Le présent article d’Ayn Rand, traduit par mes soins, a été publié à l’origine en mars 1973 dans The Ayn Rand Letter. Il fut intégré comme chapitre dans le recueil posthume Philosophy: Who Needs It. Le texte original en anglais est disponible à cette adresse.
« Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence. »
Cette remarquable déclaration est attribuée à un théologien avec lequel je suis en désaccord sur tous les points fondamentaux : Reinhold Niebuhr. Néanmoins — si l’on met de côté la forme de la prière, c’est-à-dire l’implication selon laquelle nos états psycho-émotionnels sont un don de Dieu — cette déclaration est profondément vraie, en tant que synthèse et directive : elle indique l’attitude mentale qu’un homme rationnel doit chercher à atteindre. La déclaration est belle dans son éloquente simplicité ; mais parvenir à atteindre une telle attitude implique les plus profonds enjeux métaphysiques et moraux de la philosophie.
J’ai été surprise d’apprendre que cette déclaration avait été adoptée en tant que prière par les Alcooliques anonymes, laquelle n’est pas exactement une organisation philosophique. Étant donné que les théories socio-psychologiques actuelles insistent sur les besoins émotionnels, et non intellectuels, et sur les frustrations comme étant la cause de la souffrance humaine (par exemple, le manque d’« amour »), cette organisation a le mérite d’avoir découvert que cette prière était pertinente pour les problèmes d’alcool — d’avoir découvert que la confusion suscitée par ces problèmes a des conséquences dévastatrices et est l’un des facteurs incitant les hommes à boire — c’est-à-dire à chercher à fuir la réalité. Ceci n’est qu’un exemple supplémentaire de la manière dont la philosophie régit la vie d’hommes qui n’en ont jamais entendu parler ou qui n’y ont jamais prêté attention.
La plupart des hommes passent leur vie à se rebeller vainement contre des choses qu’ils ne peuvent pas changer, et à se résigner passivement à des choses qu’ils peuvent changer — sans jamais essayer d’en apprendre la différence — et dans une culpabilité chronique et un doute de soi dans les deux cas.
Remarquez les principes philosophiques implicites dans ce conseil, principes nécessaires pour tenter de le respecter. S’il y a des choses que l’homme peut changer, cela signifie qu’il possède le pouvoir de choisir, autrement dit qu’il possède la faculté de volition. S’il ne la possède pas, il ne peut rien changer, y compris ses propres actions et caractéristiques, telles que le courage ou le manque de courage. S’il y a des choses que l’homme ne peut pas changer, cela veut dire qu’il y a des choses qui ne peuvent être affectées par ses actions et qui ne sont pas ouvertes à son choix. Ceci nous conduit à la problématique métaphysique fondamentale à la base de tout système philosophique : la primauté de l’existence ou la primauté de la conscience.

La primauté de l’existence (de la réalité) est l’axiome : l’existence existe, c’est-à-dire que l’univers existe indépendamment de la conscience (de toute conscience), que les choses sont ce qu’elles sont, qu’elles possèdent une nature spécifique, une identité. Le corollaire épistémologique est l’axiome selon lequel la conscience est la faculté de percevoir ce qui existe — et que l’homme acquiert la connaissance de la réalité en regardant vers l’extérieur. Le rejet de ces axiomes représente un renversement : la primauté de la conscience — l’idée que l’univers n’a pas d’existence indépendante, qu’il est le produit d’une conscience (soit humaine, soit divine, soit les deux). Le corollaire épistémologique est la conception selon laquelle l’homme acquiert la connaissance de la réalité en regardant vers l’intérieur (soit sa propre conscience, soit les révélations qu’il reçoit d’une autre conscience, supérieure).
