Les racines métaphysiques et épistémologiques de la vertu d’indépendance

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Détail de l’illustration de couverture de The Virtue of Selfishness par Nick Gaetano

J’ai souligné à maintes reprises en ces lieux le fait que toutes les idées, dans la philosophie Objectiviste, étaient interconnectées, car il s’agit d’un système intégré. C’est un point sur lequel on ne saurait trop insister. Ainsi l’éthique Objectiviste a t-elle logiquement une racine dans la métaphysique et l’épistémologie Objectiviste. On peut démontrer, pour n’importe laquelle des sept vertus de cette philosophie, en quoi celle-ci dépend nécessairement des branches fondamentales de cette même philosophie. C’est ce que nous allons faire ici, et j’ai choisi pour exemple la vertu d’indépendance.

L’indépendance n’est évidemment pas une vertu louée exclusivement par l’Objectivisme. D’autres philosophies (pas toutes cependant, loin s’en faut) ont fait l’éloge de l’indépendance — d’esprit ou matérielle — bien avant Ayn Rand. Mais comme je l’ai dit à d’autres occasions, le caractère unique et inédit de la philosophie Objectiviste ne vient pas seulement du contenu en tant que tel mais de la manière dont les idées sont intégrées. Voyons justement un cas pratique, et demandez-vous si les autres philosophies qui ont fait l’éloge de l’indépendance, l’ont validé métaphysiquement et épistémologiquement de la même manière. (Demandez-vous quels étaient les fondements ultimes de leur défense de l’indépendance, s’il y en avait une.)

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Aristote (384-322 av. J.-C.)

Rappelons quelques fondamentaux de l’Objectivisme, sans rentrer dans les détails (je ne m’arrêterais donc pas sur les potentielles objections, car ce n’est pas ici notre sujet). Les premiers fondamentaux de l’Objectivisme sont les axiomes d’existence, de conscience et d’identité. L’existence existe, la conscience est la faculté de la percevoir, et la réalité est ce qu’elle est. La métaphysique Objectiviste se définit comme étant une métaphysique de la primauté de l’existence, par opposition à la primauté de la conscience. L’existence est le fait premier, elle est ce dont la conscience est consciente, et à ce titre, l’existence ne peut être ni créée, ni altérée par la conscience. Elle est régit par le principe d’identité : toute chose est ce qu’elle est, A est A.

Implicitement ou explicitement, on apprend ces principes fondamentaux comme on apprend toute chose au départ, par la perception sensorielle, laquelle est notre seul contact avec la réalité. C’est par une expérience correctement intégrée que l’on découvre que les choses agissent d’une certaine manière, que nos désirs ne les feront pas agir différemment, et ainsi, que notre conscience n’est qu’une appréhension de la réalité. La faculté humaine d’intégration du matériel sensoriel est ce que l’on appelle la faculté de raison. Cette faculté, par laquelle nous formons nos concepts, n’est pas automatique, mais volitionnelle. Si, au niveau perceptuel, la conscience reçoit directement les informations de la réalité, au niveau conceptuel en revanche, la conscience requiert une action volontaire de pensée. L’homme a le choix de penser ou de ne pas penser, de focaliser son esprit ou non, ce qui modifie le cours de son action. En d’autres termes, l’homme est doté de libre-arbitre.

Ainsi y a t-il une distinction entre d’un côté les données métaphysique, produit de la nature, et de l’autre les œuvres humaines, produit de la volition. Les premières sont nécessaires, elle doivent être, tandis que les secondes sont contingentes, elle peuvent être, ou ne pas être, ou être différentes. L’œuvre de l’homme est par conséquent sujet à l’évaluation, au jugement. Quelle est la norme de jugement ? Les données métaphysiques, qui, elles, ne peuvent être jugées. On juge la réussite de l’œuvre humaine en fonction de sa correspondance avec la réalité, au moyen de la raison, seule faculté permettant à l’homme de comprendre la réalité et de vivre (bien qu’elle ne soit pas infaillible). Une idée rationnelle doit toujours pouvoir être ramenée, par un processus de réduction, à ses racines dans l’expérience sensorielle. Par ailleurs, choisir d’accepter la réalité et choisir de vivre sont deux aspects d’un même phénomène. Le mépris de la réalité est le chemin vers la mort. La raison est donc aussi, pour un être humain, le moyen fondamental de survivre.

