La structure du discours dans Atlas Shrugged

AVERTISSEMENT SPOILER

Avant toute chose, prévenons que le présent article divulgue une partie essentielle du roman Atlas Shrugged (La Grève ou La Révolte d’Atlas en français) d’Ayn Rand. Si vous ne l’avez pas lu, je vous invite à le faire avant de consulter ce qui va suivre.

Dans ce billet, il sera question, non pas de la structure du discours en général dans Atlas Shrugged, mais de la structure d’un discours en particulier, le discours, le fameux discours au point culminant du roman. Ce discours peut donner au lecteur inattentif le sentiment d’être une mosaïque d’idées sans ordre particulier, mais il n’en est rien. Il est rigoureusement organisé d’après une structure logique précise, suivant plusieurs facteurs, à la fois d’ordres philosophiques et littéraires.

Je vous propose de découvrir ici le plan qui structure ce discours, ses différentes parties, sections, subdivisions jusqu’aux différentes idées qui y sont exprimées, avec le numéro de paragraphe (§) où elles se situent. (Des documents PDF seront fournis plus bas pour savoir retrouver vos paragraphes.) Après quoi, je mettrais en lumière quelques petits aspects notables, que vous aurez peut-être remarqué ou non, au sujet de ce discours.

Avant de découvrir ce plan, un bref point historique. Grâce à la publication du Journals of Ayn Rand qui rassemble des notes de ses carnets privés, on sait certaines choses sur la conception de ce discours (Voir partie 4, chapitre 14 du Journals). Par exemple, sa rédaction est très précisément datée : il fut commencé le 29 juillet 1953 et achevé le 13 octobre 1955. On sait également que sa structure telle que nous la connaissons dans le roman avec le plan que vous allez voir n’était pas celle que Rand avait adoptée au départ. Dans une interview de 1961, elle explique :

J’avais commencé par établir un plan des sujets à traiter. D’abord sous forme d’une liste générale de contenu, puis dans l’ordre approximatif de présentation. Mais je ne pouvais m’en tenir à ce plan, qui dut être refait plusieurs fois. À l’origine, je commençais l’exposé théorique par la métaphysique, en partant de l’existence existe, passant de la métaphysique à l’épistémologie, puis en prévoyant de passer à la morale. Après avoir écrit plusieurs pages, je dus m’arrêter car je savais que cela n’allait absolument pas. C’est l’ordre logique pour un essai, mais on ne peut faire cela pour la fiction. Le discours devait commencer par présenter la morale, qui est le véritable thème du livre, et qui est là où Galt devait commencer son explication au monde. J’ai donc dû tout réécrire.

En effet, bien qu’Ayn Rand l’avait déjà clairement à l’esprit, la structure hiérarchique de l’Objectivisme (exposée clairement dans Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand de Leonard Peikoff) n’est pas reflétée dans le discours, ce qui peut faussement donner cette impression d’un lot d’idées se succédant sans structure particulière. Mais il faut toujours garder à l’esprit que ce discours s’intègre dans une œuvre romanesque.

Précision importante : Le plan que vous allez voir ci-dessous — avec sa numérotation de paragraphe — n’a nullement été élaboré d’après les versions françaises (qu’il s’agisse de la version officielle : La Grève ; ou non officielle : La Révolte d’Atlas), ni même d’après la version originale d’Atlas Shrugged en anglais, mais d’après la version du texte en anglais publiée dans For the New Intellectuals. Cette précision est nécessaire, car il y a des différences de paragraphes entre les versions. Par exemple, le paragraphe 52 est divisé en deux dans d’autres versions, et les interruptions narratives inclus au tout début du discours ont été retiré de For the New Intellectuals, et ne sont donc pas prises en compte ici. (D’autre part, la version traduite par Monique di Pieirro comprend de significatifs changements dans les paragraphes.)

Si vous ne disposez que d’une version française, qu’il s’agisse de l’édition des Belles Lettres traduite par Sophie Bastide-Foltz ou celle traduite par Monique di Pieirro, vous trouverez un peu plus plus bas des fichiers PDF en téléchargement pour vous y retrouver dans le livre.

