurs fois fait allusion à l’interdépendance des idées dans la philosophie Objectiviste. L’intégration était véritablement pour Ayn Rand une seconde nature. Dans une conférence sur l’induction, Leonard Peikoff, parlant d’Ayn Rand, raconte :
(…) il me semble que sa conclusion sur l’intégration vient à nouveau de son propre processus mental. Plus précisément, de sa propre habitude d’intégrer, qu’elle pratiquait au moins dès l’âge de douze ans en tant que méthode consciente et définie, parce que l’un de ses traits mentaux les plus distinctifs était de toujours relier ce qui pour les autres était de simples éléments isolés. Elle voyait toujours des relations là où personne, y compris moi, ne les soupçonnait.
Leonard Peikoff
C’est ce qui m’a frappé dès la première fois où je l’ai rencontrée. C’était comme si elle se tenait au sommet d’une montagne et qu’elle pouvait voir des relations où vous ne songeriez même pas à les voir. (…) De la même manière, elle trouvait régulièrement des contradictions dans les idées des autres alors que les personnes elles-mêmes n’avaient même pas pensé à mettre ces idées en relation les unes avec les autres. (…) Elle méprisait perpétuellement ce qu’elle appelait la « compartimentalisation », le refus d’intégrer le sujet dont vous êtes spécialiste avec le reste de la connaissance humaine. Ou prenez son dédain à partir de — facilement l’âge de douze ans, pour ce qu’elle a appelé plus tard les mentalités enchaînées au concret. Une telle mentalité est une personne qui, délibérément, ne relie pas les faits concrets les uns aux autres.
C’est le genre de personne — elle avait l’habitude de donner cet exemple — qui, après de longues discussions, verrait que la réglementation étatique ne fonctionne pas dans l’industrie sidérurgique ou dans l’industrie du bois et dira ensuite ce que ça n’a rien à voir pour l’industrie charbonnière. Elle était toujours stupéfaite parce que c’était toujours une règle de son esprit de chercher les connexions, et plus elle cherchait plus elle en trouvait et je pense que ceci nous ramène au fait que son engagement envers l’induction la conduisait constamment à chercher les principes généraux implicites dans les choses concrètes, et ensuite les principes plus généraux unissant les principes antérieurs, et le résultat était qu’elle arrivait toujours avec des connexions qui surprenaient les gens. Il était donc très facile pour elle de généraliser et d’induire que la connaissance implique l’intégration. En fait, l’intégration était si importante pour elle qu’il y a même une phrase là dessus dans le discours de Galt. (Et vous savez que là, elle a coupé jusqu’à l’os tout ce qui, en épistémologie, n’était pas indispensable.) Je parle de sa référence à la nécessité d’intégrer une idée sans contradiction dans la somme de ses connaissances.
La phrase à laquelle Peikoff fait allusion se trouve page 1014 de l’édition française et a été traduit comme suit : « Un concept formulé par l’homme n’est valide que s’il l’intègre sans contradiction dans la somme de ses connaissances. » (Nous y reviendrons plus bas.) Mais dans La Source Vive, Ayn Rand fait aussi référence — de façon plus sous-entendue — au processus d’intégration. Howard Roark cherche lui aussi, « les principes généraux implicites dans les choses concrètes ». Ainsi, page 24 de l’édition française (Plon, 1997) :
[Howard Roark] avait rencontré plusieurs fois des hommes semblables au doyen. (…) Et aussi bien qu’il cherchait toujours l’idée maîtresse dans une construction, il cherchait toujours à distinguer l’impulsion profonde chez l’homme. (…) il se demandait parfois ce qui les faisait ce qu’ils étaient. Il se le demanda une fois de plus en pensant au doyen. Il y avait là quelque chose de caché, un principe secret qu’il lui fallait découvrir.
En un sens, le roman entier raconte le processus d’intégration de Roark, ici amené pour la première fois dans l’intrigue.
