Le sophisme de Greenspan

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Alan Greenspan

Lorsque la presse — ou un livre — parle d’Ayn Rand à charge, l’un des arguments que l’on retrouve régulièrement à son encontre est ce que j’appellerai « le sophisme de Greenspan ».

Celui-ci est très simple. Comme à l’accoutumé, il ne parle même pas des idées Objectivistes. Il se présente comme suit :

  • Alan Greenspan a été un disciple d’Ayn Rand dans sa jeunesse
  • il a aussi été à la tête de la Réserve fédérale (la Fed)
  • la Fed est en partie responsable de la crise financière de 2008
  • donc la philosophie d’Ayn Rand est discréditée.

L’une des caractéristiques de ce sophisme est qu’il est toujours utilisé par des gens qui ne connaissent absolument rien à la philosophie d’Ayn Rand. À une seule exception près : Alan Greenspan lui-même, qui est l’initiateur du sophisme.

Qu’Alan Greenspan ait été un disciple d’Ayn Rand, c’est vrai. Qu’il ait été à la tête de la Fed, c’est vrai. Que la Fed ait été en partie responsable de la crise financière de 2008, c’est vrai aussi. Tout cela est vrai. Mais la question importante ici est : lorsque Greenspan fut en responsabilité, ses idées étaient-elles encore en adéquation avec celles d’Ayn Rand ? A t-il agit conformément à cette philosophie ?

Ce qui importe, c’est la réalité, les faits (dont ne s’embarrassent nullement ceux qui emploient le « sophisme de Greenspan »), à savoir : Que dit l’Objectivisme exactement — y compris que dit Greenspan dans les années 60 — et qu’a fait Greenspan à la tête de la Fed exactement ? A t-il mis l’Objectivisme — dont les idées qu’il professait dans les années 60 — en application d’une façon ou d’une autre, de près ou de loin ?

La doctrine économique de l’Objectivisme a toujours été extrêmement claire : laissez faire. Séparation entre l’économie et l’État comme il y a eu la séparation entre l’Église et l’État, aucun contrôle de l’économie par l’État. Pas de compromis. C’est ce qu’Ayn Rand a toujours dit et répété en long en large et en travers toute sa vie, de façon claire et explicite, a fait imprimer noir sur blanc à des millions d’exemplaires. Elle a argumenté ces prises de positions sur une base morale avant tout, montrant et insistant sur le fait qu’il n’y avait pas d’antagonisme entre le moral et le pratique. Tout lecteur de La Grève et des écrits éthique et politiques d’Ayn Rand sait cela.

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Ludwig von Mises (1881-1973)

Un tel lecteur sait également, et c’est de notoriété publique, qu’Ayn Rand était économiquement — quoique pas du tout philosophiquement — proche des thèses de Ludwig von Mises, pour qui les crises étaient causées par l’intervention de l’État, notamment à travers les banques centrales comme la Fed par exemple, dans la monnaie, les banques et le crédit, en particulier dans la manipulation de la masse monétaire et des taux d’intérêts. Lui et elle préconisaient l’étalon-or en tant que déterminant objectif des taux de change. (En outre, Ludwig von Mises était opposé à l’économie basée sur les modèles statistiques et mathématiques.)

Ainsi, par exemple, en 1944 dans Le Gouvernement omnipotent, dont Rand recommande la lecture dans la bibliographie de Capitalism: The Unknown Ideal, Ludwig von Mises écrit (chapitre XI, « Les illusions du planisme mondial », « 6. Planisme monétaire ») :

L’étalon-or était un étalon international. Il assurait la stabilité des changes. C’était un corollaire du libre-échange et de la division internationale du travail. C’est pourquoi les partisans de l’étatisme et du protectionnisme radical le dénigraient et demandaient sa suppression. Leur campagne fut couronnée de succès.

[…]

Dans une économie de marché, le taux d’intérêt a tendance à correspondre à la différence d’évaluation entre les biens futurs et présents. À vrai dire, les gouvernements peuvent réduire le taux d’intérêt à court terme. Ils peuvent émettre du papier monnaie supplémentaire, ils peuvent ouvrir les voies à l’expansion de crédit par les banques. Ils peuvent créer ainsi un essor et l’apparence de la prospérité ; mais un tel essor est condamné tôt ou tard à s’effondrer et à provoquer une dépression.

L’étalon-or peut mettre un frein aux plans gouvernementaux d’argent facile.

Alan Greenspan, dans les trois chapitres qu’il écrivit avec Ayn Rand dans Capitalism: The Unknown Ideal au milieu des années 60, en particulier « Gold and Economic Freedom », était totalement sur cette ligne, au moins en théorie.

