
Mon dernier article était une réponse à un youtubeur (Le Hussard) ayant fait une vidéo de vulgarisation élogieuse sur Ayn Rand qui comportait un certain nombre d’erreurs factuelles. Nous continuons ici sur cette lancée, en répondant cette fois à une autre chaîne Youtube intitulée Parole de philosophe, qui rassemble les podcasts de Gilles D’Elia sur la philosophie. Vous trouverez la vidéo consacrée à Ayn Rand en cliquant sur ce lien. À l’instar de Kosmos et du Hussard, la vidéo essaye vraisemblablement de présenter la philosophie d’Ayn Rand avec bonne volonté. Cependant, le podcast ne déroge pas à l’habitude des vulgarisateurs francophones de véhiculer des informations et interprétations inexactes ou équivoques, ainsi que nous allons le voir.
Comme je l’ai fait dans ma réponse à Kosmos et au Hussard, je vais citer de façon chronologique les affirmations de Gilles D’Elia qui me semblent problématiques dans sa vidéo, et y répondre point par point, en fournissant des sources.
Alerte spoiler : cet article donne quelques indications sur l’intrigue du roman Atlas Shrugged d’Ayn Rand.
00mn50 : Ayn Rand est l’une des autrices préférées de personnalités aussi diverses que Steve Jobs, Hillary Clinton, Donald Trump, Jimmy Wales (le fondateur de Wikipédia), mais aussi de Brad Pitt, Angelina Jolie ou encore Jerry Lewis. Et cerise sur le gâteau : même Vladimir Poutine serait un lecteur d’Ayn Rand.
À part Jimmy Wales qui eut un intérêt poussé pour la philosophie d’Ayn Rand, tous les autres noms cités sont simplement des personnalités qui, au mieux, ont dit un jour avoir apprécié un roman d’Ayn Rand. Cela ne va pas plus loin que ça et permet difficilement d’affirmer, sans spéculation arbitraire, que Rand est « l’une des autrices préférées » de ces diverses personnes.
Pour Vladimir Poutine en particulier, il s’agit là d’une rumeur, l’une des nombreuses qui entourent Ayn Rand. Comme toujours dans ce genre de on-dit, il faut remonter à la source. La source originale est l’autobiographie d’Alan Greenspan, qui fut proche de Rand dans sa jeunesse et plus tard directeur de la Fed de 1987 à 2006. Dans son livre intitulé Le Temps des turbulences, au chapitre 16 « Les jeux de coudes de la Russie », page 418 de l’édition française traduite par Thierry Piélat et Georges Nicolas, il raconte :
Au terme d’une rencontre bilatérale au Fonds monétaire international, en octobre 2004, Andreï Illarionov, conseiller économique en chef de Vladimir Poutine, s’avança vers moi et me demanda : « La prochaine fois que vous viendrez à Moscou, accepteriez-vous que nous nous réunissions, Vous, moi et quelques amis, pour discuter d’Ayn Rand?» Que Rand, défenseur farouche du laisser-faire capitaliste et ardente ennemie du communisme, fût connue des cercles intellectuels restreints du pouvoir en Russie était ahurissant. En engageant Illarionov, Poutine connaissait certainement son adhésion sans réserve aux marchés concurrentiels. Illarionov incarnait-il une facette des inclinations politiques de Poutine ?
(Après quoi, Greenspan explique pourquoi Illarionov, en réalité, ne représentait pas les idées de Poutine, et ce qu’il faisait malgré tout à ce poste de conseiller.)
Cela est un très bon exemple de la façon dont une rumeur se crée. On passe arbitrairement de « un conseiller de Poutine veut parler d’Ayn Rand avec Alan Greenspan » à « Poutine est un lecteur d’Ayn Rand »… et on pousse parfois jusqu’à : « Ayn Rand est l’un des auteurs favoris de Poutine »…
01mn45 : Passionnée de cinéma, elle essaye par tous les moyens de rencontrer Cecil B. DeMille.
Avec l’usage de la formule « par tous les moyens » on retrouve la même chose que dans la vidéo du Hussard, où ce dernier affirmait que Rand avait fait « un forcing pas possible » pour rencontrer Cecil B. DeMille. Je ne pourrais donc que répéter ce que j’ai dit en réponse à la vidéo du Hussard et j’y renvoie le lecteur. J’ajouterais simplement que la possible origine de cette allégation de la part du Hussard et de Gilles D’Elia pourrait être Wikipédia. Car la page Wikipédia francophone (actuelle) d’Ayn Rand dit qu’elle faisait le « pied de grue » devant le studio de Cecil B. DeMille. Faire le « pied de grue » signifie attendre longtemps à la même place. Et lorsqu’on emploie cette expression, on songe aux personnes qui vont se poster dans des lieux stratégiques pour rencontrer absolument, voire harceler, leurs vedettes favorites. Mais lorsque la page Wikipédia dit cela, sur quelle source s’appuie t-elle ? La source indiquée est une page biographique en anglais (aujourd’hui disparue mais qu’on peut retrouver via le site des archives du web) qui dit ceci sur cette anecdote :
Le deuxième jour d’Ayn Rand à Hollywood, Cecil B. DeMille la vit à la grille de son studio, lui proposa de l’emmener sur le tournage de son film The King of Kings, et lui offrit un emploi, d’abord comme figurante, puis comme lectrice de scénarios.