Dans une autre conférence, sur l’éducation, Peikoff racontait que l’une des manières dont Ayn Rand enseignait l’Objectivisme à ses étudiants consistait à piocher deux idées Objectivistes complètement au hasard et le but était de refaire la connexion entre les deux. Et ce pouvait être n’importe quoi, comme par exemple, la relation entre la validité des sens et l’idée que les routes doivent être privées (un exemple dont se souvient Peikoff). S’inspirant de cet exercice, Peikoff proposa à ses étudiants, lors d’une autre série de conférences sur les vertus morales, de piocher deux vertus au hasard parmi les sept vertus Objectivistes (rationalité, indépendance, intégrité, honnêteté, justice, productivité, fierté) afin de montrer en quoi elles sont toutes interdépendantes.
En effet, il est très important de comprendre que l’Objectivisme est un système intégré, c’est-à-dire une philosophie où les concepts, les idées et les principes sont tousinterconnectés, faisant de ce système une unité, c’est-à-dire un système entier, articulé et inséparable. (« Inséparable » ne signifie pas que l’on ne peut pas le décomposer mais que toutes les idées sont interdépendantes.) L’Objectivisme n’est pas une collection, une juxtaposition ou une mosaïque d’idées isolées et autosuffisantes. Il n’y a pas d’un côté telle position politique, de l’autre telle position sur la querelle des universaux, par ailleurs un certain point de vue moral, etc… Tout est lié logiquement et selon une certaine structure.
L’intégration est le procédé inverse de la différenciation, qui consiste au contraire à séparer et isoler les éléments. Les deux procédés — différenciation et intégration — sont les deux états actifs de la conscience. Mais l’intégration est beaucoup plus difficile que la différenciation. Presque tout le monde est capable de différencier, plus rares sont ceux qui parviennent à intégrer leurs idées. Même les animaux différencient, mais ils n’intègrent pas.
En fait, l’intégration est le principal processus de la connaissance humaine. L’homme est un animal rationnel et Ayn Rand définit la raison comme « la faculté qui identifie et intègre les données sensorielles ». Or selon l’Objectivisme, les trois étapes d’un raisonnement sont :
Perception
Conceptualisation
Logique
Chacune de ses étapes est en effet une forme d’intégration. La perception est une intégration à partir du flux de sensations bruts que nous avons au départ étant bébé. C’est la connexion de certaines sensations qui nous permet de distinguer ce qu’on appelle des entités. Ce processus est automatique.
Ensuite, à partir des entités perçues, on forme des concepts. Comme l’explique Ayn Rand dès le début du deuxième chapitre de Introduction to Objectivist Epistemology :
Un concept est l’intégration mentale de deux ou plusieurs unités que l’on isole à partir d’un ou plusieurs critères caractéristiques et qu’on rassemble sous une définition spécifique. (…) L’unification mise en œuvre n’est pas une simple somme, mais une intégration, c’est-à-dire la fusion des unités dans une unité mentaleunique et inédite, dont on se servira par la suite comme d’un seul élément de la pensée (mais que l’on peut décomposer en ses unités constitutives toutes les fois où c’est nécessaire).
Pour l’expliquer trivialement à travers un exemple simple : je perçois une chaise concrète et particulière, une seconde, une troisième, une quatrième, etc… et en faisant abstraction de leur caractéristiques particulières pour me focaliser exclusivement sur leurs similitudes, j’intègre ces diverses perceptions pour obtenir le concept de chaise. Plus tard, les autres chaises concrètes que j’observerais viendront elle-même s’intégrer au concept abstrait. D’autre part, je peux intégrer le concept de chaise avec les concepts de tables, d’armoire, de buffet, de bureau, etc., et obtenir le concept — plus large — de mobilier. Et ainsi de suite. Ce procédé n’est pas automatique, mais volitionnel.
Il ne faut cependant pas confondre intégration et induction. L’induction n’est qu’une forme d’intégration, celle qui se fait au niveau de l’expérience. La déduction est aussi une manière de connecter deux idées et de les incorporer l’une à l’autre, au niveau conceptuel cette fois. Nous en arrivons ainsi à la troisième étape, la logique : une conclusion est nécessairement connectée à la prémisse comme un effet est nécessairement connecté à la cause. (Ultimement, c’est l’application du principe de non-contradiction, corollaire du principe d’identité.) Une contradiction signifie que deux idées — ou plus — ne s’intègrent pas l’une avec l’autre, et par conséquent, qu’il y a une erreur quelque part : si l’on intègre pas ses idées, on ne peut pas identifier ses erreurs.
