Sauvagerie, droits et universaux.

1733061546_779807af8bIl y a quelques semaines, un jeune américain de 27 ans a voulu se rendre sur l’île de North Sentinel, petite terre de 72 km² — officiellement sous administration Indienne qui en a interdit l’accès — dans l’océan Indien, dans le but de faire connaître le christianisme aux habitants de l’île, que l’on appelle les Sentinelles. Les Sentinelles ne connaissent pas la civilisation. Il s’agit d’une tribu primitive connue pour avoir toujours été extrêmement hostile à l’égard de tout contact avec l’extérieur, accueillant n’importe quel visiteur avec des flèches. Le jeune américain ne fit pas exception et se fit immédiatement tuer par les indigènes.

Sur les réseaux sociaux, certains, dans les cercles libéraux et libertariens, ont manifestement vu dans cet événement l’occasion d’un « cas d’école » : ils se sont posés des questions sur cette situation et sont arrivés à des conclusions souvent assez absurdes voire comiques, typique de la confusion conceptuelle qui règne parmi les libertariens et que j’ai évoqué à maintes reprises sur ce blog.

Par exemple j’ai déjà evoqué, lors de mon interview sur le libertarianisme, ou dans divers autres articles, la façon dont certains libertariens coupent les concepts de leur contexte (dû à une absence d’intégration philosophique et donc à une ignorance de la structure hiérarchique de la connaissance) ce qui conduit à l’erreur intrinciste, également évoqué à maintes reprises sur ce blog. Nous y reviendrons.

On pouvait lire par exemple que la mort du jeune américain était un « exemple de réponse non proportionnée à une violation des droits de propriété des propriétaires de l’île ». Certains se sont demandés quels étaient les standards objectifs de réponse proportionnée, ce à quoi un autre a répondu que « la notion de ‘réponse proportionnée’ n’est et ne peut pas être objective ; elle est forcément subjective » (on retrouve là la confusion classique entre intrinsèque et objectif et la fausse dichotomie avec le subjectivisme en contrepoint, évoqué là encore à maintes reprises en ces lieux). On a pu lire également que les Sentinelles « …n’attaquent pas. Ils se protègent » conformément… au principe de non agression ! Que l’hostilité était compréhensible quand on connaît l’histoire de la colonisation. Que les Sentinelles se protégeait contre « l’immigration illégale » (je ne sais pas si c’était dit ironiquement ou non). Etc.

Tout ceci est un jeu mental qui peut être amusant, mais totalement dénué de sens car déconnecté de la réalité, comme le sont souvent les libertariens. À lire de tels commentaires, on croirait que l’on parle d’une partie d’une civilisation, que l’on parle de propriétaires terriens ou d’une nation avec une consitution, des lois et des droits reconnus.

J’invite avant tout à lire ou à relire The Virtue of Selfishness et plus particulièrement le chapitre « Collectivized “Rights” » (le livre entier permet cependant d’avoir un meilleur contexte pour appréhender ce chapitre), dans lequel, après avoir expliqué que le droit à la souveraineté d’une nation repose sur la reconnaissance des droits individuels, Ayn Rand ajoute, par conséquent :

TheVirtueOfSelfishness_ombreMais ce droit [à la souveraineté] ne peut être revendiqué par les dictatures, les tribus sauvages ou par une quelconque tyrannie absolutiste. Une nation qui viole les droits de ses propres citoyens ne peut revendiquer quelque droit que ce soit. Quand on parle de droits, comme dans toute question morale, il ne peut y avoir de double norme. Une nation dirigée par la force physique brute n’est pas une nation, mais une horde de brigands, qu’elle ait à sa tête Attila, Genghis Khan, Hitler, Kroutchev ou Castro. Quels droits Attila pourrait-il revendiquer et à quel titre ?

