
Ce blog a essentiellement pour but d’éclairer des aspects de la philosophie Objectiviste et non de commenter des questions d’actualité. Toutefois, une actualité particulière peut parfois aussi nous servir à comprendre des aspects de la philosophie d’Ayn Rand. Ces derniers mois, le conflit israélo-palestinien est revenu sur le devant de la scène. Sur ce sujet, la position des Objectivistes est communément ce que l’on peut appeler « pro-Israël ». (Ayn Rand elle-même s’est exprimée sur le sujet à quelques reprises, on trouvera les références plus bas.) Mais la raison de cette position et la manière dont elle est défendue est singulière et peut nous amener à cerner certains principes Objectivistes.
Avant toute chose, la philosophie d’Ayn Rand nous permet de balayer d’emblée une prémisse implicite courante dans l’approche du conflit, en particulier à gauche. Le conflit israelo-palestinien est parfois interprété comme une sorte de combat entre David et Goliath, où le faible camp palestinien serait David et le puissant camp israélien serait Goliath. (Ce qui est ironique car dans la mythologie, David était le roi d’Israël et Goliath était un Philistin — ce qui donna plus tard le mot « Palestine« .) À partir de cette vision, certains se font une opinion en utilisant la prémisse qu’Elan Journo a appelé l’ « underdog premise » (que l’on pourrait traduire : la prémisse du défavorisé / de la victime / du perdant / du faible). Cette prémisse se résume à l’idée selon laquelle, dans un conflit, c’est le faible qui a nécessairement raison et doit être défendu parce qu’il est faible, ou bien c’est le souffrant qui a nécessairement raison et doit être défendu parce qu’il souffre. Beaucoup de gens ont en effet pour principe moral revendiqué de se ranger « du côté des faibles » ou « du côté de ceux qui souffrent ».
Décrivant cette prémisse morale, Ayn Rand écrit dans Atlas Shrugged, chapitre XXVII :

Que votre échec soit juste ou non, que vos désirs soient rationnels ou non, que votre infortune soit immérité ou le fruit de vos vices, c’est l’infortune qui vous donne droit à des récompenses. C’est la souffrance, quelle que soit sa nature ou sa cause, la souffrance comme absolu premier, qui vous accorde une créance sur la totalité de l’existence.
[…]
Une morale qui voit le besoin comme une créance, érige le vide — l’inexistence — en tant que norme de valeur ; elle récompense une absence, un défaut : la faiblesse, l’inaptitude, l’incompétence, la souffrance, la maladie, le désastre, le manque, la faute, le défectueux — le néant.
Ayn Rand s’évertuera à montrer que non seulement rien ne justifie rationnellement d’ériger la faiblesse ou la souffrance en valeur indépendamment de sa cause, mais en outre, qu’une telle vénération de la faiblesse et de la souffrance est mortifère. (À cet égard, la philosophie de Rand coïncide avec celle de Nietzsche.) Pour Rand, la souffrance est précisément quelque chose à combattre. Plus loin dans Atlas Shrugged, on lit :
La souffrance en tant que telle n’est point une valeur ; seul le combat de l’homme contre elle en est une. Si vous choisissez d’aider un homme qui souffre, ne le faites qu’en raison de ses vertus, de son combat pour se rétablir, de la rationalité dont il a fait preuve, ou du fait qu’il souffre injustement ; ainsi votre action est encore échange, et sa vertu est la rémunération de votre secours. Mais aider un homme sans vertus, l’aider sur la base de sa souffrance en tant que telle, accepter ses fautes, son besoin, en tant que revendication — c’est accepter la créance d’un néant sur vos valeurs. Un homme sans vertus déteste l’existence, agit selon la prémisse de la mort ; l’aider, c’est cautionner sa malfaisance et soutenir sa profession de destruction. Qu’il s’agisse d’un centime qui ne vous manquera pas ou d’un sourire bienveillant qu’il ne mérite pas, l’hommage à un néant est une trahison envers la vie et envers tous ceux qui se battent pour la maintenir. C’est avec ces centimes et ces sourires que s’est faite la désolation de votre monde.
Rand voyait cette vénération de la faiblesse et de la souffrance comme le produit d’un sentiment coupable qu’elle appelait « la haine du bon parce qu’il est bon« . Ainsi écrit-elle dans le chapitre d’ouverture de Philosophy: Who Needs It :

Cette mièvre préoccupation et compassion actuelle pour le faible, le défectueux, le souffrant, le coupable est une couverture pour la haine profondément kantienne envers l’innocent, le fort, le capable, le succès, le vertueux, le confiant, l’heureux. […] La haine du bon parce qu’il est bon est la marque de fabrique du vingtième siècle.