Intégrer c’est donc incorporer, une ou des partie(s) en un tout. Et un « tout » est une unité d’éléments connectés systématiquement. J’insiste sur le fait que la philosophie Objectiviste est un tout, et non une liste, une collection, une juxtaposition ou une mosaïque d’idées isolées et autosuffisantes. C’est pourquoi certaines idées ne peuvent être correctement comprises qu’en ayant compris d’autres idées qui sont impliquées, souvent de façon implicite. Ayn Rand disait dans Philosophy: Who Needs It :
Un système philosophique est une vision intégrée de l’existence.
Quand il s’agit d’un système de pensées, il doit nécessairement se présenter dans un ordre architectonique : en d’autres termes, chaque partie du système en doit supporter une autre, sans que la réciproque soit vraie ; la pierre de base supporte tout le reste, sans que le reste la supporte, et le sommet est supporté par le reste, sans supporter rien à son tour.
Au contraire, lorsqu’il s’agit d’une pensée une, si ample qu’elle soit, elle doit s’offrir avec la plus parfaite unité. Sans doute, pour la commodité de l’exposition, elle souffre d’être divisée en parties ; mais l’ordre de ces parties est un ordre organique, si bien que chaque partie y contribue au maintien du tout, et est maintenue à son tour par le tout ; aucune n’est ni la première, ni la dernière ; la pensée dans son ensemble doit de sa clarté à chaque partie, et il n’est si petite partie qui puisse être entendue à fond, si l’ensemble n’a été auparavant compris.
Selon ce point de vue, l’Objectivisme ne serait ni un « système de pensée« , ni une « pensée une » tel que Schopenhauer définit ces expressions. Ou bien il serait une sorte de mélange des deux. Certes, il y a bien un début, des fondements, ou « pierre de base » qui supporte tout le reste (l’axiome d’existence) et des conclusions avancées. En d’autres termes, des parties premières et des parties dernières, ce qui pourrait en faire un « système de pensée ». Néanmoins, par exemple, même la manière dont on doit comprendre les fondements métaphysiques implique l’épistémologie et vice-versa : Si on rejette l’épistémologie Objectiviste, on ne peut pas accepter sa métaphysique ; et si on rejette sa métaphysique, on ne peut pas accepter son épistémologie. Ceci ne veut nullement dire qu’il s’agit d’un raisonnement circulaire, mais simplement que ce sont deux fondements simultanés à partir de deux perspectives très différentes, qu’il faudrait idéalement, si seulement c’était possible, pouvoir comprendre en même temps. Ce qui, suivant ce point de vue schopenhaurien, rapprocherait l’Objectivisme d’une « pensée une« . En outre, une connaissance d’idées avancées de la philosophie Objectiviste éclaire des idées antérieures : on parle de « théorie de la connaissance en spirale », notion sur laquelle nous pourrons revenir à une autre occasion.
Il est probable cependant que la dichotomie de Schopenhauer soit fallacieuse. Quoi qu’il en soit, on le voit, Schopenhauer tente pour sa part de faire une philosophie intégrée. Naturellement, il était loin d’être le premier. Faisons un petit retour en arrière dans l’histoire de la philosophie.
Thales (625-547 av. J.C.)
Thalès croyait que tout est ultimement constitué d’eau. On sait naturellement que c’est faux, mais il faut remarquer que ce fut la première tentative connue d’intégration (même s’il l’applique à la métaphysique au lieu de l’épistémologie) : Il cherchait l’élément qui connectait l’ensemble de la réalité en un tout. Aucune civilisation antérieure n’avait à un moment donné envisagé l’idée de relier toutes les choses entre elles. Or il faut bien comprendre que sans intégration, il n’y a ni philosophie, ni science ; et c’est d’ailleurs pour cela que l’on peut considérer Thalès comme le père de la science et de la philosophie.
