Réponse aux critiques de L’Observateur sur The Fountainhead

Nous avons traité ces derniers temps des inexactitudes véhiculées par les vidéos de certains vidéastes francophones spécialisés dans la vulgarisation. Après Kosmos en 2022, nous avons plus récemment traité de la vidéo du Hussard, puis de Parole de philosophe. Mais l’une des vidéos de youtubeur francophone qui a été le plus vue à ce jour au sujet d’Ayn Rand n’est pas une vidéo de vulgarisation, mais de critique de The Fountainhead, par un architecte de métier. (On ne sait pas exactement s’il s’agit d’une critique du film ou du roman, mais nous y reviendrons à la fin.) Il s’agit de la vidéo d’une chaîne Youtube appelée L’Observateur, titrée : « La Mort de l’Architecture : Dubaï, The Line, Ayn Rand et les Dérives de l’Urbanisme Moderne« .

Cette vidéo contient des erreurs factuelles directes au sujet du récit, mais elle témoigne surtout, d’une part de divergences philosophiques, et d’autre part d’erreurs d’interprétation. Répondre à cette vidéo sera, comme c’est toujours le cas ici, l’occasion d’apporter au lecteur des informations sur certains aspects de l’œuvre et de la philosophie d’Ayn Rand.

La présente réponse sera divisée en quatre parties, suivie d’une conclusion :

  1. Le résumé trompeur de The Fountainhead
  2. Les divergences philosophiques
  3. L’interprétation erronée du regard d’Ayn Rand sur l’architecture
  4. L’incompréhension littéraire
  5. Conclusion

Mais avant de rentrer dans ces aspects particuliers, quelques mots sur l’approche générale de L’Observateur, qui éclaireront l’ensemble de cet article.

Le problème essentiel de la critique de L’Observateur est qu’elle est ce que Rand appelait « concrete-bound« , que l’on pourrait traduire par « enchaînée au concret » ou « enfermé dans le concret ». Être « concrete-bound » dans le vocable de Rand signifie être incapable de distinguer l’abstrait derrière le concret, le général derrière le particulier, de penser en termes de principes fondamentaux. Rand parle aussi de « mentalité anti-conceptuelle« , c’est-à-dire rester au niveau perceptuel (ce qu’on voit directement et immédiatement) sans utiliser sa faculté d’abstraction pour atteindre le niveau conceptuel.

Par exemple, supposons que vous emmeniez un enfant au musée. Vous lui dites que les peintures qui sont accrochées au mur, c’est de l’art. Le lendemain, vous lui faites écouter de la musique et vous lui dites encore que c’est de l’art. Il vous répond : « Mais enfin, ça ne peut pas être de l’art ! L’art, c’est quand c’est accroché au mur. » Dans ce cas, l’enfant n’a pas été capable de faire abstraction d’un attribut concret et particulier de certaines œuvres d’art pour atteindre le principe abstrait et universel de « l’art ».

Autre exemple : « enseigner l’histoire de façon chronologique », c’est concret et particulier. Mais « respecter la vérité », c’est abstrait et général. Suivant le contexte, le respect de la vérité peut se manifester dans le fait d’enseigner l’histoire de façon chronologique, mais cela n’a rien de nécessaire. Il est tout-à-fait possible de respecter la vérité en enseignant l’histoire dans un ordre qui n’est pas chronologique. Il y a une multitude de façons concrètes et particulières d’enseigner l’histoire tout en respectant le principe fondamental qu’est la vérité.

Un principe abstrait et général peut se traduire concrètement d’une multitude de façons différentes, selon le contexte. Mais si dans le concret, une multitude de variantes sont possibles, en revanche plus on va vers l’abstrait et le général, plus les options sont limitées, car on touche aux principes fondamentaux. Ainsi on peut soutenir que des principes très abstraits et très généraux tels que la liberté, la raison, la vérité, la logique, sont, en tant que principes, indispensables à la connaissance et à la vie de l’homme.

Nous allons voir au cours de cet article comment cette confusion entre le concret et l’abstrait se manifeste chez L’Observateur. (Cela ne concerne pas vraiment la première partie sur le « résumé trompeur » mais les trois autres, surtout « l’interprétation erronée du regard d’Ayn Rand sur l’architecture » ainsi que « l’incompréhension littéraire ».)

Toutes les traductions françaises contenues dans cet article sont de moi.

Alerte spoiler : cet article divulgue des éléments de l’intrigue du roman The Fountainhead (La Source vive) d’Ayn Rand.

Le résumé trompeur de The Fountainhead

Dans sa vidéo, L’Observateur ne résume pas l’ensemble de l’histoire, mais se focalise sur un épisode en particulier : Cortlandt Homes (qu’on peut situer dans le roman entre les chapitres 4.7 et 4.13). Voici comment il le résume (à partir de 28mn19) :

Pour résumer en gros, on a un architecte passionné qui a dessiné un bâtiment. Les clients ne sont pas très contents, c’est un bâtiment trop moderne, trop épuré, et ils veulent le modifier. Ils disent : « Est ce que tu peux pas ajouter quelques arcs au rez-de-chaussée, pour que ça fasse plus traditionnel ? Est-ce que tu peux pas modifier telle ou telle chose ? » Et lui refuse. C’est un puriste, il dit : « Ça c’est mon bâtiment, c’est mon œuvre, fermez tous vos gueules, je veux le conserver tel quel. » Les clients, c’est eux qui payent, les investisseurs, c’est eux qui payent, donc ils lui disent va te faire foutre, ils embauchent d’autres architectes, et ils font modifier son projet. Lui s’énerve, il est offensé. Lui fait quoi ? Il dynamite le bâtiment après sa construction. Le bâtiment est fini, avec la nouvelle architecture qui ne lui plaît pas : il dynamite le bâtiment, il l’explose.

Et dans ce film, on voit le meilleur et le pire de l’architecte. On a un homme convaincu de ses idées, de son architecture, de son design, qui est contraint par les investisseurs de  modifier son architecture jugée trop progressiste, de modifier son design pour plaire à une plus large audience ; comme il refuse, ces mêmes investisseurs confient à un autre architecte la mission de modifier le projet initial, donc Howard Roark, notre architecte-star a deux ennemis : les investisseurs (donc les clients qui veulent modifier le projet, les mandataires) et aussi ses collègues architectes qu’il considère comme des traîtres parce qu’ils reprennent le projet pour le modifier comme le veulent les clients. Et en l’occurrence — je ne me souviens plus exactement du détail — mais par exemple, sur une tour, sur un gratte-ciel, un parallélépipède minimaliste, le client va dire : « Ajoute des arcs au rez-de-chaussée pour que ça fasse un peu plus classique, parce que là c’est trop brutal, ça me plaît pas beaucoup. »

Je regrette de devoir dire que ce résumé est faux et trompeur.

