
Il y a quelques mois, un youtubeur (également éditeur) nommé Le Hussard a publié une vidéo au sujet d’Ayn Rand d’environ vingt minutes, principalement sous un angle politique. La vidéo relève essentiellement du registre de l’éloge, cependant comme je l’ai dit par le passé dans ma réponse à la vidéo de Kosmos, que l’on soit hostile ou bienveillant à l’égard des idées d’Ayn Rand, il importe que la présentation que l’on en fait soit exacte. Si on observe ce qui relève des faits dans la vidéo du Hussard, on retrouve hélas maintes erreurs et informations fausses ou au moins discutables.
Il faut cependant mettre à son crédit d’avoir évité certaines confusions courantes, comme par exemple l’idée selon laquelle Rand serait libertarienne, qu’il réfute en rappelant que Rand n’était ni pour l’abolition de l’État ni pour l’État « minimal ». Il convient tout de même de préciser que ce n’était pas du tout la seule raison pour laquelle Rand était opposée au libertarianisme, les raisons étant plus fondamentalement philosophiques. (À ce propos, voir notamment mon interview de 2017 à ce sujet.)
Nous allons relever les divers aspects problématiques de la vidéo du Hussard, en indiquant les sources qui permettent d’obtenir les informations. Je vais à plusieurs reprises m’appuyer sur les interviews biographiques d’Ayn Rand de 1960-1961 avec Barbara Branden, lesquelles ne sont pas directement accessibles au public et que je n’ai pas le droit de citer directement, mais qui sont disponibles pour les chercheurs qui en font la demande auprès des archives du Ayn Rand Institute.
- Le livre le plus influent après la Bible ?
- Une lectrice assidue d’Alexandre Dumas ?
- Influencée par l’expérience communiste ?
- Un cursus de lettres ?
- L’étude de Kant ?
- Du forcing auprès de Cecil B. DeMille ?
- Mariée à Gary Cooper ?
- Quand prend-t-elle le nom de “Ayn Rand” ?
- La prononciation de “Rand” ?
- “La Grève” comme titre voulu ?
- La présentation de l’Objectivisme par Le Hussard
- Décédée d’un cancer du poumon ?
- Rand a utilisé le nom d’“Ann O’Connor” ?
- Conclusion
Le livre le plus influent après la Bible ?
À 02:12 Le Hussard dit que Atlas Shrugged est « classé le deuxième livre le plus influent de l’histoire par le Congrès américain derrière la Bible ».
Ce lieu commun qui est répété systématiquement dès qu’on évoque Ayn Rand mérite d’être recontextualisé, car le citer hors-contexte est trompeur. (Le Hussard n’est pas le seul fautif, il n’a fait que reprendre ce qu’on entend sans cesse.) Lorsqu’on entend cela, on pourrait croire que cela s’appuie sur une étude rigoureuse à grande échelle. Or il s’agit d’un sondage qui a été réalisé en 1991 sur environ 2000 personnes. 935 livres avaient été cités, la Bible, qui était arrivée première, avait reçu un total de 166 votes, et Atlas Shrugged avait reçu un total de 17 votes. (Voir le compte rendu de l’époque du Los Angeles Time) Il faut donc être conscient que cela ne concerne qu’un nombre restreint de personnes, sur un unique sondage qui commence à dater. Rien ne prouve que l’affirmation selon laquelle Atlas Shrugged serait aux USA le livre le plus influent après la Bible soit vraie aujourd’hui et ait jamais été vraie sur l’ensemble de la population américaine.
Certes Atlas Shrugged fait partie des classiques de la littérature américaine, certes il a eu et continue d’avoir une influence démontrable dans ce pays, mais exagérer ou gonfler artificiellement cette influence n’a aucun intérêt.
Une lectrice assidue d’Alexandre Dumas ?
À 04:29, Le Hussard affirme :
En particulier, dès son enfance, elle s’enthousiasme pour les auteurs français romantiques, à commencer par deux gros « Chad » que vous connaissez bien […] : Alexandre Dumas et Victor Hugo.
De la même manière, dans la description de sa vidéo, on lit ceci :
…la romancière qui lisait assidument Victor Hugo, Alexandre Dumas, Edmond Rostand et Dostoïevski
De telles descriptions seraient exactes si le nom d’Alexandre Dumas n’y figurait pas. Car Rand n’était pas du tout une admiratrice de l’auteur du Comte de Monte-Cristo. Certes, elle avait un certain respect pour lui comme écrivain, puisque dans “What is Romanticism?” (chapitre 6 de The Romantic Manifesto), elle classe Alexandre Dumas parmi les romantiques de deuxième rang (avec Walter Scott) sur une hiérarchie d’environ six niveaux. Néanmoins, Alexandre Dumas ne semble pas avoir été sa tasse de thé, comme en témoigne sa correspondance, dans une lettre 24 août 1967 à Archibald Ogden, où elle écrit :
Je n’ai pas « lu les grand écrivains russes » lorsque j’étais enfant ; je n’ai lu qu’un roman de Dumas (Monte Cristo) et je l’ai détesté, et le seul écrivain que j’admirais profondément était Hugo.
L’édition de sa correspondance contient une astérisque qui précise en note de bas de page :
Ayn Rand lut Le Comte de Monte-Cristo à l’âge de onze ou douze ans et le décrivit en 1960 comme étant « sa première grande déception littéraire » parce que cela débute comme une grande histoire à suspense et ne devient ensuite qu’une simple histoire de vengeance « dont rien d’important ne sort ».