Socrate (470-399 av. J.C.)
Anaximène soutiendra par la suite que tout est ultimement air ; Pythagore que tout est ultimement nombre ; et Héraclite que tout est ultimement feu. Mais ces théories ne nous firent pas beaucoup avancer. Le premier à avoir appliqué l’intégration au niveau épistémologique, au niveau de la connaissance, est Socrate : dans la plupart des dialogues de Platon, Socrate cherche la définition, autrement dit l’essence d’une chose (l’essence de la justice dans La République ; l’essence du courage dans le Lachès ; l’essence de l’amour dans Le Banquet ; l’essence de la vertu dans le Ménon ; etc.) c’est-à-dire ce qui est commun à (ce qui connecte) un ensemble de phénomènes particuliers que l’on va nommer de la même manière. Et en un sens, penser, c’est essentialiser. Toutefois ce n’est pas parce qu’on essentialise que l’on pense correctement. Encore faut-il essentialiser correctement. Et le système platonicien est, du point de vue Objectiviste, terriblement mauvais. Il n’en demeure pas moins qu’il est le premier système philosophique intégré. Dans Le Sophiste, le personnage de l’étranger déclare :
Et en effet, mon bon ami, entreprendre de séparer tout de tout n’est pas seulement manquer de mesure, c’est encore faire preuve d’une ignorance totale des Muses et de la philosophie. (…) Il n’y a pas de moyen plus radical d’abolir toute espèce de discours que d’isoler chaque chose de tout le reste ; car c’est par l’entrelacement réciproque des formes que le discours [logos] nous est né.
Aristote (384-322 av. J.C.)
La philosophie d’Aristote constitue elle aussi évidemment un considérable accomplissement en tant que système intégré, et comme vous le savez certainement, il est même la source d’inspiration essentielle de l’Objectivisme. En réalité, il n’y a pas eu d’équivalent depuis, et il n’y en aura certainement jamais plus, car Aristote a connecté tous les éléments de connaissance sur tous les sujets connus à son époque : toutes les espèces animales, toutes les étoiles, tous les théorème de géométrie, etc. Un tel accomplissement serait impossible pour un individu aujourd’hui car la quantité de connaissance est sans commune mesure avec celle de l’époque d’Aristote. C’est notamment en procédant par intégration systématique qu’il a découvert les lois de la logique et le principe fondamental qui gouverne cette dernière : le principe d’identité. Toutefois le Stagirite a fait des erreurs dans sa compréhension explicite de l’intégration : Il croyait que chaque science partait de ses propres axiomes indépendants et donc que que chaque science était totalement indépendante des autres. De surcroît, il pensait, comme Platon, qu’il y avait une part de hasard dans l’univers : des éléments inexplicables, déconnectés de tout le reste, qui ne seraient liés à aucun principe et à aucune loi…
Euclide (vers 300 av. J.C.)
Euclide, grand théoricien des mathématiques, nous offrit aussi un des premiers grands exemples de système intégré : on ne peut altérer un théorème de la géométrie euclidienne sans altérer l’ensemble du système. Il y avait bien des connaissances géométriques avant Euclide, mais elles n’étaient pas intégrées. Tout le monde comprend aujourd’hui que les mathématiques sont un système intégré. Personne ne peut dire qu’il rejette 2+2=4 tout en voulant conserver tout le reste des mathématiques, comme s’il s’agissait d’une proposition autosuffisante, comme si cela n’avait strictement aucun lien, aucune conséquence sur le reste.