La phrase n’est pas fausse en tant que telle, mais elle ne précise pas pourquoi, dans quel contexte, Cecil B. DeMille vit Rand se trouver à la grille de son studio. Et en l’absence de précision sur le contexte, il suffit qu’un esprit spéculateur compense en expliquant la situation par le fait que Rand a probablement dû se comporter comme les fanatiques qui veulent rencontrer leur vedette avec insistance. Et voilà, encore une fois, comment une rumeur se forme.
Pour rappel, l’histoire est que Rand est tombé par hasard sur Cecil B. DeMille en sortant de son studio où elle était allée proposer ses scénarios. Aucune source de première main n’a jamais fait état d’une insistance particulièrement notable de la part de Rand. (Précisons d’ailleurs que la page qui sert de source à Wikipédia s’appuie sur des sources biographiques qui, à leur tour, s’appuient en dernier ressort sur le propre récit d’Ayn Rand, laquelle n’a jamais présenté les choses comme le formulent Le Hussard ou Gilles d’Elia.)
02mn05 : Ses auteurs de prédilections sont d’ailleurs les romanciers français Alexandre Dumas et surtout Victor Hugo.
Encore une fois, on retrouve la même erreur que chez Le Hussard, qui décrivait Rand comme une « lectrice assidue » de Dumas. Et encore une fois, je soupçonne que cette erreur provienne de la page Wikipédia francophone, où on peut lire ceci :
À l’âge de neuf ans, elle décide de devenir écrivaine. Elle lit notamment Walter Scott et Alexandre Dumas et s’enthousiasme pour le courant romantique.
Là encore, cette phrase n’est pas forcément fausse en soi, mais elle est très équivoque, car elle peut effectivement laisser entendre que Rand s’était enthousiasmée pour Alexandre Dumas, ce qui n’est pas vrai (je renvoie le lecteur à ma réponse au Hussard pour les sources qui le prouvent). Il est vrai d’une part que Rand avait une appétence pour le romantisme littéraire, et que d’autre part elle a lu Alexandre Dumas, mais l’erreur est d’en conclure automatiquement qu’elle avait aimé Alexandre Dumas. Or on sait que cette lecture fut pour elle une déception. (Sauf si on parle de Dumas fils avec La Dame aux camélias.)
02mn27 : …si l’on en croit une étude de la bibliothèque du congrès américain, ce roman, La Grève, serait, aux États-Unis, le livre le plus influent après la Bible.
À nouveau, on retrouve le même lieu commun que chez le Hussard. Et encore une fois, je renverrais le lecteur à ma réponse au Hussard sur ce point. Cette fameuse étude de 1991 sur 2000 personnes a recueilli 17 voix en faveur d’Atlas Shrugged. Ce sondage systématiquement mentionné a peu de signification.
02mn52 : …pour être tout-à-fait honnête, on ne peut pas dire que [Atlas Shrugged] soit de la grande littérature, au sens où on l’entend habituellement. Ce n’est pas du Flaubert…
Lorsqu’en matière d’éthique, on parle de bien et de mal, Ayn Rand pose la question suivante : selon quelle norme ? Cette question survient parce que sa philosophie remettait en question les normes conventionnelles du bien et du mal. Or l’Objectivisme ne se déploie pas uniquement en éthique, c’est un système philosophique qui couvre plusieurs branches, parmi lesquelles l’esthétique, et qui offre des remises en questions importantes dans presque tous les domaines. Ainsi, de la même manière, lorsqu’on parle de bon et de mauvais en esthétique, on peut poser la question : selon quelle norme ? Gilles D’Elia prend Flaubert pour référence en disant qu’Ayn Rand n’est pas de la grande littérature. Or, selon Ayn Rand — elle l’a dit — Flaubert n’est pas de la grande littérature. Donc on pourrait aussi renverser le point de vue en jugeant Flaubert selon les normes littéraires d’Ayn Rand. Pour comprendre ses normes littéraires, on peut lire en particulier la transcription de son cours d’écriture fictionnelle, qui a été publié sous le titre The Art of Fiction. (On peut aussi en trouver des extraits sur Youtube.) Il faut ajouter d’autre part un point important : si ce qu’on a lu est la traduction française et non le texte original en anglais, il faut garder en tête qu’il y a une différence, et elle peut être déterminante.
05mn00 : La réalité est venue donner tort à vos émotions. La raison l’a emporté sur l’émotion. Votre raison vous a envoyé un message simple : la réalité étant ce qu’elle est, si je ne bois pas, si je ne mange pas, je ne vais pas survivre.
Ce qui est un peu maladroit dans cette formulation est de sous-entendre que la raison serait une faculté qui « nous envoie un message« . Selon Rand, la raison est, d’une certaine manière, l’autre nom du libre arbitre (appelé aussi « choix de penser ou de ne pas penser », voir par exemple le discours de Galt). Autrement dit, un aspect important est que c’est nous-même qui choisissons ou pas de déclencher le processus de raison en focalisant notre esprit, et non la raison qui nous envoie automatiquement un message, alors que nous serions passif.
05mn28 : Si la raison nous commande de vivre, c’est que notre vie, notre propre vie, a une valeur. Et si notre propre vie a une valeur, alors elle doit être notre but ultime. Le critère à partir duquel nous jugeons toutes nos actions et toutes nos décisions. Et non seulement elle a une valeur, mais elle a ce qui a le plus de valeur, à nos yeux. Non pas la vie en général, non pas la vie des autres, non pas la vie de l’humanité, mais notre propre vie à nous.