En effet, parmi les militants de la cause palestinienne, on peut sérieusement se demander si certains ne sont pas davantage motivés par la haine d’un État occidental riche, puissant, avancé et qui réussit que par une authentique préoccupation pour la justice. (Un ressort que l’on retrouve aussi souvent dans l’antiaméricanisme.) Ayn Rand développe cette idée de « la haine du bon parce qu’il est bon » dans « The Age of Envy », publié dans Return of the Primitive.
Quoi qu’il en soit, le point est le suivant : de même que ce n’était pas leur faiblesse ou leur souffrance en soi qui donnait raison aux juifs face aux nazis, ce n’était pas leur faiblesse ou leur souffrance en soi qui donnait raison aux nazis face aux Américains, et ce n’est pas leur faiblesse ou leur souffrance en soi qui donne raison aux Palestiniens face aux Israéliens.
Mais, bien entendu, la réfutation de la « prémisse du faible » ne peut être en soi la justification d’un point de vue pro-israélien.
De nombreux activistes en faveur d’Israël défendent leur point de vue sur des bases ethniques et communautaires, faisant valoir le droit du peuple juif, en tant que peuple, à un État (le sionisme) ; faisant valoir que le peuple juif est le véritable peuple indigène de la région ; faisant valoir que la Palestine n’a jamais été historiquement un État arabe souverain ; et criant parfois un peu trop facilement à l’antisémitisme. Certains parmi les juifs, sans doute minoritaires, font même valoir des arguments religieux. Il y a enfin également parfois des attitudes de solidarité ethnique juive pure et simple.
Si la philosophie d’Ayn Rand conduit à être du côté d’Israël (à notre époque en tout cas), ce n’est toutefois pas sur ce genre de fondements. En effet, Ayn Rand qualifiait ce genre de fondements de « tribalistes » et elle s’opposait au tribalisme, en particulier dans sa conférence « Global Balkanization » de 1977 (transcrite dans Return of the Primitive) :

Philosophiquement, le tribalisme est le produit de l’irrationalisme et du collectivisme. C’est une conséquence logique de la philosophie moderne. Si les hommes acceptent l’idée que la raison est invalide, qu’est-ce qui doit les guider et comment doivent-ils vivre ? Évidemment, ils chercheront à rejoindre un groupe — n’importe quel groupe — qui prétendra avoir la capacité de les guider et de fournir certaines sortes de connaissances acquises par des moyens non spécifiés. Si les hommes acceptent l’idée que l’individu est intellectuellement et moralement impuissant, qu’il est dénué d’esprit et de droits, qu’il n’est rien, mais que le groupe est tout, et que sa seule signification morale réside dans le fait de servir le groupe de façon désintéressée — ils seront poussés à rejoindre un groupe avec obéissance. Mais quel groupe ? Eh bien, si vous vous croyez dépourvu d’esprit et de valeur morale, vous ne pouvez avoir la confiance nécessaire pour faire des choix — dès lors, la seule chose à faire est de rejoindre un groupe que vous n’avez pas choisi, le groupe dans lequel vous êtes né, le groupe auquel vous étiez prédestiné à appartenir par le pouvoir souverain, omnipotent et omniscient de votre chimie corporelle.
Cela, bien sûr, est du racisme. Mais si votre groupe est suffisamment petit, cela ne sera pas appelé « racisme », mais « ethnicité ».
[…]
Remarquez que depuis la Seconde Guerre mondiale, le racisme est considéré comme un tort vicieux et une grande malfaisance, ce qu’il est assurément. Il n’est pas la racine de tous les maux sociaux — la racine étant le collectivisme — mais, comme je l’ai écrit par le passé (dans The Virtue of Selfishness), « De toutes les formes de collectivisme, le racisme est la plus basse et la plus grossièrement primitive. » On pourrait penser qu’Hitler donna une démonstration suffisante du mal qu’est le racisme. Pourtant, les intellectuels contemporains, en particulier les intellectuels progressistes, soutiennent et propagent la forme la plus virulente de racisme sur terre : le tribalisme.
La dissimulation qui la rend possible repose sur un seul mot : ethnicité.
