Reportage : AynRandCon 2019 à Prague

Ceux qui ont suivi de près le compte Twitter ont pu remarquer que j’étais présent à AynRandCon à Prague, organisé par le Ayn Rand Institute (ARI), qui était le tout premier événement Objectiviste en Europe, du 15 au 18 février dernier. Qu’un pays comme la République Tchèque, anciennement communiste, soit le premier pays européen à accueillir une convention sur l’Objectivisme a une petite dimension symbolique ne manquant pas d’ironie. Entre 400 et 450 personnes étaient présentes, pratiquement la totalité des pays européens étaient représentés, même si, comme lors du dernier OCON, j’étais le seul français. Il y avait également des représentants de pays non-européens : israéliens, américains, turques…

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Le thème de la convention était : « L’individualisme à l’âge du tribalisme ». On y a donc traité d’individualisme et de tribalisme, mais également de liberté d’expression, d’islam, de multiculturalisme, d’Objectivisme en général et d’autres sujets. Parmi les conférenciers, on retrouvait les intellectuels américains associés au Ayn Rand Institute tels que Yaron Brook, Gregory Salmieri, Onkar Ghate, Ben Bayer… mais aussi un conférencier grec, Nikos Sotirakopoulos qui s’est exprimé sur le tribalisme en Europe, ainsi que des personnalités non-Objectivistes : Flemming Rose, le journaliste danois qui publia les caricatures de Mahomet qui provoquèrent une crise internationale en 2004 ; et Douglas Murray, célèbre éditorialiste britannique connu pour ses critiques de l’islam. Ces deux derniers étaient d’ailleurs sous protection policière.

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Onkar Ghate, Douglas Murray, Flemming Rose

Les conférences sont dores et déjà disponibles sur la chaîne Youtube du ARI (les vidéos qui ont été enregistrées permettent vraiment de se rendre compte de l’atmosphère générale de l’événement) :

  • Samedi matin : « L’individualisme à l’âge du tribalisme » par Onkar Ghate à 4mn20 ; « Le tribalisme dans la culture politique américaine » par Yaron Brook à 1h32mn55 ; « Le tribalisme dans la culture politique européenne » par Nikos Sotirakopoulos à 2h17mn30.
  • Samedi après-midi : « La société individualiste » par Gregory Salmieri à 2mn45 ; « Un individualiste faisant du business dans l’Europe collectiviste » par Lars Seier Christensen à 45mn45 ; « Capitalisme, individualisme et État-providence » avec Ben Bayer, Yaron Brook et Lars Seier Christensen à 1h56mn05.
  • Dimanche matin : « Libre-arbitre et individualisme » par Ben Bayer à 10mn10 ; « Tribalisme et liberté d’expression » avec Onkar Ghate, Gregory Salmieri et Flemming Rose à 48mn05. La fin de matinée est une vidéo séparée : « Immigration et islam » avec Onkar Ghate, Douglas Murray et Flemming Rose.
  • Dimanche après-midi : Séance de questions générales sur l’Objectivisme avec Ben Bayer, Gregory Salmieri et Onkar Ghate à 15mn45 ; « Multiculturalisme, nationalisme et ethnicité » avec Onkar Ghate, Douglas Murray et Gregory Salmieri à 45mn45 ; « Êtes-vous un futur intellectuel » par Tal Tsfany à 1h54mn00.

À titre personnel, ce sont surtout les rencontres et discussions informelles que j’ai préféré. Les conférences elles-mêmes étaient bien sûr intéressantes, mais comme me l’a fait justement remarquer un étudiant polonais qui connaissait assez bien l’Objectivisme, elles s’adressaient plutôt à un public débutant ou intermédiaire vis-à-vis de cette philosophie. En effet, le ARI cherchait, par cette convention, à toucher un nouveau public sur le vieux continent. Et j’ai pu constater que beaucoup des étudiants présents étaient novices : nombre d’entres eux ne connaissaient Ayn Rand qu’à travers ses idées politiques, et nombre d’entre eux étaient liés à des organisations défendant une politique libérale ou libertarienne tel que Students for Liberty, mais connaissaient peu les aspects fondamentaux (métaphysiques, épistémologiques…) de la philosophie Objectiviste et/ou n’avaient pas lus énormément d’écrits d’Ayn Rand ou d’autres auteurs Objectivistes.