On a l’impression qu’Howard Roark aurait d’abord été embauché par une entreprise, et qu’il leur présente ensuite son projet. En réalité, il s’agit d’un appel d’offres du gouvernement (qui est donc, le client, le mandataire ici) et c’est le projet conçu par Roark qui est choisi. Mais à aucun moment, Roark n’a de contact direct avec les représentants du gouvernement. Officiellement, il n’a rien à voir avec ce projet car officiellement, c’est le projet de Peter Keating. En fait, Keating voulait cette opportunité de relancer sa carrière, mais comme il n’était pas assez bon, il a demandé à Roark de concevoir un projet à sa place, que Keating signerait de son nom. Sur l’insistance de Keating, Roark finit par accepter. Mais le contrat (écrit et signé) qu’il propose à Keating est le suivant : en échange de la conception de ce projet, il sera payé, non pas en argent ni en notoriété, mais par le fait que le projet soit construit exactement tel qu’il l’a conçu, sans aucune modification. Keating devra s’en assurer. C’est la seule et unique condition à laquelle Roark accepte de concevoir ce projet sans rétribution financière et anonymement. (Roark n’a donc aucune volonté de devenir une « star » ici.)

La demande du gouvernement sur ce projet ne porte pas sur des considérations esthétiques, mais est exclusivement focalisée sur des considérations économiques, auxquelles Roark est le seul à répondre parfaitement. Après que le projet conçu par Roark ait été validé, Ellsworth Toohey, qui a de l’influence auprès du gouvernement, fait associer deux autres architectes qu’il veut promouvoir : Gordon L. Prescott et Gus Webb (ces derniers avaient tenté d’obtenir le contrat au départ, mais n’avaient pas réussi à satisfaire la demande économique du projet). Ce sont eux, et non les clients, qui trouvent le projet « trop moderne » (même si en fait, ce n’est jamais exprimé en ces termes) et qui font les changements, au nom du fait qu’ils veulent aussi exprimer leur individualité. Ces associés de dernière minute étaient censés être les « employés » de Keating, lequel était censé rester le chef du projet. Mais il n’arrive pas à leur résister et lorsqu’il va se plaindre auprès des officiels, il se fait balader d’un bureau à l’autre, personne ne s’intéressant à la question et ne voulant prendre de responsabilité. Lorsque, en dernier ressort, Keating invoque son contrat (non pas avec Roark mais avec le gouvernement) dont on comprend qu’il devait respecter les plans qui avaient été validés, on le met au défi d’intenter un procès au gouvernement.

C’est seulement à l’issue de cette situation que Roark fait dynamiter Cortlandt (qui n’est pas encore fini), tout en se livrant à la police pour pouvoir s’expliquer lors de son procès.

Pour être tout-à-fait complet, il y a une troisième personne (moins importante) qui intervient dans les changements au début, et qu’on pourrait considérer comme faisant partie du « client » : une assistante sociale chargée de la sélection des locataires. Au départ elle ne devait plus être sur le projet à ce stade, mais elle réussit à obtenir un poste permanent. Sa demande n’est pas esthétique : elle réclame essentiellement une salle de sport, au nom du fait que son absence serait un outrage aux enfants des pauvres (alors même qu’il y en avait déjà à proximité). Et en faisant cette réclamation, elle casse le caractère économique du projet, qui était la demande initiale. Lorsque L’Observateur fait valoir au cours de sa vidéo que ce sont les clients qui payent, cela n’a pas de sens dans ce contexte : dans une commande publique comme celle-ci, ce sont les contribuables qui paient (parmi lesquels Howard Roark). Or Roark est précisément celui qui a réussi à faire le projet le plus économique — ce qui était la demande et la raison d’être du projet. Et c’est ce que certains des changements ont cassé.

Autre correction : contrairement à ce que dit L’Observateur, jamais on ne voit Roark « s’énerver ». Et à un moment de sa vidéo, il affirme que dans le film, Roark ferait une « crise » et un « caca nerveux » et qu’il « dit que ses clients sont des merdes ». Factuellement, ce n’est pas vrai non plus. Enfin, la modification dont l’Observateur parle (les fameux « arcs au rez-de-chaussé ») n’existe pas dans l’épisode de Cortlandt Homes. L’Observateur confond peut-être avec l’épisode de la Metropolitan Bank Company, qui est différent.

Du discours de Roark lors de son procès, L’Observateur ne cite que cette seule phrase : « Je suis venu ici pour dire que je ne reconnais à personne le droit à une minute de ma vie. » Le début de cette phrase « Je suis venu ici pour dire… » indique, parmi d’autres indices, que la tenue de ce discours était l’objectif du dynamitage. Mais citer un passage un peu plus extensif — en gardant à l’esprit tout le contexte que j’ai rappelé précédemment — permet bien mieux de comprendre le point de vue de Roark :

(Pour une analyse des aspects moraux, psychologiques et juridiques de l’acte de Roark, on pourra lire l’article « A Moral Dynamiting » par Amy Peikoff, dans l’ouvrage Essays on Ayn Rand’s The Fountainhead.)

Les divergences philosophiques

L’un des aspects qui pose problème à L’Observateur dans les idées d’Ayn Rand — tel qu’il les comprend à travers The Fountainhead — semble être le rapport à la clientèle. Selon L’Observateur, « un architecte n’existe que parce que le client existe« . Cette phrase est répétée plusieurs fois dans sa vidéo.

Rand soutenait en effet une perspective différente. Elle écrit dans « What is capitalism? » (premier chapitre de Capitalism: The Unknown Ideal) :

Les exemples historiques qui illustrent le propos de Rand ne manquent pas. On en trouvera un certain nombre dans The Capitalist Manifesto d’Andrew Bernstein (2005). Dans cet ouvrage dont la première partie retrace l’histoire du capitalisme, Bernstein raconte le parcours de nombreux innovateurs. Et dans la troisième partie, chapitre 12 (« Capitalism as the Economic System of the Mind ») page 337, il écrit :

Un autre exemple historique du même phénomène n’est autre que… l’architecture moderne. Les architectes modernistes, en proposant une vision nouvelle, firent advenir eux-mêmes leur propre clientèle, créèrent une demande qui ne préexistait pas, et qu’ils n’ont pas attendu. Frank Lloyd Wright par exemple, dont les idées architecturales servirent d’inspiration à The Fountainhead, dut se battre pour faire accepter ses idées, comme on l’apprend dans son autobiographie. S’il s’était couché face aux demandes et aux résistances auxquelles il a été confronté, il n’y aurait tout simplement jamais eu de Frank Lloyd Wright. Je donnerais des exemples plus bas.

Ainsi, de façon générale, ce sont les hommes d’esprit, penseurs indépendants, visionnaires, innovateurs, qui par leurs créations font apparaître une demande, une clientèle.

Et c’est sur cette base qu’on peut lire dans Atlas Shrugged (dont L’Observateur fait l’éloge par ailleurs) :

On peut donc renverser la phrase de L’Observateur en disant qu’un client n’existe que parce que des créateurs existent.

Mais — pourrait-on objecter — cela ne change pas le fait qu’un architecte « construit pour les autres » (comme le dit L’Observateur à 55mn37). Et ces « autres », finalement, ce sont bien les clients.