[…]
… le terme « ethnicité » met l’accent sur les caractéristiques traditionnelles, plutôt que physiologiques, d’un groupe, telle que la langue, mais la physiologie, autrement dit la race, est impliquée et mentionnée dans toutes [les définitions du terme] sauf une. Donc, la défense de « l’ethnicité » signifie : le racisme plus la tradition, autrement dit le racisme plus la conformité, autrement dit le racisme plus la stagnation.
Lorsque, à l’issue de cette même conférence, on lui demanda si Israël s’engageait dans le tribalisme, elle répondit que c’était en grande partie le cas. (Bien sûr, le tribalisme s’applique a fortiori au mouvement palestinien.)
Alors qu’est-ce qui légitime malgré tout Israël, selon l’Objectivisme ?
L’un des principes clefs de la philosophie politique Objectiviste, énoncé — là encore — dans le chapitre XXVII d’Atlas Shrugged est que le seul but légitime d’un État est de protéger les droits de l’homme (les droits de l’homme étant ici entendu dans le sens où Rand l’entend, voir à ce sujet « Man’s Rights » publié dans The Virtue of Selfishness). Selon l’Objectivisme, c’est cette protection des droits individuels qui est la raison d’être d’un État et qui fonde sa légitimité en tant qu’État souverain ayant droit à son intégrité territoriale.
C’est dans le texte « Collectivized ‘Rights’ » (1963, publié dans The Virtue of Selfishness) qu’Ayn Rand développe ce dernier point. Il convient ici d’en citer un passage extensif :
Une nation libre — une nation qui reconnaît, respecte et protège les droits individuels de ses citoyens — a droit à son intégrité territoriale, à son système social et à sa forme d’État.
[…]
Une telle nation a droit à sa souveraineté (découlant des droits de ses citoyens) et le droit d’exiger que sa souveraineté soit respectée par toutes les autres nations
Mais ce droit ne peut être revendiqué par les dictatures, les tribus sauvages ou par la moindre forme de tyrannie absolutiste. Une nation qui viole les droits de ses propres citoyens ne peut revendiquer quelque droit que ce soit. Lorsqu’on parle de droits, comme sur toutes les questions morales, il ne peut y avoir deux poids deux mesures. Une nation gouvernée par la force physique brute n’est nullement une nation, mais une horde — qu’elle ait à sa tête Attila, Genghis Khan, Hitler, Kroutchev ou Castro. Quels droits Attila pourrait-il revendiquer et sur quelles bases ?
Cela s’applique à toutes les formes de sauvagerie tribale, anciennes ou modernes, primitives ou « industrialisées ». Ni la géographie, ni la race, ni la tradition, ni l’état de développement antérieur ne peuvent conférer à certains êtres humains le « droit » de violer les droits d’autrui.
Le droit à « l’auto-détermination des nations » ne s’applique qu’aux sociétés libres ou aux sociétés qui cherchent à établir la liberté ; elle ne s’applique pas aux dictatures. De même que le droit d’un individu à la libre action n’implique nullement le « droit » de commettre des crimes (c’est-à-dire de violer les droits d’autrui), le droit d’une nation de déterminer sa propre forme de gouvernement n’implique nullement le droit d’établir une société esclavagiste (c’est-à-dire légaliser l’asservissement de certains hommes par d’autres). Il n’y a pas de « droit à asservir ». Une nation peut le faire, tout comme un homme peut devenir criminel — mais ni l’un ni l’autre ne peuvent le faire en vertu d’un droit.
Dans ce contexte, il importe peu qu’une nation ait été asservie par la force, comme la Russie soviétique, ou par le vote, comme l’Allemagne nazie. Les droits individuels ne sont pas sujets au vote ; une majorité n’a aucun droit de voter l’abrogation des droits d’une minorité ; la fonction politique des droits est précisément de protéger les minorités de l’oppression des majorités (et la plus petite minorité sur terre est l’individu). Qu’une société esclavagiste ait été conquise ou ait choisi de se réduire elle-même en esclavage, elle ne peut revendiquer le moindre droit national et la moindre reconnaissance de tels « droits » par les pays civilisés — tout comme une bande de gangsters ne saurait exiger la reconnaissance de ses « droits » et une égalité juridique avec les entreprises industrielles ou les universités, au motif que les gangsters auraient choisi par un vote unanime de s’engager dans cette sorte particulière d’activité de groupe.
