Équivoque sur l’art romantique

Toute personne qui s’intéresse à l’Objectivisme peut difficilement ignorer qu’artistiquement, Ayn Rand se réclamait de l’école romantique ; qu’elle considérait par ailleurs cette école comme la meilleure, et qu’elle l’opposait notamment au naturalisme.

En général lorsqu’on parle du romantisme artistique, on pense, par exemple à Delacroix, Géricault, ou Caspar David Friedrich en peinture ; à Tchaïkovski, Chopin ou Schumann en musique ; à Lamartine, Victor Hugo ou Théophile Gautier en littérature… et à beaucoup d’autres évidemment.

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T. Géricault, Le radeau de la méduse, 1819 — E. Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830.

Certains se demandent alors : Qu’en est-il si je n’aime pas ces artistes ? Cela voudrait-il dire que j’ai « objectivement tort » ou que je serais « irrationnel » ? Si toutes ces œuvres m’indiffèrent alors que des œuvres non-romantiques me procurent un plaisir incomparable…puis-je encore être Objectiviste ?

Ce type de question, qui m’a été soumise, provient certainement d’une équivoque sur ce qu’on entend par « romantisme », dans la philosophie Objectiviste.

Prenons la peinture par exemple. Dans « Art and Cognition » — quatrième chapitre de The Romantic Manifesto où Ayn Rand examine chaque medium artistique — qui est cité comme étant le plus grand peintre selon elle ? Delacroix ? Géricault ? Caspar David Friedrich ? Ou un autre peintre classé « romantique » ? Pas du tout. C’est Johannes Vermeer qu’elle qualifie de « plus grand artiste ».

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Johannes Vermeer, L’Art de la peinture, vers 1666.

Elle ne dit pas pour autant qu’il s’agit d’un peintre romantique, d’ailleurs le romantisme en tant que mouvement artistique n’existait même pas à l’époque de Vermeer. En fait dans « Art and Sense of Life« , Ayn Rand dit même que Vermeer a une métaphysique naturaliste.

Je vois déjà les sourcils du lecteur se froncer de trouble. Ceci nécessite donc sans doute quelques éclaircissements.

Avant toute chose il faut savoir que lorsqu’Ayn Rand parle de romantisme — ou de naturalisme — en fait, elle se base sur et parle surtout de son medium de prédilection, à savoir la littérature. En 1969, lors d’un cours sur l’écriture, un étudiant lui demanda si les termes comme « Réalisme », « Naturalisme », « Romantisme » qu’elle employait pour la littérature s’appliquait aussi aux arts visuels comme la peinture, car lui-même voyait Goya et Degas comme des naturalistes alors qu’ils sont généralement qualifiés de Réalistes, disait-il. La réponse d’Ayn Rand :

AnswersLa distinction semble semi-plausible, mais c’est la même confusion que j’ai rencontré en littérature, où il n’y a pas eu de définition solide. Je soupçonne que ce soit aussi le chaos en peinture. Par exemple, ce qui est considéré comme romantique en peinture, je l’appelle naturalisme de rang. Donc je ne prétends pas que la classification que j’ai définis pour la littérature tient pour les autres domaines artistiques. Quelqu’un devrait l’établir.

Tous les arts souffrent du manque d’esthétique valide et objective. Il n’y en a pas eu une seule depuis Aristote. Tout fonctionne selon des observations accidentelles de divers philosophes et commentateurs. Les gens acceptent les distinctions de façon approximative, sans définition claires. Posons les bases d’une approche différente.

Ceci ne veut pas dire que le romantisme tel qu’Ayn Rand le conçoit n’existe et ne peut exister qu’en littérature, puisqu’elle dit dans The Romantic Manifesto que le cinéma est potentiellement un medium idéal pour l’art romantique, et donne Siegfried de Fritz Lang comme le meilleur exemple de film romantique. (Alors qu’il est généralement étiquetté expressionniste.) Ceci veut simplement dire qu’établir si oui ou non ces catégories s’appliquent aux autres moyens d’expressions artistiques tels que la peinture, la sculpture, la musique, etc. — et le cas échéant dans quelle mesure ? — reste encore à déterminer. Pour le cinéma ou le théâtre le problème ne se pose pas, car à l’instar de la littérature, ces medias projettent l’homme en action et peuvent utiliser le langage. On retrouve dans le cinéma et la littérature des aspects identiques : intrigue, caractérisation… En revanche : Quid de l’intrigue en sculpture ? Quid de la caractérisation en musique ?

