Réponses aux critiques de Wikilibéral

Le site Wikilibéral est une encyclopédie en ligne dédiée aux idées libérales et libertarienne. Le libertarianisme est un mouvement politique spécifique, anti-État, intellectuellement incompatible avec l’Objectivisme. Le libéralisme en revanche, désigne une large catégorie — formée a posteriori — d’intellectuels en faveur des libertés individuelles et des limites du pouvoir politique. En ce sens on peut, à des fins de classification historique ou académique par exemple, ranger Ayn Rand parmi les figures libérales.

Wikilibéral consacre donc une page au sujet qui nous occupe ici : l’Objectivisme, la philosophie d’Ayn Rand. Cette page inclut une section « Critiques libérales et libertariennes » qui énumère 14 points de critiques adressés à la philosophie d’Ayn Rand.

Ces critiques ont ceci d’intéressant qu’elles ne sont pas seulement « libérales et libertariennes », mais reflètent pour la plupart des incompréhensions répandues au sujet de l’Objectivisme. Comme on va le voir, la quasi-totalité de ces critiques reposent sur des représentations déformées et/ou sur une méconnaissance élémentaire de l’Objectivisme. Le présent article répond à ces critiques, point par point ; il ne vise pas la polémique, mais l’information.

  1. La réalité existe ?
  2. Des « postulats » douteux ?
  3. « A est A » comme fondement d’une éthique ?
  4. L’égoïsme comme non sequitur ?
  5. Des impératifs « catégoriques » ?
  6. Primat de la volonté ?
  7. Les critiques de Nozick
  8. Le « dictateur Objectiviste » ?
  9. Les concurrents de la raison
  10. Un élitisme ?
  11. Un anarchisme manqué ?
  12. Les soutiens politiques
  13. Mépris des populations primitives ?
  14. Le « caractère sectaire »
  15. Notes

La réalité existe ?

un certain nombre de philosophes affirment que sa « métaphysique » n’est qu’une parodie de métaphysique ; il s’agit davantage d’une forme de positivisme philosophique antimétaphysique, qui découle d’un « réalisme naïf » sans profondeur : au lieu d’essayer de définir une réalité objective à partir de l’expérience que l’être humain a du monde (comme l’ont tenté avant elle, avec de grandes difficultés, Descartes, Hume ou Kant), elle affirme simplement que « la réalité existe » (« A est A »), ajoutant sans démonstration que sa métaphysique est objective et rationnelle.

Tout d’abord, « un certain nombre de philosophes affirment que » suscite la curiosité : quels philosophes ? Sur quelle base affirment-ils cela ?

Ensuite, l’Objectivisme est-il « une forme de positivisme anti-métaphysique » ? Le positivisme est un empirisme qui rejette les principes premiers et la métaphysique car cela ne lui semble pas scientifique ou observable. Pour certaines personnes en effet, le concept de « métaphysique » est devenu synonyme d’« autre dimension » invisible. Par conséquent de telles personnes considèrent que tous ceux qui ne croient pas à une autre dimension transcendante — comme les Objectivistes — rejettent la métaphysique (et par là même la « profondeur »).

Or ce n’est absolument pas ce que signifie le concept de « métaphysique ». La métaphysique est l’étude de la nature de l’existence en tant que telle, ou, comme dit Aristote, l’étude de « l’être en tant qu’être ».1

Et l’Objectivisme a bien une théorie élaborée de la nature de l’existence, fondée sur des principes premiers, qui entendent expliquer la réalité dans son ensemble.2 Une théorie qui propose des points de vue spécifiques sur les grandes questions métaphysiques qui ont traversé l’histoire de la philosophie, à partir desquels il critique (positivement ou négativement) la métaphysique des autres philosophes. Ce n’est pas parce que le critique l’ignore que cela n’existe pas. Donc, non, l’Objectivisme n’est pas du tout positiviste ni anti-métaphysique. (Paradoxalement, sur la page de Wikilibéral sur le positivisme, l’Objectivisme est cité comme principal opposant du positivisme.)