Cela s’applique à toutes les formes de sauvagerie tribale, ancienne ou moderne, primitive ou « industrialisée ». Ni la géographie, ni la race, ni la tradition, ni un précédent état de développement ne peuvent conférer à certains êtres humains le « droit » de violer les droits d’autrui.

Le droit des nations à l’ »auto-détermination » ne s’applique qu’aux sociétés libres ou aux sociétés cherchant à établir la liberté…

Ayn Rand met principalement l’accent sur les dictatures, car c’est souvent le type de cas dont on parle lors des discussions politiques. Mais elle fait référence à toute forme de société qui ne reconnaît pas les droits individuels, y compris les sociétés primitives et tribales, qu’elle mentionne aussi explicitement. Elle l’a d’ailleurs confirmé lorsqu’en 1974, on l’interrogea sur les Indiens d’Amérique :

AnswersJe n’ai aucun problème à parler de ce dont les Indiens d’Amérique accusent ce pays. Je crois, et avec de bonnes raison, à la représentation la plus antipathique des Indiens par Hollywood et à ce qu’ils ont fait à l’homme blanc. Ils n’avaient aucun droit à un pays simplement parce qu’ils étaient nés ici et qu’ils agissaient ensuite comme des sauvages. L’homme blanc n’a pas conquis ce pays. Dire le contraire est du racisme, car cela revient à croire que l’on doit quelque chose à certains hommes en raison de leur race. Cela revient à croire que si quelqu’un est né dans un pays magnifique et ne sait pas quoi en faire, il a toujours un droit de propriété dessus. Ce n’est pas le cas. Dès lors que les Indiens n’avaient pas la notion de propriété ou de droits de propriété (ils n’avaient pas de société sédentaire, mais des « cultures » tribales majoritairement nomades) ils n’avaient pas de droits sur la terre, et il n’y avait aucune raison pour quiconque de leur accorder des droits qu’ils ne concevaient pas et dont ils ne se servaient pas. Il est immoral d’attaquer un pays qui respecte (ou même essaye de respecter) les droits individuels. Si vous le faites, vous êtes un agresseur immoral. Mais si un « pays » ne protège pas les droits — si un groupe d’hommes de tribus sont les esclaves de leur chef tribal — pourquoi devriez-vous respecter les « droits » qu’ils n’ont pas ou ne respectent pas ? C’est la même chose pour une dictature. Les citoyens qui y résident ont des droits individuels, mais le pays n’a pas de droits, et n’importe qui a le droit de les envahir, car les droits ne sont pas reconnus dans ce pays ; et ni un individu ni un pays ne peut avoir le gâteau et le manger en même temps — c’est-à-dire que l’on ne peut pas prétendre que l’on doive respecter les « droits » des Indiens, alors qu’ils n’avaient pas ce concept et ne le respectaient pas. Supposons qu’ils fussent tous de magnifiques sauvages innocents — ce qu’ils n’étaient pas du tout — pourquoi se battaient-ils contre l’homme blanc sur ce continent ? Pour leur désir de poursuivre une existence primitive ; pour leur « droit » de conserver une partie de la Terre intacte — pour maintenir tout le monde en dehors afin qu’ils puissent vivre comme des animaux ou des hommes des cavernes. N’importe quel Européen qui apportait avec lui un élément de civilisation avait le droit de s’emparer de ce continent, et c’est très bien que certains d’entre eux l’aient fait. Les Indiens racistes d’aujourd’hui — ceux qui condamnent l’Amérique — ne respectent pas les droits individuels.

Tous les commentateurs que je mentionnais plus haut semblent juste avoir oublié un facteur contextuel crucial : Il s’agit d’une tribu de sauvages.

Donc, pour reprendre ce que dit Ayn Rand, pour les mêmes raisons que les Amérindiens, les Sentinelles ont des droits en tant qu’individu, mais aucun en tant que « nation » ou « propriétaires » de l’île. Et il serait parfaitement raciste — donc irrationnel et immoral — de prétendre que leur lieu de naissance leur conférerait automatiquement un quelconque droit sur l’île. (Je renvoie par ailleurs le lecteur au chapitre sur le racisme dans The Virtue of Selfishness.)