Il convient toutefois de préciser qu’il y a deux Alexandre Dumas : le père (le plus célèbre), et le fils. Or si Dumas père n’était pas du goût de Rand, il faut dire qu’elle avait beaucoup aimé La Dame aux Camélias de Dumas fils (voir encore “What is Romanticism?” dans The Romantic Manifesto ou “The plot-theme” dans The Art of Fiction.)
Influencée par l’expérience communiste ?
À 5:28, Le Hussard dit ceci :
Cette expérience du communisme entre la fin des années 1910 et le début des années 1920 va profondément influencer Ayn Rand, nourrissant chez elle une haine tenace, construite, structurée et irréfutable de tous les systèmes collectivistes et communistes.
Une telle présentation peut être comprise comme voulant dire que ce serait essentiellement l’expérience que Rand a eu du communisme qui aurait déclenché sa philosophie et déterminé son opposition au communisme. Cette interprétation du parcours intellectuel d’Ayn Rand est très courante, mais pour le moins incertaine. Elle implique que sans l’expérience directe du communisme, Rand n’aurait peut-être pas été opposée au collectivisme et au communisme. En d’autres termes, une telle interprétation repose exclusivement sur un postulat déterministe discutable qui ne semble pas confirmé par les informations biographiques dont nous disposons.
Premièrement, Ayn Rand a toujours expliqué, notamment dans ses interviews biographiques, qu’elle était individualiste dès l’âge de douze ans, dans les termes qu’un enfant de cet âge peut appréhender. C’est à partir de 1917 avec la révolution de février, donc avant la prise de pouvoir des communistes en octobre, qu’elle se forgea l’individualisme comme première notion philosophique de sa vie, et c’est sur cette idée qu’elle désapprouva les communistes par la suite. Elle raconte notamment que lorsqu’elle entendit pour la première fois le slogan communiste selon lequel l’homme doit vivre pour l’État, elle se figura avec horreur l’image du héros sacrifié au nom de la masse. S’il peut sembler inhabituel d’avoir des positions sur ce genre de notions à cet âge, il faut garder en tête qu’avec le climat de la révolution, tout le monde parlait politique et idéologie en Russie, et que la jeunesse, y compris les enfants, étaient très imprégnés de cela. En outre, tout ce que Rand a relaté de son enfance et de sa scolarité par ailleurs ressemble à ce qu’on appellerait de nos jours un enfant précoce. Le phénomène de l’enfant précoce / surdoué ou « HPI » est aujourd’hui largement constaté et connu. (On peut songer par exemple à un profil comme celui de Héméré Garcia âgée de dix ans, qui s’est faite connaître sur les réseaux sociaux par son éloquence et sa maladie des os de verre et qui est capable de soutenir des conversations relativement poussées avec des adultes.) Jusqu’à la fin de sa vie, Rand s’est toujours sentie très concernée par le cas des enfants exceptionnellement doués.
Deuxièmement, une interview non publiée de septembre 1995 avec Nora, la sœur d’Ayn Rand, semble aller partiellement dans ce sens : elle dit que l’esprit de Rand était tournée vers ses objectifs propres, que son caractère était propice à l’égoïsme et à l’individualisme (et à l’époque de ce témoignage, Nora était depuis longtemps en profond désamour avec sa sœur, il n’y a pas de complaisance possible). Cette interview est accessible aux chercheurs dans des boîtes archivées par le ARI intitulées « Ayn Rand Special Collection » (ref. 2-A,L,H,R-1).
Enfin, lorsqu’on lit We the Living, qui est partiellement autobiographique, on s’aperçoit que le personnage de Kira est bien plus animé par une position positive (pro-individualiste) que par une position négative (anti-communiste). Rand a toujours insisté sur le fait que ce roman n’était pas spécifiquement une critique de la Russie soviétique uniquement, mais de toute forme de dictature. (Voir sa préface de la réédition de 1959.)
Du reste, si sa pensée s’était construite par pure opposition au rouges, on peut aussi se demander pourquoi, comme elle le raconte également dans ses interviews biographiques, elle désapprouvait également les blancs dès le départ, qui constituaient en Russie la principale force d’opposition aux communistes, ou pourquoi elle a toujours été athée, comme les communistes l’étaient aussi, ou pourquoi elle considérait les idées politique de Soljenitsyne comme pires que celles des communistes.
La thèse de l’expérience du communisme comme principale influence de sa pensée ne repose quant à elle sur aucun témoignage ou document de première main, il s’agit uniquement d’une inférence déterministe et d’une opposition à une lecture de la vie d’Ayn Rand considérée comme hagiographique. (Cette thèse est aussi parfois utilisée sous forme de psychologisation pour insinuer que la philosophie de Rand ne serait pas rationnelle, mais ne serait que la rationalisation d’un traumatisme d’enfance.)
Personne ne dit, bien entendu, que son expérience du communisme n’a joué aucun rôle dans la construction de sa pensée. Mais il faut faire la différence entre voir cette expérience comme un déclencheur émotionnel qui aurait déterminé ses idées par réaction — et voir cette expérience comme une source de connaissances factuelles qui a nourrit un individualisme antérieur. Dit autrement, selon les informations dont nous disposons, sa pensée négative (anti-communiste, anti-collectiviste) n’a pas été un point de départ, mais une conséquence secondaire de sa pensée positive précoce (pro-individu, pro-liberté). Toute sa vie elle a insisté sur le fait qu’elle ne se définissait pas comme « anti-communiste » mais comme « pro-capitalisme » et que c’est sur cette base qu’elle s’opposait aux communistes, aux fascistes, aux conservateurs, etc. (voir l’interview de Playboy)
Un cursus de lettres ?