Maintenant, arrêtons nous sur : « Au lieu de définir une réalité objective à partir de l’expérience que l’être humain a du monde (comme l’ont tenté avant elle, avec de grandes difficultés, Descartes, Hume ou Kant)… » Pourquoi Ayn Rand ne procède-t-elle pas comme ces philosophes ? Parce qu’elle considérait qu’ils commettent l’erreur fondamentale de la « certitude préalable de la conscience ». Je cite Ayn Rand3 :

En fait, ce que la critique de Wikilibéral appelle « l’expérience », c’est l’expérience de la conscience. Car c’est bien ce qu’ont essayé de faire les philosophes cités : partir de la conscience et de ses contenus, faire passer la conscience avant l’existence. Rand soutient qu’il est contradictoire de vouloir faire découler l’existence du monde extérieur d’une vision première ou autosuffisante de la conscience ; c’est ne pas comprendre ce qu’est la conscience. Je cite Atlas Shrugged4 :

Une conscience, dit Rand, n’est pas autre chose qu’une faculté de perception de l’existence, autrement dit elle est toujours une conscience de quelque objet. Je cite à nouveau Ayn Rand5 :

Rappelons cependant que l’axiome « l’existence existe » ne veut pas encore dire, à ce stade, qu’un monde physique existe.6 C’est un point qui vient plus tard dans la hiérarchie des idées, et il semble y avoir une confusion dans la critique de Wikilibéral à cet égard, entre l’axiome d’existence et la validité de la perception sensorielle, qui sont deux questions liées, mais distinctes. (Comme il y a une confusion dans la critique avec l’axiome d’identité « A est A » qui est quelque peu hors sujet ici.)

Si on parle à présent de la validité de la perception sensorielle, il serait faux de dire que la philosophie d’Ayn Rand n’offre aucun argument à ce propos7, et tout aussi faux de la classer dans la catégorie du « réalisme naïf ».

Selon l’Objectivisme, la perception est un corollaire de la conscience et le seul contact direct avec la réalité : nier la validité des sens implique de commettre le sophisme du « vol de concept »8, puisque des concepts comme « illusion », « erreur », « hallucination », etc. sont formés — comme tout concept — sur une base perceptuelle. L’identité de la conscience (argument de Kant) n’est pas un argument contre sa validité, mais la condition même du contact cognitif avec le réel.9 En distinguant l’objet perçu (le « quoi ») de la forme (le « comment » : les moyens et conditions de perception), l’Objectivisme soutient que l’erreur n’est jamais le fait de la perception en soi mais du jugement conceptuel qui en est tiré. D’où la validité des sens : ils ne sont ni vrais ni faux, mais constituent la donnée métaphysique première de toute connaissance, de toute science et de toute preuve.

Et ce qu’on appelle en philosophie le « réalisme naïf » est l’idée que la perception ne serait pas influencée par la nature de notre conscience, ce qui n’est pas du tout ce que dit l’Objectivisme. En distinguant le « quoi » du « comment » l’Objectivisme reconnaît que le « comment » peut varier, mais maintient qu’il s’agit toujours d’une perception directe du même « quoi ». La philosophie Objectiviste de la perception, si on veut la classer académiquement, est ce qu’on appelle un « réalisme direct ».

Des « postulats » douteux ?

l’objectivisme présente le défaut, comme d’ailleurs d’autres doctrines religieuses, de partir de postulats métaphysiques pour aboutir à des positions libérales ; si l’on peut partager ses conclusions, on peut mettre en doute ses postulats ; en particulier, il repose sur une hypostasiation de la « raison » comme capable de fournir des vérités absolues, les émotions ne pouvant servir de guide mais devant être filtrées par la raison, seul guide possible ; la raison n’est pas en soi une condition nécessaire à la survie, c’est au contraire la survie qui permet de déterminer ex post ce qui est rationnel.