Les Sentinelles ne connaissent ni ne reconnaissent le droit. En ce qui les concerne, parler de droit de propriété par exemple, est totalement dénué de sens. Parler de « réponse non-proportionné », c’est faire référence à un monde imaginaire où le sauvage se rendrait à la convocation d’un procès. (Qu’il recevrait par courrier ?)

Invoquer le « principe de non-agression » est également absurde, ce concept étant inexistant pour les Sentinelles. Le « principe de non-agression », rappelons le, est un principe qui a été établi par l’Objectivisme (pas sous cette dénomination), que le libertarianisme a volé (dans plusieurs sens du terme), et qui, comme tous les principes Objectivistes, est un principe contextuel, et l’un des éléments contextuels de l’application du « principe de non-agression » est l’État. Dans l’état de nature, c’est-à-dire pour les tribus sauvages, le droit n’existe pas, de fait, il n’y a que la loi du plus fort. Parler de droit, de légalité ou de principe de non-agression, c’est supposer la civilisation, c’est supposer la formation d’une société organisée dotée d’un organisme pour interpréter, appliquer et faire respecter les droits. Autrement, il s’agit d’un concept flottant.

Avec ceux qui ne sont pas des leurs, cette tribu de sauvages ne connaît que la force, et c’est bien ce qu’ils ont montré avec cet événement. Ils n’ont donc évidemment aucun droit en tant que nation ou propriétaires terriens. Je ne suis évidemment pas en train de dire qu’il faut les exterminer ou les chasser de l’île, ni même que ce serait moral de le faire, mais simplement de dire qu’un étranger a, en principe, tout-à-fait le droit de venir sur cette île, qui n’est nullement la propriété de ces indigènes, et de se défendre de l’agression des ces derniers le cas échéant. Il n’y aurait là rien d’immoral.

Est-ce à dire que dans le cas présent le jeune américain est irréprochable ? Bien sûr que non. Comme toujours, il faut prendre en compte tous les faits pertinents du contexte. Il a, semble t-il, agit de façon irrationnelle et stupide. Il a pris ses propres risques, et son décès est comparable à une mort où il serait partie faire de l’alpinisme sans protection, ou une mort où il aurait été avalé par un serpent en s’aventurant seul dans la jungle. Il est allé délibérément s’aventurer dans une partie dangereuse du monde, où le droit n’existe pas, sans se prémunir (apparemment) contre le danger, et il en a payé le prix. Peut-être a t-il cru que Dieu le protégeait, mais la négation mystique de la réalité ne protège pas des conséquences de cette négation.

S’il a été manipulé, la responsabilité des manipulateurs est à déterminer et ceux-ci pourraient éventuellement avoir à en répondre. Quoiqu’il en soit, dans ce que je sais du contexte, je ne vois aucun sens ou intérêt de représailles contre ces indigènes pour ce qu’ils ont fait, quoiqu’on aurait le droit moral de le faire si cela pouvait avoir un quelconque sens ou intérêt.

Soit dit en passant, n’oublions pas que le jeune américain a violé la loi Indienne qui interdisait de se rendre à cet endroit. Discuter de la question de savoir si le gouvernement Indien a légitimement le droit ou non de restreindre l’accès à cette île aurait en fait beaucoup plus de sens que de savoir s’il s’agit d’une violation de propriété, toutefois ce n’est pas notre sujet pour l’instant. Il faut hélas balayer les idées absurdes avant de discuter des questions sérieuses.