La source de ce renversement est l’incapacité ou le refus de comprendre pleinement la différence entre l’état intérieur et le monde extérieur, c’est-à-dire entre celui qui perçoit et ce qui est perçu (fusionnant ainsi la conscience et l’existence en un même paquet indéterminé). Cette distinction cruciale n’est pas automatiquement donnée à l’homme ; elle doit être apprise. Elle est implicite dans toute prise de conscience, mais doit être comprise de manière conceptuelle et tenue pour absolue. Pour autant que l’on ait pu l’observer, les nourrissons et les sauvages ne la comprennent pas (ils peuvent éventuellement en avoir une rudimentaire lueur). Très peu d’hommes choisissent de la comprendre et de l’accepter pleinement. La majorité continue à osciller, reconnaissant implicitement la primauté de l’existence dans certains cas et la niant dans d’autres, adoptant, par ignorance et/ou intentionnellement, une sorte d’agnosticisme épistémologique en mode « règle générale » qui passe ou qui casse — dont le résultat est la réduction de leur portée intellectuelle, c’est-à-dire de leur capacité à gérer les abstractions. Et bien que peu de gens croient aujourd’hui qu’un chant d’incantations mystiques fera pleuvoir, la plupart considèrent encore comme valable un argument comme : « S’il n’ya pas de Dieu, qui a créé l’univers ? »
Comprendre l’axiome qui dit que l’existence existe veut dire comprendre le fait que la nature, autrement dit l’univers dans son ensemble, ne peut être ni créée ni annihilée, qu’il ne peut ni entrer ni sortir de l’existence. Que ses éléments constitutifs de base soient des atomes, des particules subatomiques ou des formes d’énergie qui n’ont pas encore été découvertes, l’univers n’est pas gouverné par une conscience, par une volonté ou par le hasard, mais par le Principe d’Identité. Toutes les innombrables formes, mouvements, combinaisons et dissolutions d’éléments de l’univers — du grain de poussière flottant à la formation d’une galaxie en passant par l’émergence de la vie — sont causés et déterminés par l’identité des éléments impliqués. La nature est la donnée métaphysique — c’est-à-dire que la nature de la nature est en dehors du pouvoir de la volition, quelle que soit cette volition.
La volonté humaine est un attribut de sa conscience (de sa faculté rationnelle) et consiste à choisir de percevoir l’existence ou choisir de la fuir. Percevoir l’existence, découvrir les caractéristiques ou les propriétés (les identités) des choses qui existent, signifie découvrir et accepter les données métaphysiques. C’est seulement sur la base de cette connaissance que l’homme est capable d’apprendre comment les choses données dans la nature peuvent être réorganisées pour répondre à ses besoins (ce qui est sa méthode de survie).

Le pouvoir de réorganiser les combinaisons d’éléments naturels est le seul pouvoir créateur que l’homme possède. C’est un pouvoir énorme et glorieux — et c’est l’unique signification du concept : « créatif ». La « création » ne désigne pas (et ne peut désigner métaphysiquement) le pouvoir de faire advenir dans l’existence quelque chose à partir de rien. La « création » désigne le pouvoir de faire advenir dans l’existence un arrangement (ou une combinaison ou une intégration) d’éléments naturels, arrangement qui n’existait pas auparavant. (Ceci est vrai de n’importe quel produit humain, scientifique ou esthétique : l’imagination de l’homme n’est rien d’autre que la capacité à réorganiser les choses qu’il a observé dans la réalité.) La meilleure, la plus brève, identification du pouvoir humain vis-à-vis de la nature est la phrase de Francis Bacon : « La nature, pour être commandée, doit être obéie. » Dans ce contexte, « être commandée » veut dire être faite pour servir les desseins humains ; « être obéie » veut dire qu’elle ne peut servir que si l’homme découvre les propriétés des éléments naturels et les utilise en conséquence.
Par exemple, il y a deux cents ans, on eût dit qu’il était impossible d’entendre une voix humaine à une distance de 384 000 kilomètres. C’est aussi impossible aujourd’hui qu’à l’époque. Mais si nous sommes capables d’entendre la voix d’un astronaute venant de la lune, c’est grâce à la science de l’électronique, qui découvrit certains phénomènes naturels et permit aux hommes de construire le type de matériel qui capte les vibrations de cette voix, les transmet et les reproduit sur Terre. Sans cette connaissance et ce matériel, des siècles de vœux, de prières, de lamentations et de piétinements ne feraient toujours pas entendre la voix d’un homme à une distance de quinze kilomètres.