AynRandConPragueDiscussions

Par exemple, j’ai fait la connaissance d’un britannique vivant en République Tchèque qui me disait ne pas connaître les fondamentaux philosophiques et ne pas avoir le temps de s’intéresser à autre chose que l’aspect politico-économique de l’Objectivisme ; d’une ukrainienne vivant dans le Sud de la France, qui se présentait comme Existentialiste et subjectiviste ; d’un néerlandais membre du parti conservateur « Forum pour la démocratie » ; d’un bulgare qui ne comprenait pas pourquoi les personnages des romans d’Ayn Rand ne ressemblaient pas à la « vie réelle », etc. Cela semble suggérer que la situation française, où il n’y a pratiquement aucun individu qui connaît vraiment l’Objectivisme autrement que de façon assez superficielle, pourrait être représentative de la situation européenne dans son ensemble. Il me semble donc d’autant plus important, et je m’y efforce, de ne pas défendre les idées politiques Objectivistes de façon isolées, mais d’insister sur leur connexion indissociable avec les fondamentaux philosophiques (métaphysiques-épistémologiques-éthiques) qui lui servent de base, et sans lesquels elles ne valent rien. L’Objectivisme, rappelons le encore, n’est pas une idéologie politique stricto-sensus, ni seulement une éthique, c’est un système philosophique complet et intégré, structuré hiérarchiquement, qui couvre la politique, et l’éthique, parmi d’autres branches philosophiques.

Ainsi, si vous êtes curieux de l’Objectivisme mais que vous êtes intimidé parce que vous ne vous sentez pas exactement sur la même ligne que la philosophie d’Ayn Rand, voire même que vous êtes en désaccord avec celle-ci, il ne faut pas que cela vous auto-dissuade de vous rendre à ce genre de convention, car beaucoup d’autres personnes sont également dans ce cas. Cela peut justement être l’occasion de mettre au défi les intellectuels Objectivistes sur vos désaccords ou vos interrogations et probablement d’en apprendre davantage sur cette pensée. Du reste, il est toujours possible d’obtenir des bourses ou de se faire inviter si vous faites partie d’une association tel que SFL par exemple.

La convention sembla d’ailleurs générer un enthousiasme et une curiosité chez ces jeunes personnes, dont un certain nombre m’ont dit vouloir désormais approfondir cette philosophie qu’ils reconnaissaient ne pas maîtriser profondément.

Cela étant dit, comme en témoigne ce que je disais plus haut, il n’y avait pas que de pures novices : il y avait aussi ce jeune polonais, Arek, dont je parlais plus haut, et également un jeune bulgare, Eric. Je les ai interviewés tous les deux. Pour conclure ce petit reportage, voici donc, ci-dessous, nos échanges.


Eric
Eric Metchikian

Première interview avec Eric Metchikian, en dernière année au lycée français de Sofia, en Bulgarie. (Cette interview dévoile quelques éléments de La Source Vive, au cas où vous ne l’auriez pas encore lu.)

Qu’est-ce qui t’as amené à l’Objectivisme ou à Ayn Rand?

La première fois que j’en ai entendu parler, c’était par mon père. Il est très intéressé par ses livres et ses idées, c’est donc lui qui me les a fait connaître. J’ai d’abord lu Hymne. J’ai également suivi un cours d’initiation à l’Objectivisme donné par Andrew Bernstein à Sofia. Ensuite, j’ai lu La Grève, La Source Vive, beaucoup de ses essais, etc.

Qu’est-ce qui t’as intéressé dans ces livres?

Mes deux parents sont Objectivistes. Peut-être à cause de la façon dont ils m’ont élevé, cela me convenait parfaitement. Et quand j’y ai été confronté pour la première fois, je me suis dit : « Quelqu’un a mis des mots sur mes pensées ! ». Au début, c’était l’individualisme et cet égoïsme rationnel qui me plaisaient vraiment. Après, c’était à peu près tout. Maintenant c’est tout. Il n’y a pas d’idée particulière que j’aime le plus. J’ai cependant beaucoup de questions. Et y répondre est la chose la plus importante à faire en ce moment.