Cela peut être vrai dans un certain sens, mais c’est un sens assez superficiel. Si on veut dire par là que l’architecte conçoit un bâtiment dont la fin directe est d’être utilisé par quelqu’un d’autre, c’est vrai, naturellement. Mais le roman d’Ayn Rand propose justement une réflexion plus approfondie et plus abstraite sur ce que « travailler pour les autres » et « travailler pour soi » signifie fondamentalement. Il montre qu’on peut (et qu’on devrait) effectuer un travail qui peut certes bénéficier à autrui, mais pour soi-même, c’est-à-dire pour sa propre vie et son propre bonheur. Dans ce contexte, les autres sont un moyen et notre propre vie est la fin.

En effet, selon Rand, ni un bon architecte, ni un bon plombier, ni un bon médecin, ni un bon pompier, ni un bon enseignant, ni un bon professionnel dans n’importe quel secteur qui soit ne travaille fondamentalement « pour les autres ». S’il est bon, c’est parce qu’il aime ce qu’il fait, parce qu’il est d’abord motivé par le travail qu’il fait et non par ceux qui vont en bénéficier, lesquels, à leur tour, ne peuvent en bénéficier que s’il est bon. Un bon médecin soigne n’importe qui ; ce qui l’intéresse surtout, s’il est bon, c’est l’acte du soin, qu’il doit effectuer suivant des normes objectives. Ainsi, c’est seulement parce qu’une personne valorise ce qu’elle fait — indépendamment de ceux qui vont en bénéficier directement — que ce qu’elle fait sera réellement bénéfique à autrui.

Dans une lettre du 5 mars 1961 à John Hospers (qui était professeur de philosophie), Rand écrit :

Comme le dit Ayn Rand dans cette lettre, l’attitude de Roark envers la clientèle illustre ce point, notamment dans plusieurs déclarations explicites.

Cela commence dès le début du livre (chapitre 1.1) durant son échange avec le doyen de l’école d’architecture, où le jeune Roark, dit :

Un peu plus loin, le dialogue se poursuit avec le doyen qui répond :

Beaucoup plus loin dans le roman (chapitre 4.8), Roark dit à Keating :

Enfin, on peut également citer son discours au tribunal (chapitre 4.18) :

L’Observateur suggère que Howard Roark n’écouterait pas ses clients, voire qu’il les insulterait. Jusqu’à preuve du contraire, Roark n’insulte à aucun moment ses clients (comme on l’a vu, Rand estime même que c’est l’attitude de Keating qui constitue une insulte morale à l’égard de ses clients), et « écouter » ne signifie pas « obéir à n’importe quelle demande ». En fait, Roark respecte ses clients au niveau le plus fondamental qui soit : non pas en se soumettant à n’importe laquelle de leur demande, mais par sa dévotion envers la qualité objective du bâtiment qu’il construit.

On peut voir cela dans de nombreux passages du roman, notamment avec la maison de Austen Heller (chap 1.11). Roark explique à Heller la raison d’être de chaque partie de sa maison. Heller lui fait part de son impression que sa maison lui donnera « une nouvelle sorte d’existence » (on retrouve là l’idée que les produits des innovateurs font progresser les goûts du public) puis remercie Roark de toutes les attentions qu’il a eu pour son confort, auxquels lui-même n’avait pas songé, dans la conception de la maison. Ce à quoi Roark répond : « Vous savez, je n’ai pas du tout pensé à vous. J’ai pensé à la maison. » et ajoute : « C’est peut-être pour cela que j’ai su être attentionné envers vous.« 

Lorsqu’à la fin de la vidéo (à 1h45mn55s) L’Observateur dit que Roark « construit sans intégrer ses investisseurs et les usagers du projets » c’est une erreur, si on comprend le sens du passage où Roark dit qu’il les considère « comme faisant partie du thème et du problème de son bâtiment » Autrement dit Roark construit avec eux (et non « contre » eux) comme il construit avec les moyens incontournables que sont les matériaux, simplement ce sont pour lui, en termes de motivation, des moyens et non des fins. C’est le point important à comprendre.

À quelle fin une personne choisit-elle de travailler dans un secteur créatif donné ? Si c’est uniquement pour obéir à ses parents ou parce qu' »il faut bien vivre », en effet, cette personne peut faire toutes les concessions qu’elle veut, puisque la création n’a jamais été profondément son but. Rien ne la motivera alors à bien faire son travail, puisque celui-ci n’a aucune signification pour elle. Ou disons que « bien faire son travail » dans ce contexte signifiera seulement : « accepter tout et n’importe quoi, même si c’est mauvais ». En revanche, si ce qui l’anime, et la raison fondamentale pour laquelle elle souhaite travailler dans ce secteur d’activité est une certaine vision qu’elle veut voir concrétisée parce qu’elle est rationnellement convaincue de son bien-fondé, cela change tout. Dans ce cas, une telle personne sera prête à tout refuser, au point même, effectivement, de ne pas travailler dans son secteur de prédilection afin de protéger sa vision. (Le sujet de la représentativité statistique de ce genre de profil n’est pas pertinent, mais nous y reviendrons dans la troisième partie.) C’est exactement ce qui arrive à Roark dans le roman, puisque durant une certaine période, ses projets sont refusés parce qu’il ne veut pas les compromettre, donc, par respect pour lui-même, il assume de ne plus travailler comme architecte, mais comme ouvrier dans une carrière de granit.

Y a t-il des architectes réels qui ont refusé les compromis avec les clients ? Oui : notamment ceux dont Rand s’est inspiré pour son roman. Par exemple, Louis Sullivan, père du modernisme, inventeur du gratte-ciel, auteur de la célèbre formule « la forme suit la fonction » et mentor de Frank Lloyd Wright. Louis Sullivan sert d’inspiration pour le personnage de Henry Cameron dans The Fountainhead. Par refus de se conformer aux modes et aux désirs des clients, il perdit de nombreux contrats. Comme Cameron, sa carrière connut un déclin à la fin. Malgré cela, il reste une figure importante de l’histoire de l’architecture.

Et bien sûr, autre exemple, Frank Lloyd Wright lui-même. Dans son autobiographie, il raconte un dialogue avec Cecil Corwin, alors qu’il était jeune architecte (Book 2: Fellowship, « Cecil »). Corwin lui demanda :

Plus loin dans son autobiographie (Book 3: Work, « The Field ») il raconte que, par pitié pour un client, il fit en début de carrière une concession à un certain M. Moore, qui voulait une maison de style anglais à colombages. Wright regretta cette concession tout le reste de sa vie, et dut batailler contre de nombreux clients qui voulaient « une maison comme M. Moore ». Enfin, dans un autre passage (Book 3: Work, « The Novice ») Wright raconte ceci au sujet de ses apprentis :

On voit aussi dans son autobiographie que Wright, dont la devise était « Truth against the world » (« la vérité contre le monde ») connut de nombreuses difficultés financières au cours de sa carrière avant de réussir.

Ainsi, pour revenir à Cameron et Roark dans The Fountainhead, Rand ne fait pas du tout comme si un novateur radical pouvait débouler et réussir à imposer du jour au lendemain sa vision à tout un secteur. Elle montre que la radicalité, l’intransigeance et l’innovation peuvent impliquer de lourdes difficultés qu’il faut être prêt à assumer. Mais Rand avait besoin de mettre Roark à l’épreuve afin de mettre en scène son intégrité, qui est l’un des sujets principaux du roman.

