Falsifier Ayn Rand pour l’attaquer… ou la défendre

Dans « Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand« , j’écrivais ceci :

Un premier type de méprise consiste à s’approprier les idées d’Ayn Rand d’après une philosophie différente ou incompatible, ce qui, évidemment, n’est pas interdit en soi mais conduit souvent à des erreurs d’interprétations. (Comme par exemple croire qu’Ayn Rand est une philosophe matérialiste.) Parfois, cette méprise se produit parce que l’on focalise sur une ou plusieurs conclusions que l’on apprécie, et on néglige les fondamentaux qui rendent ces conclusions possibles. En d’autres termes, on décontextualise les idées ou on renverse la hiérarchie de la connaissance. Beaucoup de libertariens, par exemple, commettent cette méprise.

L’auteur et blogueur libertarien Thierry Falissard nous offre une illustration de ce principe. En mars dernier, il publie sur son blog un billet titré : « Lettre à Matthieu Ricard au sujet d’Ayn Rand et de l’altruisme » en réponse à un article datant de l’été 2017 : « Ayn Rand est-elle vraiment le modèle à suivre pour une grande nation ?« 

J’ai déjà eu l’occasion d’échanger avec Thierry Falissard, et j’ai même fait allusion à deux reprises ces échanges sur ce blog, sans le nommer, dans les articles : « Les ravages de la désintégration intellectuelle » et « De l’être au devrait être« . Dans les deux cas, je répondais à des critiques de sa part à l’encontre de la philosophie d’Ayn Rand. Seulement voilà, comme le libertarianisme n’a pas réellement de philosophie cohérente, il n’est pas rare de voir les libertariens, lorsqu’ils ne sont plus face à un partisan du capitalisme mais face à un anticapitaliste, passer subitement de contempteur à défenseur d’Ayn Rand. (Cette dernière ayant d’ailleurs relevé ce phénomène de son vivant.)

Le problème, c’est que défendre l’Objectivisme avec de mauvais arguments nuit davantage à cette philosophie que si on l’attaque. En l’espèce, que ce soit intentionnel ou non, je pense que Thierry Falissard fait ici plus de tort à la philosophie d’Ayn Rand que Matthieu Ricard, à qui Aaron Smith, du Ayn Rand Institute, avait déjà répondu de façon suffisante le mois suivant la publication de l’article.

Pour répondre à un homme de paille, c’est-à-dire une présentation erronnée de la pensée d’Ayn Rand par Matthieu Ricard, Thierry Falissard construit son propre homme de paille, contribuant lui aussi à présenter de façon erronée une philosophe déjà fort mal comprise, faute d’être étudiée sérieusement.

StrawmanVsStrawman

Comme il s’adresse à un bouddhiste, Falissard commence par rappeler qu’il est lui-même bouddhiste. Il ne devrait donc pas ignorer qu’Ayn Rand n’a jamais parlé du bouddhisme que pour s’y opposer farouchement. Il n’y fait cependant aucune allusion, pas même pour dire qu’Ayn Rand jugerait le bouddhisme de façon inadéquate ou quelque chose comme ça : en fait, à la lecture de son article dans son ensemble, on pourrait même tout à fait penser que le bouddhisme et la philosophie d’Ayn Rand sont compatibles, ce qui serait une aberration totale… Pour ne citer qu’un seul exemple, on peut prendre l’interview qu’Ayn Rand donna en 1961 à James McConnell pour l’université du Michigan, où elle déclare :

Si, dans un groupe d’hommes, une théorie comme le Bouddhisme Zen, qui est une doctrine qui vient du cinquième siècle avant J-C environ, devient le dernier mot de l’esprit, ce n’est pas moi qui les condamne — ils se condamnent eux-mêmes par leurs propres actions. Ils ont abandonnés. Ils ont déclarés leur faillite intellectuelle et sont retournés au mysticisme des âges sombres.

Nous reviendrons sur le bouddhisme plus bas. Dans la suite de son article, Thierry Falissard écrit :

En fait, l’altruisme que fustige Rand est une variété d’altruisme que l’on pourrait appeler « altruisme obligatoire ». La définition qu’en donne Rand s’éclaire dès que l’on y adjoint ce qualificatif

AugusteComte
Auguste Comte (1798-1857)

Précisons tout d’abord un point capital, que le lecteur devra garder en tête : la définition de l’altruisme utilisée au sein de la philosophie Objectiviste, même si elle ne correspond pas au fantasme populaire, n’est nullement une invention de la part d’Ayn Rand. Elle ne fait que reprendre la signification exacte du concept tel qu’Auguste Comte l’a élaboré au dix-neuvième siècle, à savoir : privilégier autrui par rapport à soi-même, ou selon la formule de Comte, « vivre pour autrui », par opposition à l’égoïsme qui consiste à vivre pour soi. La bienveillance ou la gentillesse n’est pas la définition de l’altruisme.