À 06:00, Le Hussard dit que Rand…
…va suivre un cursus de lettres et de philosophie…
Pour autant que je sache, Ayn Rand n’a jamais suivi de cursus de lettres. D’où le Hussard tire-t-il cette information ? Toutes les informations biographiques sur Ayn Rand indiquent qu’elle a fait un cursus d’histoire et de philosophie. On sait même que durant ses études d’histoire, elle s’était spécialisée dans le Moyen-Âge. (Voir A Companion to Ayn Rand, page 23.)
On peut lire par exemple dans la courte postface d’Atlas Shrugged, “Sur l’auteur” :
À l’université, j’avais choisi l’histoire comme matière principale et la philosophie comme centre d’intérêt particulier ; la première — afin d’acquérir une connaissance factuelle du passé des hommes, pour mes futurs écrits ; la seconde — afin d’obtenir une définition objective de mes valeurs. J’ai découvert que la première pouvait s’apprendre, mais que je devais obtenir la seconde par moi-même.
À ma connaissance, aucun chercheur, aucun témoignage n’a jamais fait état d’un cursus de lettres qu’aurait suivi Rand.
Ce n’est pas tout : Le Hussard semble même insinuer que c’est ce cursus de lettres qui lui aurait fait découvrir Edmond Rostand et Dostoïevski. Or Rand est entré à l’université de Petrograd en 1921. Avant cela, entre 1918 et 1921, elle a vécu une certaine période en Crimée, qui était encore aux mains de l’armée blanche. D’après ses interviews biographiques, Rand a découvert Rostand et Dostoïevski durant cette période en Crimée, entre 13 et 16 ans, avant de revenir à Petrograd et de rentrer à l’université. La découverte de Dostoïevski était une lecture scolaire (de ce qu’on pourrait appeler le lycée, pas une lecture d’université), mais ce n’était pas le cas pour Edmond Rostand, qu’elle a découvert et lu par elle-même. (Voir encore A Companion to Ayn Rand, page 23.)
L’étude de Kant ?
À 6mn13, toujours au sujet des études de Rand en Russie, le Hussard dit :
En revanche, si elle découvre et étudie à fond la pensée de Kant, qui est à cette époque dans les facs russes, elle va par la suite rejeter à peu près tous les grands principes du bonhomme, le considérant même comme l’homme le plus malfaisant de l’histoire de l’humanité.
En dehors du fait que Kant était enseigné dans les facs russes, j’ignore sur quelle base Le Hussard affirme que c’est durant sa période russe que Rand aurait étudié Kant « à fond« . Dans la première édition de We the Living, publiée en 1936 (aux États-Unis, donc bien après ses études en Russie), le personnage de Léo cite Kant, et cela est présenté positivement. Lors de la réédition du roman en 1959, Rand remplaça Kant par Spinoza, un philosophe pour lequel on sait qu’elle avait, sur certains aspects, un certain respect. (Voir l’étude comparative de l’édition originale et de la réédition dans Essays on Ayn Rand’s We the Living, par Robert Mayhew) Comme on sait par ailleurs que la philosophie de Rand n’a jamais fondamentalement varié au cours de sa vie, le fait qu’elle puisse citer Kant positivement dans la première édition de son premier roman semble indiquer qu’elle n’avait pas encore étudié Kant « à fond » à ce stade de sa vie. L’affirmation semble donc incertaine et peu justifiée.
Du forcing auprès de Cecil B. DeMille ?
À 7mn21, le Hussard dit :
Elle se radine ainsi à Hollywood et fait un forcing pas possible pour y rencontrer Cecil B. DeMille…
Il semblerait qu’à force d’utiliser des récits de deuxième, troisième, quatrième, cinquième main, les données se transforment comme dans un téléphone arabe et la réalité est déformée. Une fois encore, sur quelle base Le Hussard affirme t-il que Rand aurait fait du « forcing » ? Bien sûr, le Hussard l’a lu ou entendu quelque part (et je l’ai déjà lu aussi), mais ce n’est pas ce que dit le témoignage de Rand qui est la source des informations dont nous disposons sur sa rencontre avec Cecil B. DeMille.
Selon le témoignage de Rand (relaté dans ses interviews biographiques), elle se rendit au studio de Cecil B. DeMille le lendemain de son arrivée à Hollywood avec une lettre de recommandation et quatre scénarios, dans le but d’être embauchée. On lui a dit qu’aucun poste n’était disponible. En sortant, elle tomba par hasard sur Cecil B. DeMille qui était dans sa voiture et qu’elle fixa du regard. Il s’approcha alors d’elle avec sa voiture pour lui demander pourquoi elle le fixait ; elle lui répondit qu’elle venait de Russie et qu’elle était heureuse de le voir ; il lui proposa de monter dans sa voiture. Là, elle expliqua un peu plus qui elle était, ce qu’étaient ses projets, et Cecil B. DeMille lui proposa d’assister à un tournage, et plus tard, de devenir figurante. (Cette anecdote est relatée dans de nombreux ouvrages en anglais, dont le premier fut Who is Ayn Rand? en 1962.)