Je reviendrai après sur la raison qui amène Roark à s’en sortir à long terme. Mais avant cela, il y a plus à dire sur les concessions. L’Observateur prétend que « …la vie est faite de concessions. Tout est concession, tout est négociation. » Étant donné le sens que semble attribuer L’Observateur à cet énoncé, il y a là une divergence philosophique importante avec Ayn Rand. Celle-ci a écrit à maintes reprises sur ce sujet, y compris dans Atlas Shrugged, mais on peut mentionner en particulier deux de ses essais : « Doesn’t Life Require Compromise? » (dans The Virtue of Selfishness) et « The Anatomy of Compromise » (dans Capitalism: The Unknown Ideal).

Selon Rand, un compromis n’a de validité que lorsque les deux parties ont une revendication valide et une valeur à offrir l’un à l’autre sur la base d’un principe fondamental rationnel commun. Dans ce cas, on peut évidemment négocier sur des éléments concrets particuliers. (Dans le roman, Roark fait ce genre de concession, par exemple lorsqu’il travaille pour Guy Francon ou lorsqu’il paye de sa poche certains travaux de la maison Sanborn que ce dernier ne peut pas se payer.) Mais il ne peut y avoir de compromis sur les principes fondamentaux eux-mêmes, par exemple entre le vrai et le faux, la raison et l’irrationalité, la vie et la mort, la liberté et l’esclavage. Car cela revient à une capitulation totale envers ce qui est mauvais.

Dans « Doesn’t Life Require Compromise? » Ayn Rand écrit :

Celui qui est prêt à compromettre tout et n’importe quoi ne pense pas en termes de principes. L’idée de penser en termes de principe est en contradiction directe avec le pragmatisme, une philosophie empiriste très influente, qui rejette les abstractions et les principes. Si on rejette cela, que reste t-il alors ? Dans « How to read (and not to Write) » (publié dans The Voice of Reason) Rand répond :

Dans l’histoire de l’ingénierie, combien d’accidents ont été causés par des compromis sur des principes fondamentaux ? C’est notamment parce que « ceux qui doivent subir les erreurs de l’espace mal conçu, parfois dangereux, ce sont les usagers » (dixit L’Observateur) que l’on ne peut pas faire de concessions ou négocier sur tout et n’importe quoi.

À la lumière de ces citations, on observera que l’intégrité de Roark porte toujours sur les principes fondamentaux. Ce qu’il refuse de faire, c’est d’agir contre son propre jugement, de violer ses convictions fondamentales. Ce à quoi il refuse catégoriquement de céder, c’est à ce qu’il considère comme mauvais, à l’irrationalité des autres. La raison est au cœur des valeurs de Roark, et au cœur de son travail, comme en témoigne l’ensemble du roman, et notamment son discours final.

En effet, on se méprendrait radicalement en croyant que Rand défend, à travers Roark, une vision subjectiviste, capricieuse et purement anticonformiste du créateur. C’est ce que laisse entendre L’Observateur, or ce n’est absolument pas le cas. Dans The Fountainhead, Rand se moque précisément des subjectivistes qui recherchent l’anticonformisme pour l’anticonformisme. On le voit avec les personnages des diverses associations créées par Ellsworth Toohey, à la fin du chapitre 2.9. Et cela nous amène à la raison de la réussite finale de Roark, en dépit de ses difficultés.

Dans une lettre du 3 juin 1944 à Gerald Loeb, qui pensait que le succès commercial consistait à se plier aux goûts du public, Rand répond :

(Notons que comme exemple de produit aberrant qu’une mode passagère rend populaire, on pourrait justement citer certaines architectures modernes. Mais nous y reviendrons dans la partie suivante.)

En plaçant la qualité du produit en priorité, ce que Rand valorise n’est aucunement le délire subjectif de celui qui suit les modes ou qui va nécessairement à contre-courant pour aller à contre-courant, mais l’intégrité d’un innovateur rationnel qui défend sa création parce qu’il en connaît la qualité objective. (Les histoires de la « maison sur la cascade » ou des « poteaux champignons » de Frank Lloyd Wright, que L’Observateur raconte lui-même dans sa vidéo, sont des bonnes illustrations de cela. Il aurait également pu citer l’histoire de l’Imperial Hotel de Tokyo, qui survécut à un tremblement de terre. Toutes ces constructions innovantes suscitèrent l’incrédulité avant de faire leurs preuves.)

Howard Roark n’est pas un créateur capricieux, mais un innovateur rationnel. Son indépendance n’est pas une indépendance vis à vis de la réalité, mais au contraire une indépendance vis à vis de l’opinion des autres pour se focaliser sur la réalité (voir mon article sur les racines métaphysiques et épistémologiques de la vertu d’indépendance). Dans un dialogue avec Wynand (chapitre 4.11), Roark dit, en parlant des personnalités de seconde main :

Et dans ses carnets privés (publié dans Journals of Ayn Rand), Rand écrit ceci lors de la préparation du roman :

Ainsi, ce qui permet à Roark de réussir à terme, malgré les épreuves, est sa persévérance d’une part, mais surtout la qualité objective de son travail, qu’il a su atteindre et conserver par sa rationalité, son indépendance d’esprit, son intégrité, sa fierté…

A contrario, L’Observateur semble défendre la soumission de la rationalité au caprice subjectif, lorsqu’il dit à 32mn31 : « Si j’veux des arcs, tu mets des arcs et tu fermes ta gueule. » Pour quel motif ? Au motif que c’est le client qui paye. (Peu importe, donc, s’il a tort ou raison.) Mais un professionnel, dans n’importe quel secteur qui soit, a le droit — ou devrait avoir le droit — de refuser des clients. Un avocat, par exemple, peut très bien refuser un client qui lui demande de défendre des idées fausses, ignobles et irrationnelles, même si c’est un débutant anonyme et qu’on lui propose une grosse somme. Un bon médecin n’acceptera pas un patient qui lui demande de le soigner par des rituels de magnétiseur. Même un tenancier de bar a le droit — ou devrait avoir le droit — de mettre à la porte un client qui voudrait lui imposer de servir des boissons qu’il ne sert pas.

Mais L’Observateur n’est pas cohérent à cet égard : il finit par admettre à 34mn56 qu’on peut aussi choisir ses clients, sans voir que c’est exactement ce que Roark fait ; et plus tard, à 42mn14 il déclare : « un client qui me dit : je veux une maison en bois à Paris, je lui dis d’aller se faire enc*ler« . Il admet donc qu’un client peut faire de mauvaises requêtes qui peuvent être légitimement refusées.

Maintenant si on pense, à l’instar de Dominique Francon dans la majeure partie du roman, qu’une personne comme Roark, même s’il fait objectivement du bon travail, ne pourrait jamais réussir dans la réalité compte tenu de son entêtement à suivre sa propre voie au mépris des modes, sans sacrifier ses valeurs pour autrui, alors il nous faut évoquer une autre question philosophique.