Aujourd’hui, ceci est (implicitement) compris et (plus ou moins) accepté en ce qui concerne les sciences physiques (d’où leur progrès). Ce n’est ni compris ni accepté — en fait, nié avec véhémence — en ce qui concerne les humanités, les sciences qui traitent de l’homme (d’où leur stagnante barbarie). L’homme y est vu, presque unanimement, comme un phénomène non naturel : soit comme une entité surnaturelle, dont la dotation mystique (divine), à savoir l’esprit (l’« âme ») est au dessus de la nature — soit comme une entité sous-naturelle, dont la dotation mystique (démoniaque), à savoir l’esprit, est l’ennemi de la nature (« écologie »). Le but de toutes ces théories est d’exempter l’homme du Principe d’Identité.

Mais l’homme existe et son esprit existe. Les deux font partie de la nature, les deux ont une identité spécifique. L’attribut de volition ne contredit pas le fait de l’identité, tout comme l’existence d’organismes vivants ne contredit pas l’existence de matière inanimée. Les organismes vivants ont le pouvoir de mouvement auto-généré, que la matière inanimée n’a pas ; la conscience humaine a le pouvoir du mouvement auto-généré dans le domaine de la connaissance (la pensée), ce que n’ont pas les consciences d’autres espèces vivantes. Mais tout comme les animaux ne peuvent se déplacer que conformément à la nature de leur corps, l’homme ne peut initier et diriger son action mentale que conformément à la nature (l’identité) de sa conscience. Sa volition est limité à ses processus cognitifs ; il a le pouvoir d’identifier les éléments de la réalité (et d’en concevoir une réorganisation), mais il n’a pas le pouvoir de les altérer. Il a le pouvoir d’utiliser sa faculté cognitive tel que sa nature l’exige, mais il n’a pas le pouvoir de la modifier ni d’échapper aux conséquences de sa mauvaise utilisation. Il a le pouvoir de suspendre, de fuir, de corrompre ou de subvertir sa perception de la réalité, mais il n’a pas le pouvoir d’échapper aux catastrophes existentielles et psychologiques qui s’ensuivront. (L’usage ou le mauvais usage de sa faculté cognitive détermine le choix des valeurs d’un homme, lesquelles déterminent ses émotions et son caractère. C’est en ce sens que l’homme est un être qui produit lui-même son âme.)
La faculté de volition humaine en tant que telle n’est pas une contradiction de la nature, mais elle ouvre la voie à une foule de contradictions — quand et si les hommes ne comprennent pas la différence cruciale entre les données métaphysiques et tout objet, institution, procédure ou règle de conduite fait par l’homme.
Ce sont les données métaphysiques qui doivent être acceptées : elles ne peuvent être changées. Ce sont les œuvres humaines qui ne doivent jamais être acceptés sans esprit critique : elles doivent être jugées, puis acceptées ou rejetées et modifiées si nécessaire. L’homme n’est ni omniscient ni infaillible : il peut commettre des erreurs innocentes par manque de connaissance, ou il peut mentir, tricher et feindre. L’œuvre de l’homme peut être le produit du génie, de la perspicacité, de l’ingéniosité — ou peut être le produit de la stupidité, de la duperie, de la malice, du mal. Un seul homme peut avoir raison et tout les autres tort, ou vice versa (ou n’importe quelle division numérique entre les deux). La nature ne procure pas à l’homme une garantie automatique de la véracité de ses jugements (et ceci est un fait métaphysique, qu’il faut accepter). Alors qui doit juger ? Chaque homme, au mieux de ses capacités et de son honnêteté. Quelle est sa norme de jugement ? Les données métaphysiques.