La formulation de la première phrase est au mieux maladroite : l’Objectivisme n’est évidemment pas une « doctrine religieuse », c’est une philosophie athée, qui défend la raison. Ensuite, la position qui consiste à couper le lien causal entre prémisse et conclusion, est typique du libertarianisme.10 Toute conclusion suppose une base, des fondements, des prémisses, et comme je l’expliquais dans mon interview sur le libertarianisme, les libertariens font passer la conclusion avant la manière d’y arriver. Cependant, on peut imaginer que le critique objecterait quelque chose comme : « Je ne conteste pas la nécessité des fondements, je conteste les fondements particuliers de l’Objectivisme. » Alors voyons cela.

Cette critique appelle les fondements de l’Objectivisme des « postulats » (des « postulats métaphysiques » alors que la critique précédente prétendait que l’Objectivisme était anti-métaphysique). Il n’y a pas à proprement parler de « postulats » dans l’Objectivisme, il y a des axiomes. Ils ne sont pas arbitraires, l’Objectivisme explique leur validité.11

Mais la raison ne fait pas partie des axiomes de l’Objectivisme. La raison, son existence, son fonctionnement, sa nécessité vitale pour l’homme, ses possibilités — parmi lesquelles sa capacité à aboutir à des vérités absolues — sont chez Rand des conclusions inductives, qui procèdent d’observations sur le monde. Cela ne veut pas dire — et l’Objectivisme n’a jamais dit — que la raison humaine est infaillible ou omnisciente. L’Objectivisme dit simplement que la raison est le moyen fondamental de connaissance de l’homme, et qu’il n’en a pas d’autre.

On ne peut affirmer que la raison est incapable de fournir des vérité absolues, car comment saurait-on qu’une telle affirmation — qui se présente elle-même comme une vérité absolue — est vraie ? Comment le critique en arrive-t-il à cette conclusion sinon par la raison ? Par quel moyen non rationnel ? Par une révélation ? Par une émotion ? Par un instinct ? En effet, Rand dénie à toutes ces choses le statut de moyen cognitif valide. Ou alors, le critique dira t-il qu’il le sait par l’expérience, intégrée logiquement ? Si c’est par ce moyen, c’est ce que Rand appelle la raison. Ainsi, le critique serait en train de dire que la raison a fourni comme vérité absolue que la raison ne peut pas fournir de vérité absolue…

Pourquoi les émotions, selon Rand, ne peuvent servir de guide ? Parce que les émotions sont les effets automatique de nos jugement de valeurs, eux-mêmes produits de nos idées. Si nos idées sont irrationnelles, nos émotions le sont également. Être guidé par ses émotions signifie prendre l’effet pour la cause, cela signifie être guidé par un effet dont on ne connaît pas la cause, et dont seule la cause détermine la validité.

Pour ce qui est de la critique selon laquelle « la raison n’est pas en soi une condition nécessaire à la survie, c’est au contraire la survie qui permet de déterminer ex post ce qui est rationnel » là encore, précisons d’abord que le fait que la raison soit une condition nécessaire à la survie n’est toujours pas un « postulat » ni un axiome de l’Objectivisme, mais une conclusion inductive.

Ensuite il y a une omission ici : la survie de qui ? La survie de l’homme. Si « la survie » en tant que telle suffisait à déterminer ce qui est rationnel, nous qualifierions le comportement des animaux et des végétaux qui survivent de « rationnel ». Or nous sommes capables d’observer que le moyen de survie de l’être humain, des animaux et des plantes est fondamentalement différent. Que l’homme ne survit pas grâce à son flair, ses crocs, ses griffes ou ses racines, mais grâce à son esprit, à la forme singulière de sa conscience, qui consiste à identifier et intégrer ses expériences de façon conceptuelle. Cette vérité même est établie ainsi. Donc bien sûr on doit s’appuyer sur l’expérience et l’observation, mais Rand n’a jamais dit autre chose. Encore une fois la base est toujours inductive.