Sans plus attendre, voici le plan :


INTRODUCTION

  • C’est John Galt qui vous parle. (§ 1-2)
  • Ce monde comme résultat de votre morale. (§ 3-4)
  • Une grève de l’esprit. (§ 5-6)
  • Appel à une remise en question morale. (§ 7-15)
  • Méconnaissance d’une alternative aux morales mystiques et sociales. (§ 16-17)
  • Les morales mystiques et sociales unis contre l’esprit. (§ 18-19)

I. LA MORALE DE LA VIE

I-A — L’homme selon la morale de la vie

  • La pensée comme moyen de survie de l’homme. (§ 20)
  • La pensée comme choix. (§ 21)
  • Définitions de la “valeur” et la “vertu”. (§ 22)
  • La vie comme source des valeurs. (§ 23)
  • Valeurs automatiques / valeurs choisies. (§ 24-29)

I-B — Norme et but de la morale de la vie

  • La vie de l’homme comme norme des valeurs morales. (§ 30-32)
  • Votre propre vie comme but de la morale. (§ 33-34)
  • Le bonheur comme accomplissement des valeurs. (§ 35)
  • Le bonheur et la vie déterminés par la nature humaine. (§ 36-37)
  • Choix fondamental de vivre et choix subséquents. (§ 38-42)
  • Les grévistes comme représentants de ce code. (§ 43)

I-C — Fondations de la morale de la vie

  • Axiomes d’existence et de conscience. (§ 44-47)
  • Axiome d’identité. (§ 48-50)
  • Ce que sont la raison et la logique. (§ 51-52)
  • Ce que sont la réalité et la vérité. (§ 53)
  • Nature individuelle de la pensée. (§ 54)
  • Unité de la rationalité et de la moralité. (§ 55-56)
  • Ce qu’est le libre-arbitre. (§ 57)
  • Le choix de l’esquive comme vice fondamental. (§ 58)
  • Le choix de penser comme choix moral fondamental. (§ 59-60)
  • La morale comme rapport à soi, non à autrui. (§ 61)
  • La morale comme opposée au devoir. (§ 62)

I-D — Orientation de la morale de la vie

  • Valeurs cardinales de la vie et vertus impliquées. (§ 63)
  • La vertu de rationalité (§ 64)
  • La vertu d’indépendance (§ 65)
  • La vertu d’intégrité (§ 66)
  • La vertu d’honnêteté (§ 67)
  • La vertu de justice (§ 68)
  • La vertu de productivité (§ 69)
  • La vertu de fierté (§ 70)
  • La vertu comme moyen vers la vie et le bonheur. (§ 71-72)
  • Ce que sont les émotions. (§ 73)
  • Bonheur et rationalité. (§ 74-75)

I-E — Interactions avec autrui dans la morale de la vie

  • Absence de conflits d’intérêts entre hommes rationnels. (§ 76)
  • L’échange comme principe d’interaction. (§ 77)
  • La raison comme principe d’interaction. (§ 78)
  • Principe de non-déclenchement de la force physique. (§ 79)
  • Force et esprit comme étant opposés. (§ 80-83)
  • Recours à la force en représailles. (§ 84-85)
  • Le négatif et le positif. (§ 86-88)

II. LA MORALE DE LA MORT

IIA — L’homme selon la morale de la mort

  • La mort comme norme et but de cette morale. (§ 89-90)
  • Le bien comme étant contre vous. (§ 91-92)
  • Le bien et le mal comme impliquant le libre-arbitre. (§ 93-95)
  • La condamnation des vertus humaines. (§ 96-98)
  • La dichotomie corps-esprit. (§ 99-102)

II-B — Norme et but de la morale de la mort

  • Le salut par l’inexistant et l’incompréhensible. (§ 103)
  • Les deux mystiques : idéalisme et matérialisme. (§ 104)
  • Perspectives des deux mystiques sur le bien, l’esprit, la vie. (§ 105)
  • Accord des deux mystiques contre l’égoïsme, pour le sacrifice. (§ 106)

II-C — Signification du sacrifice

  • Ce qui est ou n’est pas un sacrifice. (§ 107-111)
  • Le sacrifice comme route vers le néant. (§ 112-113)
  • Approche kantienne du sacrifice. (§ 114-115)
  • Absence de valeur de la morale sacrificielle. (§ 116-118)
  • Les valeurs matérielles indissociables de l’esprit. (§ 119-121)
  • L’esprit indissociable du moi. (§ 122-124)

II-D — Orientation du code du sacrifice

  • Une moralité par l’intention, non par la réalité. (§ 125)
  • Vous contre autrui. (§ 126-127)
  • Le bonheur par l’abandon de soi. (§ 128)
  • Le parasitisme comme finalité de l’altruisme. (§ 129-132)
  • Une moralité par le défaut de valeur. (§ 133-136)
  • Une moralité par le néant. (§ 137)