Quel genre de questions ?

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Dominique Francon dans l’adaptation cinématographique de King Vidor

Par exemple, en ce moment, je m’intéresse assez à Dominique Francon. Je la vois comme le personnage le plus intriguant de La Source Vive. — Roark est assez intéressant, quoique émotionnellement et philosophiquement, il ne fasse aucun progrès. Il est parfait du début à la fin (et ce n’est pas une critique). Il accomplit beaucoup de choses et m’inspire beaucoup. C’est ce à quoi j’aspire un jour. — Dominique Francon est le seul héros à connaître un certain développement. Et ce que je veux dire par là, c’est que je la vois au début comme une personne qui a abandonné son bonheur. Elle perçoit le monde comme un endroit où elle ne recevra aucune compassion des autres, un endroit fondamentalement affreux. Par exemple, elle achète la statue (je pense qu’elle était grecque) et la détruit. Pourquoi fait-elle cela ? Eh bien, elle reconnaît le fait que le monde est affreux pour elle. Donc, elle doit vivre avec un absolu, et c’est exactement ça. Un peu comme dans « Open Letter to Boris Spassky », Ayn Rand donne l’exemple de Boris Spassky et Bobby Fisher, si incapables de faire face au monde qui les entoure qu’ils se sont entièrement consacrés à un jeu aux règles fermes, ne pouvant être changées, immuables et rationnelles. Einstein également, si vous comparez ses travaux à ses opinions politiques. En ce sens, Dominique leur ressemble un peu. Elle vit avec un absolu qui, selon elle, la rend indépendante. Je peux me tromper, je ne sais pas. Donc elle achète la statue parce qu’elle l’a trouvée belle et qu’elle sait que cette beauté est une menace pour son seul absolu (et par conséquent pour sa liberté — elle la décrit dans sa conversation avec Alvah). De la même manière, Howard est une menace pour cet absolu. C’est pourquoi, lors de leur première nuit ensemble, elle n’est pas disposée, physiquement, à coucher avec lui, mais son sens de la vie, je pense, est ce qui la fait abandonner. C’est la première fois dans le roman que son subconscient et ses convictions conscientes sont en harmonie, à mon avis. C’est ce à quoi je pense en ce moment. J’envisage de rédiger un essai sur le sujet s’il y a un concours sur La Source Vive, je ne sais pas, nous verrons … Quoi qu’il en soit, ce ne sont pour le moment que mes spéculations et je ne suis pas vraiment sûres qu’elles soient correctes, c’est pourquoi je souhaite poser des questions.

[Note : Eric m’a dit plus tard qu’après avoir discuté avec Onkar Ghate durant la convention, son hypothèse sur Dominique Francon semble être incorrecte. Du moins, ce n’est pas le facteur premier qui la pousse à agir de cette façon. D’ailleurs, la première nuit avec Roark représente plutôt au contraire le conflit interne dont elle souffre.]

Tu disais que tes deux parents sont Objectivistes. As-tu remis en cause leurs idées quand tu étais plus jeune ?

Nous avons beaucoup de discussions. Ça n’a jamais été quelque chose comme : « Tu devrais faire ceci / croire cela parce que je te le dis. » Il y a toujours eu des discussions, ils m’ont toujours encouragé, mon frère et moi, à réfléchir, à être aussi critiques envers les autres qu’envers nous-mêmes et à être conscient de nos convictions. Peu importe que vous soyez Objectiviste ou collectiviste, si toutes vos convictions sont prises de quelqu’un d’autre, simplement mémorisées par cœur et non comprises. Je pense qu’ils ont réussi à fournir une méthode très saine pour moi et mon frère pour traiter les problèmes et prendre des décisions importantes.


Arek
Arkadiusz Synowczyk (Arek)

Seconde interview avec Arek :

Peux-tu te présenter ?

Je viens de Pologne, je suis étudiant en philologie anglaise. Je m’appelle Arkadiusz Synowczyk. Arek en version courte. J’étudie la philologie, mais l’an prochain, je commencerai à étudier la philosophie, je n’ai pas encore décidé dans quelle université. Ce qui m’intéresse principalement en philosophie, c’est le processus de l’induction, je pense que c’est ce qu’il y a de plus passionnant en philosophie. Je suis tombé amoureux de l’induction.