À ma connaissance, il n’existe aucun témoignage de première main ou aucune preuve indiquant un quelconque « forcing » de la part de Rand pour rencontrer ou travailler auprès de Cecil B. DeMille.
Mariée à Gary Cooper ?
À 7mn29, Le Hussard dit :
C’est là, en accomplissant ses premiers petits boulots, qu’elle rencontrera un jeune acteur américain : Frank O’Connor qui deviendra son mari et le restera jusqu’à sa mort à lui en 1979.
Tout cela est bien exact, mais lorsque Le Hussard parle de la rencontre entre Ayn Rand et son mari Frank O’Connor, il nous montre ce cliché :

L’image est très trompeuse, car l’homme aux côtés de Rand n’est autre que l’acteur Gary Cooper (qui ressemble un peu à Frank O’Connor) au moment du tournage de l’adaptation cinématographique de The Fountainhead à la fin des années 1940. (Gary Cooper interprétait le rôle de Howard Roark.) Pourtant, les photos de Rand aux côtés de son mari ne manquent pas.
Quand prend-t-elle le nom de “Ayn Rand” ?
À 7mn38, Le Hussard dit ceci :
En 1931, Alica Rosenbaum devient officiellement citoyenne américaine, un élément dont elle sera ensuite très fière, et c’est à cette occasion qu’elle prend le nom de “Ayn Rand”…
J’ignore où Le Hussard est allé chercher cela. On sait pourtant très bien qu’elle adopta le nom de « Ayn Rand » bien avant sa naturalisation.
On sait par exemple, grâce à des lettres envoyées à sa sœur, qu’elle avait choisi le nom « Rand » alors même qu’elle était en Russie. Elle envisagea d’ailleurs à l’époque le pseudonyme de « Lil Rand ». (Voir la biographie de Jeff Britting, Ayn Rand, 2005, page 33)
La famille américaine de Rand qui l’a hébergée à Chicago lors de son arrivée en Amérique et qu’elle a rencontré en 1926 parlent d’elle en l’appelant « Ayn ». Et les manuscrits de ses premiers récits fictionnels connus, de 1926 (publiés dans l’ouvrage The Early Ayn Rand) sont signés « Ayn Rand ».
La prononciation de “Rand” ?
À 7mn49, Le Hussard parle de la prononciation du nom « Ayn Rand ». Ce qu’il dit sur la prononciation du prénom « Ayn » est exact, mais tout au long de la vidéo, il prononce le nom « Rand » à la française, ce qui est bizarre. Il semble même étrangement remplacer le « d » par un « t ». Le son français « an » (comme dans « un an ») n’existe pas en anglais. Dans « Rand« , le « and » doit se prononcer exactement comme le mot anglais « and » qui signifie « et ». Ou bien comme le mot anglais « end » qui signifie « fin ».
Je renvoie à ma vidéo-réponse de Kosmos où vous entendrez à maintes reprises le nom d’Ayn Rand prononcé correctement (y compris par Kosmos lui-même).
“La Grève” comme titre voulu ?
Vers 13mn23, Le Hussard affirme que :
Ayn Rand elle-même voulait qu’on traduise en « La Grève » en français.
Là encore, je me demande où Le Hussard est allé chercher cette information. Ce que je sais concernant son idée du titre « La Grève », quelle que soit la langue, est surtout écrit dans The Art of NonFiction (chapitre 11), où elle dit ceci :
Atlas Shrugged n’était pas mon titre original pour le livre, et c’est un grand regret dans ma vie de n’avoir pu utiliser mon titre original, qui était The Strike (La Grève). Néanmoins, en écrivant le livre, je me suis aperçu que « The Strike » en disait trop. Mais le drame derrière ce titre est le suivant : J’ai conçu ce livre peu après la publication de The Fountainhead. Nous étions en plein dans le New Deal, lorsque les grèves étaient à la mode et qu’elles étaient toutes menées par la gauche. Aujourd’hui, elles sont passées de mode — et considérées comme acquises. Si vous voyez des piquets de grève, vous les considérez comme faisant partie du quotidien. Nous sommes dans une économie complètement mixte, donc chaque groupe de pression utilise des moyens de ce genre pour obtenir quelque chose. Mais en ce temps là, c’était un phénomène collectiviste, clairement marqué à gauche. À l’époque, je pensais que le fait qu’il y ait un roman de moi avec ce titre, après The Fountainhead, réputé comme étant un livre « réactionnaire », aurait un effet dramatique. J’étais un peu subjective au sens où je m’appuyais sur la réputation de mon précédent roman. Le changement de titre est en fait un monument au temps qu’il m’a fallu pour écrire le livre. Si le roman avait été publié dans les cinq premières années, The Strike aurait pu être bien. Mais sur une perspective de long terme, il aurait été daté, et cela n’aurait pas été un bon titre même aujourd’hui. Mais ce qui est surtout à prendre compte, c’est que The Strike en disait trop.
La présentation de l’Objectivisme par Le Hussard
À partir de 14mn54, Le Hussard tente de donner une présentation résumée de l’Objectivisme. Il a l’honnêteté de dire qu’il s’agit de « giga-approximations pour les besoins de Youtube« .