II-E — Interactions avec autrui dans le code du sacrifice

  • Le vertueux sacrifié aux vicieux. (§ 138)
  • Autrui comme source de culpabilité et de frustration. (§ 139-140)

II-F — Justification du code du sacrifice

  • Critique de l’amour inconditionnel. (§ 141-144)
  • Le résultat d’aspirations contradictoires. (§ 145-146)

II-G — Moyens et motifs des moralistes de la mort

(1) La peur de vous fier à votre esprit

  • Prétentions cognitives des deux mystiques. (§ 147-148)
  • Prétentions métaphysiques par la négation. (§ 149-150)

(2) Révolte contre l’identité

  • L’idéal d’un monde où les désirs sont réalité. (§ 151)
  • Souhait contre identification. (§ 152-154)
  • Malhonnêteté du refus d’identifier. (§ 155)
  • Existence et Identité comme une. (§ 156)

(3) Révolte contre la causalité

  • L’émotion utilisée comme outil cognitif. (§ 157)
  • Primauté de la conscience comme caprice émotionnel. (§ 158)
  • Émotions irrationnelles produits d’idées irrationnelles. (§ 159)
  • Vision biaisée produit d’émotions irrationnelles. (§ 160)
  • La causalité comme l’identité appliquée à l’action. (§ 161)
  • Du déni de causalité au déni du mérite. (§ 162-163)

(4) Esquiver la cause de l’incausé

  • La pensée comme identification et compréhension causale. (§ 164-165)
  • Déni des créateurs par les parasites. (§ 166-170)
  • Le vol de concepts. (§ 171-173)
  • La nature inévitable des axiomes. (§ 174-176)

(5) Suppression du concept d’objectivité

  • Formation de la conscience par la compréhension d’axiomes. (§ 177-179)
  • Vision résultant de l’incompréhension des axiomes. (§ 180-181)
  • La foi en autrui comme norme épistémologique. (§ 182-184)
  • L’esquive du rôle de l’esprit et de ses représentants. (§ 185-188)
  • La volonté de dominer votre conscience par la force. (§ 189-191)

(6) Caution de la victime

  • Exploitation de votre conscience. (§ 192-193)
  • Mysticisme et dépendance d’esprit. (§ 194-196)
  • Dépendance d’esprit et volonté de domination. (§ 197-198)
  • La destruction pour la destruction. (§ 199-201)
  • Impossibilité de s’adapter. (§ 202)
  • Votre esprit, non vos richesses, comme cible. (§ 203)
  • Inadéquation du terme “idéalistes”. (§ 204)
  • La haine du bon parce qu’il est bon. (§ 205-206)

III. À VOUS DE CHOISIR

III-A — L’exploitation des bons

  • Votre dépendance à notre égard. (§ 207-208)
  • Volonté d’emprise sur les produits du talent. (§ 209-211)
  • Consentement des bons à leur propre destruction. (§ 212-213)
  • Situation des parasites sans les bons. (§ 214)
  • Ignorance et soif de pouvoir. (§ 215-217)
  • Votre vision de l’homme et du “public”. (§ 218-219)
  • Exploitation de la culpabilité des bons. (§ 220-221)
  • Récurrence des grèves de l’esprit. (§ 222-223)
  • Valeur morale des industriels. (§ 224-225)
  • Liberté des producteurs à l’égard de la matière. (§ 226)
  • Votre responsabilité à l’égard de votre sort. (§ 227)

III-B — Le bien comme “mal nécessaire”

  • Altruisme et faux-semblant. (§ 228-229)
  • Le moral contre le pratique. (§ 230-232)
  • Mauvaise image de la morale et du plaisir. (§ 233)
  • Le soi, la vie et la vertu comme maux nécessaires. (§ 234)
  • Les fausses dichotomies. (§ 235)
  • Abandon de l’esprit et perte de sens. (§ 236)

III-C — Le compromis

  • La réalité comme absolu. (§ 237-238)
  • Le mal comme seul bénéficiaire du compromis. (§ 239)
  • Exploitation de votre doute de vous-même. (§ 240)
  • Réaction en chaîne des concessions. (§ 241)
  • Abandon de la raison à l’ennemi. (§ 242)
  • Unité des mystiques de l’âme et mystiques des muscles. (§ 243)
  • Emprise sur vous par la morale. (§ 244)