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Siegfried dans Les Nibelungen de Fritz Lang, 1924.

Ensuite, en parlant de définition, précisons en préambule de ce qui va suivre que pour comprendre l’approche distinctive d’Ayn Rand, il est préférable de connaître l’épistémologie Objectiviste, notamment ce qui concerne la formation des concepts, et en particulier la dernière étape de la formation des concepts : la définition. La théorie Objectiviste des définitions est expliquée au chapitre 5 de Introduction to Objectivist Epistemology. Si vous avez lu ce livre, tout ce qui suit sera plus facile à saisir.

Dans The Romantic Manifesto, Ayn Rand précise bien :

La définition du romantisme donnée ici est la mienne — ce n’est pas une définition généralement connue ou acceptée. Il n’y a pas de définition généralement acceptée du romantisme (pas plus que de n’importe quel élément clef en art, pas même de l’art lui-même).

En annexe du présent billet (disponible en bas de page) j’ai traduit un extrait d’une émission radio où, répondant à une question sur le sujet, Ayn Rand revient en détail sur les définitions équivoques du romantisme. Cela éclairera certainement beaucoup mon propos.

L’important est de bien comprendre qu’Ayn Rand emploie le mot « romantisme » en tant que philosophe, et non en tant qu’historienne de l’art ou professeur de littérature, et ceci a des implications sur le sens du mot.

Un peu comme le terme « égoïsme » par exemple, ou comme certains autres mots : dans un contexte philosophique, les définitions utilisées varient parfois quelque peu des définitions — ou plus exactement des connotations — auxquelles on peut être accoutumé.

TheRomanticManifestoLa philosophie, n’est pas une science particulière, c’est en quelque sorte la science du plus général. Elle traite donc de principes généraux, des abstractions les plus larges derrière les choses particulières.

Par conséquent, le romantisme, dans la philosophie Objectiviste, ne désigne pas, ou pas simplement, des œuvres qui ont été effectivement réalisées sous cette étiquette dans l’histoire de la littérature. Expliquons.

Remarquez en passant que presque aucun historien de la littérature ne classera Ayn Rand en tant que littérature romantique.

Un historien de l’art ou de la littérature traite du romantisme dans le contexte historique — c’est-à-dire : ce qui a été produit dans une période donnée sous ce label — donc, point important : il fait avec ce qu’il a, en d’autres termes il se base exclusivement sur l’effectif (le passé), et non le potentiel (l’avenir). Ensuite, ces historiens définissent le romantisme par association à des valeurs particulières qui ont dominé effectivement ce courant : l’individualisme, mais aussi le sentimentalisme, le mysticisme, le rejet de la raison. Si ceci définit le romantisme, Ayn Rand ne peut pas être romantique, et elle-même ne défendrait évidemment pas un tel courant artistique. Ces caractéristiques, elle les rejette comme n’étant pas essentielles au romantisme. Pour autant, elle ne nie pas qu’elles étaient présentes dans les productions romantiques qui ont existés.

En tant que consommateur de produit artistique, on fait aussi avec ce que l’on a et on se focalise — c’est bien normal — sur ce qui nous est donné à voir : sur des choses concrètes et particulières comme un sujet, des valeurs, des personnages, des caractérisations, un décor, une histoire, une ambiance, un style… qui vont nous parler, ou non. Parce que c’est ce que l’on perçoit directement, c’est ce qui nous est immédiatement donné et c’est principalement ce à quoi on réagit émotionnellement, ce qui fait que l’on va aimer une oeuvre ou pas. On ne fait pas nécessairement une analyse abstraite.