Un tel raisonnement ne correspond pas à celui d’Ayn Rand. (On pourra retrouver l’essentiel de son raisonnement dans “The Objectivist Ethics”, publié dans The Virtue of Selfishness.)
En réalité, elle part du fait que la notion de « valeur » n’a de sens que pour les êtres vivants, que c’est le concept de « vie » qui fait exister le concept de « valeurs ». Et c’est ce point là qui fait que pour chaque être vivant, sa propre vie est son ultime valeur, sans laquelle il ne peut y en avoir aucune autre. Ensuite, la raison intervient dans le fait qu’elle est l’outil fondamental de survie de l’être humain. C’est grâce à cette faculté que l’homme peut découvrir comment maintenir et développer sa vie. Mais Rand ne dit jamais que la raison nous « commande de vivre » au sens moral du terme (il n’y a d’ailleurs aucun « commandement » chez Ayn Rand, c’est une notion qu’elle rejette totalement). La raison est notre moyen de survivre, si on choisit de vivre. Mais ce choix de vivre est « pré-moral ». (Pour plus de détails à ce sujet, voir l’ouvrage académique : Metaethics, Egoism, and Virtue: Studies in Ayn Rand’s Normative Theory.)
D’autre part, Gilles D’Elia parle ici de façon interchangeable de « but » et de « critère ». Or pour Ayn Rand il y a une différence et il n’est pas tout à fait exact de dire que selon Rand « notre propre vie » est le « critère » (ou la norme ou l’étalon) à partir duquel nous jugeons nos actions et décisions. Je cite « The Objectivist Ethics » :
L’éthique Objectiviste considère la vie humaine comme la norme des valeurs — et sa propre vie comme le but éthique de chaque individu.
La différence entre « norme » et « but » dans ce contexte est la suivante : une « norme » est un principe abstrait qui sert de mesure ou de jauge pour guider les choix de l’homme dans l’accomplissement d’un but concret et spécifique. « Ce qui est nécessaire à la survie de l’homme en tant qu‘homme » est un principe abstrait qui s’applique à chaque homme individuellement. L’application de ce principe à un but concret et spécifique — le but de mener une vie qui convient à un être rationnel — appartient à chaque homme, et la vie qu’il a à vivre est la sienne.
L’homme doit choisir ses actions, ses valeurs et ses objectifs selon les normes de ce qui convient à l’homme — afin d’atteindre, de maintenir, d’accomplir et de jouir de cette valeur ultime, de cette fin en soi, qu’est sa propre vie.
Dans sa correspondance avec John Hospers, Ayn Rand apporte des précisions :
Vous demandez ce que je répondrais à quelqu’un qui dirait : « Puisque la norme est la vie de l’homme — et non pas seulement la vôtre, la mienne ou celle de ma famille — pourquoi ne devrions-nous pas chercher à améliorer la vie de l’homme en général, même si, ce faisant, je n’améliore pas ma propre vie, voire que j’éteins complètement la mienne ? »
Je rappellerais à mon interlocuteur la différence entre une abstraction et un nom collectif. (« L’homme » est une abstraction, « l’humanité » est un nom collectif.) La norme « la vie de l’homme » ne signifie pas « seulement la vôtre, la mienne ou celle de ma famille ». Elle signifie : ce qui convient à la vie de l’homme en tant qu‘homme — ce qui convient à la vie de chaque homme individuel en tant qu’homme individuel. « Ma vie » ne peut pas être « la norme de ma vie ». Une « norme » est un principe d’action abstrait, qui me dit comment je dois vivre ma vie. Et la norme « la vie de l’homme » me dit pourquoi et comment ma vie doit être mon but.
Puisque la norme « la vie de l’homme » découle de la nature des valeurs — du fait que seule la vie rend les valeurs possibles (c’est-à-dire : seule la nature d’un organisme vivant, seules les conditions de la vie d’un organisme rendent possible l’existence des valeurs) — choisir n’importe quelle valeur autre que sa propre vie comme ultime but de ses actions c’est se rendre coupable d’une contradiction et commettre le sophisme du « vol de concept ». Vous souvenez-vous de la réponse que vous aviez donnée à un étudiant lors de votre séminaire, réponse avec laquelle j’étais totalement d’accord ? Vous disiez que l’on ne peut pas demander : « Pourquoi devrais-je être rationnel ? » — parce qu’en acceptant un « pourquoi », on a déjà accepté la raison, puisque « pourquoi » est un concept qui appartient à la rationalité. Eh bien, pour les mêmes raisons, par la même logique, on ne peut pas demander : « Pourquoi devrais-je choisir ma propre vie comme ultime valeur ? » — parce qu’on l’a déjà acceptée en acceptant le concept de « valeur« , puisque ce concept n’a aucune autre source, fondement, signification ni possibilité d’exister.
06mn07 : Avant d’être moral avec les autres, il faut être moral avec soi-même.