III-D — Votre morale et votre estime de soi

  • Une estime de soi liée à l’autodestruction. (§ 245)
  • L’estime de soi comme besoin humain. (§ 246-247)
  • L’esquive pour maintenir son estime de soi. (§ 248-249)
  • Le soi comme étant l’esprit. (§ 250)

III-E — Recouvrement de l’estime de soi

  • Le véritable paradis perdu : l’esprit. (§ 251-253)
  • Choix de penser contre désir d’omniscience. (254-256)
  • Possibilité de la perfection morale. (§ 257)
  • Erreur de connaissance et rupture morale. (§ 258)
  • Le bonheur comme responsabilité. (§ 259)
  • Le contexte légitimant l’aide à autrui. (§ 260)
  • Difficulté de pratiquer cette morale. (§ 261)
  • L’incapacité à reconnaître l’esprit. (§ 262-263)

III-F — Politique de la vie et de la raison

  • L’Amérique comme initialement fondée sur la morale de la vie. (§ 264-266)
  • Les droits comme fondés sur le principe d’identité. (§ 267-268)
  • Le droit de propriété comme fondé sur la causalité. (§ 269-270)
  • L’État comme protecteur des droits. (§ 271)
  • Le caractère inaliénable des droits. (§ 272)
  • L’étatisme comme destructeur de la production. (§ 273)

III-G — Économie de l’esprit

  • L’esprit multiplicateur de la valeur du labeur physique. (§ 274-276)
  • Le faible en esprit comme bénéficiant du fort en esprit. (§ 277-278)
  • La liberté comme seule rétribution demandée en retour. (§ 279)
  • La guerre de tous contre tous comme résultat de l’étatisme. (§ 280)
  • Condamnation des partisans d’une connaissance amorale. (§ 281)

III-H — Que faire ?

  • Public visé par le discours. (§ 282)
  • Réprobation de la collaboration. (§ 283-284)
  • Appel à la clandestinité. (§ 285-286)
  • Le retour des hommes d’esprit. (§ 287-288)
  • Image d’une société rationnelle et libre. (§ 289-291)
  • Appel à la résistance et à ne pas sombrer dans le pessimisme. (§ 292-294)
  • Le serment. (§ 295-296)

PDF à télécharger

Le plan seul (général et détaillé) sur trois pages.

Pour retrouver les paragraphes à partir d’une version en anglais, utiliser ce document du Ayn Rand Institute.

Pour retrouver les pages et paragraphes à partir de La Grève (2011) traduite par Sophie Bastide-Foltz aux Belles Lettres, utiliser ce document.

Pour retrouver les pages et paragraphes à partir de La Révolte d’Atlas (2009) traduite par Monique di Pieirro aux éditions du Travailleur, utiliser ce document.

Si vous disposez uniquement de la version poche de La Grève, publiée en 2017 par les Belles Lettres, je n’ai hélas pour le moment aucun document vous permettant de retrouver la page correspondante à tel ou tel paragraphe. Si vous possédez la version de poche et souhaitez m’aider à réaliser ce document, vous pouvez me contacter.

N’hésitez à me contacter également si vous observez la moindre erreur dans ces fichiers.


Quoi qu’il y ait des différences de titres de mon cru, la structure générale des parties et sections est essentiellement reprise de la structure élaborée par Onkar Ghate du Ayn Rand Institute (voir deuxième PDF ci-dessus) pour un cours qu’il a donné sur ce discours. En revanche, la subdivision des sujets/idées contenus dans les paragraphes avec les renvois aux numéros de paragraphes et leurs intitulés est de moi.

Je souhaite d’abord souligner le fait que ce plan ne doit pas être pris de façon trop rigide comme étant la seule et unique façon de représenter la structure du discours. Cette subdivision est certainement perfectible, car elle n’est pas toujours évidente, et il serait probablement possible de faire une subdivision différente. Ainsi pourrait-on sans doute faire une subdivision paragraphe par paragraphe, car même si certains groupes de paragraphes couvrent, en un sens, une seule idée, en un autre sens, presque chaque paragraphe couvre un aspect différent, donc une idée différente. Par exemple, dans la section III-A, j’ai regroupé : « Votre vision de l’homme et du “public” » (§ 218-219), mais on pourrait très bien, comme je l’avais initialement fait, diviser cela en deux : « Votre vision de l’homme » (§ 218) et « Votre vision du “public” » (§ 219).