Par conséquent, si l’on doit blâmer l’application de la philosophie d’Ayn Rand par Alan Greenspan comme étant responsable de la crise, le bon sens élémentaire et l’honnêteté intellectuelle de base voudrait que l’on s’attende à ce qu’en tant que responsable de la Fed, Greenspan ait mené ou se soit efforcé de mener une politique de laissez faire sans compromis, se soit abstenu de toute politique monétaire interventionniste, de tout manipulation des taux de change et de la masse monétaire, et soit revenu à l’étalon-or, ou du moins, se soit battu dans ce sens.

Il fit exactement le contraire.

D’abord il avait renoncé depuis longtemps à l’étalon-or : en 1980, lorsqu’il fut appelé pour conseiller le candidat Ronald Reagan — homme politique auquel Rand, soit dit en passant, était radicalement opposée — lequel envisageait un retour à l’étalon-or, Alan Greenspan le convainca que ce n’était pas nécessaire.

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Alan Greenspan et Ronald Reagan

Ensuite, en tant que président de la Fed — une institution dédiée à la réglementation économique qui pour commencer ne devrait même pas exister selon la philosophie d’Ayn Rand — non seulement il ne préconisa jamais de retour à l’étalon-or, mais il mena une politique monétaire interventionniste, gonflant à maintes reprises la masse monétaire et manipulant les taux d’intérêts, tantôt pour les monter et réduire artificiellement l’activité économique, tantôt pour les baisser excessivement, ce qui eut pour conséquence de reproduire très exactement le scénario du dernier paragraphe de la citation de Mises avec la crise de 2008. Plutôt que de laisser faire les banques et les consommateurs, il participa à une politique consistant à encourager l’achat de maisons. Il agissait en planificateur socialiste, basant ses réglementations et interventions sur ce que lui disaient les modèles mathématiques.

Pensez qu’avant la crise, on a pu écrire dans le New York Times : « Qui a besoin d’or alors que nous avons Greenspan ? » Ce dernier était alors appelé le « maestro » des marchés. Qu’est-ce qu’un maestro (autrement dit un chef d’orchestre) sinon quelqu’un qui dirige ?… qui dirige les marchés dans le cas présent. Songez-y un instant : la notion de « maestro des marchés » peut-elle être compatible avec la notion de libre marché ? Lorsque Greenspan se disait être pour les marchés libres, il faut apparemment comprendre que par « libre » il entendait « sous mon contrôle ». Le jour où il quitta la présidence de la Fed en 2006, il fit cette déclaration à ses collaborateurs, typique du langage des bureaucrates socialistes :

Nous sommes en charge de la monnaie de la nation. De ce fait, la banque centrale est impliquée dans la vie quotidienne de tous. Nous sommes les gardiens de leur pouvoir d’achat.

En bref, les actions de la Fed qui ont provoqués la crise étaient en contradiction totale et évidente avec la philosophie d’Ayn Rand. C’est aussi simple que cela.

Les ignorants qui ne feront pas l’effort de vérifier ce que j’affirme sur la contradiction entre la doctrine économique Objectiviste et la pratique effective de Greenspan à la Fed pourraient être tentés de rétorquer : « Il est facile de se défausser rétroactivement de Greenspan une fois que les problèmes sont arrivés ! » Sauf que ce n’est évidemment pas le cas du tout. Bien avant la crise de 2008, les Objectivistes ont depuis fort longtemps condamnés les actions de Greenspan à la tête de la Fed, à une époque où il était bien moins connu qu’il ne le devint par la suite.

Petit échantillon d’exemples parmi d’autres.

En février 1998, lors de son émission radio, Leonard Peikoff fit le constat suivant :

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Leonard Peikoff

Alan Greenspan a raté sa chance, à maintes reprises, à Washington. Je ne l’entends jamais faire de forte déclaration pro-capitaliste. Année après année de mandat, je ne le vois pas entreprendre quoi que ce soit pour libérer quoi que ce soit dans l’économie. Et ce malgré le fait que je sais, de par ma connaissance de première main, que c’est un homme très intelligent qui en sait davantage. Il sait ce qu’est le capitalisme et ce que le capitalisme fait. Lorsqu’il était membre de la commission de la sécurité sociale, il les a aidés à sauver cette institution pourrie plutôt que de la supprimer progressivement. Il en sait suffisamment sur les marchés pour savoir que l’on ne dénonce pas un marché pour son « exubérance irrationnelle ». Cet homme va à l’encontre de toutes les idées que je sais qu’il comprend. Le fait qu’il dise que c’est bon pour les affaires, c’est à dire que la discrimination positive soit bonne pour les affaires, d’embaucher des personnes non qualifiées, ou qu’il dise que c’est bon pour notre société, ce qui veut dire qu’il est bon pour notre société d’avoir des relations forcées à la pointe d’une arme, ou qu’il dise que c’est la bonne chose à faire, c’est-à-dire élever les prétendues revendications collectives au détriment des droits individuels, et se nourrir de culpabilité, en sacrifiant ceux qui sont qualifiés pour ceux qui sont dans le besoin, quelle que soit la source du besoin ou la qualification, cela est une trahison complète et absolue de tout ce que je sais qu’Alan Greenspan sait.