Cette formulation est encore une fois maladroite et équivoque, car elle crée une étrange dichotomie qui ne correspond pas au paradigme d’Ayn Rand. Cette dernière ne dit jamais exactement « qu’il faut être moral avec soi-même avant d’être moral avec les autres ». Certes, elle pourrait dire que la morale concerne d’abord le rapport à soi-même avant de concerner le rapport à autrui ; mais avant tout, la question centrale de sa philosophie est : « Qu’est-ce qu’être moral ? » Et la réponse qu’elle apporte finalement est : être moral, c’est être rationnellement égoïste. Si on appliquait cela à la formulation de Gilles D’Elia cela donnerait : « avant d’être rationnellement égoïste avec les autres, il faut être rationnellement égoïste avec soi-même ». Et cela n’aurait pas de sens parce que l’expression « rationnellement égoïste » contient déjà l’idée de placer le rapport à soi-même en premier. Selon Rand, il faut être rationnellement égoïste dans tous les cas. Mais il faut aussi comprendre ce que cela signifie. Cela signifie se préoccuper de sa propre vie, donc cela s’applique même lorsqu’on est seul en effet ; mais Rand soutient aussi que les actes authentiques de bienveillance, de gentillesse ou d’amour envers autrui peuvent aussi être une manière de se préoccuper de sa propre vie. Tout dépend quelle est la motivation de l’action.
Donc si je devais reformuler le propos de Gilles D’Elia pour qu’il reflète la pensée d’Ayn Rand, je dirais simplement que selon elle, être moral c’est se préoccuper avant tout de notre propre vie et que le rapport à autrui doit être fonction de notre propre vie. C’est en ce sens que la morale d’Ayn Rand se préoccupe d’abord du rapport à soi-même.
07mn06 : Nous vivons, la plupart du temps, selon un code moral, selon des valeurs, qui nous font placer le bien commun au-dessus de notre propre bien. Nous valorisons l’altruisme, le sacrifice de soi, la générosité, le désintéressement…
Ici, Gilles D’Elia commet une erreur que Rand appelait le « package-deal« , une sorte d’alliage fallacieux entre différents concepts qui devraient être distincts. L’intrus ici est le concept de « générosité », qui, à la différence de tous les autres concepts cités (altruisme, sacrifice de soi, désintéressement) n’implique pas de renoncer à quelque chose sur sa propre vie. Et précisément pour cette raison, Ayn Rand voyait la générosité comme un acte parfaitement vertueux, à la différence de tous les autres qui sont cités.
Par exemple dans sa correspondance avec John Hospers, qui était professeur de philosophie, on lit ceci :
Vous citez l’exemple de l’occasion où vous avez passé deux nuits entières à taper la thèse d’un étudiant, et vous me demandez pourquoi j’ai approuvé votre action ; vous ajoutez : « et pourtant, croyez-moi, ce fut un sacrifice, mes cours en ont quelque peu souffert, et moi aussi (j’étais fatigué pendant plusieurs jours). »
L’effort nécessaire pour atteindre un but n’est pas un sacrifice, si l’on désire ce but ; l’effort est le moyen en vue d’une fin — et il ne devient un sacrifice que lorsque le moyen exige la destruction de valeurs supérieures à la fin recherchée. Considérez le contexte complet de votre exemple : vous appréciez cet étudiant (je présume), vous vouliez qu’il obtienne son diplôme, vous voyiez qu’il était victime d’une injustice et vous avez choisi de faire un geste exceptionnellement généreux pour l’aider. L’inconfort que vous avez subi ne pourrait être qualifié de « sacrifice » que si, en l’occurrence, votre sommeil avait eu pour vous plus de valeur que l’avenir de ce garçon. Supposons que ce fût le cas : supposons que vous étiez en convalescence d’une maladie, à ce moment-là, et qu’un manque de sommeil risquât de provoquer une rechute dangereuse, et pourtant vous prenez ce risque ; dans un tel cas, votre action aurait été un sacrifice. Ou supposons que vos cours aient souffert, non pas « quelque peu », mais considérablement ; cela aurait été un sacrifice.
J’ai admiré votre action parce qu’elle était généreuse. La générosité n’est pas un sacrifice — c’est un don ou une faveur plus grande que ce qu’un ami peut raisonnablement attendre. Mais si votre action avait été motivée par un devoir altruiste, je ne l’aurais ni admirée ni approuvée.
De plus, si votre action avait été en réalité un devoir moral, l’étudiant y aurait eu droit ; il aurait eu le droit de vous la réclamer, de vous condamner moralement si vous refusiez de la faire, et de ne vous devoir aucune reconnaissance, aucune gratitude si vous la faisiez. Le devoir de la part d’un homme, implique une créance pour l’autre ; ainsi (selon l’altruisme) vous deviez vos services à l’étudiant, mais lui ne vous doit rien en retour — il n’aurait fait que percevoir son dû légitime. Une situation morale ou une relation humaine de ce genre ne vous révulserait-elle pas ? Moi, si. Et pourtant, ce serait là l’altruisme pur appliqué de façon cohérente. (Remarquez que c’est exactement ainsi qu’il est appliqué en politique, à grande échelle : les hommes sont taxés pour subvenir aux besoins des nécessiteux, et pourtant les nécessiteux ne leur doivent rien en retour, pas même de la gratitude ou du respect — rien d’autre que des insultes, des dénonciations et davantage de revendications.)
On retrouvera le même amalgame entre altruisme et générosité plus loin dans la vidéo de Gilles d’Elia (vers 22mn30).
Rand s’est souvent exprimé sur les confusions au sujet du sens de l’altruisme et s’est évertué à le différencier de la bienveillance, la gentillesse, la politesse, l’amour, l’amitié, et tant d’autres notions souvent empaquetés à tort avec l’altruisme.