Au début de son discours final au tribunal, Roark dit ces mots :

Ayn Rand s’oppose à ce qu’elle appelle “la prémisse de l’univers malveillant” incarnée (intellectuellement) par Dominique Francon. C’est-à-dire l’idée que le bon serait fatalement condamné. Rand soutient au contraire la “prémisse de l’univers bienveillant”, qui signifie que si l’on est focalisé sur la réalité, c’est-à-dire si on agit rationnellement, on peut atteindre ses valeurs, précisément parce que celles-ci sont fondées sur la réalité. C’est ce qu’incarne la réussite de Roark à terme. En bref, parce que le talent de Roark est réel — et qu’il ne se soumet pas à des modes temporaires — il finit par y arriver.

Si Roark s’était compromis en revanche, il aurait ruiné sa vie (et son estime de lui-même) à long terme, comme Keating ou Wynand ont ruiné la leur. C’est la même chose dans la réalité pour tous les grands innovateurs et toutes les personnes qui ont des principes.

Dans son autobiographie, Frank Lloyd Wright raconte une anecdote qui peut faire penser à l’épisode de Howard Roark avec la Metropolitan Bank Company. Wright raconte (Book Three: Work, “The Field”) qu’au tout début de sa carrière, lors d’une rencontre avec Daniel Burnham, ce dernier proposa à Wright d’entretenir sa femme et ses enfants, de lui payer six ans d’étude en France et en Italie avec un emploi à la clef à son retour, bref un véritable pont d’or… à condition qu’il se mette à faire de l’architecture classique et qu’il oublie l’influence de Louis Sullivan. C’était l’une des premières opportunités professionnelles de Wright. Malgré l’insistance de Burnham, dans un dialogue qui rappelle The Fountainhead, Wright refusa. Il refusa au nom de la fidélité à ses principes, et du fait qu’il ne pourrait plus jamais se respecter s’il acceptait.

Non seulement ce refus ne l’empêcha pas de devenir l’architecte que l’on sait, mais il est même possible que Frank Lloyd Wright ne soit devenu l’architecte que l’on sait que parce qu’il eut le courage de refuser cette opportunité, qui lui aurait certainement facilité la vie à court terme.

Ayn Rand elle-même vécut quelque chose de semblable au cours de sa carrière. Dans « My Thirty Years with Ayn Rand« , Leonard Peikoff raconte qu’un homme d’affaires proposa à Rand jusqu’à un million de dollars pour qu’elle ajoute de la religiosité dans ses écrits et pour la rendre plus populaire. Autrement dit, pour qu’elle fasse un compromis entre foi et raison. Elle jeta la proposition à la poubelle.

Rappelons d’ailleurs qu’avant de vivre de ses écrits et de connaître le succès grâce à The Fountainhead, Ayn Rand faisait des emplois alimentaires. Dans une lettre aux lecteurs de The Fountainhead en 1945, elle rappelle l’histoire de la publication de son roman :

Et dans une lettre du 6 décembre 1945, elle raconte notamment que les experts de vente de l’éditeur Little Brown avaient décidé à l’unanimité qu’un tel livre était invendable. Ils pensaient probablement que « l’écrivain n’existe que parce que le lecteur existe », sans envisager que Rand, qui était une innovatrice, puisse faire advenir son propre lectorat.

En 1981, lors de la toute dernière interview que Rand donna de sa vie, avec Louis Rukeyser, ce dernier lui demanda :

L’interprétation erronée du regard d’Ayn Rand sur l’architecture

Parce qu’Ayn Rand défendait la radio et le cinéma, son amie Isabel Paterson crut à un moment donné que Rand défendait la modernité pour la modernité. Dans une lettre du 4 août 1945, Rand lui expliqua que jamais elle n’avait tenu la modernité pour un critère de valeur et qu’elle ne pouvait argumenter sur ce qu’on croit qu’elle pense, mais uniquement sur ce qu’elle pense réellement. Nous sommes ici confrontés à un malentendu analogue.

L’Observateur implique Ayn Rand bien malgré elle dans sa critique d’un certain modernisme architectural, et l’associe à tout ce qu’il estime être mauvais dans ce courant. En l’écoutant, on pourrait croire que le propos de Rand dans The Fountainhead était de faire, sans principe plus fondamental, l’éloge indiscriminé, inconditionnel et absolu du modernisme pour le modernisme, quel qu’il soit.

Ce serait là une profonde erreur d’interprétation.

Ceux qui ont lu The Fountainhead savent qu’à un certain stade du roman, le modernisme, après avoir été la risée du milieu architectural, devient la mode. Tous les médiocres (tels que Peter Keating) s’y mettent. Ainsi lit-on au chapitre 3.6 :

Dans le même chapitre, Ellsworth Toohey, le personnage le plus malfaisant de l’histoire, publie un texte qui fait l’éloge de l’architecture moderniste et de Henry Cameron en tant que pionnier.

Dans ses carnets privés où on peut lire les notes préparatoires au roman, Ayn Rand ne se privait pas de critiquer allègrement des architectes modernistes tels que Raymond Hood, Bruno Taut ou Kurt Jonas.

D’après le témoignage de Susan Ludel dans 100 Voices: An Oral History of Ayn Rand, lorsque Rand se promenait avec elle à New York, elle parlait des anciens gratte-ciels, qui avaient selon elle du caractère par rapport aux « boîtes » modernes dépourvues de signification. Et, toujours d’après Susan Ludel, le bâtiment favori de Rand était le Woolworth Building, qui n’est pas exactement une construction moderniste.

Alors, quelle était finalement la position de Rand sur le modernisme architectural ? Un extrait d’une lettre du 23 avril 1944 que Rand envoya à Gerald Loeb (qui, incidemment, était aussi un ami de F. L. Wright) permet de s’en faire une idée un peu plus précise :

Le point important à saisir ici, c’est que Rand ne défend aucunement le modernisme en soi, comme si elle favorisait le minimalisme ou certaines formes particulières. Elle défend des principes abstraits. Dans son roman comme dans cette lettre, elle dit clairement ici que le modernisme peut, lui aussi, devenir une forme d’académisme sans vie, parce que tout rapport à des idées peut devenir une forme d’académisme sans vie s’il ne fait qu’en reprendre les éléments concrets, visibles et particuliers sans en comprendre les principes fondamentaux, abstraits et universaux sous-jacents. En parlant de littérature dans « What is Romanticism? » (The Romantic Manifesto) Rand explique que le problème du classicisme réside dans l’approche « enchaînée au concret » par opposition à une approche en termes de principes :

Un autre extrait de sa correspondance rend encore plus explicite son approche en termes de principes abstraits, dans une lettre adressée à l’architecte Jacobus Johannes Pieter Oud du 22 septembre 1947. J.J.P. Oud est une figure majeure de l’architecture moderne européenne. À l’époque, l’une de ses constructions, le bâtiment Shell, avait fait polémique dans le milieu architectural car Oud y avait ajouté des ornementations, ce qui, aux yeux d’autres architectes, apparaissait comme une trahison de l’esprit du modernisme. Voici la lettre intégrale de Rand :