Les nations dictatoriale sont hors-la-loi. Toute nation libre avait le droit d’envahir l’Allemagne nazie et, aujourd’hui, a le droit d’envahir la Russie soviétique, Cuba ou tout autre enclos d’esclaves. Qu’une nation libre choisisse ou non de le faire dépend de son propre intérêt, et non du respect des « droits » inexistants des dirigeants du gang. Une nation libre n’a nullement le devoir de libérer d’autres nations au prix de son propre sacrifice, mais elle a le droit de le faire quand elle choisit et si elle choisit de le faire.
Ce droit est toutefois conditionnel. Tout comme la répression des crimes ne donne pas à un agent de police le droit de se livrer à des activités criminelles, l’invasion et la destruction d’une dictature ne donnent pas à l’envahisseur le droit d’établir une autre variante de société esclavagiste dans le pays conquis.
Un pays esclavagiste n’a aucun droit national, mais les droits individuels de ses citoyens demeurent valides, même s’ils ne sont pas reconnus, et le conquérant n’a aucun droit de les violer. Par conséquent, l’invasion d’un pays asservi n’est moralement justifiée que lorsque et si les conquérants établissent un système social libre, c’est-à-dire un système fondé sur la reconnaissance des droits individuels.
Aucun pays n’étant entièrement libre aujourd’hui, ce qu’on appelle le « Monde libre » se composant de diverses « économies mixtes », on pourrait se demander si tous les pays de la terre sont moralement ouverts à l’invasion de tous les autres. La réponse est non. Il y a une différence entre un pays qui reconnaît le principe des droits individuels, mais ne le met pas pleinement en pratique, et un pays qui les nie et les bafoue explicitement.
À l’aune de ces principes, quel est le statut de l’État d’Israël d’une part, et des régimes/mouvements palestiniens d’autre part ? Si l’on examine pour chacune des deux parties des indicateurs tels que, par exemple : la liberté d’expression, la liberté de culte, la liberté des femmes, la liberté sexuelle, la liberté des minorités en général, le droit de propriété, la séparation des pouvoirs, la liberté de l’information, etc., l’examen objectif des faits est sans appel : c’est bien du côté d’Israël que l’on trouvera une (perfectible) protection des droits individuels et du côté palestinien qu’ils sont allègrement bafoués. Il s’ensuit que du côté d’Israël on trouve la liberté, le progrès, la technologie, la vie ; et du côté palestinien on trouve la tyrannie, la stagnation, la pauvreté, le culte de la mort.

Bien sûr, un tel constat est extrêmement controversé. Par exemple, Israël est régulièrement qualifié par ses opposants d’ « apartheid ». Un apartheid désigne une juridiction qui discrimine une partie de ses citoyens sur un territoire donné, sur la base de critères ethniques ou raciaux. Cette qualification ne peut s’appliquer à Gaza, où les habitants n’ont pas la nationalité israélienne, et sont sous le régime du Hamas. Elle ne peut s’appliquer à la Cisjordanie non plus, où les habitants n’ont pas non plus la citoyenneté israélienne, et sont sous le régime de l’Autorité palestinienne (sauf en zone C). Pour ce qui est des citoyens israéliens arabes en Israël, ceux-ci jouissent essentiellement des mêmes droits que leurs concitoyens et se retrouvent à des postes (le gouvernement et le parlement par exemple) qui seraient impossibles dans un système d’apartheid. Ce que peuvent subir les israéliens arabes, c’est du racisme et de la discrimination courante, comme dans à peu près tous les pays du monde à divers degrés. Ou bien, une inégalité de résultats (une pauvreté plus grande chez les arabes que chez les juifs). La qualification d’apartheid est donc totalement abusive, voire malhonnête.
Les « pro-palestiniens » qui parlent d’apartheid mentionnent également la présence militaire, les points de contrôle, le mur, et autres restrictions dans les territoires occupés. Outre le fait que parler d’apartheid pour des gens qui n’ont pas la citoyenneté israélienne — et n’ont pas l’intention de l’avoir — n’a pas vraiment de sens, ces activistes commettent ici un sophisme qu’Ayn Rand a souvent dénoncé, à savoir la décontextualisation (context-dropping), qu’Ayn Rand décrivait comme « l’un des premiers outils psychologiques de l’esquive » (dans « Conflicts of men’s interests » publié dans The Virtue of Selfishness). Le contexte qui est esquivé ici est simplement le fait que ces mesures de sécurité, qui n’étaient pas là il y a trente ou quarante ans, ont dû être mises en place en raison des agressions répétées venant des ces territoires, dans le but de protéger les droits individuels des israéliens (qu’ils soient juifs, arabes ou autres).