Les données métaphysiques ne peuvent être ni vraies ni fausses, elle sont, tout simplement — et l’homme détermine la véracité ou la fausseté de ses jugements en fonction de leur correspondance ou de leur contradiction avec les faits de la réalité. Les données métaphysiques ne peuvent ni être bonnes, ni mauvaises — elles sont la norme du bon et du mauvais d’après laquelle un homme (rationnel) juge ses objectifs, ses valeurs, ses choix. Les données métaphysiques sont, étaient, seront et doivent être. Rien de ce qui a été fait par l’homme ne devait être : ce fut un choix.
Se rebeller contre les données métaphysiques, c’est s’engager dans une tentative futile de négation de l’existence. Accepter l’œuvre de l’homme comme si elle était au-delà de toute remise en question, c’est s’engager dans une tentative réussie de négation de sa propre conscience. La sérénité vient de la capacité de dire « Oui » à l’existence. Le courage vient de la capacité de dire « Non » aux mauvais choix d’autrui.

Tout phénomène naturel, c’est-à-dire tout événement qui se produit sans contribution humaine, est une donnée métaphysique, et ce phénomène n’aurait pas pu se produire différemment ou ne pas se produire ; tout phénomène impliquant une action humaine est l’œuvre de l’homme et aurait pu être différent. Par exemple, une inondation se produisant sur un terrain inhabité est une donnée métaphysique ; un barrage construit pour contenir les eaux de crue est l’œuvre de l’homme ; si les constructeurs font une erreur de calcul et que le barrage cède, le désastre est d’origine métaphysique, mais intensifié par l’homme dans ses conséquences. Pour remédier à la situation, les hommes doivent obéir à la nature en étudiant les causes et les potentialités de l’inondation, puis commander la nature en construisant de meilleurs contrôles fluviaux.
Mais dire que tous les efforts de l’homme pour améliorer les conditions de son existence sont futiles, dire que la nature est inconnaissable parce qu’on ne peut pas prouver qu’il y aura une inondation l’année prochaine même s’il y en a une enregistrée chaque année, dire que le savoir humain est une illusion parce que les constructeurs du barrage étaient sûrs qu’il tiendrait alors qu’il n’a pas tenu — c’est ramener les hommes à la confusion primordiale sur la relation entre la conscience et l’existence, et les priver par là même de sérénité et de courage (et de nombreuses autres choses). C’est pourtant ce que dit la philosophie moderne depuis deux cents ans ou plus.
Remarquez que le système philosophique fondé sur l’axiome de la primauté de l’existence (c’est-à-dire sur la reconnaissance de l’absolutisme de la réalité) a conduit à la reconnaissance de l’identité humaine et des droits de l’homme. Mais les systèmes philosophiques fondés sur la primauté de la conscience (c’est-à-dire sur la notion, manifestement mégalomaniaque, selon laquelle la nature est tout ce que l’homme souhaite qu’elle soit) conduisent à penser que l’homme n’a aucune identité, qu’il est indéfiniment flexible, malléable, utilisable et disponible. Demandez-vous pourquoi.
Une grande partie des attaques des philosophes contre l’esprit humain sont des tentatives d’oblitérer la différence entre les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme. La confusion sur cette question a débuté comme une erreur ancienne (à laquelle même Aristote a contribué, par certains de ses aspects platoniciens) ; mais aujourd’hui, elle a cours de façon délibérée et inexcusablement sauvage.

Un package-deal typique, employé par les professeurs de philosophie, fonctionne comme suit : pour prouver l’assertion selon laquelle il n’y a pas de « nécessité » dans l’univers, le professeur dit que, de même que notre pays ne devait pas nécessairement comporter cinquante États, et qu’il aurait pu en comporter quarante-huit ou cinquante-deux — le système solaire ne devait pas nécessairement comporter neuf planètes, il aurait pu en comporter sept ou onze. Il ne suffit pas, dit-t-il, de prouver que quelque chose est, il faut également prouver que cela devait être — et comme rien ne devait être, rien n’est certain et tout est acceptable.