Sur les réseaux sociaux, quelques uns ont bien senti — peut-être par relativisme, peut-être pour de meilleures raisons — que quelque chose n’allait pas et ont fait remarquer, en réaction aux commentaires des libertariens que je citais plus haut, que l’on calquait là nos propres notions civilisationnelles à des gens qui les ignorent. La réponse qu’on a pu lire fut la suivante :

Au contraire, on peut évaluer leurs actes à partir de critères universels : les droits fondamentaux des individus existent même si un Etat ou une tribu ne les reconnaît pas.

Cette réponse est assez spécieuse. Les droits représentent une valeur objective, c’est-à-dire appartenant à la relation entre la conscience et l’existence, et s’appliquant à la relation entre les individus. Il ne s’agit pas d’une particule du corps humain.

Si nous — personnes civilisées — n’avons pas le droit moral d’agresser gratuitement et impunément ces individus, c’est précisément parce que nous reconnaissons le droit. C’est une histoire entre nous, et non pas entre nous et eux : cela n’a aucun sens de faire comme s’ils vivaient selon ces droits. Leur société est régis, dans leurs rapports avec les autres, non par le droit, mais par le tribalisme et la xénophobie (comme ces Indiens d’Amérique qu’Ayn Rand qualifie de racistes). Il n’existe pas de « droit à la xénophobie » ou de « droit au tribalisme ». J’entends par là que la souveraineté n’a de sens que pour protéger la civilisation, pas la sauvagerie (qui implique l’ignorance et/ou le mépris du droit).

Car la question n’est pas seulement celle des droits individuels, elle est celle de la souveraineté du territoire. Le droit à la souveraineté découle, non pas de la détention de droits individuels (qu’on ignore), mais de la reconnaissance de ces droits individuels ; que les sauvages ne reconnaissent pas.

Ce n’est pas parce que les droits existent indépendamment de leur reconnaissance que n’importe quel groupe humain a n’importe quels droits dans n’importe quel contexte : si un groupe de personnes nie et viole les droits individuels, ils ne peuvent pas revendiquer leur droit à la souveraineté pour continuer à nier les droits. Il n’existe pas de « droit à ignorer le droit ». C’est précisément ce qu’explique Ayn Rand dans les textes susmentionnés.

Mais le problème est bien plus profond que ça. Il vient du statut que l’on donne au concept de droit, au niveau métaphysique et épistémologique.

Je rappelle, comme je l’ai souvent fait, que dans une perspective Objectiviste, il y a trois théories sur la nature du Bien : intrinciste, subjectiviste et objective (cette dernière étant celle que défend l’Objectivisme). Je cite « Qu’est-ce que le capitalisme ? » :

CapitalismUnknowIdeal_ombreLa théorie intrinciste soutient que le bien réside dans une sorte de réalité, indépendante de la conscience humaine ; la théorie subjectiviste soutient que le bien réside dans la conscience humaine, indépendamment de la réalité.

La théorie objective soutient que le bien n’est ni un attribut des « choses en soi » ni des états émotionnels de l’homme, mais une évaluation des faits de la réalité par la conscience humaine d’après une norme rationnelle de valeur.

Pour l’école subjectiviste, le droit, si tant est qu’il soit reconnu, est une convention arbitraire. Pour l’école intrinciste, le droit, si tant est qu’il soit reconnu, est un concept mystique. Une sorte de réalité transcendante, ou une sorte de substance qui résiderait dans les hommes ou entre eux, comme lorsque je disais plus haut « une particule du corps humain » : c’est là la conception du droit tel que nombre de libertariens l’emploient, tel qu’il a été employé dans la citation plus haut. Car avec une telle approche, on se figure pouvoir parler des droits dans tous les contextes, indépendamment de toute reconnaissance de ceux-ci ; comme on pourrait parler de valeur indépendamment de toute évaluation par quelqu’un ; comme on pourrait parler d’un bien « en soi » indépendamment de tout bénéficiaire. Évidemment il s’agit pour ceux qui réfléchissent ainsi de s’opposer à la théorie subjectiviste (laquelle conduit à l’arbitraire et au nihilisme). Le (faux) dilemme lui-même n’est pas remis question en tant que tel.