En février 2000, Andrew Lewis du Ayn Rand Institute publia un article intitulé « Le mystère d’Alan Greenspan » où il explique que comme Greenspan n’avait, à l’époque, encore jamais publiquement désavoué Rand alors même qu’il contribuait à un système qu’il avait lui-même dénoncé comme malfaisant, certains essayaient encore de lui trouver des excuses qui n’avaient vraiment plus lieu d’être depuis longtemps, compte tenu de ses prises de positions publiques et de ses pratiques, de plus en plus anticapitalistes et interventionnistes.

En mars 2000, Richard Salsman, contributeur pour The Objective Standard, écrit dans « Pourquoi Greenspan met les marchés à la poubelles » :

Greenspan a la réputation d’être un économiste favorable au libre marché et de nombreux experts lui attribuent les gains économiques et financiers des années 90. Mais cette réputation est imméritée. La Réserve fédérale est une forme de planification centralisée socialiste appliquée à la monnaie et aux banques, et le socialisme a toujours détruit les richesses, peu importe le lieu ou l’époque où on l’a pratiqué.

En décembre 2000 Robert W. Tracinski du Ayn Rand Institute et du journal The Intellectual Activist, publia un article intitulé « Comment Greenspan a volé Noël » où il souligne et critique les positions foncièrement anticapitalistes de Greenspan, qui coïncident très exactement avec les explications étatistes des crises (en particulier celle de 2008), à savoir que les marchés livrés à eux même se comporteraient irrationnellement et ce sont eux qui seraient responsables des booms qui finissent par s’effondrer, ce qui justifierait l’interventionnisme.

En février 2001, Andrew Lewis du Ayn Rand Institute publia un article intitulé « Alan Greenspan: marionnette ou tireur de ficelles ? » où il dénonce un retournement de veste de Greenspan concernant les taxes et les taux d’intérêts et l’accuse d’être ce qu’Ayn Rand appelait dans La Source Vive, un « second-hander », une personnalité de seconde main, dépourvu de principe, agissant en fonction des autres. Il conclut en disant que Greenspan, en tant qu’il détient le contrôle de notre avenir économique est « un homme dangereux ».

En août 2002, Alan Greenspan, fit une déclaration devant le Congrès où il dénonça l’« avarice » et l’« infectueuse cupidité » du monde des affaires, nécessitant des réglementations. Nicholas Provenzo publia alors un article intitulé « Alan Greenspan : l’étudiant d’Ayn Rand en échec » où il soupçonna Greenspan de vouloir déresponsabiliser la Fed (donc l’État) en tant que véritable responsable des troubles économiques. Harry Binswanger, associé et ami d’Ayn Rand, réagit également à cette déclaration — et à une autre dans le même goût — qu’il qualifia, à l’instar de Peikoff, de « trahison philosophique ».

Remarquez que ces propos des années 90 et du tout début des années 2000 soulignent généralement le fait que cette attitude de Greenspan n’était pas nouvelle, et que cela faisait déjà un certain nombre d’année qu’il avait tourné le dos aux principes Objectivistes du capitalisme de laissez faire.

Maintenant, la question que l’on peut se poser est : Pourquoi ? Pourquoi ce revirement de Greenspan ? Nul ne saurait sonder les âmes, toutefois quelques témoignages biographiques peuvent être révélateurs, à commencer par celui de Greenspan lui-même. Dans son autobiographie intitulée Le Temps des Turbulences sortie en 2007, le passage suivant est particulièrement intéressant (je cite la traduction officielle page 75-76, mais le texte original en anglais est encore plus clair) :

41ahy2ualjl._sx301_bo1204203200_Son Collectif [celui d’Ayn Rand] était devenu mon premier cercle de relations en dehors de l’université et de la profession économique. Je participais à des débats qui duraient toute la nuit et rédigeais des commentaires pleins de verve pour son bulletin. Au milieu des années 60, j’avais perdu la ferveur du jeune acolyte attiré par tout un ensemble d’idées nouvelles dans un domaine que j’avais considéré pendant des années comme extérieur à la sphère de la pensée rationnelle. Je m’efforçais d’exprimer ces concepts entièrement nouveaux dans les termes les plus nets, les plus simples. La plupart des gens perçoivent les grandes lignes d’une idée avant d’en saisir les détails. Si nous ne le faisions pas, il n’y aurait rien à apprendre. C’est seulement lorsque m’apparurent les contradictions inhérentes aux notions nouvelles auxquelles j’adhérais que ma ferveur s’est attiédie.