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Détail de l’illustration de couverture de Philosophy: Who Needs It par Nick Gaetano

La raison est l’opposé de la foi, qui consiste à accepter une idée sans raison, autrement dit sans que celle-ci ait une racine dans notre expérience. Une idée acceptée sur la foi n’est ni vraie ni fausse : c’est un dogme arbitraire, car l’esprit ne peut la réduire à sa racine dans l’expérience de la réalité. Pour qu’une idée puisse être considérée comme valide et utile, il faut que sa correspondance avec la réalité soit comprise de première main par l’esprit qui la soutient. Même un énoncé « vrai » n’est vrai que dès lors qu’un esprit, par un processus de pensée, reconnaît et comprend sa relation avec la réalité, sans quoi cet énoncé demeure arbitraire et n’est pas plus vrai que faux.

Gardez à l’esprit tout ce qui précède en lisant tout ce qui suit.

Qu’entend t-on par indépendance ? Étymologiquement, une « dépendance » désigne ce qui est accroché, rattaché, pendu à quelque chose, en tant qu’accessoire de ce quelque chose. Par opposition, l’indépendance, désigne ce qui n’est l’accessoire de rien d’autre, ce qui n’est pas accroché, rattaché, pendu à autre chose ; et dans le contexte humain, « autre chose » désigne autrui. Pour reprendre la définition d’Ayn Rand dans « The Objectivist Ethics », ne pas être l’accessoire d’autrui, c’est, intellectuellement, « accepter la responsabilité de former ses propres jugements » et matériellement, « vivre par l’œuvre de son propre esprit ». On peut également le définir négativement par cet extrait de The Fountainhead :

C’est l’homme au-dessus du besoin d’utiliser autrui de quelque façon que ce soit. Il ne fonctionne pas à travers autrui. En tout ce qui est fondamental, autrui n’est pas sa préoccupation. Que ce soit dans ce qu’il vise, dans ses motivations, ses pensées, ses désirs, la source de son énergie. Il n’existe pour nul autre homme — et il ne demande à nul autre homme d’exister pour lui.

La vertu d’indépendance relève de la relation fondamentale entre l’existence et la conscience. Si l’existence prime sur la conscience et que A est A, alors, le fait que des milliers, des millions, des milliards de gens ou plus, dans le temps et dans l’espace, quel que soit leur nom, quel que soit leur titre, qu’il s’agisse d’individus glorieux, qu’il s’agisse de population entière, qu’il s’agisse du monde entier, sur des siècles ou des millénaire, pensent quelque chose ne change pas, ne peut changer, la nature de la réalité. Par conséquent, le fait, en tant que tel, qu’une personne, ou qu’un grand nombre de personne, pense quelque chose, ne valide en rien cette pensée. (Cela n’implique pas qu’une pensée ou idée venant d’autrui est nécessairement fausse ou mauvaise, mais ce n’est pas ce qui la valide.) Dans cette perspective, la vérité n’est pas une affaire de statut social, ni de consensus, ni de convenance, ni de compromis, elle n’est pas par essence « entre deux » opinions opposées, la vérité est une affaire de correspondance avec ce qui est.

Dans « Who is the final authority in ethics ? », Ayn Rand rappelle que :

Le nombre de ses adhérents n’a pas de rapport avec la véracité ou la fausseté d’une idée. Une majorité est aussi faillible qu’une minorité ou un homme individuel. Un vote majoritaire n’est pas une validation épistémologique d’une idée.