J’ai dit « si tant est qu’il soit reconnu », toutefois, comme Ayn Rand l’a montré à d’autres occasions, in fine l’intrincisme et le subjectivisme conduisent inéluctablement à la négation du droit.

Mais ces approches sur la nature du Bien ont des racines plus enfouies encore. Le « droit » est d’abord un concept. Qu’est-ce qu’un concept ? Quelle réalité recouvre un concept, s’il en recouvre une ? C’est seulement en répondant à ces questions que l’on peut comprendre ce qu’est le droit.

Comme n’importe quel concept, le droit est ce qu’on appelle un « universel » dans une réalité qui n’est constituée que de choses et de faits particuliers. Nous en arrivons à l’antique querelle des universaux. Il y a là, globalement, quatre écoles (on peut nuancer et/ou subdiviser en sous-écoles, je schématise quelque peu) : les réalistes, les nominalistes, les conceptualistes et l’Objectivisme.

Ces écoles sont analogues aux théories sur la nature du Bien : pour les nominalistes et les conceptualistes les concepts sont subjectifs, ce sont des regroupement arbitraire d’observations sous un même nom choisi conventionnellement (appliqué à la philosophie du droit, cela conduit au positivisme juridique) ; pour les réalistes, les concepts existent en tant que réalité intrinsèque aux choses, ou dans une autre dimension transcendante (Platon est l’exemple typique. Appliqué à la philosophie du droit, cela produit certaines formes de jusnaturalisme). On retrouve le faux dilemme entre intrinsèque et subjectif.

Exposer ici entièrement l’argumentation Objectiviste quant à la querelle des universaux serait bien trop long, je renvoie donc le lecteur à Introduction to Objectivist Epistemology, puisque c’est justement l’objet de cet ouvrage. Je me contenterais de citer la fin du chapitre 5 (sur les définitions), qui énonce la conclusion (Les « quatre » courants dont parle Ayn Rand n’incluent pas l’Objectivisme, mais incluent des subdivisions) :

IntroductionToObjectivistEpistemologyReportons-nous maintenant aux quatre courants de pensée historiques sur la question des concepts, que j’ai énumérés dans l’avant-propos de cet ouvrage et remarquez que la dichotomie « intrinsèque ou subjectif » a fait des ravages sur la question, comme elle en a fait de toutes les questions impliquant le rapport de la conscience à l’existence.

Les réalistes extrêmes (platoniciens) et les réalistes modérés (aristotéliciens) considèrent les référents des concepts comme intrinsèques, c’est-à-dire comme des « universaux » inhérents aux choses (soit en tant qu’archétypes ou en tant qu’essences métaphysiques), comme des existants spéciaux sans rapport avec la conscience humaine que l’homme perçoit directement, comme tout autre type d’existant concret, mais perçu par un moyen non sensoriel ou extra-sensoriel.

Les écoles nominaliste et conceptualiste considèrent les concepts comme subjectifs, c’est-à-dire comme des produits de la conscience humaine, sans rapport avec les faits de la réalité, comme de simples « noms » ou des notions attribuées arbitrairement à des groupements arbitraires de choses concrètes sur la base de ressemblances vagues et inexplicables.

L’école réaliste extrême tente, en fait, de préserver la primauté de l’existence (de la réalité) en se dispensant de la conscience — c’est-à-dire en convertissant les concepts en existants concrets et en ramenant la conscience au niveau perceptuel, c’est-à-dire à la fonction automatique d’appréhension des perceptions (par des moyens surnaturels, car des percepts de cette sorte n’existent pas).

L’école nominaliste extrême (contemporaine) tente d’établir la primauté de la conscience en se dispensant de l’existence (de la réalité) — c’est-à-dire en niant le statut d’existant même aux choses concrètes et en convertissant les concepts en conglomérats de fantasmes, construits à partir de débris d’autres fantasmes, de fantasmes inférieurs, tels que des mots sans référents ou des incantations de sons ne correspondant à rien, dans une réalité inconnaissable.