En lisant sa correspondance et ses carnets privés (tout cela est public aujourd’hui), on peut savoir quels architectes Ayn Rand appréciait ou n’appréciait pas. Mais à part Frank Lloyd Wright dont il reconnaît le talent, L’Observateur ne parle pas dans sa vidéo des architectes que Rand appréciait réellement. Il l’associe à l’architecture moderniste qu’il n’aime pas, sans savoir si cela représente vraiment ce que Rand valorisait. Par exemple, L’Observateur parle du Corbusier. Mais puisqu’ils étaient contemporains, sait-on si Rand était en phase avec ses idées et ses productions ? Eh bien ce qu’on sait, c’est qu’en préparation de The Fountainhead elle a lu — parmi beaucoup d’autres livres d’architectes — un livre du Corbusier (Vers une architecture, un classique de 1923), sur lequel elle a pris les notes suivantes, en juillet 1937, dans ses carnets privés (ce qui suit est l’intégralité des notes sur ce livre, publiées dans Journals of Ayn Rand, chapitre 5, « Architectural research ») :

Même si Rand a noté des passages qui lui semblaient manifestement intéressants, il ne me semble pas que de tels commentaires témoignent d’un enthousiasme inconditionnel envers Le Corbusier. On voit qu’elle garde une distance critique et anticipe certains problèmes, sans avoir le recul de la Cité radieuse de Marseille ou d’autres concepts du Corbusier qui sont venus des décennies plus tard.

De la même manière, L’Observateur parle longuement du projet The Line en Arabie saoudite, dont le seul lien qu’il fait avec Ayn Rand serait l’idée de projet architectural « mégalomaniaque ». Mohammed ben Salmane se voit implicitement comparé à Howard Roark, en raison de leur « ego ».

Mais cela nous renvoie à une question plus philosophique : Qu’est-ce que l’ego ? (Et l’égoïsme par voie de conséquence.) L’Observateur donne un aperçu de sa réponse à plusieurs moments : il parle de « prouver qu’on a la plus grosse » (01h06mn25s) ou de « compenser une impuissance ou une dysfonction érectile » (55mn37s).

Pourtant, lorsque — entre autres exemples — Roark explique à Austen Heller la maison qu’il lui a fait construire (chapitre 1.11), il lui démontre la différence entre sa maison, dont chaque partie a une raison d’être justifiée par le principe interne du bâtiment, et les autres maisons, qui sont uniquement faites pour impressionner les gens. Cela semble aller dans le sens inverse de ce que L’Observateur décrit. Tout comme lorsque Roark opposait plus haut la création à l’ostentation.

En fait, l’erreur de L’Observateur est de placer l’ego dans un rapport à autrui, donc l’égoïsme dans une dépendance à l’égard d’autrui. Ainsi conçu, l’égoïste serait celui qui cherche le prestige social ou la domination d’autrui. Or il est impossible de comprendre correctement The Fountainhead en interprétant l’ego ainsi. Tout lecteur de ce roman sait ou devrait savoir que celui-ci s’évertue à réfuter une telle interprétation. Pour Rand (donc pour Roark), l’ego est l’esprit humain ;  et l’égoïste est indépendant. Par opposition, le soi-disant « ego » par le prestige social est représenté dans le roman par le personnage de Peter Keating, et le soi-disant « ego » par la domination est représenté dans le roman par le personnage de Gail Wynand. Ils ne sont pas réellement égoïstes, ils sont ce que Rand — à travers Roark — appelle des personnalités de seconde main, précisément dans la mesure où ils sont dans la dépendance à l’égard d’autrui.

Et cela est très clairement explicité dans de nombreux passages du discours final de Roark, donc voici quelques extraits :

Tel que Rand le conçoit, l’égoïsme est le contraire du m’as-tu-vu. L’égoïsme est précisément ce qui contribue à la qualité des produits, car l’égoïste rationnel est celui qui fait quelque chose qu’il aime et qu’il sait être bon. C’est seulement ainsi que son produit peut bénéficier à autrui, comme le prouve la déplorable qualité des produits de tous les régimes collectivistes qui essaient de supprimer l’ego. L’Observateur donne l’impression d’avoir compris cela dans Atlas Shrugged, mais pas dans The Fountainhead.

Et le plus ironique, c’est que L’Observateur, tout en étant « enchaîné au concret » (comme nous l’avons vu et allons continuer de le voir), décrit lui-même un exemple de mentalité “enchaînée au concret” qu’il dénonce, lorsqu’il critique les monarchies pétrolières en disant (à 01h27mn07s) que leur problème est « le mimétisme. Vouloir copier l’occident, sans comprendre les fondements. Copier l’image, sans comprendre le fond. Copier la forme sans comprendre le fond. » Or comme plusieurs citations précédentes l’ont prouvé, c’est justement tout ce que Rand dénonçait avec The Fountainhead. Dans le récit, les personnalités de seconde main copient régulièrement les idées des véritables créateurs sans les comprendre. C’est précisément ce que Roark refuse.

Ainsi, comme Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, L’Observateur fait du Roark sans le savoir lorsqu’il explique la raison pour laquelle il y a des gratte-ciels à Manhattan (à 01h27mn27s). Il ne le justifie pas en disant que cela reprenait une tradition stylistique ou que c’était la mode de l’époque et que c’est ce que les clients réclamaient. Non, il s’appuie sur des principes, il donne une justification rationnelle, fondée par des raisons objectives, exactement à la manière dont Roark conçoit ses bâtiments.

Vers la fin de sa vidéo, lorsqu’il parle de la beauté des villes médiévales (sans songer, soit dit en passant, au biais des survivants), L’Observateur oppose la construction « organique » au « cerveau » de l’architecte individuel, comme si les constructions dites « organiques » poussaient automatiquement comme des champignons ou des « sécrétions » comme il le dit, sans qu’il n’y ait besoin d’intelligence, de réflexion ou de rationalité. Il fait valoir que ces constructions étaient logiquement intégrées à leur environnement. Or il se trouve que Frank Lloyd Wright (encore lui, mais en l’espèce il est difficile d’éviter le fait que son architecture a servi d’inspiration au roman de Rand) est justement le père d’un courant architectural appelé « architecture organique » consistant à intégrer la construction à son environnement. Il serait assez injurieux envers cet individu de suggérer qu’il n’avait pas de « cerveau ». Et Roark, qui est présenté dans le roman comme quelqu’un pour qui la pensée rationnelle est fondamentale, utilise justement son cerveau pour intégrer ses constructions à l’environnement, comme en témoignent de nombreux passages. Dès le tout début du roman, face au doyen de l’école d’ architecture qui suggère de reprendre sans comprendre ce qui a été fait par le passé, Roark déclare que le site (entre autres) doit déterminer la forme. Et on retrouvera l’application de ce principe au cours de l’histoire, par exemple dans la maison de Austen Heller (chapitre 1.10) :

Ou la maison Sanborn (chapitre 1.13) :

Lorsque L’Observateur rejette le « cerveau », il semble reproduire cette vieille confusion, que nous avons évoquée dans de nombreux autres articles sur ce blog, entre la raison, qui consiste à appliquer la logique à l’expérience, et le rationalisme qui consiste à manier la logique indépendamment de l’expérience. L’Objectivisme n’est pas rationaliste. Il est possible (mais ce n’est qu’une hypothèse) que L’Observateur commette cette confusion par l’influence de l’autre face de cette même pièce : l’approche empiriste moderne, qui rejette les abstractions au nom de l’expérience directe et immédiate. Cette hypothèse pourrait expliquer la nature « enchaînée au concret » ou « anti-conceptuelle » de sa critique.