Leonard Peikoff énonce le même principe dans son cours d’introduction à l’Objectivisme :

Supposons que vous disiez : « Moi je n’en sais rien, cinquante millions de Français ne peuvent pas se tromper, je vais les suivre. » Si cinquante millions de Français ne peuvent pas se tromper, cela veut dire qu’il n’y a pas de réalité. Quoi qu’ils disent, cela déterminera la nature de la réalité. Donc, y a-t-il une réalité ? Si oui, cinquante millions de Français peuvent se tromper, n’est-ce pas ?

Ce principe s’applique également dans sa variante temporelle. Dans « Les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme », Ayn Rand écrit :

Incapables de déterminer ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas changer, certains hommes tentent de « réécrire la réalité », c’est-à-dire d’altérer la nature des données métaphysiques. (…) Certains attribuent au temps qui passe une omniscience, en considérant la tradition comme l’équivalent de la nature : si les gens ont cru à une idée pendant des siècles, ils ont le sentiment qu’elle doit être vraie.

Ainsi, par exemple, les visions traditionalistes et conservatrices qui utilisent en tant qu’argument d’autorité l’ancienneté d’une idée, d’une pratique ou d’une personnalité nient la primauté de l’existence. Il en va de même des soi-disant « évolutionnistes » en matière d’étude de la société, pour qui l’histoire des sociétés humains est le fruit d’une lente maturation incompréhensible qu’aucun individu ne doit perturber. Suivant de telles visions, si tout le monde croit pendant des siècles que la Terre est plate, il faut l’accepter. Et si cela fait suffisamment longtemps que tout le monde croit que la terre est ronde, il faut l’accepter pour cette raison. La réalité elle-même n’entre jamais en ligne de compte.

Pour établir la correspondance d’une pensée avec la réalité, ce n’est pas vers les autres qu’il faut primordialement s’orienter, mais vers la réalité elle-même, dans une relation directe entre la conscience et l’existence. Et c’est précisément ce qu’est la vertu d’indépendance : l’orientation première vers la réalité et non vers autrui. La réalité est l’absolu qui tranche toute question, la seule « autorité » pour ainsi dire.

Parler d’orientation vers la réalité suppose évidemment que c’est bien à la réalité objective qu’un être humain a affaire, qu’il a directement accès à la réalité au sens où la conscience est bien la faculté de percevoir ce qui existe, et que nos sens sont valides. S’orienter vers la réalité veut dire se focaliser directement sur sa propre perception de celle-ci (et d’autre part, chercher à accroître notre connaissance de la réalité lorsque celle-ci nous fait défaut). C’est la méthode dite objective. Dans les notes privées de son journal, Ayn Rand décrit le héros de The Fountainhead comme suit :

(…) Roark est totalement indépendant de tous les autres hommes. Il fait face à la vie comme s’il était le premier homme né. Rien ne s’interpose entre le témoignage de ses sens et les conclusions que son esprit en tire.

A contrario de l’objectivité, il y a deux principales variantes de l’abandon de son esprit à autrui (en vérité très proches l’une de l’autre), la variante mystique et la variante sociale. La première consiste à dire que la réalité que nous percevons n’est pas la vraie réalité (et qu’il faut s’en remettre à d’autres sources que la perception), la seconde consiste simplement à substituer autrui à la réalité.

Platon
Platon (428-348 avant J.-C.)

En ce qui concerne la variante mystique, si l’on croit que la réalité est illusoire, à quoi peut-on se référer pour trouver les réponses à ses questions ? Remarquez que dans les religions, on retrouve toujours la même combinaison (qui vient du platonisme) : d’une part une dévalorisation de la réalité telle qu’on la connaît au bénéfice d’une réalité transcendante ou supérieure, et d’autre part un ensemble de dogmes tout prêts, définis par la religion, auquel il faut se conformer aveuglément (sans besoin de leur trouver un fondement rationnel dans la réalité perceptible). Les deux sont liés : pour que certains hommes puissent avoir l’ascendant sur d’autres, ils doivent dévaloriser l’expérience propre de celui sur lequel ils veulent avoir une autorité, lui ôter la confiance dans le fait qu’il peut trouver les réponses dans ce qu’il perçoit lui-même, afin qu’il se fie aux Écritures et non aux sens. Cela est évidemment impossible pour « le premier homme né », un tel homme ne peut se soustraire au fait qu’il doit se fier à sa propre expérience de la réalité et penser par lui-même.