Au fil des siècles, un grand nombre de systèmes philosophiques ont constitué des tentatives plus ou moins heureuses d’intégration, mais aucun n’avait, jusqu’au XIXe siècle, vraiment formulé explicitement le principe même de l’intégration et sa nécessité. Hegel, toute désastreuse que soit sa philosophie, fut le premier à le faire. Il pensait en effet que tous les éléments de la connaissances sont interconnectés, et que c’est cette interconnexion nécessaire qui est la clef de la connaissance. Pensée que l’on peut résumer dans une courte phrase se trouvant dans la préface de son ouvrage principal : « Le vrai est le tout ». Malheureusement, Hegel était rationaliste, sa théorie cohérentiste n’impliquait pas l’expérience et se trouvait au milieu d’une philosophie totalement mystique. Il pensait qu’il suffisait qu’une théorie soit cohérente pour qu’on puisse la considérer comme vraie…
Des philosophes, comme Hume ou Kant par exemple, se sont quant à eux attaqués au principe de l’intégration et ont prêchés la désintégration, mais nous en parlerons une autre fois. Sur ce sujet je renvoie le lecteur à The DIM Hypothesis de Leonard Peikoff, ouvrage qui développe largement le sujet du présent article dans une perspective historique et culturelle.
Dans le domaine de la science, les progrès majeurs se sont toujours traduits par de nouvelles intégrations : L’astronomie a longtemps été séparée de la physique, jusqu’à ce qu’on établisse les connexions et permette l’émergence de l’astrophysique ; la physique a longtemps été séparée des mathématiques, jusqu’à ce qu’on établisse les connexions et permette l’émergence de la physique mathématique ; l’étude de l’éléctricité a longtemps été séparée du magnétisme, jusqu’à ce qu’on établisse les connexions et permette l’émergence de l’éléctromagnétisme ; etc. Et l’un des grands problème scientifique non-résolu de notre époque est l’intégration de la relativité générale et de la mécanique quantique. La théorie qui intégrerait les deux, plus ce qu’on appelle les quatre interactions élémentaires, a déjà un nom, assez éloquent même, bien qu’elle n’ait pas encore de contenu défini : la « théorie du tout ».
Dans le chapitre 4 de Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand (la section intitulée : « Knowledge as contextual ») Peikoff explique que si l’intégration est légitime en tant que principe épistémologique, c’est notamment parce qu’elle traduit un fait métaphysique fondamental :
Métaphysiquement, il n’y a qu’un univers. Cela signifie que tout dans la réalité est interconnecté. Toute entité est reliée d’une manière aux autres ; chacune affecte et est affecté par les autres d’une certaine manière. Rien n’est un fait complètement isolé, sans cause et sans effets, aucun aspect du tout ne peut ultimement exister en dehors du tout. Par conséquent la connaissance, laquelle cherche à connaître la réalité, doit aussi être un tout ; ces éléments doivent être interconnectés pour former un tout unifié qui reflète le tout qu’est l’univers.
(Soit dit en passant, l’étymologie même du mot « univers » est éloquente : « vers l’unité ». Et tant qu’on parle d’étymologie, songez au mot « intégrité », qui se trouve être l’une des vertus Objectivistes. Je vous invite, à titre ludique, à trouver la connexion entre la signification de ce mot et la position Objectiviste sur la dichotomie corps-esprit. Si vous trouvez, dites le en commentaire ou envoyez moi un message. C’est facile !)
L’intégration est en effet le principe même de la science comme de toute connaissance : chercher des principes généraux qui relient — donc régissent — les différents phénomènes qui nous entourent. Une prétendue connaissance ou une prétendue science qui ne s’intégrerait en aucune façon à aucune autre, ne serait tout simplement pas une connaissance ou une science. C’est notamment parce que l’on ne peut pas les intégrer au reste de la connaissance que les idées arbitraires (c’est-à-dire ne reposant sur aucune preuve) sont disqualifiées cognitivement. C’est pour la même raison que la « révélation » est une méthode invalide : ce serait une connaissance désintégrée sortant de nulle part, ne reposant sur rien. Aucune connaissance ne sort du vide parce que la connaissance humaine, à tous les niveaux, est relationnelle. Ou pour le dire autrement : toute connaissance est contextuelle. Par « contexte », j’entends la somme des éléments cognitifs conditionnant l’acquisition, la validité et l’application d’une idée. (Ce point est développé dans le chapitre de Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand, évoqué précédemment. L’importance de l’intégration est d’ailleurs énoncée dès le début du premier chapitre de ce livre.) Ainsi, dans le cadre de la philosophie Objectiviste, on ne peut pas valider certaines idées avancées — par exemple les idées éthiques et politiques — si l’on a pas préalablement validé un certain nombre d’idées antérieures sur lesquelles elles reposent. Aucune idée ne sort de nulle part et et aucune idée n’est isolée de toutes les autres.