Voici le résumé de l’Objectivisme par Le Hussard :
Selon Ayn Rand, la réalité existe vraiment en tant qu’elle-même, et l’être humain rentre en contact avec cette réalité par le truchement de ses sens et de son expérience, ce qui l’amène à formuler des idées et des concepts rationnels.
À partir de là, l’individu doit, d’un point de vue moral, assurer son propre bonheur, c’est le but de sa vie. Pour ce faire, il peut se reposer sur ce que Rand appelle l’égoïsme rationnel. À ses yeux, c’est en suivant son propre intérêt et en travaillant de manière à nous rendre toujours plus complet que l’on produit l’existence la plus morale possible. Très concrètement, Rand rejette catégoriquement l’idée de se sacrifier pour quelqu’un d’autre, l’universalisme de Kant et de sa morale, le martyr chrétien (elle était elle-même une athée convaincu […]) car cela revenait, pour elle, à déprécier la valeur de celui qui juge et porte le jugement et donc à déprécier le jugement lui-même, ce qui est une contradiction peu souhaitable. De même, c’est en prenant le plus grand soin de vos affaires, de votre maison et de vos intérêts propres que vous créerez, collectivement une société habitable, enviable et épanouie.
En somme, on le voit, la philosophie d’Ayn Rand est absolument individualiste et partisane d’un laissez-faire économique immense. Sa pensée met en avant l’expérience individuelle, la découverte autonome du monde et la mise au pinacle des créateurs les plus chevronnés.
En conséquence, sur la place de l’État au milieu de tout ça, Rand se montre très frileuse à l’endroit de la bureaucratie, et si elle n’est pas partisane d’abolir l’État ou même de la réduire à la portion la plus congrue possible, elle appelle de ses voeux un État dit limité, c’est-à-dire concentré sur quelques tâches vraiment précises, comme la défense par exemple, sur lesquelles, là, l’État peut mettre le paquet.
Décortiquons tout cela.
Dès le début, sur les fondements de l’Objectivisme, il induit le spectateur en erreur. Il dit que…
Selon Ayn Rand, la réalité existe vraiment en tant qu’elle-même.
Cela n’est pas nécessairement faux (quoique la formulation manque de clarté), mais en même temps qu’il dit cela, à l’écran on voit ceci :

Il y a ici une confusion entre les deux axiomes fondamentaux de l’Objectivisme. Le principe d’identité (« A est A » et non pas « A = A » c’est quelque peu différent) stipule qu’une chose est ce qu’elle est. Il ne stipule pas que l’existence existe vraiment, ce qui est l’axiome d’existence. Bien sûr, exister et avoir une identité sont deux aspects de la même réalité. Mais les deux concepts ne se confondent pas. Et en fait, il faudrait voir ce que « exister vraiment » signifie. Car il convient de préciser que l’axiome d’existence ne précise pas encore qu’un monde physique existe. (voir Introduction to Objectivist Epistemology, expanded second edition page 245.) Et l’axiome d’identité n’a rien à voir non plus avec la validité des sens, puisqu’on pourrait croire que le Hussard ait pris le principe d’identité comme signifiant que ce qu’on voit est identique à ce que la chose est (position dite du « réalisme naïf »), ce qui n’est pas la position l’Objectiviste.
Ensuite, il dit que :
…l’être humain rentre en contact avec cette réalité par le truchement de ses sens et de son expérience, ce qui l’amène à formuler des idées et des concepts rationnels.
la première partie de la phrase est exacte, mais la seconde est quelque peu équivoque. Elle laisse entendre que l’être humain formerait nécessairement des concepts rationnels. Or Ayn Rand a toujours dit que la raison ne fonctionnait pas de façon automatique, mais de façon volitionnelle (voir le discours de Galt par exemple). Selon l’Objectivisme, un être humain peut parfaitement formuler des idées et des concepts irrationnels, si justement sa pensée n’est pas réductible en dernier ressort à des faits de la réalité connus par les sens, ou s’il se base sur des dénominateurs communs inessentiels. La rationalité est une question de choix et c’est même là qu’intervient la question métaphysique du libre arbitre dans l’Objectivisme.
Après cette unique phrase concernant la métaphysique et l’épistémologie, qui est à la fois la première et la dernière, Le Hussard bondit sur l’éthique, sans que l’on voit exactement le lien entre les deux. Il ne mentionne pas le concept clef qui permettrait d’établir ce lien : la vie. C’est parce que l’Objectivisme établit la vie de l’homme comme norme des valeurs morales et que l’homme survit et développe sa vie par la raison que l’éthique Objectiviste demande d’appliquer la rationalité à la morale, et défend spécifiquement une morale de l’intérêt personnel rationnel, autrement dit un égoïsme rationnel avec le bonheur pour conséquence.
Le Hussard emploie par la suite une expression assez floue :
travailler de manière à nous rendre toujours plus complet
…qui pourrait être mal interprétée. Rand n’a jamais dit, par exemple, qu’il fallait être bons dans tous les domaines, or l’usage du mot « complet » ouvre la voie à ce genre d’interprétation. Ayn Rand a d’ailleurs dit elle-même en interview qu’elle n’aimait pas le terme d' »homme complet » ou « homme entier » (« whole man« ) qui portait, dit-elle, de dangereuses connotations. (Voir Objectively Speaking, page 124.)