En ce qui concerne la variante sociale, très répandue de nos jours, l’expérience de Asch a montré que certaines personnes en arrivaient à nier, par souci de se conformer à autrui, des choses évidentes qui étaient juste devant leur yeux. Un individu réellement indépendant, donc orienté vers la réalité, donc objectif, donc faisant suffisamment confiance à ses propre sens, n’aurait pu être trompé lors de cette expérience. Dans « The Argument from Intimidation », Rand décrit le « métaphysicien social » (qu’elle appelait plus souvent « personnalité de seconde main« ) en ces termes :

TheVirtueOfSelfishness_ombreUn métaphysicien social est celui qui voit la conscience des autres hommes comme étant supérieure à la sienne et aux faits de la réalité. C’est pour un métaphysicien social que l’appréciation morale de lui-même par les autres est une préoccupation primordiale qui remplace la vérité, les faits, la raison, la logique. La désapprobation des autres le terrifie à un tel point que rien ne peut résister à l’impact de celle-ci au sein de sa conscience ; ainsi, il nierait le témoignage de ses propres yeux et invaliderait sa propre conscience pour la sanction morale de n’importe quel charlatan errant. Seul un métaphysicien social pourrait concevoir une absurdité comme celle d’espérer gagner un débat intellectuel en insinuant : « Mais les gens ne vous aimeront pas ! »

Emmanuel Kant fournit une rationalisation de la « métaphysique sociale » que Leonard Peikoff résume dans « Assault from the Ivory Tower » :

Il y a, dit Kant, deux réalités. Il y a la réalité en soi, qui est inconnaissable. Et il y a la réalité dans laquelle nous vivons et avec laquelle nous interagissons, le monde physique, qui, dit-il, est créé par l’humanité elle-même ; le monde physique, dit-il, est créé par des mécanismes subjectifs mais universels, inhérents à l’esprit humain. Une idée qui n’est que le produit d’un cerveau individuel, dans cette perspective, peut être acceptable ou ne pas l’être ; mais une idée universelle à l’esprit de l’espèce est nécessairement fiable, parce qu’elle définit la réalité pour nous ; c’est ce qui crée la réalité, du moins notre réalité privée, subjective, humaine. Sous toutes ses complexités et qualifications (et il y en a des montagnes), cette doctrine revient à dire : l’esprit de l’individu est impuissant, mais le groupe, l’humanité, est cognitivement tout-puissant. Si l’humanité pense collectivement en termes d’une certaine idée, c’est la vérité, non pas la vérité objective, réelle, bien sûr, nous ne saurions la connaître ; mais la vérité subjective, humaine, la seule vérité que l’on peut connaître.

Bien sûr, les consciences d’autrui perçoivent également la réalité. Mais, tout d’abord, l’utilisation de cette perception du concret par l’esprit pour en faire des idées abstraites est une autre affaire. Souvenez-vous que le niveau conceptuel est volitionnel, pas automatique, et pas infaillible du reste. Toute sorte de distorsions sont possibles : irrationalité, évasion, mensonge, erreur, manque de connaissance, fausses interprétations… sans parler des problèmes de communication. Naturellement, on peut aussi faire des erreurs soi-même, mais si l’on est orienté vers la réalité directement, autrement dit si l’on est engagé envers la raison, on conserve toujours la possibilité de les corriger. En revanche, si l’on est orienté vers autrui, si l’on accepte une idée, fut-elle vraie, sur la foi d’autrui, celle-ci est arbitraire dans notre esprit, quand bien même autrui utilise correctement sa conscience et a atteint des vérités de son côté. Tant que vous n’avez pas compris par vous-même, de première main, la vérité d’autrui en question, celle-ci n’a en ce qui vous concerne aucun statut cognitif qui la différencierait de quelque chose de faux et est, en conséquence, sans validité ni utilité. En ce sens, toute idée d’autrui doit être soumise à un jugement indépendant permettant de vérifier sa relation avec la réalité.