Ensuite, il me semble opportun de citer ici une interview donnée en 2000 par Allan Gotthelf au sujet d’Ayn Rand, publiée dans 100 Voices: An Oral History of Ayn Rand, qui aura son importance pour la suite également :

Nous parlions de la précision de la pensée et du langage — du fait que le langage est nécessaire pour articuler les pensées et les amener au-delà d’un certain point, et que c’est la précision du langage qui fait la précision de la pensée. Des définitions précises sont donc nécessaires. Et ce qu’[Ayn Rand] a dit au sujet des nombres, et que j’aimerais toujours, est que « cinq » signifie 5 et pas 4,7 ou quelque chose comme ça — et que son but ou sa vision était que tous les concepts devraient avoir la précision de « cinq ».

(On retrouvera cette idée au chapitre 8 de Introduction to Objectivist Epistemology.) Qui étudie sérieusement l’Objectivisme comprendra que chez Ayn Rand aucun mot, aucune phrase, aucune formulation, n’est gratuite ou sans raison. Comme je l’explique dans « Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand » j’ai moi-même fait l’erreur à mes débuts de négliger ce fait. En regardant les interviews d’Ayn Rand, on peut d’ailleurs s’apercevoir à quel point elle est consciencieuse de chaque mot employé, aussi bien par elle-même que par son interlocuteur, lorsque celui-ci présente sa pensée de façon approximative. On pourrait du reste multiplier les anecdotes de la vie d’Ayn Rand où celle-ci s’est battue pour que l’on altère pas une virgule de son propos.

Son attachement à la précision du langage, elle l’avait d’ailleurs exprimé sans ambiguité dans son essai « Philosophical detection » :

PhilosophyWhoNeedsItVous devez attacher des significations claires et spécifiques aux mots, c’est-à-dire pouvoir identifier leurs référents dans la réalité. C’est une condition préalable sans laquelle ni jugement critique, ni pensée d’aucune sorte ne sont possibles. Toutes les escroqueries philosophiques comptent sur votre emploi des mots en tant que vagues approximations. Ne prenez pas un slogan — ou n’importe quel énoncé abstrait — comme s’il était approximatif. Prenez-le littéralement. Ne le traduisez pas, ne l’enjolivez pas, ne faites pas l’erreur de penser, comme beaucoup de gens : « Oh, personne ne veut vraiment dire cela ! » en lui attribuant ensuite une signification venant de vous pour le blanchir. Prenez le sans détours pour ce qu’il dit et veut dire.

Revenons à l’article de Thierry Falissard. Celui-ci cite Ayn Rand en remplaçant toutes les fois où elle utilise le mot altruisme, par « altruisme obligatoire« , censé éclairer le sens des phrases. Ceci devrait rappeler aux lecteurs de La Source Vive la scène où Howard Roark est sur le point de signer son premier contrat pour la Metropolitan Bank Company (page 190-193 dans l’édition française chez Plon) dont voici un petit extrait :

— De quoi s’agit-il ? Demanda Roark.
— Uniquement d’une légère altération de la façade.
(…)
Nos conservateurs refusent d’accepter une façade aussi dépouillée que la vôtre. Et ils affirment que le public ne l’acceptera pas non plus. Nous avons donc choisi un moyen terme. De cette façon, sans être le style traditionnel, notre building donnera au public l’impression qu’il l’est, et qu’il ne diffère pas de ce qu’ils sont accoutumés de voir. Cela ajoute à notre immeuble un certain air de stabilité, de dignité, particulièrement nécessaire lorsqu’il s’agit d’une banque. Il y a une sorte de loi, non écrite, bien entendu, selon laquelle une banque se doit posséder un portique classique et, après tout, une banque n’est pas exactement le genre d’institution faite pour l’innovation ou la rébellion. Cela risque d’affaiblir la confiance qui nous est si nécessaire. Les gens n’aiment pas la nouveauté. Par contre cette esquisse a rallié l’approbation de tous. Personnellement, je n’aurais pas exigé ces changements, mais il ne me semble pas qu’ils nuisent à l’ensemble.