Maintenant, prenons deux hommes qui, apparemment, survivent. L’un se sert de son esprit : il apprend, réfléchit, conceptualise, se projette dans l’avenir, produit. L’autre est un criminel qui utilise la force et la fraude contre autrui et passe l’essentiel de sa vie en prison. Peut-on conclure du fait que les deux ont survécu jusqu’à présent que l’esprit et la force sont tous deux rationnels ? Si le simple fait de la survie, indépendamment de sa cause, suffisait à établir ce qui est rationnel, ce serait la conclusion qui s’ensuivrait. Or ce n’est pas le cas, car ce qui manque ici, c’est justement la compréhension causale : comment ils survivent. L’un et l’autre, tous les deux, ne survivent que grâce à certaines activités — ayant une essence commune identifiable — que l’un des deux seulement exerce. (Et la survie de celui qui emploie la force dépend de ceux qui utilisent leur esprit.) Comprendre cela requiert un processus d’abstraction, qui permet d’isoler les facteurs pertinents dans le fait de la survie, et en particulier sa cause. Donc, non, le fait brut de la survie ne permet pas à lui-seul de déterminer ce qui est rationnel.12

Cette critique est symptomatique d’une dichotomie que l’épistémologie Objectiviste remet en cause : rationalisme contre empirisme.13 D’un côté, elle renvoie Rand au rationalisme et ses abstractions flottantes (les « postulats ») et de l’autre elle lui oppose l’empirisme, qui défend l’expérience sans abstraction.

Or Ayn Rand n’était ni rationaliste, ni empiriste, elle était aristotélicienne. Je cite le début de la Métaphysique d’Aristote14 :

En apportant dans la présente section les réponses Objectivistes à la critique d’un soi-disant « postulat », je rappelle surtout que cette critique ne concerne pas un « postulat » de l’Objectivisme. (Et encore moins un « postulat métaphysique ».)

La critique suivante, en revanche, concerne bien un axiome fondamental de l’Objectivisme : le principe d’identité ou « A est A ».

« A est A » comme fondement d’une éthique ?

de même, on lui a reproché de fonder sa philosophie sur des postulats logiques (« A = A », « l’existence existe ») alors que la logique ne permet que de valider la cohérence d’un système de pensée, et non de construire une éthique ou d’établir des « vérités » politiques ou économiques ; en prétendant fonder l’éthique uniquement sur la raison, il tombe dans le même travers rationaliste que Kant (qui procède de même, mais aboutit à une éthique différente).

Il s’agit là d’une erreur d’interprétation classique, que nous avons déjà évoquée dans des articles précédents, en particulier dans la critique du livre de Mathilde Berger-Perrin. Je ne pourrais que répéter ce que j’avais écrit à ce moment-là.

À nouveau, l’erreur fondamentale ici est de croire que la philosophie d’Ayn Rand serait une forme de rationalisme, dans le même sens que Descartes, Spinoza, Leibniz… ou Kant. (Nous retrouverons cette méprise lorsque nous évoquerons les critiques de Nozick.) Rappelons que pour Ayn Rand, la raison est « la faculté qui identifie et intègre le matériel fourni par les sens. »15 Rien à voir, donc, avec la vision kantienne de la raison. Pour elle, la matière première de la connaissance est la perception sensorielle. La philosophie Objectiviste est d’abord  inductive.

Ainsi, pas plus qu’Aristote ne déduisait sa philosophie de l’axiome de non-contradiction, Ayn Rand ne déduisait nullement — et n’a jamais prétendu déduire — des vérités éthiques, politiques ou économiques à partir de « A est A ». La critique ne fait pas la différence entre raisonner avec les axiomes et déduire à partir des axiomes. « A est A » est un fondement de l’Objectivisme dans le sens où le principe d’identité est implicitement présent dans toute connaissance, et en est l’ultime socle. Si j’énonce une connaissance factuelle sur la réalité, celle-ci n’est pas déduite à partir de « A est A », mais ce qui la justifie en dernier ressort, c’est le fait que « A est A ».

Je cite un extrait d’une lettre d’Ayn Rand à John Hospers, du 3 janvier 1961 :

Il faut également ajouter que la critique de Wikilibéral semble séparer la logique de la réalité, comme si le principe d’identité était un principe purement formel. La philosophie Objectiviste soutient qu’être c’est être quelque chose, (et agir conformément à ce que l’on est) donc que l’existence est l’identité, donc que le principe d’identité est un principe de la réalité (pas seulement du langage), donc que la réalité est logique et cohérente, donc que « A est A » est aussi un test — pas suffisant, mais indispensable — pour les théories qui prétendent parler de la réalité.