L’une était, selon moi, particulièrement éclairante. Si je tiens que l’usage de la contrainte pour extorquer les impôts destinés aux fonctions essentielles du gouvernement est immoral, comment alors financer la protection des individus par la police ? La réponse de Rand — les contributions volontaires de ceux qui voient rationnellement le besoin de gouvernement — était inadéquate. Les gens possèdent leur libre arbitre ; supposons qu’ils refusent de verser quoi que ce soit ?

Je n’en trouvais pas moins aussi fascinante qu’aujourd’hui la question plus large de la libre concurrence sur les marchés, mais je commençais à me rendre compte à contre-cœur que, puisque mon édifice intellectuel comportait quelques nuances, je ne pouvais prétendre à ce qu’il soit facilement accepté par d’autres.

Lorsque je participai à la campagne de Richard Nixon pour les élections présidentielles de 1968, j’avais depuis longtemps décidé de défendre le capitalisme de marché de l’intérieur plutôt que comme critique et pamphlétaire. Quand j’ai accepté la présidence du Council of Economic Advisors (CEA), qui réunit les conseillers économiques du Président, je savais que je devais m’engager à respecter non seulement la constitution, mais aussi les lois du pays, dont beaucoup me semblaient mauvaises. L’existence d’une société démocratique régie par l’autorité de la loi sous-entend l’absence d’unanimité sur presque tous les aspects des questions publiques à l’ordre du jour. Le compromis est le prix auquel se paie la civilisation.

Dans le texte original, la dernière phrase dit plus exactement : « Compromise on public issues is the price of civilization, not an abrogation of principle. » (« Le compromis sur les affaires publiques est le prix de la civilisation, et non une abrogation des principes.) Lorsqu’on sait ce qu’Ayn Rand a écrit sur les principes et sur le compromis en politique (par exemple, chapitre 7 de The Virtue of Selfishness, « Doesn’t Life Require Compromise? » et chapitre 14 de Capitalism: The Unknown Ideal, « The Anatomy of a compromise »), cette phrase sonne comme un message adressé à ses anciens amis Objectivistes. Cela semble être une façon de dire : « Laissez tombez votre philosophie irréaliste ! » ou du moins est t-il en train de dire que lui, il l’a laissé tombé depuis fort longtemps, puisqu’il aurait perçu des contradictions qui auraient « attiédie » ses convictions…

À la lecture de son autobiographie, on remarque — et c’est que Yaron Brook a souligné lors d’un de ses podcasts en 2018 — que Greenspan est extrêmement attiré par le pouvoir, l’ascension sociale, l’approbation des autres. Si ce sont de telles valeurs qui nous importent avant tout, on a en effet peu de raison de s’accrocher longtemps à l’Objectivisme dans le contexte de notre époque. Selon Nathaniel Branden, c’est une question que se posait déjà Ayn Rand au sujet de Greenspan du temps où ils se fréquentaient, il écrivit en effet en 1989, au chapitre 11 de Judgement Day :

Si Alan Greenspan mentionnait un événement social auquel il avait participé, Ayn spéculait sur son sérieux ou manque de sérieux fondamental : « Penses-tu qu’Alan soit fondamentalement un arriviste ? »

Même ceux qui considèrent que le témoignage de Nathaniel Branden sur cette période n’est pas fiable semblent aussi aller dans ce sens sur ce point. Ainsi, Leonard Peikoff raconta dans un podcast de 2008 :

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Leonard Peikoff

[Question d’un auditeur] :
« Alan Greenspan a témoigné devant le Congrès au sujet des récents problèmes économiques et blame maintenant le libre marché pour ce désordre, éludant le fait que nous n’avons jamais eu de libre marché. Comment une personne peut-elle être passé de l’écriture de ‘Gold and Economic Freedom’ à être un étatiste aussi corrompu et intellectuellement malhonnête ? »

Bonne question. Tout ce que je peux faire, c’est donner quelques faits observés au fil des années. Dans les années 50, lorsque j’ai connu Alan, c’était une personne totalement différente de ce qu’il est apparemment devenu aujourd’hui. Ce n’est tout simplement plus la même personne à présent. Je suppose qu’une touche biographique personnelle serait ici pertinente.