Pour aggraver ce chaos : il faut noter que l’école platonicienne commence par accepter la primauté de la conscience, en renversant le rapport de la conscience à l’existence, en supposant que la réalité doit être conforme au contenu de la conscience, et non l’inverse — d’après la prémisse selon laquelle la présence de toute notion dans l’esprit humain prouve l’existence d’un référent correspondant dans la réalité. L’école platonicienne conserve encore un vestige de respect de la réalité, mais pour des motifs inavoués : elle déforme la réalité en une construction mystique afin d’extorquer sa caution et de valider le subjectivisme. L’école nominaliste commence, avec l’humilité empiriste, en déniant à la conscience la capacité de formuler des généralisations valides sur l’existence — et aboutit à un subjectivisme qui ne requiert aucune caution, une conscience libérée de la « tyrannie » de la réalité.

Aucune de ces écoles ne considère les concepts comme objectifs, c’est-à-dire ni révélés, ni inventés, mais produits par la conscience de l’homme conformément aux faits de la réalité, en tant qu’intégrations mentales de données factuelles traitées par l’homme — en tant que produits d’une méthode cognitive de classification. dont les processus doivent être effectués par l’homme, mais dont le contenu est dicté par la réalité.

C’est comme si, philosophiquement, l’humanité se trouvait toujours dans la phase de transition qui caractérise un enfant en train d’apprendre à parler — un enfant qui utilise sa faculté conceptuelle, mais ne l’a pas suffisamment développée pour pouvoir l’examiner consciemment et découvrir que ce qu’il utilise est la raison.

De la façon dont certains libertariens l’utilisent, le droit devient une sorte de réalité intrinsèque aux choses ou aux gens, un attribut de l’homme — déconnecté de tout contexte cognitif, donc de toute reconnaissance — un peu comme « l’âme » cartésienne dans la glande pinéale, ou bien comme une sorte de particule mystique qui flotterait dans l’air, entre les individus. Leur compréhension du droit s’inscrit souvent dans une approche déontologique de la morale.

Or le droit n’est pas une chose à proprement parler, ce n’est pas une substance, mais un principe moral qui a pour but de régir les relations sociales, c’est-à-dire une classification mentale d’un ensemble de faits relatifs à la survie de l’homme en société. Comme tout concept légitime, le concept de droit n’existe pas « en soi », il est objectif, c’est-à-dire appartenant à la relation entre la conscience et l’existence.

Permettez-moi enfin de conclure en citant un auteur qui n’est pas Objectiviste, Jean-François Revel, qui au chapitre 9 de La Connaissance Inutile écrit ces paragraphes auxquels ces libertariens m’ont refait penser :

9782246385813-tLe « mensonge tahitien » naît en effet au point de rencontre de l’Europe des Lumières, nourrie de préjugés sur le « bon sauvage » (…) dès qu’il s’agit des mœurs et de la société, les « navigateurs-philosophes », comme on les appelle, les Anglais Samuel Wallis et James Cook, le Français Louis Antoine de Bougainville, se révèlent, à la lettre, incapables, trop souvent, de percevoir ce qu’ils ont sous les yeux. Ils se sont embarqués à la poursuite de l’utopie réalisée, de la « nouvelle Cythère », et ils font de leurs songes la matière première de leurs observations.