Lors d’une émission radio en 1969, on demanda à Ayn Rand si l’on pouvait légitimement se servir des idées d’autrui. Elle répondit (et cela s’applique y compris à l’Objectivisme évidemment) :

Il n’y a rien de mal à accepter une idée provenant d’autrui ou découverte par autrui, à condition de ne pas l’accepter sur la foi, mais de conclure par son propre jugement rationnel que cette idée est vraie. À cet égard, la philosophie est dans la même position que les sciences physiques. Il n’y a rien de mal à accepter une vérité scientifique découverte par quelqu’un d’autre. Si on se lance dans la médecine, par exemple, nul besoin de tout redécouvrir en partant de zéro. Mais que ce soit en science ou en philosophie, on ne peut prétendre connaître, comprendre ou accepter une idée si l’on se contente de la mémoriser ou de la prendre sur la foi. Vous devez vous servir de votre esprit — de votre jugement rationnel.

Leonard Peikoff réitère en 1989 dans « Fact and Value » :

Il est possible pour un homme d’embrasser une idée aveuglément, sur la foi d’autrui ou simplement suivant son propre caprice, sans faire l’effort de la comprendre ou de l’intégrer. Dans un tel cas, l’idée, quel que soit son contenu, se reflète négativement sur l’individu. Selon l’Objectivisme, une idée ainsi embrassée n’est pas « vraie » (ni « fausse »). À l’égard d’un tel esprit, l’idée est dépourvue de statut cognitif ; elle est arbitraire et analogue aux sons émis par un perroquet. Le vrai en tant que vrai, en revanche, implique un processus de compréhension et d’intégration, et donc un certain degré d’effort, de focalisation, de travail. Le degré d’effort peut varier, bien sûr, selon les circonstances, si par exemple on est soi-même à l’origine de l’idée vraie ou si on l’a apprise d’autrui.

Ainsi, par exemple, une personne ayant été momentanément troublé par des arguments « platistes », qui, en creusant rationnellement la question, aurait fini par comprendre quels éléments de la réalité prouvaient que la Terre était effectivement ronde (Merci Aristote !), est beaucoup plus orientée vers la réalité, du moins sur ce point, que celui qui toute sa vie a cru que la Terre était ronde sur la base d’une foi aveugle à l’égard de la science ou des gens en général et qui ne voit pas l’intérêt de chercher à comprendre. Cette dernière attitude est aussi arbitraire que la foi aveugle envers les platistes et ne représente aucune différence fondamentale avec celle-ci. La science n’est valide qu’en tant qu’elle est une méthode cognitive, et non un rang, une catégorie de personnes ou une institution à suivre aveuglément par autorité. Le cas de la première personne assure en fait bien plus de sécurité ; dans le cas de la seconde, on peut être sûr qu’à une autre époque ou dans un autre contexte, une telle personne aurait cru que la Terre était plate, car elle peut potentiellement croire tout et n’importe quoi. Dans Atlas Shrugged, Ayn Rand écrit :

LaGreveFRNe dites pas que vous avez peur de vous fier à votre esprit parce que vous en savez si peu. Est-il plus sûr de vous livrer aux mystiques et en abandonnant le peu que vous savez ? Vivez et agissez dans les limites de vos connaissances et continuez à les étendre jusqu’aux limites de votre vie. Rachetez votre esprit auprès des monts-de-piété de l’autorité. Acceptez le fait que vous n’êtes pas omniscient, et que ce n’est pas en jouant au zombie que vous le deviendrez — que votre esprit n’est pas infaillible, et que ce n’est pas en vous en débarrassant que vous le deviendrez — qu’une erreur commise par vous-même est plus sûre que dix vérités acceptées sur la foi, car la première vous laisse les moyens de la corriger, alors que la seconde détruit votre capacité à distinguer la vérité de l’erreur.