Au début, lorsqu’Alan et moi avons commencé à connaître Ayn Rand, elle remarqua qu’il y avait une différence entre nous et que nous commettions tous les deux une certaine erreur dans des directions opposées. Je mettais trop l’accent sur le moral et pas assez sur le pratique, et Alan trop sur le pratique et pas assez sur le moral. Elle nous a dit que chacun de nous devait travailler pour corriger cette erreur et ne pas séparer l’esprit et le corps. Et j’y ai travaillé, si je le puis le dire moi-même, et j’ai finalement intégré les deux.

Mais Alan ne l’a jamais fait. Il privilégiait cet axe et minimisait la moralité, une attitude qui s’est lourdement aggravée lorsqu’il est allé à Washington et fut confronté à des gens qui pratiquaient le compromis. Il justifiait la capitulation au motif qu’il valait mieux faire quelque chose plutôt que rien, ce qui était mieux dans certains cas.

Et au fur et à mesure, plus il était à Washington, plus il avait le désir de monter, d’être accepté et d’être l’un d’eux, et donc moins les idées abstraites importaient. Il proclamait toujours sa philosophie générale, je veux dire, il disait aux gens qu’il était un partisan d’Ayn Rand, mais les idées cessèrent d’avoir une signification pour lui face à l’approbation, et à des opportunités limitées au concret.

Et je pense que les idées se sont atrophiées dans son esprit et sont devenues insignifiantes. Une léthargie qu’il n’a pas vraiment liée à la réalité. Puis vint la grande crise. Il n’avait plus aucune idée pour l’expliquer. Et cet homme autrefois brillant — et croyez-moi, il était jadis extrêmement brillant, il stupéfiait par son intelligence — celui qui fut autrefois pro-capitaliste, pratique à présent l’évasion, est devenu inintelligent et anti-intellectuel. Et il fait cela aujourd’hui sous prétexte d’honnêteté, sous prétexte d’admettre que ses idées sont fausses et qu’il y fait face.

Je pense qu’il y a aussi un autre motif ici. S’il devait faire face à la cause réelle, il découvrirait qu’une très grande partie de cela vient du comportement de la Réserve fédérale sous sa juridiction au cours des dernières années. C’est peut-être plus facile pour lui, si les idées ne sont pas si importantes, de blâmer la philosophie plutôt que de dire : « Je suis la cause du désastre. » (Ou du moins une partie de la cause).

Je citerais enfin une autre déclaration de Greenspan, lors d’un échange qu’il eut avec la militante socialiste Naomi Klein en 2007 dans l’émission Democracy Now!. Cette déclaration n’est ni révélatrice ni mauvaise prise en elle-même hors contexte, mais intégrée aux autres témoignages que j’ai cité, elle semble prendre un sens bien particulier. Observez la manière dont Greenspan présente les choses, et demandez-vous, en gardant à l’esprit tout ce qui a été dit précédemment, de quelle philosophie cette façon de parler pourrait être typique. Naomi Klein l’interroge sur ce qu’elle présente comme son « idéologie » concernant la privatisation. Greenspan répond :

Eh bien, tout d’abord, ce que je soutiens n’est pas une idéologie. J’essaie d’apprendre quels sont les faits et je me fait mon opinion en jugeant selon les faits et non selon des préconceptions, et c’est, je le regrette, ce que signifie la notion d’idéologie.

Tous les faits et les témoignages — on pourrait en accumuler d’autres — pointent vers la même direction : à savoir que même s’il se disait toujours être en théorie pour le capitalisme et le libre marché, Alan Greenspan a, à l’évidence, changé de philosophie fondamentale (et ce bien avant l’époque de la crise). Il est passé de l’Objectivisme au Pragmatisme, philosophie à laquelle Ayn Rand a toujours été explicitement et farouchement opposée. Or Greenspan pouvait bien dire qu’il était toujours favorable au libre marché et au capitalisme : pour un adepte du Pragmatisme, les positions de principe n’ont ni signification ni importance, puisqu’il n’agit pas en fonction de principes. On retrouve un antagonisme entre le moral et le pratique, la dichotomie corps-esprit.

Non seulement Rand avait dénoncé les pratiques interventionnistes, mais elle avait également dénoncé la compromission pour des positions sociales ; non seulement dans La Source Vive, mais aussi dans La Grève : souvenez-vous bien du personnage de Robert Stadler, et comparez le à Alan Greenspan.

Comme le disait Ayn Rand dans « The Objectivist Ethics », l’homme étant doté du libre-arbitre, il est libre de choisir ses idées et d’échapper à la réalité, mais il n’est pas libre d’échapper aux conséquences.


En complément du présent article, je me suis permis de traduire cet article de Harry Binswanger de novembre 2008, apportant d’autres éléments dans le sens de ce qui précède.