La technique de sape de l’esprit humain consiste à escamoter l’œuvre de l’homme, comme s’il s’agissait d’une donnée métaphysique, puis à attribuer à la nature les concepts qui ne font référence qu’au manque de connaissance des hommes, tel que « hasard » ou « contingence », puis à renverser les deux éléments du package. L’argument part de : « L’homme est imprévisible, donc la nature est imprévisible », et aboutit à : « La nature possède la capacité de volition, l’homme non — la nature est libre, l’homme est gouverné par des forces inconnaissables — la nature ne doit pas être conquise, l’homme oui. »
La plupart des gens croient qu’un sujet de ce genre relève du discours académique creux, n’ayant aucune signification pratique pour qui que ce soit — ce qui les aveugle sur les conséquences de cette question sur leur propre vie. Si on leur disait que le package-deal sur ce sujet fait partie de l’incertitude persistante, du désespoir silencieux, du désespoir gris de leur état intérieur quotidien, ils le nieraient : ils ne le reconnaîtraient pas introspectivement. Mais l’inaptitude à l’introspection est l’une des conséquences de ce package.
La plupart des hommes n’ont aucune connaissance de la nature ou du fonctionnement d’une conscience humaine, donc aucune connaissance de ce qui leur est possible ou ne l’est pas, de ce que l’on peut ou ne peut pas exiger de soi et des autres, de ce qui est ou n’est pas de la faute de quelqu’un. Partant du principe implicite que la conscience n’a pas d’identité, les hommes alternent entre le sentiment de posséder une sorte de pouvoir tout-puissant sur leur conscience dont ils pourraient abuser en toute impunité (« Aucune importance, c’est seulement dans mon esprit ») — et le sentiment qu’ils n’ont pas le choix, pas de contrôle, que le contenu de la conscience est prédéterminé par nature, qu’ils sont victimes de l’impénétrable mystère qui est à l’intérieur de leur propre crâne, prisonniers d’un inconnaissable ennemi, automates désemparés gouvernés par d’inexplicables émotions (« Je n’y peux rien, je suis comme ça. »).
Bien des hommes sont paralysés par l’influence de cette incertitude. Lorsque l’un d’eux envisage un but ou un désir auquel il souhaite parvenir, la première question qu’il se pose est : « Est-ce que je peux le faire ? » — et non pas : « Que faut-il pour le faire ? » Sa question signifie : « Ai-je la capacité innée ? » Par exemple : « Je souhaite plus que tout au monde devenir compositeur, mais je ne sais pas du tout comment cela se passe. Suis-je doté de ce don mystérieux qui le fera à ma place d’une manière ou d’une autre ? » Il n’a jamais entendu parler d’une prémisse comme celle de la primauté de la conscience, mais c’est cette prémisse qui le gouverne lorsqu’il s’embarque dans une quête désespérée à travers le sombre labyrinthe de sa conscience (désespérée car, sans référence à l’existence, on ne peut apprendre quoi que ce soit sur sa conscience).

S’il n’abandonne pas son désir immédiatement, il trébuche, incertain, en tentant de le réaliser. Chaque petit succès accroît son anxiété : il ignore ce qui l’a causé et s’il peut le réitérer. Chaque petit échec est un coup écrasant : il le prend comme une preuve de l’absence du don mystique chez lui. Lorsqu’il commet une erreur, il ne se demande pas : « Que dois-je apprendre ? » — mais : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » Il attend une inspiration automatique et toute-puissante, qui ne vient jamais. Il passe des années dans un combat sans espoir, les yeux rivés sur lui-même, sur le monstre grandissant du doute de soi, tandis que l’existence dérive, invisible, à la périphérie de sa vision mentale. Finalement, il abandonne.
Remplacez le terme « compositeur » par toute autre profession, objectif ou désir — devenir un scientifique, un homme d’affaires, un reporter ou un maître d’hôtel, devenir riche, se faire des amis, perdre du poids — le schéma reste le même. Certaines des victimes de ce schéma sont des charlatans, mais pas toutes. Il est impossible de dire quelle quantité d’authentique intelligence, en particulier dans les arts, a été entravée, retardée ou écrasée par le mythe du « don inné ».