Si Ayn Rand parle d’altruisme tout court et non d’ »altruisme obligatoire », c’est pour une raison. L’ajout du mot « obligatoire » est non seulement inutile, mais pire : il altère la signification du propos d’Ayn Rand, et il est assez symptomatique que Thierry Falissard ait besoin d’altérer le sens du propos pour le défendre. Certes, qu’il s’agisse de pratiquer l’égoïsme ou l’altruisme Ayn Rand s’oppose à la notion de « devoir ». Mais elle s’oppose également à l’altruisme en tant que tel, non seulement en tant qu’obligation, mais en tant que principe éthique, y compris appliqué de façon volontaire, par conviction. Ayn Rand ne dénonce pas « l’altruisme obligatoire », mais bien l’altruisme tout court. Je ne pense pas que je devrais avoir à prouver une évidence pareille, d’autant plus que l’on ne peut pas — et que l’on a pas à — prouver une négation — Thierry Falissard aurait dû étayer son affirmation — mais la confusion semble telle au sujet d’Ayn Rand qu’il faut manifestement faire quelques rappels.

Car une telle altération impliquerait en effet qu’Ayn Rand n’aurait jamais vu le moindre problème moral dans le fait que quelqu’un pratique l’altruisme — on parle bien d’altruisme, et non de bienveillance — de son plein gré, de façon délibérée et volontaire. Nombre d’exemples qu’Ayn Rand a donné dans ses romans, essais et interviews, démentent une telle idée, ainsi que ce tout ce que l’on sait de sa biographie. Elle n’a jamais encouragé un altruisme volontaire, c’est même exactement le contraire, elle a toujours condamné l’altruisme, volontaire ou non.

Dans son interview avec Mike Wallace en 1959, Ayn Rand déclare au sujet de l’altruisme :

Je dis que l’homme (…) ne devrait pas non plus désirer se sacrifier lui-même pour le bonheur des autres.

Et quand Mike Wallace réagit en lui demandant quel est le problème avec l’amour du prochain, Ayn Rand ne répond pas : « C’est immoral si c’est obligatoire », mais : « C’est immoral si c’est un amour mis au dessus de soi-même. »

Dans une autre interview, avec Johnny Carson en 1967, Ayn Rand déclare :

L’idée du sacrifice de soi est une idée totalement artificielle et très mauvaise, que les enfants et les adultes apprennent des autres, qui passe d’une personne à l’autre. Cela ne veut pas dire que si un enfant était laissé seul, il serait naturellement égoïste correctement. Non, parce que c’est un accomplissement énorme de découvrir l’égoïsme rationnel. Ne pas agir sur le caprice ou le plaisir du moment.

Si l’éthique d’Ayn Rand se limitait uniquement à la condamnation du caractère obligatoire du sacrifice de soi — le sacrifice de soi désignant l’altruisme — de tels propos n’auraient pas lieu d’être, on ne verrait pas quel problème lui poserait le fait d’agir par caprice. Plus loin dans l’interview, Johnny Carson lui demande si dans son éthique, chaque individu a ses propres normes morales, ce à quoi elle répond non, car cela signifierait le subjectivisme, et donc la négation de la morale.

ITWjamesDayEn 1974, interviewée par James Day, Ayn Rand est questionnée au sujet de la charité. Elle commence par dire que la charité ne devrait pas être un devoir ; on a bien, c’est vrai, la condamnation du caractère obligatoire ; mais elle ne s’en tient pas là : elle ajoute que la charité n’est légitime que si on la pratique sur la base des valeurs de la personne aidée, et qu’une charité pratiquée pour aider des personnes responsables de leur mauvaise situation est immorale. (Voir par exemple le dialogue entre Dagny et Cherryl page 886-887 dans la première édition française de La Grève.) Là encore, le critère moral n’est pas seulement l’aspect obligatoire ou non de l’action. Elle dit d’ailleurs dans la même interview que seules les actions fondées sur des buts et des motivations rationnelles sont, d’après elle, morale, les autres étant « totalement immorales ».

Enfin, dans une interview avec Tom Snyder en 1979, Ayn Rand prend comme exemple d’altruisme une histoire de Dostoïevski épousant une fille qu’il n’aimait pas, laquelle a fini par se suicider. Où est le caractère obligatoire dans une telle action ? Rien ne l’obligeait à épouser cette fille. Elle réitère aussi dans cette interview :

[L’homme] doit faire ses propres choix, mais il doit savoir comment les faire. Il est immoral s’il agit d’après ses émotions, en étant guidé par le caprice du moment. L’Objectivisme considère ceci comme très mauvais, très immoral. La morale, en fait, consiste à suivre votre raison du mieux que vous pouvez.

Ce désir volontaire de se sacrifier aux autres s’applique à de nombreux personnages de ses romans (des mauvais personnages), que rien n’oblige à se comporter en altruiste. L’enjeu de l’alternative entre égoïsme ou altruisme est : Qui doit être l’ultime bénéficiaire de l’action ? (On parle bien du bénéficiaire ultime, et non du bénéficiaire direct.)