D’ailleurs, lorsque L’Observateur valorise l’expérience de terrain par opposition aux études d’architecture où l’on fantasme sur des architectes en vogue, il est absolument stupéfiant qu’il n’ait pas vu le parallèle avec The Fountainhead : Howard Roark est justement celui qui, tout jeune, a travaillé dans le bâtiment, qui a appris à manier des outils et machines de chantier, qui se familiarise avec les matériaux sur le terrain, celui qui se fait renvoyer de son école, celui qui refuse d’imiter les architectes en vogue, celui qui va apprendre auprès d’un architecte de métier…

Une autre critique générale que fait L’Observateur à Ayn Rand, est d’avoir une vision « naïve » du métier d’architecte et « de ne pas connaître le métier ». Rand n’a certes jamais été architecte de métier, mais il convient tout de même de rappeler quelques faits à cet égard :

  • Le roman de Rand se déroule dans le monde de l’architecture aux États-Unis du début du vingtième siècle. L’Observateur se base et parle du métier d’architecte dans l’Europe du début du vingt-et-unième siècle. Un siècle et un continent d’écart peuvent faire des différences. Il admet d’ailleurs qu’il était beaucoup plus facile d’être architecte indépendant par le passé, en prenant les années 1950-1960 comme référence, alors que l’histoire dont nous parlons se déroule dans les années 1920.
  • Les archives et carnets de Rand montrent qu’elle s’est beaucoup documenté, a lu un nombre important de livres d’architectes et d’architecture, et qu’elle s’est intéressée à de nombreux aspects tels que la construction d’un gratte-ciel, les contrats, le financement, jusqu’aux problèmes syndicaux…
  • Pour préparer son roman, Ayn Rand travailla pendant six mois dans le cabinet d’architecte d’Ely Jacques Kahn (en tant qu’assistante et secrétaire, mais son vrai travail était l’observation). En dehors de Kahn, personne au cabinet ne connaissait son véritable but.
  • De nombreux architectes de métier ont lu et apprécié le roman, parmi lesquels on peut citer J.J.P. Oud, Yoshinobu Ashihara, Richard Neutra, Raphael Soriano ou Gregory Ain. Ces trois derniers croyaient, d’après le récit de Julius Shulman dans 100 Voices, que Howard Roark était modelé d’après eux. Et, toujours d’après Shulman, ce n’étaient pas les seuls.

Enfin, L’Observateur accuse les tenants du modernisme de ne pas vivre eux-mêmes dans le genre de construction qu’ils défendent pour les autres. Cette critique, Rand la connaissait puisqu’elle ne provient pas de L’Observateur au départ, mais d’un article du New York Times de 1931 sur lequel Rand avait pris les notes suivantes dans ses carnets privés :

Ayn Rand vivait bien dans une maison à l’architecture moderne, la “Von Sternberg House” conçue par Richard Neutra, un architecte moderniste qu’elle appréciait. (Et sa correspondance indique qu’elle aimait sa maison.) Et pour la petite histoire, Frank Lloyd Wright avait même designé, à la demande de Rand, une maison à la campagne pour elle, mais elle décida finalement de vivre à New York et la maison ne fut jamais construite.

L’incompréhension littéraire

Nous arrivons à présent au problème le plus fondamental de la vidéo de L’Observateur, qui rend hors-sujet la majeure partie de ce qu’il dit dans sa vidéo. (Ou qui rend Ayn Rand hors-sujet avec le reste de ce qu’il dit, selon la façon dont on prend la vidéo). Je dis « fondamental » car cette partie pourrait presque rendre les parties précédentes superflues : j’aurais presque pu me borner à cette seule réponse.

La critique de L’Observateur à l’encontre de The Fountainhead s’appuie beaucoup sur ce qu’il connaît de l’architecture et ce qu’il considère être la vision fantasmée du roman d’Ayn Rand sur l’architecte.

En écoutant sa critique, on pourrait avoir l’impression d’entendre un éthologue qui, ayant lu La Cigale et la fourmi, protesterait que les cigales ne sont pas du tout paresseuses en réalité, ce qui montrerait la médiocrité de la fable de La Fontaine. Ou bien, un spectateur de Cyrano de Bergerac ayant lui-même un nez disproportionné, qui critiquerait la pièce en disant qu’elle ne reflète aucunement son expérience de cet handicap. N’y aurait-il pas manifestement quelque chose qui ne va pas dans ce genre de critique ?

Voici ce qui ne va pas dans la critique de L’Observateur : Il croit (ou fait croire) que Rand a écrit un roman sur l’architecture. C’est là une incompréhension totale de la littérature d’Ayn Rand, voire d’une très grande partie de la littérature en général.

Dans une réponse à une lettre que lui avait envoyé un étudiant, Rand écrit le 26 février 1951  :

De même, lors d’un cours d’écriture en 1969, on demanda à Rand pourquoi elle avait choisi l’architecture comme profession centrale dans The Fountainhead. Voici sa réponse (publiée dans Ayn Rand Answers) :

Pourquoi est-ce que j’affirme que L’Observateur fait passer The Fountainhead pour un roman sur l’architecture ? Parce qu’il le traite et le critique comme s’il s’agisssait d’un roman naturaliste. Dans « The Esthetic Vacuum of Our Age » (publié dans The Romantic Manifesto), Ayn Rand écrit :

Sur ce blog même, dans un article de 2017 intitulé « Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand« , je prévenais les potentiels lecteurs influencés par le naturalisme en écrivant ceci :

Cette œuvre littéraire est romantique, donc elle ne cherche pas à décrire les hommes « tels qu’ils sont » dans la vie quotidienne, mais tout au contraire à montrer des héros, à peindre sciemment des hommes idéaux, donc rares. C’est une littérature qui se veut inspirante.

L’Observateur ne semble pas comprendre qu’il est absurde de juger une littérature romantique avec les critères du naturalisme tels que la conformité à notre réalité actuelle. Rand dépeint plutôt la réalité telle qu’elle « pourrait être » ou « devrait être » et utilise des éléments concrets et particuliers (tel que l’architecture) pour parler de grands principes universels. Comme par exemple dans The Fountainhead : l’individualisme, l’indépendance, l’intégrité, la rationalité…

À cet égard, un autre texte très éclairant est une préface que Rand écrivit en 1962 pour une édition américaine de Quatrevingt-Treize, le roman de Victor Hugo dont l’action se déroule pendant la Révolution française. Voici des extraits de la préface de Rand :

Exactement de la même manière, l’histoire de Rand n’est nullement conçue comme un moyen de parler d’architecture. C’est au contraire l’architecture qui est utilisée comme un moyen de présenter son histoire.