À nouveau, dire qu’elle :
rejette l’universalisme de Kant…
…est un petit peu ambigu et pourrait prêter à des interprétations erronées. Ce qui est vrai là-dedans est le « de Kant« , c’est-à-dire qu’elle rejette en effet la façon dont Kant justifie son universalisme, et les conséquences qui en découlent. Mais elle ne rejette pas du tout l’universalisme en tant que tel, car la philosophie de Rand est clairement universaliste. Sa conception de la morale et des droits s’applique de la même manière à l’ensemble de l’humanité, sans distinction de sexe, de classe, de race, d’intelligence ou autre. Sa littérature entend d’ailleurs traiter de principes universels, ce qui fait partie selon elle de l’essence du romantisme.
Voici une explication précise de sa différence avec Kant à ce sujet, lors d’une interview de Rand publiée dans Objectively Speaking, page 163 :
J’adhère évidemment à l’universalité en tant que principe, dans le sens où toute loi morale doit s’appliquer à tous les hommes de façon égale. Mais je ne la déduirais pas de la même façon que Kant. Je ne dirais pas que le critère de la moralité est son application universelle. Je dirais simplement que la morale, si elle doit constituer un code applicable à un certain type d’espèce vivante — à savoir, l’homme —, doit s’appliquer à tous les membres de cette espèce. Si elle n’est pas applicable à tous les hommes, on peut se demander si l’on peut même la classer comme code moral.
Mais venons-en à présent à la critique de Kant lui-même : sa loi de l' »universalisabilité » est constituée d’une forme sans contenu précis. Deux actions opposées pourraient toutes deux revendiquer une justification par l’impératif catégorique, selon l’approche kantienne de la morale […]. Si je dis que je ne veux assumer la responsabilité de la vie de personne d’autre, et que je n’attends pas des autres qu’ils m’aident si je suis en difficulté, je serais en accord avec l’impératif kantien. Cependant, un autre homme pourrait dire qu’il est prêt à accepter le devoir d’aider les autres lorsqu’ils sont en difficulté, afin d’avoir le droit de compter sur leur aide lorsqu’il sera lui-même en difficulté. Cela serait également conforme à l’impératif kantien. Voilà donc deux choix opposés qui rentrent dans la même formule kantienne. Le vrai problème de sa formule, c’est qu’elle introduit un élément subjectif — l’élément du souhait — dans l’impératif fondamental, comme l’appelle Kant, d’une morale qu’il prétend objective. Il dit qu’il faut agir comme on souhaiterait que tous les hommes agissent. Mais ce que je peux souhaiter, ou ce que quiconque peut souhaiter, ne rend pas cela objectivement juste. Un désir ou un souhait n’est pas une preuve de moralité.
(Voir aussi les critiques de Rand à l’égard de Nietzsche, dans son interview pour WKCR de 1965, où elle reproche à ce dernier son manque d’universalisme.)
Soit dit en passant, vers 6mn20 de la vidéo, Le Hussard affirme que Rand rejette tous les principes de Kant « pour une raison assez simple » sur laquelle il dit revenir plus tard, mais je n’ai jamais vu dans sa vidéo quelle était cette « raison assez simple ». Si le Hussard pense que c’est pour des raisons éthiques, ce n’est pas tout à fait exact : Rand rejette l’éthique kantienne parce qu’elle rejette ses principes métaphysiques et épistémologiques, et non l’inverse.
La critique Objectiviste de l’altruisme est résumée ainsi par Le Hussard :
…car cela revenait, pour elle, à déprécier la valeur de celui qui juge et porte le jugement et donc à déprécier le jugement lui-même, ce qui est une contradiction peu souhaitable.
Le raisonnement que le Hussard présente (qui semble être une reformulation résumée d’un propos de Rand dans une interview qui a été publiée dans Objectively Speaking, page 160, on peut retrouver cette citation dans ma réponse à Kosmos à partir de 23mn50) montre de façon générale que le rejet de l’égoïsme est selon Rand une contradiction dans les termes. Mais sur un plan moral, la critique directe du sacrifice de soi pour autrui — autrement dit de l’altruisme — par Rand est essentiellement qu’il s’agit d’une norme de valeur qui est contre la vie de l’homme, et qu’elle n’a pas de fondement rationnel. (Voir notamment « Altruism » dans le Ayn Rand Lexicon.)
Puis, avant de faire le lien avec la politique, Le Hussard ajoute :
De même, c’est en prenant le plus grand soin de vos affaires, de votre maison et de vos intérêts propres que vous créerez, collectivement une société habitable, enviable et épanouie.
Le problème ici n’est pas tant que Rand serait en désaccord avec cela dans l’absolu, le problème est que sa philosophie n’utilise pas cela comme argument, et que Rand, au contraire, a plutôt mis en garde les défenseurs du capitalisme contre l’emploi de ce genre d’arguments. Pour l’Objectivisme, le résultat collectif n’est pas et ne doit pas être l’objectif de l’individualisme. (voir notamment « What is Capitalism? » dans Capitalism: The Unknown Ideal ; ou voir ma réponse au Précepteur sur ce point)
Sa pensée met en avant l’expérience individuelle, la découverte autonome du monde et la mise au pinacle des créateurs les plus chevronnés.
Rappelons que « chevronné » signifie avoir une longue expérience. Or aucun des principes de l’Objectivisme ne valorise particulièrement l’ancienneté ou la longue expérience d’un homme. Lorsqu’on lit The Fountainhead par exemple c’est même exactement l’inverse : c’est le jeune créateur innovant et rationnel qui est valorisé par rapport à tous ceux qui se reposent sur l’autorité de l’ancienneté.