La vertu d’indépendance est donc, en tant qu’elle est une orientation vers la réalité, une facette de la vertu cardinale de rationalité. Mais si la raison et l’indépendance sont des conditions nécessaires de la vérité, on peut encore se demander : Pourquoi se soucier de la vérité ? Pourquoi ne pourrais-je préférer le faux s’il facilite mes relations avec autrui ?

La réponse à cette question mettra en évidence le lien entre l’aspect intellectuel et l’aspect existentiel de la vertu d’indépendance. La raison étant le moyen fondamental de survie, un homme isolé dans la nature doit nécessairement faire usage de sa raison pour survivre, il doit nécessairement « accepter la responsabilité de former ses propres jugements » et « vivre par l’œuvre de son propre esprit ». En somme, il doit nécessairement être indépendant. Or le fait de vivre en société n’altère pas les données métaphysiques. Cela permet à certains d’imiter, de profiter d’autrui ou de le spolier, mais la vie repose toujours sur les esprits rationnels, donc indépendants. Dans Objectivism : The Philosophy of Ayn Rand (OPAR), Leonard Peikoff écrit :

OPARLe rôle de l’indépendance dans la vie humaine est très important, comme chacun peut le voir dans la vie des grands créateurs. Tous les hommes indépendants ne sont pas de grands créateurs ; mais tous les grands créateurs sont par définition des hommes indépendants, ne serait-ce que dans la mesure de leur créativité. Ce sont ces hommes dont les accomplissements — allant de la logique aux fusées, en passant par la géométrie, la science de l’anesthésie, les concertos, les métiers à tisser — ont fait sortir l’humanité de la nature brute et l’ont élevé à un mode d’existence humain.

C’est l’un des points majeurs, sinon le point majeur, de Atlas Shrugged. S’il ne reste que des gens qui répètent ou imitent sans comprendre, il n’y a plus de valeur créées et la société s’effondre. Un homme rationnel, donc indépendant, parce qu’il est orienté directement vers la réalité et non vers les autres, a une compréhension causale de ce qu’il est en train de faire, ce qui est nécessaire pour savoir quelle action est adaptée dans quel contexte et pour quelle raison, et ainsi créer de la valeur. (Sur ce point, voir également le début du livre A de la Métaphysique d’Aristote : « la sagesse est science des causes ».) Un mécanicien imitateur qui se contente de reproduire des gestes sans comprendre les principes abstraits sous-jacents de la mécanique est, livré à lui-même, inapte à réparer un véhicule. Un cuisinier imitateur qui se contente de reproduire des gestes sans comprendre les principes abstraits sous-jacents de la cuisine est inapte à faire un bon plat. Un peintre imitateur qui se contente de reproduire des gestes sans comprendre les principes abstraits sous-jacents de l’art pictural est incapable de produire une œuvre digne d’intérêt. Etc. Tôt ou tard, l’inaptitude de l’imitateur survient et lorsque c’est le cas, sa réponse habituelle est : « C’est comme ça qu’on m’a montré. » Pour citer à nouveau OPAR :

Tous ces types de personnes sont « nourris par l’esprit des autres » au sens littéral du mot « nourris ». Tous veulent les effets de la raison sans le besoin d’exercer cette faculté. Tous cherchent, non pas à pratiquer la vertu ni à l’abolir mais, selon l’éloquente expression d’Ayn Rand, à être des « auto-stoppeurs de la vertu ».