Incapables de déterminer ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas changer, certains hommes tentent de « réécrire la réalité », c’est-à-dire d’altérer la nature des données métaphysiques. Certains rêvent d’un univers dans lequel l’homme n’éprouve rien d’autre que le bonheur — ni douleur, ni frustration, ni maladie — et se demandent pourquoi ils perdent le désir d’améliorer leur vie sur terre. Certains ont le sentiment qu’ils seraient courageux, honnêtes et ambitieux dans un monde où tout le monde partagerait automatiquement ces vertus — mais pas dans le monde tel qu’il est. Certains redoutent l’idée de finir par mourir — et n’entreprennent jamais de vivre. Certains attribuent au temps qui passe une omniscience, en considérant la tradition comme l’équivalent de la nature : si les gens ont cru à une idée pendant des siècles, ils ont le sentiment qu’elle doit être vraie. Certains attribuent une omnipotence et un statut de donnée métaphysique, même pas aux idées des gens, mais aux sentiments des gens, et se soumettent à l’irrationalité des autres, à leurs émotions aveugles (comme les préjugés, les superstitions, l’envie), sans se soucier de la véracité ou de la fausseté des questions impliqués — d’après la prémisse suivant laquelle « Peu importe que cela soit vrai ou non, si les gens ont le sentiment que c’est vrai. »
Certains hommes se tournent vers d’autres pour les blâmer pour leurs propres actions alors que ces derniers n’y sont pour rien ; certains hommes, qui n’y sont pour rien, acceptent le blâme pour les actes d’autrui. Certains se sentent coupables parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils n’ont aucun moyen de savoir. Certains se sentent coupables de ne pas avoir su hier ce qu’ils ont appris aujourd’hui. Certains se sentent coupables de ne pas être capable de convertir le monde entier à leurs propres idées sans effort et du jour au lendemain.
La question de savoir comment traiter la nature est partiellement comprise, du moins par certaines personnes ; mais la question de savoir comment traiter les hommes et comment les juger est dans un état de jungle primitive. C’est sa faculté de volition qui caractérise l’homme (même aux yeux de ceux qui nient l’existence de cette faculté), et qui permet aux hommes de se considérer eux-mêmes et les autres, comme inintelligibles, inconnaissables, exempts du Principe d’Identité.
Mais rien n’est exempt du Principe d’Identité. Un produit humain ne devait pas nécessairement exister, mais, une fois produit, il existe. Les actions d’un homme ne devaient pas nécessairement être effectuées, mais une fois accomplies, elles sont des faits de la réalité. Il en va de même pour le caractère d’un homme : il ne devait pas nécessairement faire les choix qu’il a fait, mais une fois qu’il a formé son caractère, c’est un fait et c’est son identité personnelle. (La volition humaine lui donne une grande latitude pour changer de caractère mais elle n’est pas illimitée ; s’il le change effectivement, ce changement devient un fait.)

Les choses d’origine humaine (qu’elles soient physiques ou psychologiques) peuvent être qualifiées de « faits humains » — par opposition aux faits des données métaphysiques. Un gratte-ciel est un fait humain, une montagne est un fait métaphysique. On peut modifier un gratte-ciel ou le faire sauter (tout comme on peut modifier ou faire sauter une montagne), mais tant qu’il existe, on ne peut prétendre qu’il ne soit pas là ou qu’il n’est pas ce qu’il est. Le même principe s’applique aux actions et aux caractères des hommes. Un homme n’est pas forcé d’être un vaurien, mais tant qu’il choisit de l’être, il est un vaurien et doit être traité en conséquence ; le traiter autrement, c’est contredire un fait. Un homme n’est pas forcé d’être un héros ; mais dès lors qu’il choisit de l’être, c’est un héros et il doit être traité en conséquence ; le traiter autrement, c’est contredire un fait. Les hommes ne devaient pas nécessairement construire un gratte-ciel ; mais une fois qu’ils l’ont construit, considérer le gratte-ciel comme une montagne, comme un fait métaphysique qui, d’après cette vision, « se trouve simplement s’être produit » est pire qu’une contradiction.