07mn24 : Bien sûr, nous sommes égoïstes…
L’affirmation est équivoque. Rand souligne dans Atlas Shrugged, dans « The Objectivist Ethics » et ailleurs, que l’homme n’a pas de valeur automatique. Il ne valorise donc pas nécessairement sa propre vie et beaucoup de gens agissent, dans les faits, de façon autodestructrice. (Rand rejetait la théorie dite de l’ »égoïsme psychologique » selon laquelle nous agissons toujours suivant notre propre intérêt.) Mais Rand a également souvent dit que la plupart des gens aujourd’hui n’ont pas forcément des idées très cohérentes. Donc bien sûr, ils ne s’autodétruisent pas tout le temps, pas entièrement (nous y reviendrons juste après). Pour autant, cela ne veut pas dire que nous sommes égoïstes. Parce qu’être égoïste, selon Rand, constitue un accomplissement. Elle dit dans l’une de ses interviews avec Johnny Carson :
La découverte de l’égoïsme rationnel — qui consiste non pas à agir par caprice ou suivant le plaisir du moment, mais à savoir rationnellement pourquoi un certain objectif a de la valeur pour soi et comment l’atteindre — est un énorme accomplissement.
Pour Rand, l’égoïsme ne consiste pas à suivre n’importe quelle envie du moment, mais au contraire à apprendre rationnellement les principes de ce qui est objectivement bon pour soi, sur l’ensemble de sa vie. Donc être égoïste requiert un processus de pensée volitionnelle, un effort de réflexion que beaucoup de gens, hélas, ne fournissent pas, se contentant de procéder par mimétisme et suivisme, sans principes cohérents. Ce n’est pas, aux yeux de Rand, de l’égoïsme. Je dirais plutôt que beaucoup de gens peuvent avoir une part d’égoïsme en eux.
07mn28 : Et au lieu d’élaborer un code moral fondé sur notre égoïsme, un code moral rationnel, nous obéissons à un code moral altruiste.
À nouveau, cette affirmation demande à être nuancée. Rand a beaucoup souligné que l’altruisme, en tant que doctrine irrationnelle, a un côté impraticable de façon cohérente. Il existe des gens qui tentent de le faire mais ils sont rares. (On pourra en trouver des exemples dans l’ouvrage Strangers Drowning de Larissa MacFarquhar.) Dans une interview sur l’altruisme, Rand dit ceci :
L’altruisme ne peut être pratiqué de façon cohérente. Un homme qui serait pleinement altruiste devrait trouver un village de cannibales et s’offrir comme repas, car ce serait le seul moyen pour lui de faire un sacrifice total pour les autres sans rien en retirer en retour. Un altruiste complet se rend coupable d’une contradiction chaque fois qu’il mange, puisque sa bouchée de nourriture pourrait être nécessaire à quelqu’un d’autre.
À l’issue d’une conférence en 1972, on demanda à Ayn Rand si l’altruisme était indésirable ou impossible. Voici sa réponse :
C’est un indicible mal. L’altruisme est impossible pour l’homme naïf qui tente de le pratiquer volontairement ; il n’est possible que pour les bourreaux de l’altruisme. Un homme innocent ne peut pratiquer l’altruisme — sauf s’il se jette dans la première marmite de cannibale qu’il croise, afin de fournir son dîner au cannibale. Tant qu’il vit, il ne peut être altruiste. Mais songez à ce que peuvent faire les bourreaux — les bénéficiaires — du sacrifice altruiste. L’altruisme est la seule justification utilisée par toutes les dictatures — par exemple, l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. Et il est utilisé aujourd’hui en Amérique dès que quelqu’un veut obtenir quelque chose d’immoral ou d’immérité. En ce sens, l’altruisme est possible, comme en témoignent les mers de sang à travers l’histoire.
Dans l’interview que je mentionnais juste avant, Rand explique aussi la distinction entre altruisme et bienveillance et dit que l’altruisme voit les hommes comme des objets sacrificiels. L’intervieweur lui demande alors pourquoi quelqu’un accepterait l’altruisme, suivant la définition qu’elle en donne. Voici sa réponse :
Très peu de personnes l’acceptent réellement, mais les théoriciens de l’altruisme, eux, l’acceptent assurément. La plupart des gens ignorent la question et essaient simplement de s’en sortir avec une sorte d’attitude amorale. La plupart des gens n’ont pas de théorie morale cohérente pour les guider — c’est-à-dire une théorie qu’ils comprennent, acceptent et pratiquent pleinement. Dans la mesure où ils acceptent l’altruisme, les raisons sont multiples. La principale est que les hommes comprennent que, dans la mesure où ils doivent faire des choix, ils ont besoin d’un certain code moral : un code définissant les valeurs et les buts qu’ils poursuivront. Ils perçoivent ce besoin, mais on ne leur a offert aucun autre code que celui de l’altruisme. Sous une forme ou une autre, l’altruisme a été la théorie morale dominante de la plupart des sociétés de l’histoire. Les quelques tentatives de philosophes visant à élaborer un code moral différent ont été si impraticables qu’elles n’ont pu rivaliser avec l’altruisme. En outre, la plupart des gens ont peur d’être livrés à eux-mêmes en matière de questions morales — davantage que dans tout autre domaine de la vie. Les hommes n’ont pas peur d’être des scientifiques. En matière cognitive, lorsqu’il s’agit de découvrir un savoir nouveau, les hommes n’ont pas peur de se tenir seuls face à la nature. Mais dans les questions de valeurs, ils sont terrifiés à l’idée de devoir se tenir seuls et de définir ce qui est objectivement correct ou non. Voilà les raisons les plus générales pour lesquelles les hommes acceptent l’altruisme, ou du moins y adhèrent en paroles, mais il y en a bien d’autres.