Ces difficultés tiennent au fait que le discours suit une continuité logique : chaque partie est liée à ce qui précède et à ce qui va suivre. Cette continuité rend parfois difficile de tracer une frontière à un endroit précis donné, même si à certains endroits, elles sont relativement claires. La section I-D, par exemple, qui traite principalement des sept vertus Objectivistes, est particulièrement facile à subdiviser, puisque chaque vertu a son paragraphe dédié.

La portion politique du discours est également assez discernable. Atlas Shrugged est souvent présenté comme un roman politique. Ce n’est certes pas totalement faux, mais bien souvent, une focalisation trop grande est mise sur sa dimension politique au détriment de tout le reste. Or on remarquera que la portion politique de ce discours se trouve en fin du discours, dans la section III-F, axée sur la notion de droit. Et même s’il relève aussi de la politique, le concept de « droit », comme le souligne John Galt, est d’abord un concept moral. Avec ce discours comme point culminant du roman, on constate que le vrai sujet du livre est moral avant d’être politique. Il est peu question de politique dans le discours, il n’est question presque que de morale.

Si la portion politique est assez discernable, les idées métaphysiques et épistémologiques sont en revanche plus disséminées. On les retrouve en section I-C bien sûr, mais également dans la section II-G par exemple.

À cet égard, il est à noter que certaines idées, certains principes, ne sont pas condensés en un paragraphe unique ni même un groupe de paragraphe mais sont parfois dispersées tout au long du discours à plusieurs endroits. Et c’est à l’esprit actif du lecteur d’intégrer ces différentes propositions ensemble pour identifier un point philosophique spécifique. (John Galt dit lui-même, paragraphe 282, qu’il ne s’adresse qu’à ceux qui font l’effort de comprendre de ce qu’il dit.)

Exemple parmi d’autres : une idée Objectiviste, rarement mise en avant, est la primauté du positif sur le négatif. Ayn Rand a insisté sur le fait que la négation découle de l’affirmation et non le contraire. L’inexistant n’est qu’un concept relationnel par rapport à ce qui existe, mais l’inexistant ne peut être premier. De la même manière, le vrai doit venir avant le faux. Le bien doit venir avant le mal. Dans la philosophie d’Ayn Rand, ce qui importe n’est pas ce contre quoi on est, mais ce pour quoi on est. (C’est pour cela, par exemple que dans son interview pour Playboy, Rand dit qu’elle ne s’est jamais revendiquée « anticommuniste ».) Ce à quoi l’on s’oppose découle de ce en faveur de quoi l’on est, et non l’inverse. Le positif doit être premier, que ce soit épistémologiquement ou moralement.

Cette idée se retrouve disséminée à plusieurs endroits dans le discours. Elle est exprimée le plus clairement dans les paragraphes 86-88, et en particulier au paragraphe 87 (toutes les traductions qui vont suivre sont de moi) :

À vous, adorateurs du néant : vous n’avez jamais compris qu’accomplir la vie n’équivaut pas à éviter la mort. La joie n’est pas “l’absence de souffrance”, l’intelligence n’est pas “l’absence de stupidité”, la lumière n’est pas “l’absence d’obscurité”, une entité n’est pas “l’absence d’une non-entité”. On ne construit pas en s’abstenant de démolir ; attendre passivement durant des siècles n’élèvera pas une seule poutre parce que vous vous êtes abstenu de la démolir (…) L’existence n’est pas la négation du négatif. Le mal, et non la valeur, est une absence et une négation, le mal est impuissant et n’a nul autre pouvoir que celui que nous lui permettons de nous extorquer.

On la retrouvera un peu plus tard dans les paragraphes 91-92 :

[Votre code moral demande à l’homme] de commencer, non point par une norme de valeur, mais par une norme du mal, qui serait lui-même, et avec laquelle il doit ensuite définir le bien : le bien est ce qui n’est pas lui. (…) sa seule conception de la valeur est un néant : le bien est ce qui n’est pas l’homme.

Puis, au paragraphe 125, toujours appliquée à la moralité :

Votre seule définition du bien est une négation : le bien est “ce qui n’est pas un bien pour moi”.