Alan Greenspan contre Ayn Rand et la Liberté

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Harry Binswanger


par Harry Binswanger

La connexion entre Alan Greenspan et Ayn Rand il y a plusieurs décennies, est utilisée pour noircir son nom et ses idées.

Ceci, issu d’une publication de gauche « Mother Jones », en est l’une des expressions les plus douces :

Lors d’un moment historique, l’ancien président de la Fed, Alan Greenspan, a reconnu qu’il avait eu tort pendant des années de supposer que la réglementation étatique était mauvaise pour les marchés. Oups — ainsi coulent des décennies d’Ayn Rand dans l’évier.

Les publications de droite se joignent à la calomnie : le blog en ligne du magazine Forbes déclare :

Greenspan, protégé d’Ayn Rand, l’esprit moteur derrière l’idée que le risque puisse être contenu si un nombre croissant d’acteurs du marché prennent une partie de ce risque, a désormais admis que « Ceux d’entre nous qui comptaient sur les intérêts personnels des institutions de crédit pour protèger les fonds propres (moi en particulier) sont dans un état d’incrédulité choquée. » […] Tout le concept d’autorégulation par l’intérêt personnel est mort à présent,

En réponse, j’ai posté ce commentaire sur le site de Forbes :

La leçon que les gens ont tiré de l’échec de Greenspan est exactement à l’envers. Greenspan, « le maestro » et sa dream-team, n’arrivaient pas à comprendre comment gérer l’économie. C’est l’expansion de la masse monétaire par la Fed (taux d’intérêt à 1% !) qui a créé les bulles. L’interventionnisme a donc échoué, comme toujours. Peut-on sérieusement dire qu’« une version encore plus intelligente de Greenspan s’y prendra bien la prochaine fois » ?

L’article dit que l’autorégulation est morte désormais. Bien, quelle est l’alternative ? La réglementation par l’État, c’est-à-dire par les nouveaux Greenspans ? Forbes, avant toutes les publications, doit être claire quant au fait que l’alternative à l’autorégulation est l’autorité de l’État, l’économie dirigée.

Déréglementation ? 51 000 NOUVELLES réglementations ont été ajoutées au cours des douze dernières années. Les banques, le logement et les assurances sont les secteurs les plus réglementés de l’économie. Ils sont étranglés par la réglementation. C’est l’échec de l’État réglementateur.

Quant à Greenspan, c’est ce qu’il en coûte de trahir la philosophie d’Ayn Rand. Pour paraphraser la célèbre réplique de Lloyd Bentsen : Dr. Greenspan, j’ai connu Ayn Rand et vous n’êtes pas un Objectiviste.

Faisons le bilan de la scission progressive de Greenspan vis-à-vis d’Ayn Rand.

Je ne peux pas dire que je connaissais Alan Greenspan, bien qu’étant associé à Ayn Rand, je l’ai rencontré à quelques reprises dans les années 1960. Mais en 1970 — il y a presque 40 ans — moi-même et quelques autres Objectivistes de ce cercle nous étions déjà rendu compte que Greenspan était en train de compromettre la philosophie d’Ayn Rand. Nous ignorions jusqu’où irait son parcours anti-Rand. Au fil des années,

  • il fut salué comme l’homme qui « sauva » la sécurité sociale — en étendant son pouvoir confiscatoire
  • lorsque le discours sur l’état de l’Union de Bill Clinton prôna une médecine socialisée, il se leva, se tenant aux côtés d’Hillary Clinton pour ovationner cette proposition,
  • il fut à la tête de ce mammouth anticapitaliste qu’est la Réserve fédérale, dirigeant la manipulation de la monnaie et du crédit par l’État
  • il fournit un texte de présentation élogieux sur la jaquette d’un livre attaquant Ayn Rand (par une femme qu’il avait « irrévocablement » condamnée par écrit en 1968). Alors qu’il a très souvent refusé de contribuer ou de prêter son nom au Ayn Rand Institute,
  • Il écrivit en 1995 que la banque centrale d’État était une nécessité : « Seule une banque centrale, dotée d’un pouvoir illimité de création monétaire, peut garantir qu’un tel processus [« une séquence de défaillances en cascade »] sera contrecarré avant qu’il ne devienne destructeur ». (Notez que nous venons d’assister à cette « séquence de défaillance en cascade » malgré — ou, en fait, causée par — notre banque centrale.),
  • dans son autobiographie, il écrivit sur son rejet de l’Objectivisme : « lorsque m’apparurent les contradictions inhérentes aux notions nouvelles auxquelles j’adhérais (…) ma ferveur s’est attiédie. »,
  • et maintenant il blâme les marchés libres (comme si c’était ce que nous avions !) pour ses échecs à la Fed. En reconnaissant que son « idéologie » était fausse, ce qui a été compris, c’est qu’il disait qu’Ayn Rand avait tort — même s’il avait depuis longtemps oublié ou éludé tous les éléments essentiels de ce qu’Ayn Rand défendait.