Par ailleurs, Rand parle aussi dans divers écrits de la culpabilité engendrée par l’impossibilité de pratiquer l’altruisme de façon cohérente, tout en l’acceptant théoriquement.
08mn09 : Toute notre rationalité dépend de cet axiome [“A est A”]. Il est la base de toute connaissance.
Gilles D’Elia ne dit rien d’inexact ici, mais lorsqu’on dit « la base », il y a une méprise qu’il est bon de dissiper (et c’est une méprise que j’ai vu se manifester dans les commentaires de sa vidéo). Il ne s’agit pas d’une base au sens où on pourrait déduire des connaissances à partir de « A est A ». Ce n’est absolument pas ce que dit Ayn Rand. (Elle n’est pas rationaliste.) Il s’agit d’une base au sens où le principe d’identité est implicitement présent dans toutes nos connaissances, et en est l’ultime socle. Si j’énonce une connaissance factuelle sur la réalité, celle-ci n’est pas déduite de « A est A », mais ce qui la justifie en dernier ressort, c’est le fait que « A est A ». Pour plus de détails sur ce point, je renvoie à la première partie de ma critique du livre de Mathilde Berger-Perrin, qui croit à tort que Rand déduit sa morale à partir de « A est A ».
09mn55 : Nous existons, donc l’existence existe.
Ayn Rand n’a jamais employé cette formule et n’aurait pas pu l’employer, car celle-ci n’est pas conforme à ses fondements philosophiques. On utilise souvent le terme « primauté de l’existence » pour qualifier la métaphysique d’Ayn Rand. Autrement dit l’existence est le premier axiome fondamental : elle n’est pas déduite de quoi que ce soit ni inférée de quelque manière que ce soit. (Il ne peut pas y avoir de : « … donc l’existence existe« ) Nous en sommes directement conscient, et la conscience — qui est aussi un axiome fondamental — n’est pas autre chose que la faculté de percevoir ce qui existe. C’est une faculté d’abord extrospective et non d’abord introspective. Ainsi, selon Rand, on ne peut avoir conscience de soi avant d’avoir conscience du monde extérieur. Dans Introduction to Objectivist Epistemology, au début du chapitre 4, « Concepts of Consciousness », Rand écrit :
Directement ou indirectement, tout phénomène de la conscience découle de la sensibilisation (awareness) que l’on a du monde extérieur. Tout état de conscience implique quelque objet, c’est-à-dire quelque contenu. L’extrospection est un processus cognitif orienté vers l’extérieur — un processus d’appréhension de quelque(s) étant(s) du monde extérieur. L’introspection est un processus cognitif dirigé vers l’intérieur, un processus d’appréhension de ses propres actions psychologiques à l’égard d’un ou plusieurs éléments du monde extérieur, telle que la pensée, les sentiments, les souvenirs, etc. Ce n’est que dans une relation avec le monde extérieur que l’on peut éprouver, saisir, définir ou communiquer les diverses actions d’une conscience. La conscience (awareness) est la conscience de quelque chose. Un état de conscience dénué de contenu est une contradiction dans les termes.
Et dans “For the New Intellectuals” (dans le livre éponyme) Rand écrit :
Tout en promettant un système philosophique aussi rationnel, démontrable et scientifique que les mathématiques, Descartes commença par la prémisse épistémologique fondamentale de tout Sorcier (une prémisse qu’il partageait explicitement avec Saint Augustin) : « la certitude préalable de la conscience », c’est-à-dire la croyance selon laquelle l’existence d’un monde extérieur n’est pas évidente par soi-même, mais doit être prouvée par déduction à partir du contenu de sa propre conscience — ce qui signifie : le concept de conscience comme étant une faculté autre que celle de la perception — ce qui signifie : les contenus indifférenciés de sa conscience comme l’absolu et l’irréductible fait premier auquel la réalité doit se conformer. Ce qui suivit fut le spectacle grotesquement tragique de philosophes s’efforçant de prouver l’existence d’un monde extérieur en examinant, avec le regard aveugle et intérieur du Sorcier, les méandres arbitraires de leurs conceptions — puis de leurs perceptions — puis de leurs sensations.
Précisons que le caractère évident par soi-même de l’existence ne dit pas encore ce qui existe. Après, il y a la question de savoir si un monde physique existe, si nos sens sont valides — question qui vient par la suite.
10mn30 : Cet héritage [de l’altruisme] est tellement puissant que nos émotions déclarent la guerre à notre raison, nos émotions veulent faire plier notre raison.