Un monde imaginaire où les éléphants voleraient naturellement dans les airs en battant des oreilles serait-il conforme au principe d’identité si ces éléphants volants restent ce qu’ils sont dans un monde cohérent ? Dans l’imaginaire peut-être, parce qu’on peut changer la nature des choses, mais dans la réalité, le principe d’identité empêche bien les éléphants de voler avec leurs oreilles. La nature d’un éléphant, donc la nature de ses oreilles, la nature de l’air, la nature de tout, en fait une impossible contradiction ontologique, au même titre qu’un cercle carré. (Le fait que je puisse imaginer l’un et pas l’autre n’est pas pertinent.) Un « éléphant » qui vole avec les oreilles n’est pas un éléphant.

L’égoïsme comme non sequitur ?

sa justification de l’égoïsme repose sur un non sequitur : le bien le plus précieux de l’homme étant sa vie et son désir fondamental étant de rester en vie et d’être heureux, il s’ensuivrait qu’il devrait être égoïste ;

Ayn Rand n’a jamais dit que « rester en vie » était automatiquement le « désir fondamental » de tout homme. Il y a certainement une confusion ici avec la vie comme valeur ultime de tout être vivant. Rand ne base pas son éthique sur un « désir » comme s’il s’agissait d’un fait premier irréductible. Elle dit que la propre vie de chaque individu est la source de toutes ses valeurs. Par conséquent, il doit valoriser sa propre vie et en faire sa fin ultime ; en d’autres termes : être égoïste.

Si on veut un bref résumé par Rand elle-même16 :

Je précise que cette démonstration ne concerne que l’égoïsme en tant que motivation, mais elle ne dit rien à ce stade sur le contenu de l’égoïsme (en quoi consiste l’intérêt personnel). L’erreur classique — que l’on trouvera dans d’autres points de la critique de Wikilibéral — est d’utiliser ensuite le mot « égoïsme » comme un alliage fallacieux qui renfermerait déjà en lui-même le contenu de l’intérêt personnel : être égoïste, cela pourrait être sacrifier autrui à soi par exemple.17 Ou alors considérer que l’intérêt personnel serait nécessairement subjectif, ce qui présuppose que l’on peut entretenir sa vie et atteindre le bonheur de n’importe quelle manière, indifféremment.

Ayn Rand ne partage absolument pas de tels points de vue, mais pour le moment, il nous suffira seulement d’indiquer ici que la question « De quoi est constitué l’intérêt personnel réel d’un homme ? » (question qui vient dans un second temps) est une question différente de la justification de l’égoïsme en tant que telle. Prétendre déduire le contenu de l’intérêt personnel de sa justification en tant que motif, c’est cela qui serait un non sequitur.

Des impératifs « catégoriques » ?

tout en critiquant l’impératif catégorique kantien, l’objectivisme pose lui-même des impératifs catégoriques moraux, par exemple l’obligation morale de répliquer à une agression [« All the reasons which make the initiation of physical force an evil, make the retaliatory use of physical force a moral imperative. » (The Nature of Government, The Virtue of Selfishness, 108)].

L’auteur de ces lignes, qui n’a peut-être pas remarqué que Rand n’utilisait pas le terme « catégorique », ne doit probablement pas savoir ce qu’est un « impératif catégorique » kantien. Un impératif catégorique kantien n’est pas n’importe quel type d’impératif moral, c’est un devoir indépendant de tout contexte, de toute fin recherchée, de tout bénéficiaire, de toute référence à l’expérience. C’est en ce sens qu’on le dit « catégorique » et c’est précisément là-dessus que Rand le critique, en particulier dans « Causality versus Duty ».

Il y a bien des impératifs moraux chez Rand, mais si on veut les présenter dans le langage kantien, ce sont des impératifs « hypothétiques » (par opposition à « catégorique »), c’est-à-dire qui se rapportent à des fins.18 En l’occurrence, le principe de l’usage de la force en représailles contre ceux qui l’ont déclenché est un impératif moral en vue de la protection des droits de l’homme, qui sont eux-mêmes des impératifs moraux en vue de la protection de la vie de l’homme. Le principe de l’usage de la force en représailles n’est nullement un commandement mystique ou un devoir transcendantal… comme l’est l’impératif catégorique kantien, qui lui, n’est en vue de rien du tout, il faut y obéir, point. Sans rechercher quoi que ce soit. C’est son principe même.