Ensuite, paragraphe 149-150, dans une application plus épistémologique :

Ils prétendent percevoir un mode d’être supérieur à votre existence terrestre. Les mystiques de l’âme l’appellent “autre dimension”, dont le principe est la négation des dimensions. Les mystiques des muscles l’appellent “avenir”, dont le principe est la négation du présent. Exister, c’est avoir une identité. Quelle identité peuvent-ils donner à leur monde supérieur ? Sans cesse ils vous disent ce qu’il n’est pas, jamais ce qu’il est. Le principe même de toutes leurs identifications est la négation : Dieu est ce que nul esprit humain ne peut connaître, disent-ils — avant de vous demander de le considérer comme un savoir — Dieu est ce qui n’est pas humain, le ciel est ce qui n’est pas terrestre, l’âme est ce qui n’est pas corporel, la vertu est ce qui ne rapporte pas, A est ce qui n’est pas A, la perception n’est pas sensorielle, la connaissance n’est pas rationnelle. Leurs définitions ne sont pas des actes consistant à définir, mais à éliminer.

Seule la métaphysique d’une sangsue s’accrocherait à l’idée d’un univers où le néant est une norme d’identification.

(Ce passage fait en partie référence à ce que l’on appelle la « théologie apophatique ».)

Et enfin, paragraphe 203, pour une application morale à nouveau :

Ils ne souhaitent nullement posséder votre fortune, ils souhaitent que vous la perdiez ; ils ne souhaitent nullement réussir, ils souhaitent que vous échouiez ; ils ne souhaitent nullement vivre, ils souhaitent que vous mouriez ; ils ne désirent rien, ils haïssent l’existence, et dans leur fuite en avant, chacun d’eux essaie de ne pas apprendre qu’il est lui-même l’objet de sa propre haine.

Remarquez également que la structure globale même du discours symbolise ce principe de primauté du positif : il commence par parler de la morale de la vie avant de parler de la morale de la mort. Vous pouvez même le retrouver dans la relation entre certains couples de paragraphes, comme par exemple les paragraphes 178 et 180 : le premier commence par décrire un processus de compréhension, le second décrit un processus d’incompréhension.

Il y a de nombreux autres cas d’idées Objectivistes disséminées sur plusieurs paragraphes espacés. On peut citer entre autres exemples, sans être exhaustif : la théorie des axiomes (paragraphes 44-50, 156 et 174-176) ; la théorie des émotions (paragraphes 73, 142-143, 159) ; la critique de la notion d’« instinct » — instinct de survie, ou instinct moral — (paragraphes 21, 26, 55, 188, 214) ; le libre-arbitre (paragraphes 21, 24-29, 57, 93-95) ; l’opposition entre force et esprit (paragraphes 80-83, 270) ; l’idée que c’est l’esprit qui est productif, et non la force (paragraphes 215, 276). De façon encore plus diffuse, le lien entre causalité et identité (explicitée au paragraphe 161) est en fait contenue implicitement dans la relation même entre les parties II-G-1 et II-G-2 où la révolte contre l’identité devient une révolte contre la causalité.

Du reste, il faut encore une fois toujours garder à l’esprit que ce discours n’est pas totalement autosuffisant ni exhaustif et s’inscrit dans le contexte d’un roman. Certaines idées philosophiques ont été exprimées lors d’autres passages du roman que ce discours.

Mais si une partie substantielle du discours relève d’une sorte d’essai, quelques passages de celui-ci font davantage partie directe de l’œuvre de fiction en tant que telle. Par exemple à la fin, l’appel à la retraite clandestine (paragraphes 285-286) ne doit pas forcément être pris littéralement. Dans une réponse à une question posée à l’issue de la conférence « Faith and Force », Ayn Rand dit ceci :

Dans Atlas Shrugged, je montre comment gérer le collectivisme. Mais ne prenez les choses littéralement que lorsqu’elles s’appliquent littéralement. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Dans Atlas Shrugged, je montre que les hommes d’intelligence et de talent se mettent en grève contre l’esclavage collectiviste, le monde périt sans eux, et les hommes d’esprit sont libres de commencer à reconstruire le monde. Mais l’état de collectivisme auquel nous sommes parvenus aujourd’hui n’est pas encore aussi mauvais que celui que je représente dans Atlas Shrugged. Je voulais que le roman représente la société environ dix ans « en avance », en termes de collectivisme, par rapport au moment où vous lisez le livre. C’est l’avenir immédiat — la prochaine étape cohérente — si les tendances collectivistes actuelles se poursuivent. Mais il n’y a aucun déterminisme historique ; ces tendances ne vont pas nécessairement se poursuivre. Tant qu’il n’y a pas de censure, il n’est pas nécessaire de quitter une société comme le font les personnages d’Atlas Shrugged.