L’attitude opposée à l’indépendance, la personnalité « de seconde main », orientée vers autrui, représente toujours une confusion entre les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme. Parce qu’elle remplace la réalité par autrui, une telle personne n’a plus de norme objective pour juger l’œuvre de l’homme. Ce n’est plus la réalité qui fait autorité pour juger les idées et actions d’autrui, ce sont les idées et actions d’autrui qui font autorité. Chercher l’autorité d’autrui, c’est chercher à fuir la responsabilité de former ses propres jugements, à fuir la réalité et le besoin vital, pour l’être humain, de conceptualiser.

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Han Suyin (1917-2012)

On retrouve cette confusion entre les données métaphysique et l’œuvre humaine dans la compréhension qu’ont certaines personnes de la liberté. Pour eux « être libre » ne signifie pas être libre de la coerction d’autrui, mais être libre de défier les données métaphysiques. Ainsi, lorsque des socialistes disent que le capitalisme est « la liberté de mourir de faim » ils ne font aucune distinction entre d’un côté le fait métaphysique que la nature oblige l’homme a devoir manger pour vivre, et une coercition humaine. L’écrivain Han Suyin, grande supportrice de Mao, déclarait par exemple en 1975 : « On parle de coercition en Chine, mais la plus grande des coercitions bien sûr, c’est la famine. » C’est ce qui amène de telles personnes à plaider pour un système de dépendance matérielle généralisée où tout le monde est l’esclave de tout le monde, ce qui est en fait la cause de la famine. Au lieu de regarder la réalité et de voir que tout homme, directement ou indirectement, doit produire sa nourriture pour s’extirper de la faim (ce qui requiert un travail indépendant de l’esprit), ils esquivent ce fait et regardent avant tout vers les autres voyant que d’une façon ou d’une autre — comment ? c’est la question esquivée — certains d’entre eux ont de la nourriture et en concluent que si ces hommes ne la partagent pas, ils sont responsables de la faim de ceux avec qui ils ne partagent pas, autrement dit ils violent leur « liberté vis-à-vis des données métaphysique ». Or nul ne peut se « libérer » de la réalité.

(De ce point de vue, il n’y a aucune différence fondamentale entre le socialiste et le conservateur que je mentionnais plus haut : tous deux remplacent, chacun à leur manière, la réalité par autrui, l’un mettant l’accent sur la dépendance intellectuelle, l’autre sur la dépendance matérielle.)

J’ai justifié ici l’indépendance en tant que moyen d’être connecté à la réalité, dans le but de vivre. C’est-à-dire que l’indépendance n’est pas une fin en soi, elle n’est pas sa propre justification, elle est un moyen. Ce n’est que comme moyen de se connecter à la réalité et à la vie que l’indépendance est valide et constitue une vertu. Par conséquent, l’indépendance en tant que subjectivisme, émotionnalisme, culte du caprice, anticonformisme pour l’anticonformisme, ou toute autre forme d’ »indépendance vis-à-vis de la réalité » est dénuée de sens : comme ces attitudes abandonnent la réalité et détruisent la vie humaine, elles subvertiraient l’indépendance et sa raison d’être en tant que vertu. Je cite une dernière fois Ayn Rand, dans l’introduction de The Virtue of Selfishness :

Un type d’erreur similaire est commise par l’homme qui déclare que puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors qu’il l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est ni un critère ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.

Je conclurais en ajoutant que défendre la vertu d’indépendance sans en connaître la raison d’être, c’est-à-dire sans connaître la relation entre cette vertu et la réalité, mais sous prétexte que « les gens la considèrent généralement comme une vertu », c’est commettre une énorme contradiction.

Mon intention ici n’était pas de dire tout ce qu’il y avait à dire sur la vertu d’indépendance, loin de là, mais simplement de mettre en lumière ses racines métaphysiques et épistémologiques. Pour voir en détail ce que la notion d’indépendance signifie dans le contexte de la philosophie Objectiviste et lever un certain nombre d’équivoques que je n’ai pas abordé ici, voici trois références :

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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