D’autre part, il y a les mises en accusations relatives aux états de guerres. Israël est régulièrement accusé de tuer indistinctement des civils innocents, à Gaza en particulier. À ce sujet, il faut d’abord rappeler en préambule qu’à ce jour, c’est systématiquement le camp palestinien qui a commencé à agresser l’État d’Israël, et ce depuis 1948 (en s’en prenant délibérément à des civils à maintes reprises). Une attitude qui a en partie ses racines dans une haine de l’occident, et qui concorde d’ailleurs avec ce que disait en substance Ayn Rand dans « The Roots of War » (en 1966, publié dans Capitalism: The Unknown Ideal), à savoir que ce sont les régimes moins libres qui déclenchent la guerre à l’encontre des régimes plus libres. En effet, Israël a toujours employé la force en représailles, jamais pour déclencher une agression. Or l’Objectivisme insiste justement sur la distinction moralement capitale entre le déclenchement de la force (illégitime) et l’utilisation de la force en représailles (légitime). Ayn Rand écrit par exemple dans « The Nature of Government » (1963, publié dans The Virtue of Selfishness) :
La conséquence nécessaire du droit de l’homme à la vie est son droit de légitime défense. Dans une société civilisée, la force ne peut être utilisée qu’en représailles et uniquement contre ceux qui ont pris l’initiative de l’usage de la force. Toutes les raisons qui font que le déclenchement de la force physique est un mal font de l’usage de la force physique en représailles un impératif moral.
Et dans « The Roots of War » :
Il va sans dire que le pacifisme unilatéral n’est qu’une invitation à l’agression. De même qu’un individu a droit à la légitime défense, un pays libre a le droit de se défendre s’il est attaqué.
Ensuite, il est tout simplement faux, factuellement, de dire qu’Israël massacre indistinctement des civils innocents. Contrairement aux combattants palestiniens, Israël ne vise pas spécifiquement à tuer des civils, mais cherche à vaincre un ennemi (le Hamas en l’occurrence) qui se sert des civils comme boucliers humains et se cache parmi eux. Si demain, cet ennemi était vaincu, il n’est pas crédible de penser qu’Israël s’en prendrait à des civils innocents. Donc ici, non seulement les victimes civiles de la guerre sont des victimes collatérales, mais surtout, la responsabilité de ces morts incombe au camp qui a déclenché la guerre. Le principe ici est que les conséquences d’une guerre sont la responsabilité du camp qui la déclenche.
Il faut se rappeler que selon l’Objectivisme, tous les principes sont contextuels, et que même le principe des droits individuels présuppose un certain contexte. Ainsi, Rand déclarait (en 1972 dans la séance de questions qui suit sa conférence « A Nation’s Unity ») :
C’est une raison majeure pour laquelle les gens devraient se préoccuper de la nature de leur État. La majorité des gens, dans tout pays en guerre est souvent innocente. Mais si, par négligence, ignorance ou impuissance, ils n’ont pas pu renverser leur mauvais gouvernement et en établir un meilleur, alors ils doivent payer le prix des péchés de leur gouvernement, comme nous payons tous pour les péchés du nôtre. Et si les gens tolèrent la dictature — comme certains le font en Russie soviétique et comme certains l’ont fait dans l’Allemagne nazie — ils méritent ce que leur gouvernement mérite. Notre seule préoccupation devrait être de savoir qui a commencé la guerre. Une fois que cela est établi, il n’est plus nécessaire de considérer les « droits » de ce pays, car il a déclenché l’usage de la force et s’est par conséquent exclu du principe des droits.
Durant la seconde guerre mondiale, entre un et trois millions d’allemands civils sont morts de la guerre en six ans, par les bombardements alliés notamment (ce qui est très loin au dessus de la totalité des morts cumulés du conflit israélo-palestinien depuis 1948). Il fallait pourtant gagner contre l’Allemagne, ce qui pouvait impliquer la mort d’allemands innocents. Même certains français innocents, voire même certains résistants, sont morts de bombardements américains lorsque la France était occupée. En ce temps là comme aujourd’hui, la responsabilité de ces morts était celle du camp qui avait déclenché la guerre, à savoir l’Allemagne, et beaucoup de résistants en avaient conscience. Le principe est le même dans toute les guerres.