Pour des explications plus détaillées sur le contraste entre l’éthique kantienne et l’éthique Objectiviste, on pourra lire mon article « Morale Objectiviste contre morale kantienne ».

Primat de la volonté ?

l’objectivisme affirme un primat de la raison, et voit la volonté comme dérivée de la conscience ; le volontarisme nie ce rationalisme naïf en affirmant plutôt un primat de la volonté, la raison venant ex post pour aider à obtenir les objets visés par la volonté.

Tout d’abord, il est inexact de présenter la position Objectiviste comme un « primat de la raison » (sur la volonté). Selon l’Objectivisme, la raison fonctionne de façon volitionnelle : elle doit être déclenchée par l’acte de choix fondamental de l’homme — duquel dépendent tous les autres choix — à savoir le choix de penser, de focaliser son esprit. Et tout le fonctionnement de la raison (conceptualisation, connexions logiques…) se fait aussi de façon volitionnelle. Dans la philosophie Objectiviste, volition et raison sont intimement liées : ce sont deux aspects d’un même phénomène.19

Le « volontarisme » dont parle la critique est en fait une sous-catégorie de la catégorie plus large qu’est le subjectivisme. Il s’agit d’une reformulation de la vision dite « instrumentale » de la raison, qu’on trouve chez de nombreux philosophes (Hobbes, Pascal, Hume et bien d’autres…) d’après laquelle les fins humaines — les objets de la volonté — sont nécessairement subjectives, sont en dehors du domaine de la raison et que cette dernière ne juge que les moyens correctement adaptés à nos fins. David Hume écrivait dans son Traité de la nature humaine que « La raison est et ne peut qu’être l’esclave des passions et elle ne peut jamais prétendre à une autre fonction que celle de servir les passions et de leur obéir. »20

Ayn Rand disait que tout ce qu’elle avait écrit était consacré à prouver le contraire.21 En particulier, « The Objectivist Ethics » s’attache à montrer que l’on peut valider rationnellement des valeurs — ce en vue de quoi on agit pour l’obtenir ou le conserver — selon une norme objective. (Vouloir la vie ou vouloir la mort n’est donc pas une question de préférence subjective. Nous y reviendrons avec la critique de Nozick.) On constate empiriquement que les hommes ne savent pas automatiquement ce qu’ils veulent, ne savent pas quel objectif poursuivre, et peuvent être amenés à y réfléchir, parfois longuement, afin de prendre une décision (Rand parle même dans son interview pour Playboy de « l’homme sans but ») et l’Objectivisme entend démontrer rationnellement que la vie de l’homme est l’ultime but objectif, et que celui-ci implique certaines valeurs objectives, donc la décision de ce qu’on poursuit n’est pas nécessairement subjective.

D’autre part, si un objet de la volonté n’est pas rationnel, il ne peut être basé, d’une façon ou d’une autre, que sur l’émotion. Donc ce que cette critique appelle le « primat de la volonté » revient en fait au « primat des émotions ». L’Objectivisme soutient que les émotions ne sont pas des faits premiers irréductibles, mais sont au contraire le produit de nos idées, lesquelles peuvent être rationnelles ou non. Les émotions sont des effets, pas des causes. Donc des gens guidés par leurs émotions, aux fins irrationnelles qui appliquent leur raison uniquement aux moyens pour obtenir ces fins, existent naturellement, mais cela ne veut pas dire que c’est nécessairement le cas pour tout le monde, ou tout le temps, ou sur tous les sujets, ou qu’il doit nécessairement en être ainsi.

L’implication de cette critique, c’est que tous les hommes sont mûs par leurs caprices, et que la réflexion ne sert qu’à trouver les moyens d’assouvir ces caprices. Cette critique elle-même — si elle se dit rationnelle — n’est donc qu’un moyen d’obtenir un caprice. C’est peut-être vrai en ce qui la concerne.