Ayn Rand a souvent dénoncée en tant que sophisme le fait de faire abstraction du contexte (« context-dropping »), c’est-à-dire d’isoler un élément. Un exemple simple, connu et que tout le monde peut comprendre est la citation hors-contexte pour faire dire n’importe quoi à n’importe qui.
Ayn Rand (1905-1982)
Hélas, beaucoup de sympathisants de l’Objectivisme, familiarisés à des modes de pensée opposés, commettent l’erreur de prendre une ou plusieurs idée(s) qui leur plaît dans cette philosophie en ignorant totalement le contexte de celle-ci, pourquoi est-elle défendue, alors que cette idée suppose souvent pour être acquise, validée et applicable, un énorme contexte d’idées antérieures. En d’autres termes : ils ne comprennent pas cette philosophie. Pour comprendre l’Objectivisme, il ne suffit pas de comprendre telle ou telle idée que cette philosophie défend, ni même de les comprendre toutes isolément. Il est aussi important — voire encore plus important — de comprendre leurs relations mutuelles, la façon dont ses idées sont articulées entre elles, bref, il faut comprendre la structure. Il faut, en quelque sorte, percevoir le squelette derrière la chair.
La faculté d’intégration permet non seulement de comprendre l’Objectivisme, mais aussi de comprendre les autres philosophies ou pensées. Car on comprend peut-être mieux une philosophie à travers sa structure qu’à travers son contenu. En effet, nombre de philosophies ont un contenu différent mais une structure identique (Exemple évident : le marxisme et le féminisme contemporain). En outre, cette faculté permet de comprendre que des idées apparemment « innocentes » ne sont pas innocentes du tout, car elles amènent avec elles d’autres idées. On voit ainsi la connexion évidente, dans la philosophie postmoderne, entre d’une part la métaphysique et l’épistémologie — le relativisme — et les idées éthiques et politiques d’autre part.
Lorsqu’une personne pointe une idée similaire entre Ayn Rand et un autre philosophe pour affirmer que l’Objectivisme, au fond, ne serait pas une philosophie nouvelle, cette personne omet le plus important : la manière dont cette idée s’articule avec les autres chez les philosophes respectifs, ce qui a un impact considérable sur la signification et l’application de l’idée en question. Cette personne fait comme si la philosophie consistait en une simple mosaïque d’idées indépendantes et autosuffisantes, avouant par là même qu’il a une compréhension fort superficielle de la philosophie. On ne peut pas être Objectiviste et même temps adhérer aux idées de…Platon, Saint-Augustin, Descartes, Hume, Kant, Mill, Nietzsche, Heidegger, Foucault ou que sais-je encore ?
La faculté d’intégration est donc l’une des qualités indispensables à une personne qui veut étudier et comprendre l’Objectivisme. Un lecteur attentif qui pratique l’intégration mentale, sera capable de voir, par exemple, qu’entre le contenu des divers articles de ce blog, il y a un certain nombre de connexions, certaines articulations logiques, et qu’il y en aura de plus en plus à mesure que de nouveaux articles seront publiés.
Par exemple, si vous cherchez la connexion entre cet article et de précédents articles du blog, il y en a beaucoup, car le sujet de l’intégration a déjà été évoqué, implicitement ou explicitement, à plusieurs reprises. Par exemple dans « Les ravages de la désintégration intellectuelle » je parlais d’exemples concrets de mentalité désintégrée. Ou dans l’interview sur le libertarianisme, je parle de façon extensive de l’interdépendance des idées et de l’importance du contexte.