La faculté de volition confère à l’homme un statut particulier à deux égards, cruciaux : 1. contrairement aux données métaphysique, l’œuvre de l’homme, qu’elle soit matérielle ou intellectuelle, ne doit être acceptée sans esprit critique — et 2. de par sa nature de donnée métaphysique, la volition d’un homme est indépendante du pouvoir des autres hommes. Ce que les constituants fondamentaux inaltérables sont à la nature, l’attribut de conscience volitionnelle l’est à l’entité « homme ». Rien ne peut forcer un homme à penser. Les autres peuvent lui offrir des incitations ou des obstacles, des récompenses ou des punitions, ils peuvent détruire son cerveau par la drogue ou par un coup de gourdin, mais ne peuvent lui ordonner de fonctionner : c’est son pouvoir exclusif et souverain. L’homme n’est ni obéi ni commandé par nécessité.
Ce à quoi l’on « obéit » nécessairement, c’est à la nature humaine en tant que donnée métaphysique — dans le sens où l’on « obéit » à la nature de tous les existants ; ce qui veut dire, dans le cas de l’homme, que l’on doit reconnaître le fait que son esprit n’est pas « commandé » par nécessité, dans quelque sens que ce soit, y compris dans le sens applicable au reste de la nature. Les objets naturels peuvent être réorganisés pour servir les objectifs humains et doivent être considérés comme les moyens d’atteindre les fins humaines, mais l’homme lui-même ne le peut pas et ne l’est pas.
En ce qui concerne la nature, « accepter les choses que je ne peux changer » veut dire accepter les données métaphysiques ; « changer les choses que je peux » veut dire faire en sorte de réorganiser les données en acquérant des connaissances — comme le font la science et la technologie (avec la médecine par exemple) ; « en connaître la différence » veut dire savoir que l’on ne peut se rebeller contre la nature, et que, lorsqu’aucune action n’est possible, il faut accepter la nature avec sérénité.
En ce qui concerne l’homme, « accepter » ne veut pas dire être d’accord et « changer » ne veut pas dire forcer. Ce que l’on doit accepter, c’est le fait que les autres hommes n’ont pas de pouvoir sur l’esprit d’un individu, et réciproquement ; il faut accepter leurs droits de faire leurs propres choix et l’on doit être d’accord ou en désaccord avec eux, les accepter ou les rejeter, s’associer ou s’opposer à eux, selon ce que notre esprit nous dicte. Le seul moyen de « changer » les hommes est le même que celui qui permet de « changer » la nature : la connaissance — laquelle, concernant les hommes, doit être utilisée en tant que processus de persuasion, quand, et si, leur esprit est actif ; lorsqu’il ne l’est pas, il faut les laisser aux conséquences de leurs propres erreurs. « En connaître la différence » signifie qu’il ne faut jamais accepter la malfaisance humaine (il n’y en a pas d’autres) avec une résignation silencieuse, il ne faut jamais s’y soumettre volontairement — et même si l’on est enfermé dans la prison d’une épouvantable dictature, où aucune action n’est possible, la sérénité vient de la connaissance du fait que l’on n’accepte pas cela.
Traiter les hommes par la force est aussi irréaliste que traiter la nature par la persuasion — ce qui est la conduite des sauvages, qui dirigent les hommes par la force et implorent la nature avec des prières, des incantations et des tentatives de corruption (les sacrifices). Cela ne fonctionne pas et n’a fonctionné dans aucune société humaine dans l’Histoire. C’est pourtant la conduite à laquelle les philosophes modernes exhortent l’humanité de revenir — tout comme ils sont revenus à l’idée de la primauté de la conscience. Ils exhortent à une soumission passive, mystique et « écologique » à la nature — et à la règle de la force brute pour les hommes.