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Ayn Rand (1905-1982)

Or Ayn Rand se place ici en tant que philosophe, en tant qu’analyste — et sa philosophie n’est pas empiriste. Elle ne se limite pas à la perception, mais travaille au niveau conceptuel le plus abstrait. Former un concept, je le rappelle, consiste à faire abstration des contingences concrètes et particulières — comme ici le sujet, le décor, l’ambiance, etc. — pour identifier un principe général qui intègre un ensemble de perceptions particulières et concrètes. Un concept formé peut englober par la suite une infinité de nouveaux éléments concrets qui n’existaient pas auparavant et qui peuvent être fort différents de tous les éléments concrets qui appartenaient pourtant antérieurement au même concept, pourvu que l’essence abstraite — correctement identifiée — soit la même. En d’autres termes, un concept englobe aussi des éléments concrets potentiels, pas forcément effectifs au moment où le concept est formé.

Pour concrétiser le paragraphe précédent avec un exemple par analogie : Lorsqu’un Howard Roark propose une forme d’architecture qui ne ressemble à aucun bâtiment qui s’était fait jusqu’alors, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit toujours d’architecture. Le concept d’ »architecture » permet une infinité de possibilitées, même dans un contexte où tous les bâtiments ont été faits d’une certaine façon jusqu’à présent, que l’on peut d’ailleurs ne pas aimer. Cela dépend toujours de la créativité de l’architecte. (Toutefois, il ne faudrait pas non plus extrapoler dans l’autre sens et penser que tout ce que fait un architecte est forcément de l’architecture, peu importe ce qu’il fait… De même que tout ce que fait un artiste n’est pas forcément de l’art.)

Autre exemple par analogie : Imaginons que toutes les aquarelles effectivement existantes, ou ne serait-ce que la grande majorité d’entre elles, représentaient des paysages (ou de façon encore plus réductrice : un certain type de paysage). Vous pourriez alors confusément faire l’association entre « aquarelle » et « représentation d’un certain type de paysage ». Et si la représentation de paysage vous semble sans intérêt, vous pourriez en conclure que l’aquarelle est une forme artistique sans intérêt. Or le paysage n’a, en fait, rien d’inhérent au concept d’aquarelle. En lui-même, ce concept n’implique absolument rien sur ce qui doit être représenté par ce moyen. Il permet une infinité de variations qui, potentiellement — pas forcément actuellement mais potentiellement — pourraient certainement parler à tout le monde, ou presque. Pourtant, dans cette hypothèse imaginaire, un historien de l’art, quand il emploierait le mot « aquarelle », étant donné sa perspective d’historien de l’art, ferait probablement référence à ce qui a été effectivement produit. Donc il ne parlerait que d’un certain type de paysages.

Ainsi, la définition Objectiviste du romantisme est beaucoup plus abstraites que celle d’un historien de l’art ou de la littérature. Ayn Rand recherche l’essence abstraite à travers toutes les variations concrètes particulières, une essence abstraite qui peut potentiellement se matérialiser suivant une infinité de variations concrètes particulières.

Elle entend justement fournir pour la première fois une définition exacte et précise du romantisme par son essence. Et à partir de cette définition, on voit que les possibilités, en terme de style, de sujet, de décor, de personnages, d’ambiance, etc, sont incommensurablement plus étendues que ce qui s’est effectivement fait dans la plupart  des œuvres de ce mouvement.

Maintenant, quelle est cette essence ? C’est la question à laquelle répond Ayn Rand dans « What is Romanticism?« , sixième chapitre de The Romantic Manifesto.

Dostoievski
Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

Si, sans connaître le moins du monde l’esthétique Objectiviste, on regarde les productions qu’Ayn Rand classe comme romantique, on pourrait être surpris. Par exemple, elle compte comme romantique Dostoïevski (ou pour être plus précis, comme un entre-deux entre naturalisme et romantisme, mais plutôt d’essence romantique). Autre exemple : elle considérait qu’au vingtième siècle il n’y avait plus de littérature romantique sérieuse, mais que l’on pouvait retrouver les réminiscences du romantisme dans la littérature populaire, notamment les thrillers, et mentionnait par exemple Mickey Spillane ou Ian Fleming. Encore plus surprenant, elle classait la série télévisée Drôles de dames comme partiellement romantique. (Attention : Elle n’a cité cette série qu’en répondant à une question sur ce qu’elle aimait regarder à la télévision pour se détendre, en précisant préalablement que ce qu’elle allait citer n’avait pas d’importance et était en un sens très mauvais.) Elle met également le réalisateur Hitchcock des débuts dans cette catégorie. On pourrait énumérer d’autres exemples inhabituels.