Enfin, Le Hussard ne dit pas un mot sur la théorie esthétique de l’Objectivisme. Peut-être ne la connaît-il pas (ce qui est dommage pour un créateur de contenu spécialisé dans la littérature, qui plus est s’il apprécie le romantisme) et dans ce cas il est certain qu’il vaut mieux s’abstenir. Mais peut-être aurait-il pu mentionner au moins son existence afin de donner un aperçu de l’Objectivisme dans sa globalité.
Comme la critique est aisée mais l’art est difficile, je vais me faire force de proposition et suggérer ma propre présentation résumée de l’Objectivisme, en m’imposant d’utiliser autant de mots que Le Hussard (305 mots, ce qui est très court) :
L’Objectivisme est un système philosophique complet et intégré qui se déploie en cinq branches hiérarchiques : la métaphysique, l’épistémologie (les branches fondamentales sur lesquelles tout repose), l’éthique (branche centrale), la politique et l’esthétique (branches évaluatives).
Cette philosophie offre un ensemble de raisonnements et concepts sur de nombreuses questions philosophiques telles que la nature humaine, le libre arbitre, la querelle des universaux, la dichotomie faits-valeurs, et bien d’autres.
D’inspiration aristotélicienne, la métaphysique Objectiviste repose sur la primauté de l’existence. L’existence étant le fait premier irréductible, unique et absolu, indépendant de la conscience. Rand voit le monde comme logique et accessible à la compréhension de l’homme.
Ainsi, dans un esprit de prolongement des Lumières, l’essence de l’Objectivisme est l’importance de la raison dans la vie de l’homme. L’une des particularités de cette philosophie est d’appliquer la raison à tous les domaines de l’existence, y compris dans ce qui touche aux valeurs, tels que la morale ou l’art.
Rand a en particulier créé un code moral profondément individualiste, appelé « égoïsme rationnel » dont la vie humaine est la norme des valeurs et le bonheur est le but. Elle s’oppose aux morales sacrificielles, fondées sur la foi, l’émotion ou les attentes sociales.
Rand valorise hautement l’esprit humain et en particulier la dimension créative de l’homme, qu’elle considère comme une véritable forme d’héroïsme. Une vision héroïque de l’homme que l’on retrouve également dans sa théorie esthétique du romantisme, lequel est considéré par Rand comme le courant ayant le plus haut potentiel artistique.
En politique, elle soutient que le seul système moral est le capitalisme de laissez-faire, défini comme le système fondé sur la reconnaissance des droits individuels, avec une séparation de l’économie et de l’État comme il y eut la séparation de l’Église et de l’État. La seule fonction de l’État étant, dans ce système, de protéger les droits.
Naturellement, il ne s’agit que d’une proposition parmi une infinité d’autres possibles. On remarquera qu’à la différence du Hussard, je n’essaie pas d’expliquer des arguments, je reste dans un aperçu général. Car si on veut rester bref, soit on choisi de donner un aperçu général de la philosophie, soit on choisi de détailler un argument spécifique sur un point spécifique, mais il me semble impossible de faire correctement les deux à la fois.
Décédée d’un cancer du poumon ?
À 17mn37, Le Hussard dit ceci :
…en 1982, à 77 ans, Ayn Rand s’éteint d’un cancer du poumon, certainement causé par son tabagisme intensif…
Ayn Rand a bien eu un cancer du poumon provoqué sans nul doute par son tabagisme, mais ce cancer, qui fit l’objet d’une opération en 1974 lorsqu’elle avait 69 ans, ne fut pas la cause de son décès. Rand décéda d’une insuffisance cardiaque en 1982 à l’âge de 77 ans (ce qui est dans la moyenne de l’époque), une cause de décès relativement courante chez les personnes âgées, qui fut annoncée dans The Objectivist Forum (volume 3, numéro de février 1982) par Harry Binswanger sous le titre « To the reader ».
Faisant allusion à son opération pour le cancer du poumon dans The Ayn Rand Letter du 12 août 1974, Rand publia la note suivante :
Ceci est un remerciement personnel aux lecteurs qui m’ont envoyé tant de lettres et de cartes aimables pendant ma récente maladie. Je regrette de ne pouvoir répondre à chacun de vos messages individuellement, mais je tiens à ce que chacun sache à quel point j’apprécie votre attention et votre sollicitude.
Je suis heureuse de vous annoncer que l’opération a été un succès complet et que je suis à présent complètement rétablie.
Il convient de préciser que Rand a été opérée en janvier 1975, mais ce numéro du « 12 août 1974 » a été publiée avec presque un an de retard, en mai 1975.
Précisons aussi, pour être juste, que Le Hussard n’est pas le premier à commettre cette erreur.
Rand a utilisé le nom d’“Ann O’Connor” ?