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The Virtue of Selfishness, chapitre 5

Ayn Rand reprochait à l’altruisme de considérer comme morale l’action faite au bénéfice d’autrui et non à son propre bénéfice. Elle pensait qu’une telle action, même effectuée par choix, était aussi condamnable et c’est notamment la raison pour laquelle elle a intégrée dans The Virtue of Selfishness un chapitre — qui comme la plupart des chapitres, a été retiré de l’édition française — répondant à la question : « Est-ce que tout le monde n’est pas égoïste ? » (Nathaniel Branden était l’auteur) dont la réponse est négative.

Ce chapitre répond à l’objection couramment adressée à l’éthique Objectiviste selon laquelle, dès lors que l’on agit par choix volontaire, on agirait de façon égoïste de facto. Dans un séminaire donné en 1997 sur l’Objectivisme par induction Leonard Peikoff réexplique ce point, en rappelant que ce n’est pas l’émotion (le fait de se sentir bien) qui détermine l’égoïsme objectif d’une action :

Je veux clarifier une confusion possible ici. Supposons que vous lisiez un article sur les Albanais, au Kosovo, et vous dites : « Vous savez, j’allais passer mon été à rendre visite à mon petit ami dans la maison de vacances que nous allions louer. Je ne sais rien sur les Albanais, mais je vais travailler tout l’été, abandonner mes vacances, ne pas louer cette maison et donner l’argent aux Albanais. » Vous ne vous associez pas avec eux, vous ne les connaissez pas du tout, tout ce que vous savez d’eux est qu’ils sont très différents, sinon à l’opposé de vous. Mais vous dites : Ils en ont besoin et je tire une satisfaction en les aidant. La question est : Est-ce de l’égoïsme ? Nous devons dire que vous obtenez une satisfaction — est-ce que tout ce qui vous donne satisfaction est de l’égoïsme tel que nous l’avons défini ? Voyons pourquoi la personne est satisfaite.

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Leonard Peikoff

Ils obtiennent satisfaction parce qu’ils ont fait quelque chose de bien, et qu’est-ce qui est bien? D’après leur déclaration : j’ai abandonné mes vacances, la maison pour aider quelqu’un. J’ai placé les autres au-dessus de moi-même. Vous devez prendre la personne au mot ici. Le véritable bénéficiaire, non seulement direct, mais ultime, ce sont les Albanais. Cette personne obtient une satisfaction précisément parce qu’à son avis, elle a ignorée ses propres intérêts et agit pour les autres au lieu d’agir pour elle-même. Par sa propre déclaration, sa satisfaction venait de l’abnégation. Elle se sentait bien à ce sujet précisément parce que ce n’était pas égoïste, et ceci vous donne un point très important, si on le place en principe comme ça : Le fait que vous vous sentiez bien dans votre motivation ne change pas sa nature ou ne la transforme pas en motivation contraire.

(…) Vous devez savoir ce qu’est l’égoïsme et il y a mille pièges séduisants qui vous embrouilleront sur ce dont il s’agit, de sorte que vous ne saurez pas quoi en penser lorsque des gens disent « Eh bien je tire mon plaisir du fait de servir le Corps de la Paix. » ou quelque chose comme ça.

(…) Je connaissais quelqu’un qui aimait la musique et détestait la médecine, mais il a capitulé devant les exigences de sa famille et s’est mis à la médecine. Je lui ai dit qu’il ne devrait pas le faire. « Mais je veux faire ça. Ne croyez-vous pas en l’égoïsme ? » Le fait que vous vouliez le faire ne rend pas cela égoïste. Il voulait être désintéressé et vous voyez bien qu’il l’a fait pour l’estime de soi. Sauf que son estime de soi venait du fait de placer les autres au-dessus de lui-même en tant que souci premier. Donc égoïste ne veut pas dire que je veux le faire. Cela signifie que je veux le faire parce que je suis la considération suprême dans ma vie.

En effet, les héros égoïstes présentés dans les fictions de Rand ne sont pas réductibles à être des personnages qui rejettent simplement l’aspect obligatoire de l’altruisme : ce sont des personnages qui agissent toujours pour leur propre bénéfice ultime, y compris lorsque rien ne les oblige à faire passer les autres avant eux-même. Si c’était seulement le caractère obligatoire de l’altruisme qui était en jeu, non seulement une grande partie du roman n’aurait ni sens ni utilité, mais surtout on ne voit pas pourquoi, lorsqu’ils ont la pleine de liberté de le faire, les héros de ces romans ne se comportent jamais en altruiste. Et Ayn Rand a toujours souligné le fait que le but de ses fictions était « de présenter l’homme tel qu’il pourrait être et tel qu’il devrait être ».