À quel point a-t-il oublié ? Prenez cette interview de lui d’il y a un an :

Intervieweur de la Fox : « Vous étiez un grand admirateur, en fait un acolyte, de la grande philosophe Ayn Rand, qui croyait au rôle le plus limité possible que puisse jouer l’État dans la vie des gens. Elle n’aurait probablement pas été fan de la Réserve fédérale, n’est-ce pas ?

Alan Greenspan : « Eh bien, euh… je ne sais pas, car nous n’avons jamais discuté de cela en particulier. »

Il ne sait pas qu’Ayn Rand était opposée à la Fed ?! Tout Objectiviste le sait. L’intervieweur de la Fox le savait. N’importe qui capable former un syllogisme et connaissant les prémisses majeures d’Ayn Rand le savait. Alan Greenspan ne le savait pas car, prétend-il, ils n’ont jamais discuté de cela en particulier. Bien, imaginons que c’est vrai ; ils n’ont jamais discuté de cela en particulier. Mais n’ont-ils pas discuté pendant toutes ces années du principe des droits individuels ? De la fonction légitime de l’État ? du fait que Atlas Shrugged défend un étalon-or ? de sa fameuse formule sur la séparation absolue de l’État et de l’économie ? N’a-t-il pas lu le livre même qu’il a publié — Capitalism: The Unknown Ideal ?

Un extrait de « Sophismes courants sur le capitalisme », dans ce livre :

Toute intervention de l’État dans l’économie repose sur la croyance que les lois économiques ne doivent pas nécessairement fonctionner, que les principes de cause et d’effet peuvent être suspendus, que tout dans l’existence est « flexible » et « malléable », à l’exception du caprice d’un bureaucrate, qui est omnipotent ; la réalité, la logique et l’économie ne doivent pas être sur son chemin. Ce fut la prémisse implicite qui conduisit à la création en 1913 du système de la Réserve fédérale (. . .)

Peut-être que Greenspan dirait, de façon absurde, qu’il n’a jamais lu cet article en particulier. Mais voyez son propre article dans CUI, « Gold and Economic Freedom » :

Mais le processus de guérison fut à tort diagnostiqué comme étant la maladie : si la pénurie de réserves bancaire avait causé un déclin du business — déclarèrent les interventionnistes économiques — pourquoi ne pas trouver un moyen de fournir des réserves supplémentaires aux banques pour qu’elles ne puissent jamais être à court ! Si les banques peuvent continuer à prêter indéfiniment de l’argent — prétendait-on — il ne devrait jamais y avoir de récession économique. Et ainsi fut organisée le système de Réserve fédérale en 1913.

Donc sa déclaration selon laquelle « il n’a jamais discuté de cela en particulier » avec Ayn Rand indique soit à quel point il automatisé ses évasions, soit un mensonge absolu.

Pour une bouffée d’air frais, voyez cette analyse de la crise financière :

L’excès de crédit que la Fed injecta dans l’économie déborda dans le marché immobilier, provoquant un fantastique boom spéculatif. Après coup, Alan Greenspan à la Réserve fédérale tenta de réduire les réserves excédentaires et réussit finalement à freiner le boom. Mais il était trop tard : mi-2008, les déséquilibres spéculatifs étaient devenus si accablants que la tentative précipita une restriction brutale et une démoralisation conséquente de la confiance des entreprises. Le résultat est que l’économie américaine s’effondra.

Un assez bon résumé, n’est-ce pas ? Seulement, cela a été écrit non pas sur aujourd’hui mais sur 1929 — par Alan Greenspan. J’ai simplement changé les dates, mis le marché immobilier à la place du marché boursier et inséré le nom de Greenspan. Pour l’original, voir son article « Gold and Economic Freedom », dans CUI, page 101.

Retour à l’interview de la Fox il y a un an :

Mais je pense qu’elle [Ayn Rand] reconnaissait qu’il y a beaucoup d’institutions sans lesquelles nous serions mieux, mais dont toutefois nous avons probablement besoin si vraiment la société dans son ensemble le décide. N’oubliez pas que nous vivons dans une société démocratique et que le compromis est l’essence même d’une société démocratique. Parce que si nous sommes tous des individus avec des idées différentes et que nous voulons vivre ensemble, nous devons faire ainsi.

Cela — sur la plus célèbre opposante au compromis du monde ? La femme qui a écrit :

Dans tout compromis entre la nourriture et le poison, seule la mort peut gagner. Dans tout compromis entre le bien et le mal, seul le mal peut en profiter. Dans cette transfusion de sang qui draine le bien pour nourrir le mal, celui qui fait un compromis est le tube de transmission en caoutchouc.