Comment as-tu entendu parler pour la première fois d’Ayn Rand et de l’Objectivisme ?

Je ne suis pas sûr. À peu près en même temps, j’ai trouvé une vidéo de Yaron Brook parlant d’Objectivisme et je m’y suis intéressé. J’ai donc acheté la version polonaise de The Virtue of Selfishness et c’est ainsi que tout a commencé. Je suis tombé complètement amoureux de l’Objectivisme.

Quel aspect de l’Objectivisme t’as le plus attiré ?

Au départ, je m’intéressais principalement à l’éthique. Mais ensuite, je me suis rendu compte que l’Objectivisme a une certaine hiérarchie et que c’est un tout, vous ne pouvez pas le séparer et prendre ce que vous voulez. De l’éthique, je suis allé à la politique, de la politique à la métaphysique et à l’épistémologie. Maintenant c’est l’épistémologie qui me préoccupe le plus.

Pourquoi es-tu venu ici à Prague ?

Nous avons de petits groupes Objectivistes en Pologne. Il y a un cours « école de John Galt » en Pologne, je suis un étudiant de ce programme, et le voyage à Prague était une partie de ce programme. J’ai pensé qu’il serait très utile pour moi de rencontrer toutes ces personnes que je ne connaissais que par des conférences en ligne. J’avais quelques questions, en particulier pour Gregory Salmieri.

As-tu apprécié la convention jusqu’à présent ?

C’était une expérience formidable. Les conférences étaient, je pense, peut-être un peu insatisfaisantes pour moi parce que je suis assez avancé dans la connaissance de l’Objectivisme, mais je pense que pour les nouveaux arrivants et les personnes qui sont intermédiaires vis-à-vis de cette philosophie, c’était un super événement et une occasion d’apprendre quelque chose de très puissant et de valeur.

Quel est ton livre préféré ? Tu disais que tu es en quelque sorte à un niveau avancé de connaissance de l’Objectivisme. Je suppose que tu as lu beaucoup de livres d’Ayn Rand.

Par Ayn Rand, n’est-ce pas ? Pour la théorie, Introduction to Objectivist Epistemology, et en fiction, La Grève sans hésiter.

Si tu rencontrais un débutant en Objectivisme, quel livre lui conseillerais-tu de lire en premier ?

J’ai fait découvrir Ayn Rand à certaines personnes, en particulier mes collègues d’université. Je commence généralement par leur donner Hymne parce que c’est l’histoire la plus courte d’Ayn Rand et qu’elle essentialise tout son sens de la vie. Pour les conférences, je recommanderais comme premier article « Philosophy: Who Needs It » ou « Introducing Objectivism », le premier article publié dans The Ayn Rand Column.

As-tu de l’espoir quant à la diffusion de l’Objectivisme en Europe ou en Pologne ?

OPARJe pense qu’il peut se diffuser, en particulier parmi les jeunes mais pas parmi les professeurs et les universitaires. Mais je pense que le plus important est de traduire les vidéos de Yaron Brook qui essentialise l’Objectivisme, et si l’on veut être traité sérieusement dans le monde académique, on doit traduire OPAR [Objectivism : The Philosophy of Ayn Rand de Leonard Peikoff] dans de nombreuses langues, parce que dans les universités européennes, on a tendance à penser qu’Ayn Rand était un écrivain, ils ne savent même pas qu’elle a développé un système complet.

Tu disais que tu étais intéressé par l’éthique, la politique, la métaphysique, l’épistémologie… qu’en est-il de l’esthétique et de la théorie de l’art ?

J’écrivais des poèmes et des histoires, mais j’ai décidé qu’il était impossible d’entrer dans le domaine de l’esthétique si je ne maîtrisais pas complètement l’épistémologie et l’éthique.

Souhaites-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Si vous voulez comprendre l’Objectivisme, la première chose dont vous avez besoin est d’honnêteté.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

Une réflexion sur « Reportage : AynRandCon 2019 à Prague »

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