Il est à noter également que maintes idées publiées dans le discours de Galt pour la première fois par Ayn Rand et exprimées de façon très condensée (en seulement un ou quelques paragraphes) ont ultérieurement donné lieu à des développements dans des essais, que ce soit par Ayn Rand ou d’autres intellectuels Objectivistes. Par exemple, le principe Objectiviste exprimée au paragraphe 76 de l’absence de conflits d’intérêts entre hommes rationnels fut l’objet d’un chapitre dans The Virtue of Selfishness (chapitre 4, absent de l’édition françaises des Belles Lettres). Ou encore, l’idée exprimée au paragraphe 54 que votre raison est le seul juge en dernier ressort du vrai et du faux et qu’il n’est aucune autorité en dehors de cela, fut l’objet d’un article intitulé « Who is the final authority in ethics? » (publié dans The Voice of Reason). Ou encore, les paragraphes 178 et 180 font référence à la distinction et à la confusion entre les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme, qui sera l’objet d’un article publié dans « Philosophy: Who Needs It ». Ou encore, l’évocation de ce qu’Ayn Rand appelait souvent « la haine du bon parce qu’il est bon » aux paragraphes 205-206 fut développée dans « The Age of Envy » (publié dans Return of the Primitive). En fait, comme le dit Onkar Ghate dans son analyse du discours de Galt, si ce dernier est souvent qualifié de long, d’un autre côté, on peut dire qu’il est extrêmement condensé. Nombre de paragraphes du discours pourraient donner un lieu à un article détaillé sur ce blog, voire à un volume entier d’explications détaillées.

Autre point à noter, le discours comporte des références implicites (critiques la plupart du temps) à certains courants philosophiques ou à certains philosophes, sans nécessairement les nommer.

Il y a évidemment la référence à l’idéalisme et au matérialisme, respectivement représentés par les « mystiques de l’âme » et les « mystiques des muscles » (qui apparaît au paragraphe 104), seule référence explicitement mentionnée, mais vous aurez peut-être remarqué que cette mention est formulée ainsi : « que vous appelez spiritualistes et matérialistes ». John Galt n’emploie pas le terme « idéaliste ». En fait, cela se comprend aisément du fait que le terme « idéaliste » est sujet à équivoque. Ayn Rand peut être considérée comme une « idéaliste » au sens moral du terme (son usage courant), c’est-à-dire au sens où elle défend certains idéaux (et ce terme est employé dans le discours, par exemple paragraphe 204), mais dans la terminologie philosophique, l’ »idéalisme » métaphysique désigne plutôt ce qu’Ayn Rand appellera plus tard la primauté de la conscience, idée à laquelle elle s’oppose dans ce discours (paragraphe 158 par exemple). Or avec ce roman, Ayn Rand ne s’adressait pas à un lectorat nécessairement versé dans la terminologie philosophique. Pour éviter toute confusion, il semblait donc logique d’employer ce détour, tout en faisant comprendre à quoi elle faisait référence.

Autre courant philosophique auquel il est également fait allusion mais de façon plus fugace : l’utilitarisme, au paragraphe 124, avec la reprise de la fameuse formule « le plus grand bien pour le plus grand nombre ».

Ensuite, parmi les philosophes individuels, il y a des références évidentes : à Aristote « le plus grand de vos philosophes » au paragraphe 48 ; à Socrate/Platon « Nous savons que nous ne savons rien » au paragraphe 173 ; à Descartes « Je suis, donc je vais penser. » paragraphe 254.

Mais d’autres références à certains philosophes sont un peu moins évidentes. Par exemple, il y a une référence à Marx (ce n’est pas la seule du roman). Marx écrivait dans Misère de la philosophie : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel. » Le discours de Galt comporte au paragraphe 215 une référence à cette idée selon laquelle ce sont les moyens de productions qui détermineraient nos idées.

Le paragraphe 163 contient également une allusion à Marx, mais également à Keynes et à Freud :

…vous soutenez les doctrines de vos professeurs, tandis qu’ils courent les rues en proclamant que la dépense, l’effet, crée la richesse, la cause [Keynes], que la machine, l’effet, crée l’intelligence, la cause [Marx], que vos désirs sexuels, l’effet, créent vos valeurs philosophiques, la cause [Freud].

