Du 29 juin au 5 juillet dernier s’est tenue ce qu’on pourrait appeler « l’université d’été » du Ayn Rand Institute (ARI) ou « Objectivist Summer Conference » généralement appelée « OCON », un événement qui se déroule tous les ans dans différentes villes des États-Unis. Cette édition 2018 se passait à Newport Beach en Californie à l’hôtel Marriott. Si vous me suivez sur Twitter, vous savez déjà que j’y étais.

Je vais tenter dans cet article un peu particulier de donner un petit aperçu de cette convention, tout en sachant bien que je serais loin d’être exhaustif, que ce soit dans mes propos ou dans les photos, car ce fut une riche semaine.
J’ai eu l’occasion d’y rencontrer ou simplement d’y croiser des intellectuels Objectivistes tels que Yaron Brook (auteur de Equal is Unfair, que j’avais déjà rencontré à Paris en septembre 2017) Harry Binswanger (How We Know), Gregory Salmieri (co-éditeur et co-auteur de A Companion to Ayn Rand), Tara Smith (Ayn Rand’s Normative Ethics), Andrew Bernstein (The Capitalist Manifesto), Craig Biddle (The Objective Standard), Robert Mayhew (Éditeur des essais sur les fictions d’Ayn Rand), Shoshana Milgram Knapp (contributrice d’ouvrages collectifs, travaille à une biographie), Elan Journo (What Justice Demands), Keith Lockitch, Ben Bayer, Aaron Smith (tous trois experts du ARI et formateurs à l’Objectivist Academic Center), Alex Epstein (The Moral Case for Fossil Fuels), Tore Boeckmann (contributeur d’analyse des fictions d’Ayn Rand), Edwin A. Locke (The Illusion of Determinism), Ellen Kenner (The Selfish Path to Romance) ou Gena Gorlin. Certains d’entre eux étaient d’ailleurs très accessibles, voire très amicaux. J’aurais aimé échanger davantage avec Alex Epstein — que j’ai seulement salué et remercié pour son travail — pour qui j’ai de l’admiration, mais j’étais très intimidé et celui-ci semble économiser drastiquement son temps.
L’événement rassemblait plus de 600 personnes — ce n’est pas peu sachant que l’entrée a un certain coût — majoritairement des américains venus des divers États du pays — une estimation à la louche : environ 70 % du public était américain — mais il y avait également un bon nombre d’étrangers, en particulier parmi les jeunes, venus d’un peu partout dans le monde. J’y ai rencontré des gens du Canada, d’Israël, d’Argentine, du Guatémala, du Brésil, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Autriche, d’Albanie, de Grèce, de Russie, de Pologne, de Suisse, d’Espagne. Et je suis loin d’avoir rencontré tout le public, donc je suppose que bien d’autres nationalités étaient également présentes. J’étais le seul français, et il semblerait même que je sois le premier français à assister à l’événement depuis son lancement en 1983. (Ce qui en dit long sur la relation — ou l’absence singulière de relation — entre la philosophie d’Ayn Rand et la France, sujet que j’aurais peut-être l’occasion d’aborder dans le futur et sur lequel j’ai eu l’occasion de discuter durant la convention, puisqu’on m’a régulièrement interrogé là dessus.)
Absolument toutes les générations étaient présentes, des plus jeunes — le plus jeune que j’ai croisé avait quinze ans — jusqu’à des personnes très âgées et tous les intermédiaires. Parmi les personnes assez âgées, beaucoup d’entres eux avaient déjà vus Ayn Rand de son vivant, et il était intéressant de pouvoir échanger avec eux à ce propos. La proportion femmes / hommes m’a semblé équilibré, bien qu’il y avait probablement plus d’hommes que de femmes. La variété du public présent est l’une des choses qui m’a frappé, que ce soit en âge, sexe, personnalité, secteur professionnel — de l’homme d’affaire au jongleur — ou centre d’intérêt. Le public n’était d’ailleurs pas composé exclusivement d’experts en Objectivisme : j’ai pu remarquer que certaines personnes, surtout parmi les jeunes, étaient plutôt débutants et dans la découverte vis-à-vis de cette philosophie, certains n’avaient pas lus — ou pas terminé — La Grève par exemple.
Si je parle autant du public, c’est que c’était selon moi le principal intérêt de l’événement. Au-delà des conférences elles-mêmes, qui étaient bien sûr intéressantes — certaines plus que d’autres — c’est tout ce qu’il y avait autour qui aura été finalement le plus marquant : les rencontres, les discussions, les réceptions, les événements informels… en fait, OCON est un événement intellectuel et festif à la fois. D’ailleurs, certains jeunes ont plus profités du côté festif que du côté intellectuel…!

Je n’ai hélas pas pu assister à tous les cours et à toutes les conférences, car certaines avaient lieu en même temps — il fallait choisir — et sans doute ai-je loupé des choses très intéressantes. J’ai suivi notamment un cours de Harry Binswanger sur la logique qui avait lieu chaque matin de la semaine (qui faisait salle comble au début, moins au fil des jours, les gens du début étaient peut-être simplement venu voir « celui qui a connu Ayn Rand », ou bien ils savaient que ce cours serait disponible gratuitement en vidéo), plusieurs conférences liées à La Source Vive — roman qui était mis à l’honneur car 2018 est l’année du 75e anniversaire de sa publication — des conférences sur le design, sur le burnout, sur la physique, sur la littérature, sur le sport, sur le conflit israélo-palestinien, sur la vie d’Ayn Rand et sur bien d’autres sujets… (Si vous voulez connaître les détails, le programme est disponible ici.) La conférence que j’ai trouvé la plus intéressante était sur la relation entre Frank Lloyd Wright et Ayn Rand, par Shoshana Milgram Knapp, avec qui vous ferez plus ample connaissance sur ce blog prochainement.

Toutes les conférences ont été filmées ou au moins enregistrées et je pense — j’espère — qu’elle seront tôt ou tard disponibles sur la chaîne Youtube du ARI ou bien parmi les cours proposées sur leur site. [Mise à jour : elles le sont désormais.] Je dois également souligner le très grand professionnalisme avec lequel ces conférences étaient organisées. La plupart avaient lieu dans une très grande pièce, sur des sièges confortables, avec une bonne visibilité pour tout le monde, toute une équipe qui s’occupait de l’audiovisuel — plusieurs caméras professionnelles, dont une qui filmait le public — deux grands écrans qui projetaient ce qui était filmé en direct, de l’eau et des bonbons à la menthe étaient disponibles gratuitement, des bénévoles s’occupaient d’ouvrir les porte — et de contrôler les badges — des gens qui entraient ou sortaient. Il était possible d’entrer ou de sortir de la conférence à n’importe quel moment (ce qui doit parfois arriver pour une raison x ou y). Et il suffisait de se présenter devant un micro préalablement installé pour poser une question.


Petit détail anecdotique : si comme moi vous regardiez les conférences disponibles sur la chaîne Youtube du ARI, vous aurez remarqué que l’arrière-plan est toujours le même rideau bleu, si bien qu’on a l’impression qu’elles ont toutes lieu au même endroit. J’ai compris en étant à OCON que le ARI possède ses propres rideaux (noirs) et sa lumière (bleue) qu’ils amènent donc partout où ils font des conférences.
L’un des temps fort de OCON était la venue de Jordan Peterson et de Dave Rubin. Ils ne sont pas très connus en France, mais extrêmement célèbres dans le monde anglo-saxon et le monde en général (la France étant, comme d’habitude, coupée du reste du monde). Dave Rubin est un comédien et animateur de télévision qui présente aujourd’hui l’excellent Rubin Report sur Youtube, où il interviewe des intellectuels ou des personnalités actives des débats actuels contemporains. Et Jordan Peterson est justement l’un des intellectuels contemporain les plus célèbres actuellement. C’est un psychologue canadien qui est notamment connu pour sa polémique avec les SJW (Social Justice Warriors), les féministes et sa contestation de la philosophie postmoderne en général. Il n’est pas Objectiviste, il est plutôt pragmatique philosophiquement, chrétien, et a tenu des propos plutôt méprisants sur Ayn Rand par le passé. Il venait pour discuter avec Yaron Brook et Gregory Salmieri (ce devait être Onkar Ghate et non Salmieri au départ, mais Ghate n’a pas pu venir à OCON pour raison familiale de dernière minute) sur le thème : « Philosophie et âme humaine ». Dave Rubin était là pour animer le débat.

Eu égard à la célébrité de Jordan Peterson, aux accords et aux désaccords que celui-ci a avec l’Objectivisme, personne ne voulait louper ça et la foule s’est pressée à l’avance — moi compris — devant la salle de conférence, qui s’est trouvée fort pleine. L’excitation du public était palpable durant toute la discussion. J’ai compté quatre agents de sécurité disséminés aux coins de la salle.

La vidéo de cette discussion — discussion qui est devenue une sorte de débat — est dores et déjà disponible sur Youtube. Le problème d’après moi était le déséquilibre, au sens où Gregory Salmieri et Yaron Brook savaient ce que pensait que Jordan Peterson, alors que ce dernier ne connaissait manifestement pas du tout l’Objectivisme (ou si superficiellement que cela équivalait à pas du tout). S’il connaissait cette philosophie, il aurait pu dire : « Je sais que vous pensez ceci ou cela pour telle ou telle raison, je connais vos arguments, et je suis en désaccord pour telle et telle raison. », mais comme il n’avait pas la moindre idée de la pensée Objectiviste, il prenait certaines prémisses — que l’Objectivisme remet en cause — pour acquises et il fallait que Salmieri et Brook lui expliquent des bribes de la pensée Objectiviste en un temps bref et sans trop digresser. Cela limitait hélas grandement le potentialités de l’échange, même si Gregory Salmieri a été bon à cet égard.
Yaron Brook, Greg Salmieri et Onkar Ghate on fait un debriefing de la discussion dans un Youtube live récemment, disponible ici.
L’un des autres moments marquants de OCON en ce qui me concerne a été la visite des bureaux du ARI à Santa Ana (des bus avaient été préparés pour faire le trajet). On pouvait y trouver beaucoup de livres, de photos, de peintures…et une petite exposition guidée à l’occasion du 75e anniversaire de La Source Vive. Le ARI nous a laissé la liberté totale d’aller et venir dans leurs locaux, qui ressemblent en fait aux bureaux d’une entreprise lambda.