Le fait que l’Objectivisme soit un système intégré est également l’une des raisons pour laquelle j’écris souvent : « mais je parlerais de ceci dans un autre article », car comme toutes les idées sont interconnectées, je pourrais, en développant une idée, la relier à une autre que je devrais aussi développer et ainsi de suite… or je suis bien obligé de délimiter mon sujet dans chaque article. Mais aucun billet de ce blog n’est autosuffisant et ce blog lui-même n’est pas autosuffisant.
Pour conclure, un petit poème d’Alfred Tennyson :
Alfred Tennyson (1809-1892)
Fleur dans un mur lézardé, je t’ai cueillie, arrachée à la fissure, Je t’ai tenue dans ma main, toute entière, avec tes racines, petite fleur, Mais si je pouvais comprendre ce que tu es, dans ta totalité, y compris tes racines, Je pourrais savoir ce qu’est Dieu, et ce qu’est l’homme.
Alors, lecteur qui a telle idée sur tel sujet, telle autre idée sur tel autre sujet, tes diverses idées sont-elles intégrées ?
Annexe : Histoire du concept d’intégration chez Rand.
En complément de cet article, voici une note du livre A Companion to Ayn Rand (page 310, par Gregory Salmieri, dans le chapitre sur l’épistémologie) qui retrace l’histoire de l’utilisation du concept d’intégration par Ayn Rand.
L’utilisation par Rand du mot “intégration” est inhabituelle, mais n’est pas sans précédent. Ses premières utilisations du terme concernent toutes l’art — le plus souvent la combinaison intelligente par un auteur de différents éléments en une histoire unifiée (Journals of Ayn Rand pages 15, 318, 343, 420, Letters of Ayn Rand pages 125, 160, 231). Ce sens du terme “intégration” occupe une place importante dans The Fountainhead, où Rand établit des liens entre l’intégrité artistique d’un bâtiment, l’intégrité biologique d’un organisme et l’intégrité du caractère d’une personne. Dans ce contexte, Roark dit que “chaque chose vivante est intégrée”, et décrit “un principe intégrateur” comme étant “la pensée qui seule a créé la chose, et toute partie de celle-ci” (The Fountainhead page 606, cf. 12). Cette idée est développée plus avant dans les notes de Rand pour Atlas Shrugged, où elle parle du rôle que joue la raison dans l’intégration de la psychologie d’une personne et dans l’intégration de ses valeurs et actions dans une vie (Journals of Ayn Rand pages 477, 480, 531, 564, 648–649, 663). Cette même idée figure en bonne place dans les notes sur la psychologie qu’elle prit entre 1955 et 1957 (pages 668–677). La vision de Rand de la raison comme une faculté qui “intègre” le “témoignage des sens” découle probablement de cette réflexion. À ma connaissance, son premier énoncé explicite de cette idée se trouve dans une note de 1953 pour le discours de Galt (page 646), et sa première référence aux concepts comme étant spécifiquement des intégrations se trouve dans une note de 1958 (pages 700–701). Cependant, les notes qu’elle a prises vers la fin des années 1920 contiennent déjà les idées suivantes : un animal est “totalement illogique” parce qu’il “ne peut relier ensemble les choses qu’il observe” ; “l’homme comprend et connecte beaucoup plus qu’un animal” ; “l’humanité trébuche de manière impuissante dans un chaos d’idées, d’actions et de sentiments inconsistants qui ne peuvent être assemblés, sans même se rendre compte des contradictions entre eux ou de leurs ultimes résultats logiques” ; à l’avenir, les gens peuvent et doivent “perfectionner” cette capacité à relier les choses, et ainsi parvenir à une “vision claire” (page 24). Un certain nombre d’auteurs des dix-neuvième et début du vingtième siècles, issus de diverses traditions intellectuelles, établissent certains des mêmes liens que Rand entre l’intégration biologique, artistique, psychologique et conceptuelle, mais on ne sait pas clairement lesquels de ces auteurs Rand avait lus (si elle en avait lu) et je n’ai trouvé aucune preuve directe d’une influence quelconque qu’ils auraient pu avoir sur sa pensée. Pour une discussion supplémentaire sur l’intégration, voir The DIM Hypothesis, de Leonard Peikoff, Chapitre 1.
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