Dans une réponse à une question posée lors d’un cours d’écriture (publiée dans Ayn Rand Answers), Rand dit :

En effet, contrairement à ce que dit L’Observateur à maintes reprises dans sa vidéo, Howard Roark ne représente aucunement une certaine vision du métier d’architecte, mais une certaine vision de l’homme. Dans un cours sur l’écriture fictionnelle, Ayn Rand disait ceci :

Comme cela a été indiqué plus haut, la vision de l’homme que Rand présente à travers ses personnages n’est pas une vision statistique. Howard Roark n’a pas du tout vocation à représenter l’homme moyen et encore moins l’architecte ordinaire. Rand ne fait pas une étude sociologique, comme tente de le faire la littérature naturaliste. Howard Roark représente, de façon délibérée et assumée, l’homme idéal. La projection de l’homme idéal était le but des écrits de Rand. Pour elle en effet, il est bien plus intéressant — et artistiquement justifié — de traiter de l’individu exceptionnel que de la majorité statistique. (L’Observateur pense t-il que les sculptures de l’antiquité grecque, comme celles de Polyclète par exemple, sont mauvaises parce qu’elles représentent des corps idéaux, non représentatifs de la majorité ?)

Dans une lettre du 14 mai 1944 à Frank Lloyd Wright, Rand écrit ceci :

Mais que signifie dans la réalité « être une personne comme Howard Roark », ce personnage de fiction que son auteur présente comme un dieu ? Cela signifie-t-il être littéralement comme lui ? Dans sa lettre aux lecteurs de The Fountainhead en 1945, Ayn Rand écrit :

Et elle ajoute :

Remarquez que ce n’est pas une expérience de vie personnelle qui a fait choisir le milieu de l’architecture à Ayn Rand. En effet selon elle, la littérature ne doit pas — contrairement à un lieu commun — être le reflet de l’expérience, mais plutôt le reflet de quelque chose de bien plus intéressant et plus profond : le reflet de la pensée (ce qui veut dire : de la pensée abstraite). Dans sa correspondance avec Gerald Loeb, ce dernier lui faisait part de ses tentatives d’écritures fictionnelles et des réactions auxquelles il faisait face. Ayn Rand écrit (le 3 juin 1944) :

Lorsque Gerald Loeb, en réponse, lui suggéra que la pensée d’un homme était conditionnée par sa vie, Rand répondit, le 5 août 1944 :

Dans la même veine, on pourra aussi lire la lettre du 15 octobre 1950 à Stanley Greben, un admirateur de The Fountainhead.

Avec tout ce matériel, ces citations, le lecteur devrait comprendre que L’Observateur commet une profonde méprise sur le sens du roman d’Ayn Rand, qui ne parle pas du métier d’architecte. On pourrait dire de L’Observateur la même chose que ce qu’il dit lui-même au sujet des monarchies pétrolières : il voit l’image, la forme, sans comprendre le fond.

Le fait que The Fountainhead se retrouve dans les écoles d’architecture peut effectivement nourrir un malentendu. Mais cela, Ayn Rand n’y est pour rien. Du reste, on peut comprendre sans trop de difficulté que, comme la toile de fond de cette histoire met en scène un milieu et un événement historique réel rarement mis en scène à travers la fiction — la bataille entre l’architecture moderne et classique — cela peut intéresser les étudiants en architecture… qui devraient pour autant être capables de comprendre que ce n’est ni une représentation documentaire, ni le thème de l’histoire. Car cette distinction, relativement simple à faire, beaucoup la font naturellement : par exemple, la plupart des gens acceptent sans difficulté que la plupart des films policiers ne sont pas nécessairement représentatifs du quotidien du métier de policier moyen ou de détective dans la réalité. Ils savent que là n’est pas le sujet. L’Observateur était capable de le comprendre : dans une autre vidéo où il parle d’Atlas Shrugged, il ne lui est pas venu à l’esprit de critiquer l’histoire sur la base de l’irréalisme du moteur de Galt. Et que dirait-il d’une critique des grévistes professionnels qui ne se retrouveraient pas dans la grève ?

Conclusion

L’une des questions que l’on peut légitimement se poser est : L’Observateur a t-il lu The Fountainhead ? Plusieurs indices permettent d’en douter. La seule fois où il cite le titre français du roman, il se trompe de titre (« La Source de vie » au lieu de « La Source vive ») ; la plupart du temps il fait référence à The Fountainhead en disant « le film » ; jamais il ne fait référence au moindre passage spécifique au roman ; et bien sûr, il y a toutes ces erreurs d’interprétations que nous avons indiquées au cours de cette réponse, qui contredisent directement le récit.

Si L’Observateur a réellement lu le roman, c’est encore plus problématique, car cela signifierait qu’il a lu sans lire, sans être focalisé, sans faire de connexions, qu’il a négligé de nombreux aspects cruciaux et a projeté à la place ce qu’il avait envie d’y voir. Il n’y a donc pas de présentation objective, mais des interprétations arbitraires qu’il fait passer à un large public comme étant le propos d’Ayn Rand. Cela serait, disons le, une forme de fraude, même involontaire.

Mais est-ce que le film de King Vidor permet l’interprétation qu’en a fait L’Observateur ? Certes, il est beaucoup plus difficile, voire presque impossible, de saisir tous les tenants et les aboutissants des idées de Rand avec le film seul, sans le roman. Mais L’Observateur compense ces lacunes de façon injustifiée en y projetant lui-même toute sortes de choses qui n’y sont pas et fait toujours passer une interprétation subjective pour la réalité du propos de Rand. De surcroît, dans sa vidéo, il fait comme si le roman et le film étaient strictement la même chose, ce qui est une violation du principe d’identité.

En fait, ce qui ressort le plus de la vidéo de L’Observateur est que ce dernier avait surtout des choses à dire, non pas sur Ayn Rand, mais sur l’état de l’architecture de notre époque. Et il est possible que The Fountainhead lui ait uniquement servi de prétexte pour parler de cela, c’est-à-dire, comme nous l’avons montré, de choses finalement étrangères à Ayn Rand (voire même de choses que Rand dénonçait), et qu’elle soit une victime collatérale des ses véritables cibles.

Et cela est regrettable pour tout le monde : pour Ayn Rand et les gens qui connaissent ses idées, pour les gens qui pourraient être intéressés par ses idées, mais également pour L’Observateur lui-même, qui est passé à côté d’outils intellectuels qui auraient pu, à certains égards, lui être utiles. De surcroît, il passe (et fait passer son public) à côté d’une œuvre littéraire qui ne dit pas ce qu’il lui fait dire, et dont on peut tirer beaucoup de choses, en termes de plaisir, d’inspiration et de réflexion.

Mais il n’est jamais trop tard. Si on a pas lu The Fountainhead, il est encore temps de découvrir ce roman, qui constitue une bonne porte d’entrée à l’œuvre et à la philosophie d’Ayn Rand. Et si vous n’avez pas lu tout cet article mais que vous lisez ce paragraphe, au moins vous avez évité des spoilers. Dès lors, je vous invite à découvrir cette pensée indépendamment de ce qu’a dit L’Observateur et de ce que j’ai dit — mais la découvrir suppose de lire l’esprit actif et  focalisé, avec attention, rigueur, objectivité, et en étant capable de distinguer l’abstrait derrière le concret.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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