Comparez maintenant ces héros avec, par exemple, le personnage de Ivy Starnes dans La Grève (page 329-330 de la première édition française), qui « travaille à l’émancipation de son esprit telle qu’elle est révélée par les grands initiés de l’Inde » — Rien ne l’y oblige ! — et qui incarne, selon l’héroïne Dagny Taggart, « le mal à l’état pur« . On pourrait aussi parler du frère de Dagny ou du frère de Hank, que rien n’obligent non plus à agir comme ils le font.

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Mère Teresa (1910-1997)

La confusion selon laquelle « si c’est volontaire, alors c’est égoïste » est tellement courante que Peikoff a dû dissiper à nouveau cette confusion en 2010, lors d’un de ses podcasts où on lui soumit le cas de Mère Teresa, qui pour autant que l’on sache n’a, elle non plus, jamais été obligée d’agir ainsi qu’elle l’a fait. Comme Peikoff l’explique à nouveau, il s’agit bien d’un cas d’altruisme, donc d’immoralisme selon l’éthique d’Ayn Rand, que justement, les Objectivistes — par exemple Yaron Brook, actuel directeur du Ayn Rand Institute — prennent régulièrement comme contre-exemple moral. En 2015, lors d’un autre podcast, Leonard Peikoff évoqua le livre Strangers Drowning de Larissa MacFarquhar, en tant qu’illustration d’altruisme radical appliqué dans la vie, car l’ouvrage donne de nombreux exemples de personnes qui sacrifient radicalement leur intérêt personnel au bénéfice d’autrui, ou essaient de le faire, et aucun de ces exemples, pour autant que je sache, ne relève d’une obligation.

(Je recommande également d’écouter ce podcast qui dénonce les démarches consistant à vouloir « adoucir » les formulations d’Ayn Rand.)

Il est néanmoins vrai que selon Ayn Rand, la morale altruiste conduit à la force. Par exemple, c’est parce qu’une nation donnée privilégie, même en tant que phénomène volontaire, la morale altruiste, qu’elle sera conduit à la dictature. Mais cela vient généralement d’une adhésion volontaire à l’altruisme au départ, comme dans La Grève.

Poursuivons l’article de Thierry Falissard :

Rand ne défend pas un « égoïsme extrême », à moins de considérer que la recherche de l’indépendance, de l’autonomie individuelle, et le refus de forcer autrui à nous assister, soient la preuve d’un égoïsme extrême. Si l’égoïsme consiste à vouloir se prendre en charge et à ne pas peser indûment sur autrui, on ne peut que féliciter Trump ou d’autres politiciens de le promouvoir ! Et ce type d’égoïsme n’empêche pas du tout d’être altruiste, bien au contraire !

Outre le fait que la politique de Trump soit incompatible avec la philosophie d’Ayn Rand (Ceci nécessite t-il vraiment un développement ?) :

  1. L’égoïsme est bien incompatible avec l’altruisme.
  2. L’égoïsme, selon Ayn Rand, ne se réduit pas du tout à l’indépendance matérielle et au « principe de non-agression ».

Nul besoin de s’étendre longuement sur le premier point : ce que j’ai déjà dit précédemment indique que les deux termes sont antinomiques par définition. L’altruisme ne signifie pas la bienveillance et l’égoïsme ne signifie pas simplement faire ce que l’on souhaite. La totalité des écrits d’Ayn Rand et de la littérature Objectiviste s’oppose à une telle vision.

LaSourceViveSecond point : L’indépendance a une place importante dans la philosophie d’Ayn Rand, il s’agit en effet d’une des sept vertus Objectivistes. (Les six autres ne semblent d’ailleurs pas exister selon Thierry Falissard.) C’est même le sujet essentiel de La Source Vive. Or qui est représenté comme l’archétype de la dépendance dans ce livre ? C’est évidemment le personnage de Peter Keating. Et il est tout aussi évident que ce personnage n’est pas considéré par son auteur comme hautement moral ou comme un modèle à suivre, c’est même exactement le contraire : Keating est présenté comme un anti-modèle.

Keating est-il matériellement dépendant ? Pas du tout. Il gagne sa vie. Keating initie t-il directement ou indirectement la force physique contre quiconque ? Jamais. Il se fait certes parfois assister par Roark, mais sans forcer ce dernier à aucun moment.

Si l’éthique Objectiviste se limitait à la dépendance matérielle ou au principe de non-agression, le traitement que reçoit le personnage de Peter Keating dans ce roman serait incompréhensible. L’éthique Objectiviste ne se limite tout simplement pas à l’indépendance matérielle et au principe de non-agression.