La négation, par les philosophes, du Principe d’Identité, leur permet d’éviter l’identité de l’homme et les exigences de sa survie. Elle leur permet d’éviter le fait que l’homme ne peut survivre longtemps dans l’état de nature, que la raison est son moyen de survivre, qu’il survit grâce à des produits faits par l’homme, et que la source de ces produits est l’intelligence humaine. L’intelligence est la capacité à saisir les faits de la réalité et à en tenir compte sur le long terme (c’est-à-dire conceptuellement). Suivant l’axiome de la primauté de l’existence, l’intelligence est l’attribut le plus précieux de l’homme. Mais elle n’a aucune place dans une société gouvernée par la primauté de la conscience : elle est l’ennemi le plus mortel d’une telle société.
De nos jours, l’intelligence n’est ni reconnue ni récompensée, elle est systématiquement etouffée dans un flot croissant d’irrationalité sans scrupule. Juste un exemple du degré dans lequel la culture actuelle est dominée par la primauté de la conscience : remarquez qu’en politique, les gens ont une attitude impitoyablement « ou bien ou bien » absolutiste à l’égard des élections : ils attendent d’un homme ou bien qu’il gagne, ou bien non, et ne se soucient que du gagnant, ignorant totalement le perdant (même si, dans certains cas, le perdant avait raison) — tandis qu’en économie, dans le domaine de la production, ils évitent l’absolutisme de la réalité, le fait que l’homme, ou bien produit, ou bien non, et ils détruisent les gagnants en faveur des perdants. Pour eux, les décisions des hommes sont un absolu ; les exigences de la réalité n’en sont pas.
Le point culminant de cette tendance, l’ultime résultat du package-deal entre la métaphysique et l’œuvre de l’homme, c’est le mouvement égalitariste et son manifeste philosophique, la Théorie de la Justice de John Rawls. Cette théorie immorale et obscène propose de subordonner la nature humaine et l’esprit humain aux désirs (y compris l’envie), non seulement des spécimens humains les plus bas, mais également aux désirs de choses inexistantes les plus basses — les émotions que ces spécimens auraient ressenties avant leur naissance — et exige que les hommes fassent des choix de vie en partant du principe qu’ils sont tous également dépourvus de cerveau. Le fait qu’un cerveau ne peux projeter une altération de sa nature et de son pouvoir, qu’un génie ne peux se projeter dans l’état d’un idiot, et inversement, que les besoins et les désirs d’un génie et d’un idiot ne sont pas identiques, qu’un génie réduit au niveau existentiel d’un idiot périrait dans une indicible agonie, et qu’un idiot élevé au niveau existentiel d’un génie peindrait des graffitis sur les parois d’un ordinateur, avant de mourir de faim — tout ceci n’entre pas dans le crâne des hommes qui se sont débarrassés du Principe d’Identité (et donc de la réalité), qui réclament des « résultats égaux », quelles que soient l’inégalité des causes, et qui proposent d’altérer les faits métaphysiques par le pouvoir des caprices et des armes.
Voilà ce qui est prêché, vanté et exigé aujourd’hui. Il ne peut y avoir de neutralité intellectuelle — ou morale — sur une telle question. Les lâches en matière de morale qui tentent de fuir cette question en invoquant l’ignorance, la confusion ou l’impuissance, qui se taisent et évitent la bataille, en ressentant pourtant un sentiment croissant de terreur coupable face à la question de savoir ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas changer, ceux là ouvrent la voie aux atrocités des égalitaristes, et finiront comme les épaves que les Alcooliques anonymes s’efforcent d’aider.
Le moins que tout homme décent puisse faire aujourd’hui, c’est de combattre la doctrine de ce livre — de la combattre de façon intransigeante, sur une base morale. Une proposition consistant à anéantir l’intelligence par une torture lente ne peut être traitée comme une différence d’opinion civilisée.
Si un homme quel qu’il soit estime que le monde est trop complexe et que les maux du monde sont trop énormes pour y faire face, rappelez-lui qu’ils sont trop énormes pour être noyées dans un verre de whisky.
5 réflexions sur « Les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme »