Le texte d’Ayn Rand qui suit, traduit par mes soins, fut publié à l’origine en 1966 dans The Objectivist et fut par la suite intégré en tant que chapitre — court mais dense — d’Introduction to Objectivist Epistemology, où Rand explique la nature des axiomes Objectivistes. Le texte original est disponible gratuitement ici.
Les axiomes sont généralement considérés comme des propositions identifiant une vérité fondamentale et évidente par elle-même. Mais les propositions explicites en tant que telles ne sont pas des primats : elles sont faites de concepts. La base de la connaissance humaine — de tous les autres concepts, tous les axiomes, propositions et pensées — est faite de concepts axiomatiques.
Un concept axiomatique est l’identification d’un fait premier de la réalité qui ne peut être analysé, c’est-à-dire réduit à d’autres faits ou brisé en parties constituantes. Il est implicite dans tout fait et toute connaissance. C’est le donné fondamental, ce qui est directement perçu ou expérimenté, qui ne requiert ni preuve ni explication, mais sur lequel toute preuve ou explication repose.
Les concepts axiomatiques premiers et primordiaux sont « existence », « identité » (qui est un corollaire de l’ »existence ») et « conscience ». On peut étudier ce qui existe et comment fonctionne la conscience ; mais on ne peut analyser (ou « prouver ») l’existence en tant que telle, ni la conscience en tant que telle. Ce sont des primats irréductibles. (Une tentative de les « prouver » se contredit elle-même : c’est une tentative de « prouver » l’existence au moyen de l’inexistence, et la conscience au moyen de l’inconscience.)
L’existence, l’identité et la conscience sont des concepts au sens où ils nécessitent une identification sous forme conceptuelle. Leur particularité réside dans le fait qu’ils sont perçus ou vécus directement, mais acquis conceptuellement. Ils sont implicites dans tout état de prise de conscience, de la première sensation au premier percept jusqu’à la somme de tous les concepts. Après la première sensation (ou percept) discriminante, la connaissance ultérieure de l’homme n’ajoute rien aux faits fondamentaux désignés par les termes « existence », « identité », « conscience » — ces faits sont contenus dans le moindre état de prise de conscience ; mais ce qui est ajouté par la connaissance ultérieure est le besoin épistémologique de les identifier consciemment et par la conscience de soi. La prise de conscience de ce besoin ne peut être atteinte qu’à un stade avancé du développement conceptuel, lorsqu’on a acquis un volume suffisant de connaissances — et l’identification, l’acquisition pleinement consciente, ne peut être réalisée que par un processus d’abstraction.
Il ne s’agit pas de l’abstraction d’un attribut à partir d’un groupe d’étants, mais de l’abstraction d’un fait fondamental à partir de tous les faits. L’existence et l’identité ne sont pas des attributs d’étants, ils sont les étants. La conscience est un attribut de certaines entités vivantes, mais ce n’est pas un attribut d’un état de conscience donné, c’est cet état. Épistémologiquement, la formation des concepts axiomatiques est un acte d’abstraction, une focalisation sélective et une isolation mentale des fondements métaphysiques ; mais métaphysiquement, c’est un acte d’intégration — la plus large intégration humaine possible : elle unit et embrasse la totalité de son expérience.
Les unités des concepts d' »existence » et d' »identité » sont toutes les entité, tous les attributs, toutes les actions, tous les événements ou phénomènes (y compris la conscience) qui existent, qui ont jamais existé ou existeront jamais. Les unités du concept de « conscience » sont tous les états ou processus de conscience que l’on expérimente, que l’on a jamais expérimenté, ou que l’on expérimentera jamais (ainsi que les unités similaires, la faculté similaire, que l’on infère chez les autres entités vivantes). Les mesures omises dans les concepts axiomatiques sont toutes les mesures de tous les étants qu’elles englobent ; ce qui est retenu, métaphysiquement, est uniquement un fait fondamental ; ce qui est retenu, épistémologiquement, est uniquement une catégorie de mesure, en omettant ses particularités : le temps — c’est-à-dire que le fait fondamental est retenu indépendamment de tout moment particulier de la conscience.
Les concepts axiomatiques sont la constante de la conscience humaine, les intégrateurs cognitifs qui identifient et protègent ainsi sa continuité. Ils identifient l’omission des mesures de temps psychologiques, qui est implicite dans tous les autres concepts.
Il faut se rappeler que la prise de conscience conceptuelle est le seul type de prise de conscience capable d’intégrer le passé, le présent et le futur. Les sensations ne sont qu’une prise de conscience du présent et ne peuvent être conservées au-delà du moment immédiat ; les percepts sont conservés et, grâce à la mémoire automatique, fournissent un certain lien rudimentaire avec le passé, mais ne peuvent pas projeter le futur. C’est uniquement la prise de conscience conceptuelle qui peut acquérir et retenir la totalité de son expérience — extrospectivement, la continuité de l’existence ; introspectivement, la continuité de la conscience — et ainsi permettre à son détenteur de projeter le cours de cette expérience à long terme. C’est au moyen de concepts axiomatiques que l’homme acquiert et maintient cette continuité, amenant celle-ci à sa conscience et à sa connaissance. Ce sont les concepts axiomatiques qui identifient la condition préalable de la connaissance : la distinction entre l’existence et la conscience, entre la réalité et la prise de conscience de la réalité, entre l’objet et le sujet de la cognition. Les concepts axiomatiques sont le fondement de l’objectivité.
Les concepts axiomatiques identifient explicitement ce qui est seulement implicite dans la conscience d’un enfant ou d’un animal. (La connaissance implicite est un matériel passif qui, pour être acquis, requiert une focalisation et un processus de conscience particuliers — processus qu’un bébé apprend à accomplir à la longue, mais que la conscience d’un animal est incapable d’accomplir.)
Si l’état de conscience perceptuelle d’un animal pouvait être traduit en mots, cela reviendrait à une succession déconnectée de moments aléatoires comme : « Ici maintenant table — ici maintenant arbre — ici maintenant homme — maintenant je vois — maintenant je sens », etc. — le jour ou l’heure suivante recommençant à chaque fois la succession, avec seulement quelques bribes de mémoire sous la forme de : « Cette nourriture maintenant » ou « Ce maître maintenant ». Ce que la conscience d’un homme fait avec le même matériel, au moyen des concepts axiomatiques, est : « La table existe — l’arbre existe — l’homme existe — je suis conscient. »

(La projection de la conscience d’un animal qui précède est ce que certains philosophes modernes, tels que les positivistes logiques et les atomistes logiques, attribuent à l’homme, comme étant le début de son contact, et son seul contact, avec la réalité — à part qu’ils rejettent le concept de « réalité », substituant les sensations aux percepts, et considérant tout ce qui se trouve au-delà de ce niveau sous-animal comme une « construction » humaine arbitraire.)
Comme les concepts axiomatiques ne sont pas formés en différenciant un groupe d’étants par rapport à d’autres, mais qu’ils représentent une intégration de tous les étants, ils n’ont pas de Dénominateur Commun Conceptuel avec quoi que ce soit d’autre. Ils n’ont pas de contraires, pas d’alternatives. Le contraire du concept de « table » — une non-table — est n’importe quel autre type d’étant. Le contraire du concept d' »homme » — un non-homme — est n’importe quel autre type d’étant. « Existence », « identité » et « conscience » n’ont pas de contraires — seulement un vide.
On peut dire que l’existence peut être différenciée de l’inexistence ; mais l’inexistence n’est pas un fait, c’est l’absence d’un fait, c’est un concept dérivatif qui relève d’une relation, c’est-à-dire un concept qui ne peut être formé ou acquis qu’en relation à un étant qui a cessé d’exister. (On peut arriver au concept d' »absence » à partir du concept de « présence », à l’égard d’un ou de plusieurs étant(s) particulier(s) ; on ne saurait arriver au concept de « présence » à partir du concept d' »absence », avec l’absence qui inclue tout.) L’inexistence en tant que telle est un zéro sans séquence de nombres qui la suit, c’est le néant, le vide total.
Ceci nous conduit à un autre aspect particulier des concepts axiomatiques : bien qu’ils désignent un fait fondamental métaphysique, les concepts axiomatiques sont les produits d’un besoin épistémologique — le besoin d’une conscience conceptuelle et volitionnelle capable d’erreurs et de doutes. La conscience perceptuelle d’un animal n’a pas besoin, et ne peut acquérir, des équivalents aux concepts d' »existence », d' »identité » et de « conscience » : elle les traite constamment, elle prend conscience des étants, elle reconnaît diverses identités, mais elle les prend (et se prend elle-même) comme le donné et ne peut concevoir aucune alternative. Seule la conscience de l’homme, une conscience capable d’erreurs conceptuelles, a besoin d’une identification particulière de ce qui est directement donné pour embrasser et délimiter le domaine entier de sa prise de conscience — pour délimiter celui-ci du vide de l’irréalité auquel peuvent conduire les erreurs conceptuelles. Les concepts axiomatiques sont des lignes directrices épistémologiques. Ils récapitulent l’essence de toute la cognition humaine : quelque chose existe dont je suis conscient ; je dois découvrir son identité.
Le concept d' »existence » n’indique pas les étants qu’il subsume : il met simplement en évidence le fait premier qu’ils existent. Le concept d' »identité » n’indique pas les natures particulières des étants qu’il subsume : il met simplement en évidence le fait premier qu’ils sont ce qu’ils sont. Le concept de « conscience » n’indique pas les étants dont on est conscient : il met simplement en évidence le fait premier que l’on est conscient.
Cette mise en évidence des faits premiers est l’une des fonctions épistémologiques cruciales des concepts axiomatiques. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne peuvent être traduits en énoncé que sous la forme d’une répétition (en tant que base et rappel) : L’existence existe — La conscience est consciente — A est A. (Ceci convertit les concepts axiomatiques en axiomes formels.)
Cette mise en évidence particulière, qui ne concerne pas les animaux, est une question de vie ou de mort pour l’homme — témoin, la philosophie moderne, qui est un monument aux résultats de la tentative d’échapper ou de contourner ces rappels.
Comme les concepts axiomatiques se réfèrent aux faits de la réalité et ne sont pas une question de « foi » ou de choix arbitraire humain, il y a un moyen de s’assurer si un concept donné est axiomatique ou non : on s’en assure en observant qu’un concept axiomatique est inéluctable, qu’il est implicite dans toute connaissance, qu’il doit même être accepté et utilisé dans le processus de n’importe quelle tentative pour le nier.
Par exemple, lorsque les philosophes modernes déclarent que les axiomes sont une question de choix arbitraire, et qu’ils choisissent des concepts dérivatifs complexes comme prétendus axiomes de leur prétendus raisonnement, on peut observer que leurs énoncés impliquent et dépendent de l’ »existence », de la « conscience » et de l’ »identité », qu’ils prétendent nier, mais qui sont introduits clandestinement dans leurs arguments sous la forme de concepts « volés » non reconnus.
Il convient de noter, à ce stade, que ce que les ennemis de la raison semblent savoir, mais que leurs soi-disant défenseurs n’ont pas encore découvert, est le fait que les concepts axiomatiques sont les gardiens de l’esprit humain et le fondement de la raison — la clé de voûte, la pierre de touche et le cachet de la raison — et que si la raison doit être détruite, ce sont les concepts axiomatiques qui doivent être détruits.
Remarquez le fait que dans les écrits de toute école du mysticisme et de l’irrationalisme, au milieu de tout le verbiage lourdement inintelligible de ces obscurcissements, rationalisations et équivoques (y compris les protestations de fidélité à la raison et les prétentions à une forme plus élevée de rationalité) on trouve, tôt ou tard, une négation claire, simple et explicite de la validité (du statut métaphysique ou ontologique) des concepts axiomatiques, la plupart du temps de l' »identité ». (Voir par exemple les œuvres de Kant et Hegel.) Vous n’avez pas à deviner, inférer ou interpréter : ils vous le disent. Mais ce que vous devez savoir, c’est la pleine signification, les implications et les conséquences de ces dénégations — qui, dans l’histoire de la philosophie, semblent être mieux comprises par les ennemis de la raison que par ses défenseurs.
L’une des conséquences (une vulgaire variante du vol de concept, répandue parmi les mystiques et les irrationalistes revendiqués) est une erreur que j’appelle la Réification du Néant. Elle consiste à considérer « rien » comme une chose, comme un genre différent et particulier d’étant. (Voir par exemple l’Existentialisme.) Cette erreur engendre des symptômes tels que l’idée que la présence et l’absence, ou l’être et le non-être, sont des forces métaphysiques de puissance égale, et que l’être serait l’absence du non-être. Par exemple : « Le néant précède l’être. » (Sartre) — « La finitude humaine est la présence du non dans l’être de l’homme. » (William Barrett) — « Rien n’est plus réel que rien. » (Samuel Beckett) — « Das Nichts nichtet » ou « Le néant néantise. » (Heidegger) « La conscience n’est donc pas une chose, mais une négation. Le sujet n’est pas une chose, mais une non-chose. Le sujet sculpte son propre monde à partir de l’être au moyen de déterminations négatives. Sartre décrit la conscience comme un « néant néantisant« . C’est une forme d’être autre que la sienne : un mode qui doit encore être ce qu’il est, c’est-à-dire, qui est ce qu’il est, c’est-à-dire, qui est ce qu’il n’est pas et qui n’est pas ce qu’il est. « (Hector Hawton, The Feast of Unreason, 1952.)

(La motivation ? « Des énoncés authentiques sur le rien doivent toujours rester inhabituels, ils ne peuvent être rendus communs. Ils se dissolvent lorsqu’ils sont placés dans le pauvre acide du simple sens logique. » Heidegger.)
Les protestations de loyauté envers la raison sont dénuées de sens en tant que telles : la « raison » n’est pas un concept axiomatique, mais un concept dérivatif complexe — et la technique philosophique du vol de concept, la tentative de nier la raison au moyen de la raison, surtout depuis Kant, est devenue la tarte à la crème générale, un gimmick usé jusqu’à la moelle. Vous voulez évaluer la rationalité d’une personne, d’une théorie ou d’un système philosophique ? Ne vous enquérez pas de sa position sur la validité de la raison. Cherchez la position sur les concepts axiomatiques. Cela vous racontera toute l’histoire.
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