À 17mn51, Le Hussard ajoute :
Pour la petite histoire, et aussi pour être le plus exhaustif possible, Rand a eu recours à la fin de sa vie aux aides d’État pour payer son traitement, allant même jusqu’à prendre pour cela le nom d’Ann O’Connor…
Concernant l’allégation selon laquelle Ayn Rand aurait emprunté le nom de « Ann O’Connor », Le Hussard reprend ici une fausse information qui circule depuis des années sur Internet, y compris sur Wikipédia. L’idée que Rand utilisa les services de sécurité sociale sous le nom de « Ann O’Connor » a été popularisée à partir de 2011 par un article du blogueur Michael Ford (lequel n’était pas journaliste, mais a profité à l’époque d’une plateforme de contribution ouverte par le Huffington Post). Sa source était le livre 100 Voices: An Oral History of Ayn Rand, parue l’année précédente (dont il ne cite que le sous-titre). Or ce livre ne donne jamais, à aucun moment, le nom de « Ann O’Connor ». Il dit (page 324, interview d’Eugene Winick, avocat de Rand) qu’elle signait les documents légaux « Alice O’Connor », ce qui était son vrai nom : Alice étant son prénom depuis sa naissance, et O’Connor le nom de famille de son mari. Compte tenu du fait que l’article de Michael Ford contient plusieurs erreurs d’inattention (sur le titre du livre-source où il cite seulement le sous-titre, sur d’autres noms comme Evva Pryor qui devient « Pryror ») il s’agit probablement, dans le meilleur des cas, d’une erreur d’inattention due à un travail bâclé. Une erreur qui a été répétée ailleurs, et a nourri par la suite des théories sur une soi-disant duplicité de Rand.
Le Hussard omet d’ailleurs de préciser que Rand avait toujours soutenu qu’il était parfaitement moral — dans un contexte où l’État prend nos biens par la force pour le redistribuer — de bénéficier de cette redistribution, pourvu de considérer cela comme une restitution partielle de ce qui a été pris et d’être opposé à une telle spoliation. (Voir sa lettre du 3 septembre 1964 à Milton W. Broberg, Voir « The Question of Scholarship« , voir sa réponse à la question durant un cours sur l’Objectivisme…)
On peut également préciser qu’en l’état actuel des connaissances (je m’appuie ici sur les archives du ARI), nous ne disposons pas de la preuve formelle que Rand ait réellement encaissé les chèques de la sécurité sociale auxquels elle a eu droit, ni qu’elle était réellement au courant, sachant que dans son témoignage pour 100 Voices, Evva Pryor (alors consultante pour le cabinet d’avocat qui gérait les affaires juridiques de Rand) dit que Rand lui avait donné procuration pour gérer toutes les affaires liées à la santé et la sécurité sociale. D’un autre côté, Evva Pryor dit qu’elle a dû batailler pour convaincre Rand de percevoir des aides, parce que cela — dit Pryor — aurait été contraire à sa théorie. Or nous disposons des preuves matérielles (citées plus haut) qui montrent que cela n’était pas contraire à sa théorie. Une hypothèse qui pourrait réconcilier le propos d’Evva Pryor avec les preuves matérielles serait que Rand aurait effectivement été réticente à toucher de telles aides, sans pour autant que cela soit pour un problème de violation de principe, mais pour une raison différente, plus personnelle ou contextuelle, et qu’Evva Pryor aurait simplement mal interprété la réticence de Rand. Tout cela, bien sûr, n’est qu’hypothèse. Quoi qu’il en soit, cette histoire comporte encore à l’heure actuelle beaucoup d’incertitudes et son utilisation est systématiquement imprudente.
Conclusion
Un peu comme Kosmos avait tenté de le faire en 2022, Le Hussard a manifestement voulu faire de la vulgarisation. Exercice difficile, à plus forte raison lorsqu’on parle d’une figure aussi controversée qu’Ayn Rand, sur laquelle il y a tant de désinformation. Dans ce genre de cas, la prudence (et la précision) est de mise, car il ne suffit pas de trouver quelque chose raconté à plusieurs endroits pour que cela soit vrai. Il faut remonter aux sources premières, et essayer d’être attentif à la fiabilité des sources. (Il va sans dire que si Le Hussard me propose des sources fiables qui me contredisent, je serais pleinement disposé à amender mes propos.) Comme on le voit par exemple avec cette rumeur du faux nom, une déformation apparemment anodine peut devenir le point de départ de théories fantasques, ou donner lieu à d’autres déformations qui nous éloignent progressivement de la réalité, et à force d’être répétées partout, deviennent considérées des vérités établies. Or s’il y a bien une leçon que l’on peut tirer de la philosophie d’Ayn Rand, c’est l’importance de rester focalisé sur la réalité, et non sur ce que disent les gens. C’est aussi ce qu’on appelle être objectif.
MISE À JOUR : J’ai découvert après avoir publié cet article que Le Hussard a également sorti en mars un podcast d’environ 1h25 sur sa chaîne secondaire au sujet de Rand. Ce podcast reprend un certain nombres d’erreurs qui ont été indiquées plus haut, et en apporte de nouvelles, dont l’une des plus insensées est peut-être de présenter Alain Laurent, qui a souvent fait preuve d’ignorance au sujet de la philosophie d’Ayn Rand et qui a contribué activement à répandre certaines rumeurs à son sujet, comme un « randien ». (Voir par exemple mon article sur les émotions, mon interview avec Shoshana Milgram, ou ma critique du livre de Mathilde Berger-Perrin, laquelle reprend souvent Alain Laurent.) Le fait qu’Alain Laurent passe en France pour un spécialiste de la pensée d’Ayn Rand en dit long sur la profonde ignorance de la pensée d’Ayn Rand en France.
Merci pour l’honnêteté intellectuelle et le travail qui l’accompagne
J’aimeAimé par 1 personne