Ce grief (de massacre de civils) à l’encontre d’Israël peut parfois être le produit d’une morale dite « conséquentialiste », voire utilitariste, qui juge la moralité (y compris le caractère juste ou injuste) d’une action d’après la quantité de bonheur du plus grand nombre qui en résulte directement, sans tenir compte de l’ensemble de la chaîne causale et des motifs impliqués.
Or comme je l’expliquais dans un ancien article, l’éthique Objectiviste n’est nullement conséquentialiste (ni déontologique, soit dit en passant). L’éthique Objectiviste est causale, au sens où elle voit dans la moralité l’application des causes (les principes moraux) destinées à atteindre certains effets à long terme (voir « Causality versus Duty« , publié dans Philosophy: Who Needs It). Le principe impliqué ici étant, comme nous l’avons vu plus haut, l’usage de la force en représailles dans le but de mettre un agresseur dangereux hors d’état de nuire — principe dont l’application est lui-même causé par l’agression initiale.
Si pour Ayn Rand, le motif — le but recherché — ne suffit nullement à valider une action (la fin ne justifie pas les moyens, mais les morts civils à Gaza ne sont pas pour Israël un moyen d’atteindre leur but, ce qui est en revanche le cas pour les combattants palestiniens), le motif doit néanmoins être pris en considération dans une évaluation morale. L’action de tuer un innocent délibérément en tant qu’acte d’agression et l’action de tuer collatéralement un innocent — ou de tuer l’agresseur — dans un acte de légitime défense ne peuvent être considérés comme moralement égaux. Non seulement le but d’Israël n’est pas de tuer des civils innocents, mais le fait qu’il y ait des civils innocents tués ne change pas la nécessité morale de l’action de représailles en tant que légitime défense. Précisément parce que c’est le déclenchement de la force par le camp adverse qui l’a causé et c’est lui qui doit être tenu pour responsable — et que pour protéger la vie et la liberté, il faut empêcher ce genre d’agression de se reproduire, ce qui est le but d’Israël.
L’évaluation morale conséquentialiste basée sur la comparaison quantitative des victimes civiles sans tenir compte des motifs et de la causalité néglige également de prendre en considération la cause pour laquelle il y a davantage de victimes civiles côté palestinien : est-ce parce que le Hamas est motivé par une limitation du nombre de victimes civiles et modère son hostilité ? Ou est-ce parce que, étant des dictateurs technologiquement primitifs, ils n’ont pas les moyens de tuer autant de juifs qu’ils le voudraient ? Dans les deux cas, les conséquences quant à la quantité de victimes civiles pourraient être les mêmes, mais l’évaluation morale peut-elle être la même ?
Ce mépris de la causalité peut venir de ce que Rand appelait la « mentalité anti-conceptuelle« , une mentalité qui se limite au niveau perceptuel de la conscience sans jamais atteindre le niveau conceptuel. (Voir à ce sujet « The Missing Link » publié dans Philosophy: Who Needs It, ainsi que « Memory-Storing Epistemology », publié dans Journals of Ayn Rand).

La caractéristique principale de cette mentalité est une sorte singulière de passivité : non pas la passivité en tant que telle, non pas la passivité à tous les niveaux, mais la passivité au-delà d’une certaine limite — c’est-à-dire la passivité à l’égard du processus de conceptualisation et, par conséquent, à l’égard des principes fondamentaux. C’est une mentalité qui a décidé, à un certain stade de développement, qu’elle en sait suffisamment et ne cherche pas à aller plus loin. Qu’accepte t-elle comme « suffisant » ? Les données concrètes directement et immédiatement perceptibles de son environnement — « l’élément empirique de l’expérience ».
[…]
Les deux questions cardinales, qui sont les principaux moteurs de l’esprit humain — « Pourquoi ? » et « Pour quoi faire ? » — sont étrangères à une mentalité anti-conceptuelle. (…) L’absence de préoccupation pour le « Pourquoi ? » élimine le concept de causalité et ampute le passé. L’absence de préoccupation pour le « Pour quoi faire ? » élimine les objectifs de long terme et ampute l’avenir. Ainsi, seul le présent est pleinement réel pour une mentalité anti-conceptuelle.
En effet, certains se font une opinion, non pas en analysant conceptuellement le sujet, en identifiant les causes, et en retenant un contexte, mais simplement en voyant des images, par exemple des images d’enfants brûlés de Gaza, que l’on peut voir sur des réseaux sociaux, sans se poser trop de questions sur les faits, le contexte, les causes et les responsabilités. (Durant la seconde guerre mondiale, nous n’avions pas ou peu d’images des morts civils allemands, donc il n’y avait pas cette facilité.)