Ce qu’on peut dire surtout de cette « critique » telle qu’elle est formulée, c’est qu’avoir une théorie différente ou un désaccord ne constitue pas en soi une critique et se contenter de qualifier la théorie opposée de « naïve » ne constitue pas en soi un argument, surtout si on la présente de façon inexacte.

Les critiques de Nozick

pour Robert Nozick l’éthique objectiviste est mal fondée, elle n’explique pas pourquoi le choix par une personne de la mort ou de l’absence de valeurs serait impossible ou irrationnel ; pour lui la défense objectiviste de la moralité de l’égoïsme est une pétition de principe ; le passage de l’être au devoir-être (problème de Hume) dans l’objectivisme est confus (“ought from is” : Rand affirme sans preuve que « ce qu’une entité est, détermine ce qu’elle doit faire ») ; on ne voit pas comment l’éthique ou le droit peuvent découler de l’égoïsme et de l’intérêt personnel.

Les critiques de Robert Nozick (dans « De l’argument randien ») se basent sur des reconstructions difformes des arguments de Rand et ont été réfutées depuis longtemps.22 Comme il serait trop long de réfuter ici tous les aspects de la critique entière de Nozick, je répondrais seulement à ce que Wikilibéral évoque.

Le problème fondamental est que Nozick reconstruit la pensée de Rand d’après une méthodologie qu’elle rejetait dès le départ (en système rationaliste purement déductif), en altérant ses arguments. Ainsi par exemple, lorsque Rand dit que seuls les êtres vivants font face à une alternative, la vie ou la mort, Nozick reformule cela en écrivant : « Seul un être vivant est capable de choisir entre plusieurs actions possibles » Nozick croit-il que Rand attribue aux plantes la faculté de choisir ?

Pour reprendre la formulation de Wikilibéral : pourquoi « le choix par une personne de la mort ou de l’absence de valeurs serait impossible ou irrationnel » ? D’abord, Ayn Rand n’a jamais dit que c’était « impossible ». Ensuite, lorsqu’il fait cette objection, Nozick, à cause de la prémisse déformée que je mentionnais précédemment, déconnecte totalement les valeurs de leur raison d’être qu’est la vie. Il fait comme si la notion de « valeurs » était un fait premier irréductible, une étiquette flottante que l’on pourrait légitimement coller sur tout ce que l’on veut arbitrairement. Or l’argument de Rand est que la vie — avec son alternative existence-inexistence — est ce qui fait advenir les valeurs, donc pour que quelque chose ait une valeur, il faut qu’il soit en faveur de la vie. La vie n’est pas juste une simple valeur possible « parmi d’autres ». Tenter d’utiliser le concept de « valeur » tout en niant sa raison d’être, c’est commettre ce que Rand appelait le sophisme du « vol de concept ».

Ayn Rand n’a jamais dit ou soutenu non plus des principes tels que (je cite la reconstruction de Nozick) : « Seul un être vivant peut avoir des valeurs qui puissent avoir un sens. » ou encore : « Une condition nécessaire à une valeur constitue une valeur ». Ce qu’elle dit, c’est que les valeurs — toutes les valeurs — n’existent qu’en relation à des êtres vivants, pour des êtres vivants, des êtres capables de les poursuivre, des êtres qui font face à l’alternative vie-mort et qui doivent poursuivre des valeurs pour préserver leur être. Cela fait de la vie la valeur ultime, ce en vue de quoi n’importe quelle valeur existe. Non pas parce que la vie est simplement « nécessaire » à la possibilité de valeurs en général, mais parce que la vie est ce que les valeurs servent à préserver.