Qu’est ce que la vertu d’indépendance selon Ayn Rand ? C’est l’acceptation de la responsabilité de former ses propres jugements et de vivre du travail de son propre esprit. Peter Keating est spirituellement dépendant des autres, et c’est à ce titre qu’il est condamné. Ceci ne signifie pas non plus que l’Objectivisme se préoccupe exclusivement de la dépendance spirituelle — il se préoccupe des deux.

Colorful puzzle gear wheel on the white background.Le principe qui intègre ensemble l’indépendance matérielle et spirituelle est l’orientation première vers la réalité, non vers autrui. Comme toutes les idées Objectivistes, l’indépendance spirituelle et matérielle sont et doivent être intégrées, selon un principe. La séparation des deux résulte d’une erreur intellectuelle régulièrement dénoncée dans la philosophie d’Ayn Rand, à savoir la désintégration.

Et toutes les vertus Objectivistes sont intégrées ensemble selon une vertu cardinale qui est la vertu de rationalité, dont découle la vertu d’indépendance. Or à lire Thierry Falissard, on pourrait croire que tant que l’on gagne sa vie et que l’on n’agresse personne, ceci suffit à être parfaitement conforme à l’éthique Objectiviste. Vous pourriez vendre vos services en tant qu’astrologue, vivre une vie d’irrationalité, tant que tout le monde est consentant, il n’y aurait aucun problème moral. Ceci peut bien être ce que défend le libertarianisme, pas l’Objectivisme. Sinon, ce serait à se demander pourquoi Ayn Rand condamnait moralement les professeurs d’université de son époque ou un certain nombre d’écrivains modernes. (Et non, ce n’était pas avant tout parce qu’ils étaient payés ou aidés par l’État…mais d’abord et avant tout pour leur irrationalité.)

On remarquera, à l’issue de ce qui précède, que l’indépendance et l’égoïsme, dans la philosophie d’Ayn Rand, ce n’est pas la même chose, même s’il y a bien sûr des connexions nécessaires. Or le propos de Thierry Falissard est embrouillé à cet égard. S’il lit le présent article, on l’encourage notamment à lire ou relire très attentivement le discours d’Howard Roark dans La Source Vive, à voir le séminaire Moral Virtue sur le site du Ayn Rand Institute, en particulier la troisième leçon sur la vertu d’indépendance, ainsi que le séminaire Being Selfish, being happy, et plus généralement à étudier sérieusement la philosophie d’Ayn Rand s’il souhaite la défendre.

Poursuivons :

Les textes bouddhiques préconisent une « éthique de réciprocité » : on devrait aimer autrui comme soi-même, mais ni plus ni moins que soi-même, sinon on risque de tomber dans de graves déséquilibres (si l’on ne prend pas d’abord soin de soi-même, comment pourra-t-on aider les autres ?).

BouddhismeL’Objectivisme, quant à lui, ne préconise nullement d’aimer autrui comme soi-même et s’oppose à toute injonction de cette sorte. D’abord parce que l’amour, dans la philosophie Objectiviste, ne se préconise pas, il doit — au même titre que les valeurs matérielles — être acquis et mérité par ceux qui veulent être aimés. Ainsi, il est parfaitement légitime d’aimer des gens — et même la plupart des gens — moins que soi-même : dans bien des cas, c’est un principe de justice (l’une des six vertus Objectivistes oubliées). L’Objectivisme rejette toute injonction à aimer qui/quoi que ce soit ou à être aimé par qui ce soit. Ce type de commandement relève justement de la notion du « devoir » explicitement rejetée par Ayn Rand, c’est-à-dire de la pensée religieuse découlant d’une théorie intrinciste — donc non-objective — de la valeur. Le principe de base de l’égoïsme dans la philosophie Objectiviste, c’est d’agir pour son propre bénéfice en premier lieu. Si l’on aime quelqu’un autant que soi-même, c’est seulement parce que cette personne l’a mérité : elle a atteint une grande valeur pour nous. Et non pas parce qu’ »il faut aimer autrui comme soi-même ».

Poursuivons :

Dès qu’une qualité humaine, aussi belle soit-elle, prétend s’imposer par l’obligation et par la contrainte, elle perd toute valeur éthique. Il n’y a véritablement altruisme que s’il y a consentement des deux côtés, du côté de celui qui donne et du côté de celui qui reçoit. (…) L’altruisme doit être encouragé, certes, mais pas mis en avant comme une obligation individuelle ou comme une norme politique.

En somme, l’altruisme serait bon tant qu’il n’est pas imposé par la contrainte. Et puisque Thierry Falissard a cité précédemment dans sa lettre les modèles communistes, on pourrait en déduire qu’un régime de type communiste qui ne serait pas imposé par la force — si c’était possible — serait parfaitement moral. Le gros problème est que l’on ne sait pas si c’est Thierry Falissard qui parle en son nom ou s’il se fait à nouveau le ventriloque d’Ayn Rand. Étant donné ce qu’il a déclaré avant, on pourrait tout à fait croire que ce qu’il dit ici correspond à la philosophie Objectiviste, ce qui, on l’a vu, est totalement faux.

Poursuivons :

La seule éthique que l’on devrait absolument respecter est l’éthique minimale de la non-agression (ce qu’on retrouve aussi dans les préceptes éthiques du bouddhisme).

Je serais curieux de savoir sur quelle base le bouddhisme défend le principe de non-agression, car je serais fort surpris que cette base soit, non pas analogue, mais ne serait-ce que compatible avec la manière dont l’Objectivisme défend ce principe. Déjà, le libertarianisme défend ce principe d’une façon totalement incompatible avec l’Objectivisme. C’est encore et toujours le même problème dont je parlais dans mon article sur la désintégration intellectuelle (déjà mentionné plus haut) et dans mon interview sur le libertarianisme : on fait passer la conclusion avant la manière d’y arriver, ce qui est une façon d’appliquer le slogan : « la fin justifie les moyens » sur le plan intellectuel.

Ensuite, dire : « La seule éthique que l’on devrait absolument respecter est l’éthique minimale de la non-agression » implique deux seules possibilitées :

  • soit la totalité de l’éthique se réduit totalement au principe de non-agression
  • soit, en dehors du principe de non-agression, le reste de l’éthique est totalement subjectif et optionnel

Author Ayn Rand On City StreetDans un cas comme dans l’autre, Thierry Falissard a bien le droit de le penser, mais il ne peut pas faire passer ces idées comme étant conformes à la philosophie d’Ayn Rand. Le cas échéant, il ferait ici exactement la même chose que Matthieu Ricard, à savoir transformer Ayn Rand en ce qu’il désire qu’elle soit, là en l’occurrence, une libertarienne. Faut-il rappeler qu’Ayn Rand considérait le libertarianisme comme pire que le communisme ?

Thierry Falissard fait ici ce que font presque tous les libertariens, à savoir faire abstraction du contexte du « principe de non-agression », comme si celui-ci sortait de nulle part. Or celui-ci est, du moins dans la philosophie Objectiviste, le produit d’une certaine éthique — je dis bien le produit, non le point de départ — cette dernière ayant d’abord des implications dans le rapport avec soi-même, avant d’avoir la moindre implication dans le rapport avec autrui. (Sur la justification du principe de non-initiation de la force physique dans la philosophie Objectiviste, je renvoie le lecteur à Foundations of a Free Society, édité par Gregory Salmieri & Robert Mayhew.)

Car, de surcroît, dans l’ensemble de son article, il semble négliger ou ignorer un principe fondamental de l’éthique Objectiviste, qui est que contrairement à l’altruisme, cette éthique concerne d’abord et avant tout le rapport avec soi-même, et non le rapport avec les autres. Cette éthique précède tous les rapports sociaux. C’est dans ce sens qu’Ayn Rand écrit dans La Grève (page 1015 de la première édition française) :

D’aucuns nous serinent qu’il n’y a de morale que sociale et que l’homme n’en a nul besoin sur une île déserte, alors que c’est sur une île déserte, au contraire, qu’il en aurait le plus besoin.

Or dans sa présentation, Thierry Falissard ne parle que de choses qui concernent les rapports sociaux, arguant que l’Objectivisme se limiterait exclusivement à ça, ce qui est faux, là encore.

Et pour revenir avec la compatibilité sous-entendue dans l’article entre l’Objectivisme et le bouddhisme, bien sûr, politiquement, la philosophie d’Ayn Rand est compatible avec le droit pour chacun d’adhérer à la croyance qu’il veut, cependant comme je l’ai montré et souligné dans mon interview sur les différences entre Objectivisme et libertarianisme, la philosophie d’Ayn Rand n’est pas du tout, contrairement à ce que veulent y voir nombre de libertariens, une philosophie strictement politique, Ayn Rand avait beaucoup insisté là dessus, et même fustigé le libertarianisme, pour cette raison.

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Monstre Spaghetti, Dieu du pastafarisme.

Thierry Falissard m’avait dit, à une autre occasion, qu’il ne voyait pas le problème si on défendait la liberté en se basant sur le pastafarisme ; ce qui signifie en substance que les arguments lui importent peu, tant que l’on défend la conclusion qui lui sied. Il y a là une certaine « cohérence », si l’on veut, puisque son article est aussi une application du principe selon lequel on fait passer la conclusion (la défense d’Ayn Rand) avant la manière d’y arriver. L’argumentation avec laquelle Thierry Falissard présente et défend cette pensée est une dénaturation de celle-ci qui aboutit en fin de compte à sa destruction totale : la nécessité de la rationalité et du rejet de la foi est passé à la trappe, il ne reste plus qu’une demi-vertu (l’indépendance matérielle), un principe (non-agression) sortant de nulle part, et un rapprochement avec des antithèses de l’Objectivisme (bouddhisme, libertarianisme…). L’Éthique Objectiviste est tout simplement passée à la trappe.

Je dis ce qui précède pour anticiper la question : « Pourquoi critiquer les arguments de ceux qui défendent l’Objectivisme ? » Une telle question, qui est un parfait exemple de malhonnêteté intellectuelle, ignore totalement, non seulement la nature de la philosophie Objectiviste, mais également la nature de la philosophie en général. Si on défend une bonne idée quelle qu’elle soit, avec de mauvais arguments, on ôte à cette idée tout ce qu’elle a de bon. Si l’on pense que l’Objectivisme n’est pas une bonne philosophie, il ne faut pas le défendre. Dans le cas contraire, il ne faut le défendre qu’avec les arguments appropriés. Il en va de même pour n’importe quelle théorie. Il est crucial de comprendre — et Ayn Rand avait souvent insisté là dessus — qu’une philosophie n’est pas constituée de conclusions, mais d’arguments. (Voir mon article sur les ravages de la désintégration intellectuelle en lien plus haut.) Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux cours disponibles sur le site du Ayn Rand Institute consistent justement à enseigner les arguments appropriés et valides de l’Objectivisme et à corriger les erreurs d’interprétations et les arguments invalides — de nature rationaliste par exemple, pour prendre une erreur courante — même lorsque ceux-ci sont destinés à défendre les conclusions Objectivistes.

0000293_the_objectivist_forum_hardcover_360Absolument tout ce que l’on sait d’Ayn Rand, que ce soit à travers sa biographie ou ses écrits, témoigne du fait qu’elle n’acceptait pas que l’Objectivisme soit travesti, de même qu’elle n’acceptait pas que l’on défende ses conclusions avec des arguments invalides (Voir, par exemple, son introduction à The Objectivist Forum.) parce que justement, dans les deux cas, ceci est totalement contraire à sa philosophie, qui est basée sur la raison.

Il ne s’agit pas ici de « défendre une pensée pure », mais de défendre la réalité, tout simplement. Personne n’accepterait, à juste titre, qu’on lui attribue des idées avec lequel il n’est pas d’accord, et ne pas le faire est une simple question d’honnêteté — encore une vertu Objectiviste — donc de reconnaissance de la réalité. On a tout à fait le droit d’être en désaccord avec l’Objectivisme, que ce soit complètement ou partiellement, en indiquant les points d’accord et de désaccords. Mais c’est autre chose de dénaturer cette philosophie en la faisant passer pour ce qu’elle n’est pas, faussant ainsi le jugement de ceux à qui on s’adresse (principe de la fraude). Et c’est certainement plus dommageable lorsqu’on le fait pour la défendre que pour l’attaquer.

Dans une lettre à Rose Wilder Lane, Ayn Rand écrivait en 1946 :

Ceux qui sont d’accord avec nous sur certains aspects, mais prêchent en même temps des idées contradictoires sont clairement plus nocifs que ceux qui sont à 100% nos ennemis.

Une chose que j’ai découvert en étudiant l’Objectivisme, c’est que cette philosophie est beaucoup plus complexe que d’aucuns le croient, notamment en France. Sa bonne compréhension peut prendre des années (la formation du Objectivist Academic Center dure trois ans et est plus difficile que plupart des étudiants le pensaient au départ), et cette compréhension est rendu d’autant plus difficile que d’une part, presque rien n’a été traduit en français, et d’autre part, parmi ses défenseurs, certains n’en ont qu’une connaissance très superficielle — comme on l’a vu par exemple avec Alain Laurent dans mon article sur l’éthique kantienne ou mon article sur les émotions — voire totalement erronée, fondée sur des erreurs d’interprétations et/ou de la simple ignorance. Mon but avec ce blog est d’essayer de remédier à cela en aidant à la compréhension, par des articles explicatifs et des traductions, ceux parmi les francophones qui s’intéressent sérieusement à cette philosophie.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

3 réflexions sur « Falsifier Ayn Rand pour l’attaquer… ou la défendre »

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