En 1998, Leonard Peikoff donna une conférence intitulée : « A Picture is Not an Argument » (« Une image n’est pas un argument », retranscrit dans le volume Why Act on Principle?) Il n’y parlait pas du conflit israélo-palestinien, mais du principe général de l’utilisation des images comme substitut à l’argumentation. De telles images, rappelle t-il, ne font pas appel à la raison, mais à l’émotion. L’émotion provoquée réduit la focalisation et rend aveugle à toute autre considération. L’image a donc pour effet de contourner toutes les autres connaissances pertinentes à l’égard du sujet, qui peuvent pourtant être essentielles à sa compréhension et à une analyse correcte. C’est une fois encore un procédé de décontextualisation contraire à l’objectivité et à l’intégration soutenue par l’épistémologie Objectiviste.
Au delà de ces deux exemples (les griefs d’apartheid et de massacre de civils), les opposants d’Israël convoqueraient sans doute une multitude d’autres griefs pour soutenir que cet État ne respecte pas les droits. Et dans cette multitude, certains pourraient même être légitimes, car Israël est loin d’être un modèle idéal, ni plus ni moins que la France ou les États-Unis par exemple. C’est un débat complexe et multi-niveau qu’un simple article de blog n’a pas la place de couvrir entièrement. (Ces aspects ont des chances d’êtres couverts parmi les ressources fournies à la fin de cet article.) Mais le point important ici, c’est de comprendre qu’en toute objectivité, même ces défauts ne peuvent absolument pas mettre Israël sur le même plan de moralité et de légitimité que les tyrannies qui le combattent.
Ainsi, dans une perspective Objectiviste, l’enjeu fondamental du conflit israélo-palestinien n’est pas, au fond, un conflit sur la terre, mais un conflit idéologique entre la liberté et la tyrannie. Le droit moral à la souveraineté d’un territoire dépend de ce que l’on en fait. La question n’est pas de choisir une tribu sur une autre, mais de défendre des valeurs.
Comme le résume Elan Journo dans le livre What Justice Demands :

Fondamentalement, le conflit ne persiste pas pas parce que les Palestiniens manquent d’un État souverain, ni à cause des « colonies », ni à cause de diverses autres revendications politiques. Le conflit a plutôt été alimenté par — et reflète — les courants idéologiques et pathologies de la région. Nous avons vu des États arabes mener la guerre contre Israël dès sa fondation en 1948 pour leur propre agrandissement. Plus tard, Gamal Abdel Nasser et ses alliés nationalistes arabes menèrent la charge, avec une autre guerre infructueuse en 1967. Puis est apparue l’Organisation de Libération de la Palestine. À présent, les djihadistes sont à l’avant-garde. Le thème commun ici est un affrontement entre une société libre et des régimes et mouvements idéologiques qui sont hostiles à la liberté et méprisent de la vie humaine.
Si demain, les régimes palestiniens faisaient l’indubitable preuve qu’ils sont devenus des protecteurs des droits individuels, cessaient d’agresser Israël et d’employer des méthodes terroristes, leur revendication à un État aurait alors la même légitimité morale qu’Israël.
Ressources
Les ressources sur les perspectives Objectivistes quant au conflit israélo-palestiniens étant très nombreuses, la présente section ne sera pas du tout un inventaire exhaustif, mais une sélection. Rien n’est en français. Les deux intellectuels Objectivistes ayant le plus traité la question sont Elan Journo et Yaron Brook, nous retrouverons donc souvent leur noms ici.
Ayn Rand
Ayn Rand a exprimé sa position sur le conflit à plusieurs reprises : en 1976 dans les questions-réponses de la conférence « The Moral Factor » ; en 1977 dans les questions-réponses de « Global Balkanization » ; en 1979 lors de sa première apparition au Donahue Show. On peut retrouver certaines de ses déclarations dans le livre Ayn Rand Answers.