Le propos de Gilles d’Elia ne rend pas très évident la question de savoir s’il parle de la situation de la plupart des gens dans la société actuelle, ou s’il parle en termes philosophiques, c’est-à-dire de l’homme en tant que concept universel. Or cela change tout : s’il parle en termes philosophiques, la formulation est trompeuse, car elle semble présupposer un conflit nécessaire entre raison et émotion. Or selon Rand, certes il peut y avoir ce conflit, mais celui-ci n’est absolument pas nécessaire, il peut et doit être corrigé s’il advient. Mais rien ne dit qu’il doit advenir, cela dépend de l’attitude de chacun. Sur la relation entre raison et émotion, tout son propos est justement de dire que les émotions peuvent et doivent être alignées avec la raison. Comment ? En étant un homme guidé par sa raison, car l’émotion n’est pas un guide, mais un effet automatique, autrement dit une conséquence de nos idées. L’erreur qu’elle dénonce est de renverser la cause et la conséquence en soumettant ou en substituant la raison à l’émotion, autrement dit en prenant les émotions pour des faits premiers irréductibles ou des outils cognitifs. C’est ce qu’on appelle l’ »émotionnalisme ». Mais sa philosophie n’est absolument pas contre les émotions, bien au contraire. Pour plus d’informations à ce sujet, je renvoie à un article que j’ai écrit en 2019 qui porte spécifiquement sur ce sujet.
10mn47 : Nos émotions, lorsqu’elles ne sont pas soumises à notre raison, font de nous des mystiques. […] Et quand Ayn Rand parle de mystique, elle englobe aussi bien les religieux que les marxistes.
Ici Gilles D’Elia songe peut-être à ceux que Rand appelle dans Atlas Shrugged les « mystics of spirit » (mystiques de l’âme) et les « mystics of muscle » (mystiques du muscle). Il est vrai que, dans le contexte du récit, on peut légitimement penser que les religieux et les marxistes sont visés. Mais le concept de « mysticisme » chez Rand est un concept plus général et abstrait qui peut englober bien plus. Il désigne, en gros, l’idée d’un moyen de connaissance qui ne serait pas rationnel. Gilles d’Elia dit plus loin que ce « sixième sens » est ce qui caractérise les mystiques, mais il ne précise pas que cela ne se limite pas spécifiquement aux religieux et aux marxistes. Cela concerne universellement tous ceux, quels qu’ils soient, qui utilisent une idée de connaissance non rationnelle.
19mn12 : Et toute personne qui vous demande votre aide, non pas parce qu’elle la mérite, mais parce qu’elle pense qu’elle y a droit, est une personne qui place sa vie au-dessus de la votre.
Là, il semblerait que Gilles D’Elia ait commis une erreur involontaire. Car la phrase suggère que selon Rand, il serait mauvais de placer sa propre vie au-dessus de celle des autres, ce qui serait évidemment un total contresens. Il aurait dû dire : « qui vous demande de placer sa vie à lui au-dessus de la votre ».
23mn29 : Ayn Rand n’est donc pas, contrairement à ce que l’on entend souvent, une philosophe libertarienne. Elle défend au contraire l’existence d’un État dont les fonctions sont minimales, mais absolument nécessaires à la protection des droits individuels.
Gilles D’Elia a parfaitement raison de dire que Rand n’est pas libertarienne, mais comme Le Hussard, il ne semble pas avoir vu où réside la différence fondamentale. Il parle du fait que Rand ne voulait pas la disparition de l’État. C’est vrai, mais cela n’est qu’une conséquence de la divergence fondamentale. La divergence fondamentale réside dans l’agnosticisme philosophique du libertarianisme. Ayn Rand résumait dans une interview :
De façon générale, notre principale différence avec les libertariens réside dans le fait qu’ils se préoccupent avant tout d’économie et de politique. L’Objectivisme n’est pas un mouvement politico-économique avant tout, mais une philosophie. Nous faisons découler notre vision politique et économique d’un certain cadre philosophique, sans lequel nous ne défendrions pas les idées particulières que nous défendons. Mais les libertariens se suspendent dans le vide, pour ainsi dire, sans fondement à leurs positions. Les principes philosophiques, dont ils prétendent faire découler leurs vues, sont pleins de contradictions et diffèrent d’un libertarien à l’autre. Nous sommes en désaccord avec eux à la racine, même si nous pouvons partager nombre de leurs positions politico-économiques.
Même si les libertariens étaient tous favorables à l’existence d’un État (certains, comme Robert Nozick, l’étaient), l’Objectivisme serait toujours opposé au libertarianisme. D’ailleurs Gilles D’Elia dit que Rand défend un « État dont les fonctions sont minimales« , or ce dernier mot provient d’un vocabulaire libertarien étranger à Rand, cette dernière n’ayant jamais parlé d’un minimalisme de l’État. Rand parle plutôt d’un État limité à certaines fonctions, comme je l’expliquais déjà dans ma vidéo-réponse à Kosmos. Cela ne veut pas nécessairement dire que l’État doit être le plus petit possible. Même si le champ d’action est borné, cela peut être, selon le contexte, des fonctions qui ne sont pas minimales du tout.
23mn53 : Les dernières lignes de son livre La Grève se termine sur ses mots que prononce John Galt, le héros du roman. Je cite. « Vous vaincrez, lorsque serez prêts à prononcer le serment que j’ai fait moi-même et que je vais maintenant répéter au monde entier : ‘Je jure, sur ma vie, et sur mon amour pour elle, de ne jamais vivre pour autrui et de ne jamais demander à autrui de vivre pour moi.’ »
Contrairement à ce que dit Gilles D’Elia, le serment de Galt qu’il cite ne sont pas du tout les dernières lignes du roman. Il y a ici une confusion probable entre la fin du roman et la fin du discours de Galt, qui ne se trouve pas dans le dernier chapitre du livre. Le serment est cité à plusieurs reprises dans le roman, et il y a de nombreuses pages entre la fin du livre et la dernière fois où celui-ci apparaît, qui n’est même pas la fois où Galt l’énonce dans son discours.