Avez-vous déjà vu des historiens de l’art ou de la littérature classer comme romantisme : Dostoïevski, Mickey Spillane, Hitchcock, le film Siegfried de Fritzlang ou la série Drôles de dames ? Ou même Ayn Rand ?

Il faut donc voir ce qui se cache derrière cette surface pour comprendre. Voir avec les yeux de l’esprit.

Sans rentrer dans les détails théoriques (je vous renvoie à The Romantic Manifesto), d’après l’Objectivisme, le romantisme, est surtout l’art axé sur les valeurs ; quelles que soient ces valeurs. Et quel que soit le style, le thème, l’atmosphère, les personnages, la philosophie de l’auteur… C’est justement tout ce dont on doit faire abstraction pour comprendre l’essence du romantisme. Que les écrivains romantiques du XIXe siècles aient projetés des idéaux et des valeurs auxquels on peut être totalement hermétique est hors-sujet pour évaluer le romantisme philosophiquement (c’est-à-dire dans l’abstrait). Que l’on soit hermétique aux idéaux et aux valeurs particulières et personnelles d’Ayn Rand est aussi hors-sujet à cet égard.

Je signale d’ailleurs que même dans son petit manifeste personnel : « Le but de mes écrits« , il y a un passage rappelant le caractère abstrait de la question :

Les éléments concrets spécifiques, les formes des valeurs de quelqu’un, changent avec sa croissance et son développement. Mais l’abstraction « valeurs » ne change pas.

Pour comprendre les concepts de romantisme ou de naturalisme sous forme encore plus abstraite, songeons par exemple à deux auteurs classiques français : Racine et Corneille. À juste titre, aucun de ces deux dramaturges n’a été classé ni comme romantique ni comme naturaliste, les deux courants étant apparus bien plus tard. Pourtant, si l’on procède comparativement, on peut affirmer qu’il y avait déjà des éléments de romantisme ou de naturalisme dans leurs œuvres, au sens où l’Objectivisme le définit. À cet égard, une citation des Caractères de La Bruyère (dans « Des Ouvrages de l’esprit« ) résume parfaitement la situation :

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Jean de La Bruyère (1645-1696)

Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison et les marquer l’un et l’autre parce qu’ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu’on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres ; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peints tels qu’ils sont ; il y a plus dans le premier de ce que l’on admire et de ce que l’on doit même imiter, il y a plus dans le second de ce que l’on reconnaît dans les autres ou de ce que l’on éprouve dans soi-même ; l’un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l’autre plaît, remue, touche, pénètre ; ce qu’il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier, et par l’autre ce qu’il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion ; ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes, et dans celui-ci du goût et des sentiments ; l’on est plus occupé aux pièces de Corneille, l’on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine ; Corneille est plus moral. Racine plus naturel ; il semble que l’un imite Sophocle, et que l’autre doit plus à Euripide.

La Bruyère décrit ici de façon très éloquente certaines caractéristiques respectives des pôles romantique (pour Corneille, et même Sophocle) et naturalistes (pour Racine, et même Euripide) tels que l’Objectivisme les conçoit. Et vous noterez qu’il fait abstraction du type particulier de valeurs, de personnages, de styles, de thèmes, d’ambiances effectifs des œuvres de ces auteurs. Cela ne veut pas dire que Corneille est un romantique ou Racine un naturaliste, mais que leurs œuvres en comportent certains éléments dans une certaine mesure, comme on pourrait dire qu’Atlas Shrugged contient des éléments de science fiction, sans pour autant être un roman de science fiction à proprement parler. Le concept de romantisme ne doit pas être compris comme un absolu rigide, comme nous allons le voir un peu plus bas.