Il leur faut un « bon sauvage » honnête : aussi passent-ils sous silence ou ne mentionnent-ils que du bout des lèvres les larcins incessants dont ils sont victimes. Le bon sauvage doit être épris de paix : ils ne s’aviseront donc qu’à regret, sans y insister, des guerres tribales qui ensanglantent sans cesse les îles au moment même des expéditions. Quand des navires européens sont attaqués, des matelots massacrés, les narrateurs européens effacent le plus possible de leurs récits ces épisodes déplaisants pour s’appesantir sur les périodes de réconciliation et d’amitié avec les Tahitiens. (…) Le bon sauvage ne doit-il pas être un adepte de l’égalité ? Aussi les « navigateurs-philosophes » ne discernent-ils jamais volontiers la division rigoureuse en quatre classes sociales, fortement hiérarchisées, de la population tahitienne. Indemne de toute superstition, l’Océanien ne vénère aucune idole, nous rapporte t-on : ce qui indique plutôt combien les navigateurs ont la vue basse. Le Polynésien est vaguement déiste, nous assurent-ils. Il a sans doute lu le Dictionnaire philosophique de Voltaire, et il adore un « Etre suprême ». Le voilà précurseur de Robespierre !

À contrecœur, les hommes éclairés venus de la cruauté civilisée pour contempler la bonté naturelle du sauvage concèdent néanmoins que les Tahitiens s’adonnent, malgré leurs penchants philanthropiques, aux sacrifices humains et à l’infanticide. Autre égarement regrettable : de nombreuses peuplades océaniennes sont anthropophages. Cook, d’ailleurs, le plus lucide, au demeurant, des explorateurs de ce temps, perdra tous ses doutes à ce sujet au moyen d’une ultime observation ethnographique, puisqu’il achèvera malencontreusement sa carrière dans l’estomac de quelques natifs des îles d’Hawaii. Voilà comment, dit Éric Vibart, « le Tahitien ne fut jamais présenté tel qu’il était, mais tel qu’il devait être pour cadrer avec l’essence du rêve ».

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

3 réflexions sur « Sauvagerie, droits et universaux. »

  1. Pour passer d’une société sauvage à une société civilisée, il faut la reconnaissance de droits individuels, mais est-ce le seul critère pour Rand ? Est-ce que la frontière est toujours aussi nette ?

    Autre chose. Dans aucun pays au monde ces droits ne sont reconnus et surtout appliqués avec la pureté des standards objectivistes (ou libertariens), ni même de la même manière entre ces pays, comment alors définir les actions légitimes ? Par exemple : suis-je dans mon droit si je me défends par les armes contre une patrouille de garde-côtes américains qui m’interdit le passage alors qu’un citoyen US est d’accord pour m’accueillir dans sa maison de bord de mer ? Ou encore : la France est-elle dans son droit en envahissant l’Iran pour mettre fin à son régime théocratique ? Voire même : la Suisse est-elle dans son droit en envahissant la France pour la forcer à réduire ses prélèvements obligatoires ? Je parle à chaque fois d’un point de vue moral.

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    1. Pour passer d’une société sauvage à une société civilisée, il faut la reconnaissance de droits individuels, mais est-ce le seul critère pour Rand ? Est-ce que la frontière est toujours aussi nette ?

      Je ne sais pas si on peut dire que selon Ayn Rand, il suffit de reconnaître les droits individuels pour être civilisé, je n’ai lu ça nulle part et je ne vois pas exactement ce qui permettrait de le déduire. Dans ce que j’ai cité, elle parle du droit à la souveraineté et considère les sociétés dictatoriales modernes et industrialisées (Peut-on alors dire « civilisés » ?) et les tribus sauvages de la même manière à cet égard, puisque les uns comme les autres ne reconnaissent pas les droits individuels. Par contre, ce qu’on peut dire, c’est que pour Ayn Rand, lors d’un conflit entre des sauvages et une civilisation, il faut toujours défendre la civilisation, peu importe qui ils sont.

      Pour ta deuxième question, Ayn Rand y répond dans le chapitre que j’ai cité : « Collectivized “Rights” » (dans The Virtue of Selfishness). Et donc pour répondre à chaque cas successivement :

      – ça dépend
      – oui (à condition que ça ait un intérêt)
      – non

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