Parmi les textes et conférences d’Ayn Rand que nous avons mobilisé dans ce billet, on peut rappeler les principaux discours pertinents :
- « Man’s Rights » (1963, publié dans The Virtue of Selfishness)
- « The Nature of Government » (1963, publié dans The Virtue of Selfishness)
- « Collectivized ‘rights’ » (1963, publié dans The Virtue of Selfishness)
- « The Roots of War » (1966, publié dans Capitalism: The Unknown Ideal)
- « The Age of Envy » (1971, publié dans Return of the Primitive)
- « Global Balkanization« (1977, publié dans Return of the Primitive)
Livres
Le principal livre offrant une perspective Objectiviste sur le conflit israélo-palestinien est : What Justice Demands de Elan Journo, publié en 2018 chez Post Hill Press. C’est probablement le livre qui propose l’analyse Objectiviste la plus développée de ce sujet. On peut compléter la lecture de ce livre par la réponse d’Elan Journo à cinq objections courantes sur son ouvrage.
D’autres livres Objectivistes qui parlent notamment du conflit existent (en particulier Winning the Unwinnable War et Failing to confront Islamic Terrorism) mais ceux-ci contiennent essentiellement des articles qui ont été publiées en ligne par le Ayn Rand Institute, que vous pourrez retrouver ci-dessous.
Ayn Rand Institute
Le Ayn Rand Institute a publié de nombreux articles et vidéos sur la question. Cette page établit une liste (non-exhaustive) de ces articles et vidéos. Voici les documents qui me paraissent les plus pertinents :
Articles
- Israel has a Moral Right to its Life (Yaron Brook, 2002)
- Arafat’s Undeserved Honor (Elan Journo, 2004)
- Betraying the Real Freedom Fighters (Elan Journo, 2005)
- What Would a Palestinian State Actually Look Like? (Elan Journo, 2019)
- Stop Ignoring Justice in the Israel–Hamas War (Elan Journo, 2021)
- Hamas’s Savagery Reflects Its Nihilistic Goal (Elan Journo, 2023)
- Hamas and the Tyranny of Need (Peter Schwartz, 2024)
Conférences
- The Israeli-Palestinian Conflict . . . What Is the Solution? (Yaron Brook, 2002)
- Making Sense of the Israeli-Palestinian Conflict (Elan Journo, 2017)
- America, Israel and the Middle East (Elan Journo, 2018)
- The Left’s Long War on Israel (Nikos Sotirakopoulos, 2023)
Podcasts
- Why Should I Care About Israel? (2020)
- The Perpetual War on Israel: 1948-2023 (juin 2023)
- Did Israel Steal Palestinian Land? (oct. 2023)
- Civilization vs. Barbarism (oct. 2023)
- How To Think About the Death of Innocents in War (oct. 2023)
Yaron Brook
L’ancien directeur (d’origine israélienne) du Ayn Rand Institute a également beaucoup traité de la question, que ce soit dans les podcasts de Leonard Peikoff sur sa chaîne Youtube, notamment lors de son émission en direct live, le Yaron Brook Show.
Questions sur le site de Leonard Peikoff
- « Does Israel have the right to exist considering it was created through the use of force by confiscating private farmland that they believed was a gift from god to the Jewish people? » (2013)
- « Is Israel a Theocracy because of its incomplete separation of church and state? What are the fundamental differences between the goals of Israeli Jews and the Islamic foes? » (2013)
- « Israel is clearly justified, even under international law, in occupying the West Bank, but what do you think about the settlement? How fair is it for Israel to promote and transfer its own citizens to occupied land, particularly when it undermines the peace process? » (2015)
Conférences
- U.S.-Israel Relations & The War With Palestinians (2003)
- The Rise and Decline of the State of Israel (2018)
- Israel’s Moral War (2024)
Interview
Yaron Brook Show
- The Israeli Palestinian War Continues (2021)
- Israel — A Legitimate State? (mars 2023)
- Morality of War in The Context of Israel’s War in Gaza (oct. 2023)
- Israel War strategy; History of Conflict (oct. 2023)
- Understanding Israel & The Palestinians — Antisemitism & Anticolonialism (2024)
Extraits courts du Yaron Brook Show
- Complex Questions About Israel Palestine Conflict (déc. 2023)
- Causes of Hostility Between Israel and Palestine (déc. 2023)
- History of Gaza and Hamas, How We Got Here (oct. 2023)
Débat
The Objective Standard
On peut également citer trois article pertinents du magazine The Objective Standard :
- “Just War Theory” vs. American Self-Defense (Brook, Epstein, 2006)
- Israel: To Be, or Not to Be (Craig Biddle, 2015)
- What is « Israeli Occupation » ? (Jon Hersey, déc. 2023)
Une réflexion sur « Perspective Objectiviste sur le conflit israélo-palestinien »