TheRomanticManifestoSoulignons également que le romantisme n’est pas non plus, selon l’Objectivisme, un gage de qualité en soi. Là encore il ne faut pas confondre l’effectif et le potentiel. Ayn Rand ne nie nullement que certaines œuvres romantiques puissent être inférieures à certaines œuvres d’autres écoles artistiques, qui pouvaient comporter de très bon écrivains. Dans The Romantic Manifesto, elle explique même qu’un naturaliste peut être plus facilement meilleur qu’un romantique puisque les normes naturalistes sont moins exigeantes. En outre elle est très critique à l’égard de la production romantique effective et dit explicitement que même à l’époque de son apogée, le romantisme a produit très peu d’écrivains de haut rang. Le fait qu’un artiste produise une œuvre romantique ne lui confère pas automatiquement du talent : « La valeur d’une œuvre romantique doit être créée par son auteur », écrit-elle.

En philosophie, il faut détecter l’abstrait qui se cache derrière le concret ; le général derrière le particulier. L’équivoque qui nous préoccupe ici résulte d’un penchant à transformer des éléments concrets en dogmes intrincistes au lieu de penser en terme de principes. (Et les principes Objectivistes sont toujours contextuels.) Naturellement, ceux qui abhorrent — avec raison — le dogmatisme intrinciste, et qui croient le voir ici se jetteront à corps perdu dans les bras du subjectivisme. Or l’Objectivisme, rappelons le, renvoie dos à dos l’approche intrinciste et l’approche subjective — le vrai, le bien et le beau n’est ni « dans les choses » ni « dans ma tête » — et préconise une approche objective (c’est-à-dire en terme de relation entre ma conscience et l’existence, mais ceci nécessiterait un article à part entière).

Ce phénomène consistant à faire des dogmes intrincistes d’éléments concrets s’est déjà produit dans l’histoire de la littérature, et Ayn Rand y fait justement référence dans The Romantic Manifesto :

Le Classicisme (…) était une école qui conçut un ensemble règles arbitraires concrètement détaillées prétendant représenter le critère final et absolu de la valeur esthétique. En littérature, ces règles étaient constituées de décrets particuliers, grossièrement dérivés des tragédies Grecques (et Françaises), qui prescrivaient tous les aspects formels d’une pièce (comme l’unité de temps, d’espace et d’action) jusqu’au nombre d’actes et au nombre de vers permis à un personnage dans chaque acte. Certaines choses étaient basées sur l’esthétique d’Aristote et peuvent servir d’exemple de ce qui se passe lorsqu’une mentalité enchaînée au concret, cherchant à contourner la responsabilité de la pensée, tente de transformer des principes abstraits en prescriptions concrètes et à remplacer la création par l’imitation. (Pour un exemple de Classicisme qui a survécu au vingtième siècle, je vous renvoie aux dogmes architecturaux représentés par les antagonistes d’Howard Roark dans La Source Vive.)

Le romantisme est précisément apparu par opposition aux dogmes et aux règles rigides du Classicisme, en tant qu’affirmation de l’individualité de l’artiste. Ce serait donc une contradiction d’approcher le romantisme de façon intrinciste et dogmatique.

Lors d’un cours d’écriture, l’un de ses étudiant avoua à Ayn Rand qu’il avait du mal à classer certaines histoires, soit comme romantique, soit naturaliste. Ayn Rand répondit ceci :

AnswersNe soyez pas Classiciste. Ne fixez pas des normes qui appartiendraient au romantisme et d’autres au naturalisme, et n’en faites pas des absolus rigides, de sorte que pour qu’une œuvre soit romantique, elle devrait comporter une intrigue, le libre arbitre, etc., et que pour être naturaliste, elle devrait comporter le déterminisme, un mouvement lent, etc. Ce n’est pas vrai. On ne peut classer les romans de façon si rigide. Un certain nombre de croisements et de prémisses mixtes peuvent ne pas entrer dans l’une ou l’autre catégorie. Ce que l’on peut dire, c’est que la prémisse (implicite) du libre arbitre et la progression intentionnelle des événements (l’intrigue) sont les caractéristiques distinctives de la littérature romantique, alors qu’une histoire sans intrigue qui se concentre sur la caractérisation et les statistiques est déterministe, donc naturaliste. Mais ce sont les extrêmes. Toute histoire comporte des éléments des deux — dans les détails.