Conclusion
Ma critique pourra paraître sévère et j’imagine que, comme d’autres, c’est en toute bonne foi que Gilles D’Elia a proposé son travail de vulgarisation. Car en dépit des problèmes que j’ai relevés, sa vidéo témoigne d’un effort sincère de présenter fidèlement la pensée de Rand. Et tous les éléments qu’elle contient ne sont pas faux, il y a des points, si on les isole, tout à fait corrects et pertinents. Sa vidéo a aussi la particularité de chercher à illustrer les principes Objectivistes par des exemples originaux et didactiques. Mais l’objectivité m’oblige à dire que, à l’instar de la vidéo de Kosmos ou du Hussard, la vidéo de Gilles d’Elia n’est pas totalement fiable, et qu’un auditeur qui s’en contenterait ne se ferait pas vraiment une idée exacte de la pensée d’Ayn Rand.
Par ailleurs, je suis frappé de voir que les vulgarisateurs francophones de la philosophie d’Ayn Rand (et je ne parle pas que de Gilles d’Elia) procèdent en commençant par parler de ses axiomes, puis, en faisant un grand bond, se mettent à parler de sa morale. Mais entre les deux, il n’y a absolument rien, un grand vide sur tous les fondamentaux de l’Objectivisme. Sa métaphysique est souvent réduite aux premiers axiomes, quand ce n’est pas au seul principe d’identité, et son épistémologie est réduite au seul mot de raison, sans qu’on sache exactement ce qu’il y a derrière.
Par contraste, dans un livre de référence comme Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand de Leonard Peikoff par exemple — qui fait un peu moins de 500 pages — la théorie éthique d’Ayn Rand n’arrive qu’à partir de la page 206 (et il n’y a aucune partie biographique dans le livre), et est couverte sur environ 120 pages, ce qui fait près de 380 pages pour tout le reste. Entre les premiers axiomes et l’éthique dans ce livre, il y a donc presque 200 pages qui couvrent les fondamentaux de l’Objectivisme tels que la théorie de la réalité, de la perception, du libre-arbitre, des concepts, de l’objectivité, des définitions, de la raison, de la nature humaine, des émotions… Autre exemple de bonne référence — parmi d’autres — dans le livre On Ayn Rand d’Allan Gotthelf, qui est précisément un livre de vulgarisation d’environ 100 pages, la théorie éthique n’arrive qu’à partir de la page 79, et est couverte sur environ 15 pages. (Les deux auteurs que je viens de citer ont la particularité d’avoir connu Rand personnellement et d’avoir appris sa philosophie auprès d’elle.)
Alors certes, l’éthique est centrale chez Rand, mais je ne comprends pas ce qui — à part l’ignorance et de mauvaises sources — semble obliger certains vulgarisateurs à toujours faire une présentation à ce point déséquilibrée. Naturellement si l’on veut choisir un angle et parler uniquement de l’éthique Objectiviste, je n’y vois absolument aucune objection, mais à ce moment-là, pourquoi donner l’impression qu’on en présente en même temps les fondements en évoquant un petit morceau de sa métaphysique et en bondissant subitement sur l’éthique comme s’il n’y avait rien d’autre dans son système ? Et pourquoi ne pas dire plus clairement qu’on ne vulgarise qu’une partie de sa philosophie ?
Lorsqu’on fait de la vulgarisation, surtout en philosophie, on est contraint de simplifier énormément et de faire l’impasse sur beaucoup d’explications, d’élaborations et d’arguments — c’est naturellement le cas dans la vidéo que nous avons examiné — et il peut y avoir les approximations, erreurs, interprétations (nous les avons indiqué)… Or on constate que beaucoup parmi ceux qui consomment la vulgarisation font comme si le propos vulgarisé était exactement identique au propos du philosophe. Après avoir écouté la vulgarisation, ils pensent connaître la philosophie en question (beaucoup n’iront pas chercher plus loin et se servent de la vulgarisation pour ne pas avoir à chercher plus loin), et se mettent à dire, comme s’il savaient de quoi ils parlaient, que Rand n’a pas pris en compte ceci ou cela, en répétant les lieux communs qui prévalaient déjà lorsqu’elle concevait sa philosophie, et qu’elle s’était justement évertué à réfuter. Croire qu’un résumé partiel et vulgarisé d’une philosophie est la même chose que la philosophie en question, est un bon exemple de la négation du principe d’identité selon lequel A est A.
La vulgarisation est l’un des exercices les plus difficiles qui soit, du moins dans certains domaines. Paradoxalement, c’est peut-être la vulgarisation (et non la thèse universitaire par exemple) qui requiert la maîtrise la plus poussée du sujet qu’on veut vulgariser. Donc vulgariser sans être spécialiste est très délicat, à plus forte raison sur une figure controversée comme Ayn Rand. Pour ces raisons, je serais ravi d’aider des vulgarisateurs honnêtes (Gilles D’Elia, ou d’autres, si vous me lisez…) qui veulent parler de la philosophie d’Ayn Rand, en leur fournissant des sources et de la documentation fiables sur les sujets qu’ils veulent aborder, en leur évitant de commettre certaines inexactitudes ou malentendus, et en répondant à leurs questions le cas échéant.
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