En ce qui concerne les livres, le ARI possède une bibliothèque qui rassemble tout ce qui a été écrit de près ou de loin sur Ayn Rand ou l’Objectivisme, y compris des livres hostiles (à l’encontre d’Ayn Rand ou du ARI). Que ce soit en anglais ou en langue étrangère. D’ailleurs, une pièce avait été mise à disposition avec les éditions étrangères des livres d’Ayn Rand dans diverses langues, et nous pouvions nous servir gratuitement. (En ce qui me concerne je me suis contenté de prendre une édition française de La Grève, que je possède pourtant déjà, pour offrir.) Hélas l’édition française de Nous, les Vivants, livre pratiquement introuvable aujourd’hui, ne faisait pas partie du lot (j’aurais pourtant été prêt à mettre le prix) : le ARI a la chance d’en posséder un exemplaire à lui, mais pas plus.

En ce qui concerne la peinture, les bureaux du ARI étaient un peu partout agrémentés de petits dessins qui étaient je pense réalisés par la sœur d’Ayn Rand, et que cette dernière adorait. Mais il y avait aussi et surtout des peintures de Jose Manuel Capuletti, disciple de Salvador Dalí et ami d’Ayn Rand, qui écrivait d’ailleurs à cette dernière en français, puisqu’Ayn Rand lisait couramment le français.


Il était possible d’accéder à la salle des archives, qui était maintenue dans une température plus froide que les autres pièces, mais celle-ci était essentiellement remplie de cartons. J’ignore si nous pouvions les consulter, je n’ai pas demandé, mais ça n’aurait de toute façon pas eu d’intérêt dans le contexte où nous étions, car il aurait fallu y passer beaucoup de temps et avoir au moins un but précis.

Il y avait également à OCON (je reviens maintenant à Newport Beach) quelques stands divers, tel qu’un endroit pour acheter des ouvrages (soit dit en passant, en arrivant, un joli sac The Fountainhead en tissu nous était offert, contenant un exemplaire gratuit de Facets of Ayn Rand) ou des mini-expositions d’oeuvres liées à Ayn Rand.


Certains événements de la convention étaient organisés par le « STRIVE Club » (STudents for Reason, Individualism, Value pursuit, and Enterprise) qui est plus ou moins à l’Objectivisme ce que l’association « Students for Liberty » est au libertarianisme. Par exemple, le STRIVE club avait organisé une sorte de « speed dating » — façon de parler : ils ont appelés ça « speed networking » — entre les étudiants et les intellectuels Objectivistes, pour poser des questions concernant la carrière ou des questions philosophiques. Autre exemple, que j’ai trouvé particulièrement curieux (pas forcément dans le mauvais sens) : une sorte de groupe de parole semi-informel un soir, où nous étions assis par terre en cercle, et où les étudiants qui le souhaitaient racontaient leur expérience lié au fait d’avoir des idées si controversées dans leur université. Gregory Salmieri, Gena Gorlin et Ben Bayer animait la discussion, partageaient leur propre expérience et donnaient des conseils. Même si ce moment m’a paru très bizarre au premier abord — il faut dire que ce genre de « groupe de parole » est beaucoup plus habituel aux États-Unis que dans nos contrées — ce fut en fait très agréable et très intéressant.

J’aurais tellement d’anecdotes cocasses à raconter (Ma rencontre avec des argentins quelques heures avant le match de football France – Argentine de la coupe du monde, Harry Binswanger qui a abordé la discussion avec moi en me parlant des Parapluies de Cherbourg, Ben Bayer qui a mangé au restaurant à côté d’Emmanuel Macron il y a quelques temps, Gregory Salmieri pris de fou rire en jouant à « Cards Against Humanity » — « Blanc-Manger Coco » en France — à deux heures du matin…) mais il me faut refréner mes pulsions de conteur, ce blog n’étant pas fait pour raconter ma vie.
En ce qui me concerne cette semaine fut un moment de joie intense, riche de nouvelles rencontres, dans une atmosphère générale de bienveillance, d’incroyable générosité et de fun, qui me marquera sans doute pour longtemps. J’encourage donc toute personne qui s’intéresse un tant soit peu à l’Objectivisme, même s’il débute, même s’il peut avoir des points de désaccords, mais qui a une curiosité sincère pour cette philosophie, de se rendre à OCON — l’édition prochaine aura lieu à Cleveland dans l’Ohio fin juin 2019, je ne sais pas encore si je pourrais m’y rendre, si c’est possible je le ferais certainement — surtout si vous êtes français car vous y serez nécessairement quelqu’un d’exceptionnel qui suscitera un intérêt. Si vous êtes étudiant, en particulier dans un domaine intellectuel, le ARI peut éventuellement vous fournir une bourse et vous payer l’entrée, le voyage et la chambre d’hôtel.
Alors, rendez-vous à Cleveland l’an prochain ?
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