(Accepter le vote à la majorité dans une république constitutionnellement limitée n’est pas un compromis. Mais Greenspan ne faisait pas cela, ne se contentait pas de reconnaître l’impossibilité politique d’abolir la Fed, il approuvait la Fed, la dirigeait (mal) et argumentait de sa nécessité, comme dans son article de 1995).

L’essence du témoignage de Greenspan est : « C’est une mauvaise idéologie qu’il faut blâmer, pas moi. » Quelle idéologie ? Eh bien, dans l’esprit du grand public, c’est celle d’Ayn Rand.

Ainsi, la signification dont les commentateurs se sont emparés est : Greenspan s’est rendu tardivement compte à quel point il était idiot de croire en la philosophie d’Ayn Rand. L’idéologie de la liberté, telle qu’Ayn Rand l’enseigna à Greenspan, est ce qui a causé la catastrophe financière actuelle.

Ce qui rend cela particulièrement révoltant, c’est que le véritable destructeur de l’économie est Greenspan, avec ses dernières années à la Fed générant de l’inflation.

Ainsi, un homme qui trahit Ayn Rand et détruit l’économie des États-Unis par cette trahison parvient ensuite à rejeter la responsabilité sur Ayn Rand et le capitalisme.

Greenspan ne trompe pas tout le monde. Notez cette interview de Wayne Angell et Robert Heller, deux anciens gouverneurs de la Réserve fédérale, lors du « Power Lunch » de CNBC aujourd’hui.

Journaliste de CNBC : Messieurs, le Congrès a récemment joué le jeu du blâme. Les audiences ont eu lieu au House Oversight Committee. L’ancien président Greenspan a témoigné là bas. C’était un peu tendu entre lui et le président Henry Waxman. Souvenons-nous de ce qu’ils se disaient la semaine dernière. Écoutez ce qui suit :

Waxman : Votre vision du monde, votre idéologie n’était pas bonne. Cela ne fonctionnait pas.

Greenspan : Précisément. Non, c’est précisément la raison pour laquelle j’étais choqué, car depuis 40 ans ou plus, je me trouvais avec de considérables preuves que cela fonctionnait exceptionnellement bien.

Journaliste de CNBC : Un Alan Greenspan assez contrit ici. Wayne Angell, le blâmez-vous pour la crise dans laquelle nous nous trouvons actuellement ?

Angell : Oui, mais pas pour ce dont il dit se repentir maintenant. Son idéologie était correcte. Les marchés fonctionnent — tant que la Réserve fédérale ne fait aucun mal. Mais sa Fed, politiquement, a fait beaucoup de mal, créant une bulle immobilière non durable, et le krach de cette bulle allait bientôt suivre. C’était ce qui n’allait pas, ne pas laisser les marchés fonctionner.

CNBC : En d’autres termes, maintenir les taux aussi bas qu’il l’a fait aussi longtemps qu’il l’a fait ?

Angell : C’est cela.

CNBC : Robert Heller, vous pensez la même chose ? A t-il maintenu la monnaie a un prix trop bas trop longtemps?

Heller : C’est exact. Et après cela, la Fed a mis des taux très élevés, les a maintenu haut à nouveau. Et cela a vraiment percé la bulle.

Revenons une dernière fois à la déclaration de Greenspan : « Ceux d’entre nous qui comptaient sur les intérêts personnels des institutions de crédit pour protéger les fonds propres (moi en particulier) sont dans un état d’incrédulité choquée. »

Cela signifie : « Je suis choqué que les institutions de crédit soient tombées dans le piège que je leur ai tendu lorsque j’ai gonflé la masse monétaire ». Et, bien sûr, tout le but de cette augmentation de masse monétaire était de les amener à se comporter exactement tel qu’elles se sont comporté — pour accroître les prêts. Il est donc dans un état d’incrédulité choquée du fait que falsifier l’offre de crédit ait eu effectivement des conséquences financières.

Une fois encore, il dit : « Je ne me suis pas trompé ; c’est vous les gens qui êtes trompé ; vous avez cru en la réalité du faux crédit que j’ai créé — quel était votre intérêt personnel à y croire ? »

Apparemment, si vous enveloppez les banquiers de réglementation de la tête aux pieds, puis que vous les faites tournez rapidement pendant un certain temps, ils titubent ensuite et se cognent contre les murs. Qui aurait pensé cela ? C’est sur cette base qu’Alan Greenspan a trouvé une faille dans son idéologie.

Si Greenspan avait délibérément entrepris de détruire la liberté, il n’aurait pas pu faire un travail de destruction plus approfondi.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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