Ma présentation d’Howard Roark est aussi romantique qu’une histoire puisse être ; aucun architecte dans la vie réelle ne lui ressemble littéralement. Pourtant, le conflit entre lui et les architectes traditionnels est historique ; je ne l’ai pas inventé. De ce point de vue, on pourrait dire que The Fountainhead est naturaliste. Beaucoup de gens pensent que Roark est Frank Lloyd Wright parce que Wright s’est battu contre les constructeurs traditionnels et a eu des difficultés. Mais à part cela, il est totalement différent de Roark. C’est un élément naturaliste, mais The Fountainhead n’est pas un roman naturaliste.

Ainsi, dans une perspective Objectiviste, de tels concepts doivent être compris de façon philosophique, c’est-à-dire de façon abstraite. Ce qui ouvre la voie à un nombre infini de possibilités, de goûts et préférences concrètes.


ANNEXE :
Extrait d’une interview d’Ayn Rand

Ce qui suit est un extrait, traduit par mes soins, d’une émission radio des années 60 où Ayn Rand explique la façon dont elle définit le Romantisme.

Intervieweur :

Vous semblez employer une définition assez différente de toutes les définitions courantes du terme « Romantisme ». Je ne peux pas résumer les définitions courantes en étant à la fois bref et précis, mais permettez-moi de donner une indication de la manière dont le terme « Romantisme » semble être habituellement employé.

L’une de ces manières est la suivante : En tant qu’échappatoire vis-à-vis du présent, en se projetant dans des lieux lointains ou des époques lointaines. Plus généralement, un échappatoire pour aller vers les aspects les plus plaisants de la réalité. Les princesses lointaines, les châteaux enchantés, la chevalerie, etc. Ceci est sans aucun doute associé au terme « Romantisme ».

Mais il y a aussi une autre association, qui complète la première sans la contredire. Le mysticisme. Une négation du rationnel. Des mondes de rêve dans lesquels la raison n’est plus primordiale. On se rappelle la phrase de Shelley : « Là où le clair de lune, la musique et les sentiments ne font qu’un ».

Ou encore le romantisme en tant que terme associé à une distorsion de la réalité. Mais une distorsion de la réalité dans une direction spécifique. Vers des états sentimentaux plaisants. Et bien sûr, ceci nous renvoie à la première conception : on amène ce plaisir en échappant à la dureté de la réalité présente.

BabbittRousseauRomantismeEnsuite, il y a je pense une conception de la réalité plus axée sur le medium. Sur l’œuvre d’art elle-même. L’accent mis sur l’émotion par opposition à la raison. Et comme conséquence de cet accent mis sur l’émotion et sur ce qu’on appelle le débordement de sentiments puissant, nous avons l’absence de forme. Puisque vraisemblablement, lorsqu’elles s’expriment spontanément, les émotions ne peuvent se donner la peine de se former selon le moindre modèle cohérent. Ainsi, l’absence de forme devient un critère du romantisme à cause du manque de contrôle. Irving Babbitt, dans son livre Rousseau and Romanticism, semble concevoir le romantisme de cette manière. Alors qu’un autre écrivain, F. L. Lucas, dans son livre The Decline and Fall of the Romantic Ideal, semble concevoir le romantisme selon certaines des précédentes approches que j’ai mentionnées.

Nous voilà donc avec plusieurs conceptions du romantisme. Elles sont liées, mais aucune, parmi celles que j’ai mentionnées, n’est identique à une autre. Et, le concept de romantisme tel que vous l’employez, Miss Rand, diffère de chacune d’elles. Je pense que ce serait intéressant pour nos auditeurs si nous pouvions vous entendre spécifier plus en détail ce que vous entendez par le terme « Romantisme » lorsque vous l’utilisez, et lorsque vous l’avez utilisé dans la conférence de la semaine dernière.

Ayn Rand :

Oui, certainement, avec plaisir. C’est une question très intéressante. Si vous observez ce que toutes les définitions ou approches que vous avez mentionnées ont en commun, cela aidera à comprendre notre approche de l’esthétique, et quelle est la différence dans notre méthode d’approche et son résultat, à savoir notre méthode de définition. Toutes les différentes théories que vous avez mentionnées ne sont pas fausses. Elles sont mauvaises en tant que définition, mais il y a un élément de vérité dans chacune d’elles. Qui plus est, c’est un élément qui provient de la même chose essentielle. Ce dont ces théories sont coupables, c’est qu’elles abordent la question et la définissent au moyen de ce qui n’est pas essentiel. Le sujet de la discussion est le romantisme. Chacune des théories que vous avez mentionné prend certains aspects de l’école romantique qui sont vrais, mais c’est toujours un aspect superficiel. C’est un des attributs de l’objet à définir, mais ce ne sont pas des attributs essentiels, c’est-à-dire qui n’est pas fondamental et qui découle de quelque chose de plus fondamental dont il n’est qu’un dérivé. Il y a un noyau sous-jacent à tous les aspects particuliers que ces divers théoriciens ont choisis. Et c’est ce noyau que nous considérons comme définitif. En d’autres termes, nous définissons au moyen du fondamental, et non de l’accidentel.

Remarquez que chacun des théoriciens que vous avez mentionné se base sur l’observation de quelque chose sur l’art romantique qui a à voir avec l’agréable ou l’émotionnel, ou les deux. Permettez-moi de mentionner brièvement de quelle manière. Par exemple, la première définition dit que le romantisme est un échappatoire, car il se caractérise par les aspects les plus agréables. La seconde, par le mysticisme, la négation du rationnel et la fuite vers des mondes de rêve. La troisième : des états agréables qui déforment la réalité, c’est en fait la même idée. Ensuite : l’émotion par opposition à la raison, un débordement de sentiments.

ayn_rand1La question essentielle est alors : De quoi vient le plaisir et d’ viennent les émotions ? Et ce que toutes ces théories ont en commun c’est que, à tâtons et de façon inexacte, elles traitent le problème du fait que le romantisme a quelque chose à voir avec la question des valeurs. Le dénominateur commun de toutes ces théories est que l’école d’écriture romantique se préoccupe des valeurs. Les émotions, bien sûr, sont un état psychologique de réponse aux valeurs. Mais le fait que le romantisme soit principalement centré sur – ou concerné par les valeurs, est vrai, assurément. Seulement c’est l’essentiel, que ces diverses théories n’ont pas pris en considération. Et en plus de cela, le romantisme est d’une certaine manière — j’analyse maintenant la théorie — concerné par les valeurs positives ou agréables, comme le dirait l’auteur de cette théorie. Concerné par le bien.

Maintenant, permettez-moi de répéter quelle est notre approche de la question. J’ai défini dans ma conférence ce que nous entendons par art et sens de la vie. J’ai dit que l’art est avant tout une concrétisation de la métaphysique, l’expression d’une vision de la réalité par l’artiste. Des aspects fondamentaux de la réalité, de la nature de la réalité. Ces questions qui en philosophie relèvent du domaine de la métaphysique. J’ai dit qu’un artiste exprime sa vision — qu’il peut tenir de façon consciente ou subconsciente — de l’essentiel. La nature essentielle de l’homme et de l’existence. De la relation de l’homme à l’existence. Et l’un des aspects les plus cruciaux, en considérant le rapport de l’homme à l’existence, est : soit l’homme possède le libre arbitre, est capable de faire des choix, peut choisir ses buts et ses valeurs et les atteindre ; soit l’homme est une entité déterminée, c’est-à-dire déterminée par des forces hors de son contrôle, qui dirigent le but ultime de sa vie et déterminent son destin indépendamment de ses propres souhaits ou choix en la matière. Peu importe ce qu’il fait, c’est un pouvoir extérieur qui déterminera finalement son destin, que ce pouvoir soit des dieux, ou une caractéristique innée, ou le contexte social, ou toute autre théorie du déterminisme psychologique : dans tous les cas, la vision déterministe des hommes se traduira dans art en l’idée que l’homme est incapable de contrôler le cours de sa propre la vie, ce qui signifie incapable de choisir réellement des valeurs et de les atteindre.