Mais il y a aussi deux références à Kant (au moins) qui ne sont pas forcément visibles si on ne connaît pas bien sa philosophie. Pour cette raison, j’en ai explicité une dans mon plan, au paragraphes 114. Parlant de ce que le sacrifice signifie, Galt dit ceci :

Néanmoins, si vous commencez, telle une coquille vide sans passion, un légume cherchant à être mangé, sans la moindre valeur que vous puissiez rejeter, sans le moindre souhait que vous puissiez renier, alors vous ne gagnerez pas le trophée du sacrifice. Il n’est pas un sacrifice que de renoncer à ce que vous ne voulez point. Il n’est pas un sacrifice que de donner sa vie pour autrui, si mourir est votre désir. Pour atteindre la vertu du sacrifice, vous devez vouloir vivre, vous devez l’aimer, vous devez brûler de passion pour cette terre et pour toute la splendeur qu’elle peut vous offrir — vous devez sentir le couteau dans la plaie de vos désirs tranchés et mis hors de votre portée, le sentir drainer l’amour hors de votre corps. Ce n’est pas la simple mort que la morale du sacrifice vous présente comme idéal, mais la mort par une lente torture.

Emmanuel Kant (1724-1804)

Il s’agit là d’une subtile référence à l’éthique kantienne, c’est-à-dire l’idée, expliquée par exemple dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, que si notre inclination coïncide avec le « devoir » (moral) et que l’on effectue une action par inclination et non par devoir, alors elle est dépourvue de valeur morale.

(L’autre référence à Kant dans le discours est au paragraphe 154, et fait plutôt référence à sa théorie métaphysique cette fois.)

Je conclurai finalement mon commentaire avec quelques dernières remarques :

Même si j’ai essayé avec ce plan de mettre en évidence les jeux de miroir, les enchaînements logiques, il y a des parallèles qui ne sont pas visibles directement. Par exemple, en lisant successivement les sections I-A puis II-A le lecteur pourra observer quelque chose que le plan lui-même ne montre pas, à savoir que la morale de la vie implique le libre-arbitre alors que la morale de la mort implique le déterminisme, et que c’est implicite dans leurs visions respectives de l’homme. Ou bien, autre exemple, si le lecteur pourra déceler le miroir entre les sections I-E et II-E, il m’a semblé percevoir au paragraphe 218 (qui se trouve en section III-A) un symbole de la section II-E, à savoir la figure du dépendant congénital comme symbole de l’interaction avec autrui sous la morale de la mort, lequel fait écho au paragraphe 77, c’est-à-dire l’homme qui échange comme symbole de l’interaction avec autrui sous la morale de la vie.

Sinon, vous aurez peut-être remarqué que ce discours comporte quelque chose de caractéristique d’Ayn Rand, à savoir qu’il définit ses termes. Il procure soit une définition du concept qui va être employé de façon récurrente, soit au moins une clarification de ce qu’il entend par ce mot. Ainsi, par exemple, les concepts de « valeur » et de « vertu » sont définis au paragraphe 22 ; le « bonheur » au paragraphe 35 ; la « raison » au paragraphe 51 ; la « réalité » et la « vérité » au paragraphe 53 ; le « sacrifice » au paragraphes 108 (et les suivants) ; les « droits » au paragraphe 267…

Ce qui m’amène à un dernier point sémantique. Il y aurait beaucoup à dire sur les problématiques liées à une traduction en français de ce texte. Dans l’anglais original, deux mots reviennent régulièrement dans le discours : les mots « mind » et « spirit« . Ils n’ont pas le même sens, et ne sont pas employés indistinctement par Ayn Rand. Or si l’on fait une traduction simple et directe, il n’y a dans la langue française qu’un seul mot pour ces deux mots, à savoir le mot « esprit ». D’un côté le mot « mind » c’est l’esprit en tant qu’intellect, intelligence, faculté de penser, faculté d’ingéniosité, faculté conceptuelle, presque comme un synonyme de « raison » chez Ayn Rand ; de l’autre, le mot « spirit » c’est l’esprit comme « âme » ou « psyché », c’est aussi le mot que l’on emploierai pour parler des « esprits » au sens surnaturel du terme. John Galt parle des « mystics of spirit« , qui dans les versions françaises existantes a été traduit « mystiques de l’esprit ». Et le mot « mind » a été traduit de diverses manières, y compris parfois « esprit ». Il est très important, en lisant le discours, d’être au clair sur la différence entre ces deux significations du mot « esprit ». Car, pour rappel, le thème d’Atlas Shrugged est : le rôle de l’esprit [« mind »] dans l’existence humaine.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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