Remarquez que toutes les définitions données dans les théories que vous avez citées contiennent une métaphysique. Par exemple, celles qui disent que le romantisme est un échappatoire vers un autre monde ou vers un état sentimental agréable, un échappatoire vis-àvis de la nature la plus dure ou la plus désagréable de la réalité dans laquelle nous vivons réellement. En d’autres termes, la métaphysique derrière cette approche, c’est que la réalité est nécessairement tragique, sordide ou déplaisante. Et que toute œuvre d’art qui présente un genre de vie plaisante est un échappatoire vers un fantasme. C’est évidemment une approche métaphysique parce que si l’auteur de cette théorie regardait autour de lui dans un sens journalistique, il devrait reconnaître ce que nous pouvons tous observer, à savoir qu’il y a dans la vie des choses plaisantes et déplaisantes. Il y a des tragédies et il y a des triomphes. Mais l’auteur, à l’évidence, prend un point de vue métaphysique (le sien) qui considère la vie comme essentiellement tragique ou déplaisante ou indésirable ou négative, et sur cette base, accuse le romantisme d’être un échappatoire, parce que le romantisme traitait des valeurs et impliquait en fait que les hommes peuvent choisir des valeurs et que la vie peut être plaisante, si on prend « plaisant » dans le sens le plus large du terme. Par conséquent, ce que je dirais à propos de toutes ces définitions, pour répéter ce par quoi j’ai commencé, c’est qu’elles sont simplement confondues dans un enchevêtrement d’éléments non-essentiels et particuliers. Ceci est particulièrement vrai de celles qui prennent le sujet d’une œuvre d’art pour en faire une définition de la forme.

Par exemple, l’idée que beaucoup de romans romantiques se passaient dans des lieux lointains, ou traitaient de sujets historiques plutôt que de l’époque actuelle et immédiate, qu’ils traitaient de châteaux, de princesses et de chevalerie … c’est un choix concret, un choix particulier d’un écrivain particulier. Il peut y avoir des raisons à cela, mais vous ne pouvez pas considérer cela comme la caractéristique déterminante de l’école romantique.

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Illustration représentant le personnage de Cosette dans Les Misérables.

Et ne serait-ce que pour citer un exemple crucial : je suis sûr que tous les théoriciens s’accorderaient sur le fait que Victor Hugo est un romantique, qu’il appartient à l’école romantique, et est en fait le plus grand représentant de cette école. Si on prend un roman comme Les Misérables, il ne se déroule pas du tout à des époques lointaines et des lieux lointains, il se déroule en France à l’époque de son auteur. Il écrivait alors sur la France contemporaine et en tant que romantique. Il mettait l’accent sur les choses essentielles, abstraites de la nature humaine et sur le rapport de l’homme à l’existence, et sur l’homme en tant qu’être qui pouvait choisir des valeurs. Le résultat fut une vision magnifiquement plaisante de la vie — je reprends les mots de vos théoriciens — dans un sens métaphysique large. C’était une vision positive de la vie, même si le contenu du roman a de nombreux aspects tragiques. Pourquoi ces théoriciens l’ont-ils quand même qualifié d’échappatoire ou comme trop plaisants, trop embelli ? Pour une raison seulement : parce que la vision métaphysique essentielle projetée ne disait pas au lecteur que la nature de la réalité est sordide, désespérée ou malveillante envers l’homme. Ceci serait donc la base sur laquelle je m’opposerais à toutes ces théories.

Mais vous pouvez voir, sur la relation avec ces théories, que la différence entre la définition Objectiviste et la leur est notamment dans le degré de profondeur atteint par notre discussion et notre approche vers ce qui est fondamental. Notre définition, la définition Objectiviste de la différence entre le romantisme et le naturalisme est une définition métaphysique. Nous abordons ceci au niveau des fondamentaux. C’est la différence essentielle et la raison de la différence entre mon approche et celle de tous ces théoriciens.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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