Ainsi, choisir la mort en tant que valeur — donc en tant que principe éthique — est irrationnel. Précisons cependant que pour Ayn Rand, le choix de vivre est un choix fondamental, pré-moral. Les valeurs sont pour ceux qui choisissent de vivre. Ceux qui ne choisissent pas de vivre rejettent les valeurs. Et choisir « l’absence de valeurs », c’est choisir la mort, non pas « en tant que valeur » cette fois (car cela reviendrait à la contradiction précédente), mais c’est choisir le néant, l’inexistence. Cela ne peut pas être un choix rationnel parce qu’il n’y a de rationalité que dans l’existence, dans la vie. Tout au plus peut-on dire — et Rand le dit — que dans certaines situations particulières, où la vie est devenue insupportable sans moyen d’en réchapper, le choix de se suicider peut être rationnel, mais dans ce genre de contexte particulier, le suicide n’est en fait qu’une manifestation négative de la volonté de vivre.23

Ainsi, la critique de Nozick selon laquelle la moralité de l’égoïsme serait une « pétition de principe » est un homme de paille. C’est Nozick lui-même qui en fait une pétition de principe dans sa présentation déformée, notamment en faisant de la notion de « valeur » un fait premier irréductible, alors que Rand dit précisément le contraire. Si Nozick avait compris certains points fondamentaux de l’éthique Objectiviste, en particulier le rapport entre la condition d’être vivant de l’homme et la valorisation, il aurait alors compris comment Rand en vient à dire que l’homme doit tenir sa propre vie comme valeur ultime.

Pour ce qui est du passage de l’« être » au « devrait être » (le « problème de Hume »), la confusion de Nozick et le manque apparent de « preuve » vient du fait que la « preuve » qu’il recherche serait un argument analytique et déductif suivant les normes de la philosophie analytique, dont il est un représentant. Or il s’agit d’un paradigme méthodologique que la philosophie de Rand rejette ; son argumentation est essentiellement fondée sur une intégration d’observations inductives. On peut la résumer comme suit, en s’appuyant entièrement sur les éléments contenus dans « The Objectivist Ethics » :

Le point de départ est un fait d’observation, qui est que l’existence d’un organisme vivant n’est pas inconditionnelle. Elle dépend d’un cours spécifique d’action. Un organisme doit constamment agir pour se maintenir en vie, en acquérant les éléments nécessaires à sa survie. Pour un organisme, l’action n’est pas une option, mais une nécessité de son être. S’il cesse d’agir pour satisfaire ses besoins, il meurt, il cesse d’exister. Le lien entre action et maintien de la vie est causal et absolu. Or si d’une part un être vivant est une entité dont la vie est conditionnelle et si d’autre part elle dépend d’actions spécifiques, alors ces actions sont ce qu’il doit accomplir pour rester en vie, c’est-à-dire être. Le « devrait être » n’est pas un commandement mystique ou un impératif flottant dans le vide ; c’est la formulation conceptuelle de la nécessité imposée par la réalité pour le maintien de l’être.

Il n’y a rien de confus là dedans, et la preuve réside dans les faits d’observations auxquels cet argument fait référence et à leur articulation logique.

À ce sujet on pourra aussi lire mon article de 2017 « De l’être au devrait être », qui répond à l’objection « Mais pourquoi devrais-je choisir de vivre ? » et qui a beaucoup de liens avec tout ce qui a été dit dans cette section. Je compléterais mon ancien article en rappelant à nouveau que selon l’Objectivisme, le choix de vivre n’est pas un devoir moral, mais un choix fondamental, pré-moral. (Le choix de ne pas vivre est donc en dehors du domaine de la morale.)

Enfin, pour ce qui est du dernier aspect de la critique, qui est qu’« on ne voit pas comment l’éthique ou le droit peuvent découler de l’égoïsme et de l’intérêt personnel ». Ayn Rand n’a jamais prétendu « faire découler l’éthique de l’égoïsme », c’est plutôt l’inverse : elle fait découler l’égoïsme / l’intérêt personnel de l’éthique, en montrant que la propre vie de chaque individu est son ultime valeur et ce qui rend toute ses valeurs possibles.

Quant aux droits individuels et leur relation avec l’éthique, c’est une question bien documentée dans la littérature Objectiviste.24 Les droits sont dans l’intérêt objectif de tout homme, en assurant les conditions sociales indispensables à l’obtention et au développement des valeurs que la vie requiert. Violer les droits d’autrui ne fait que détruire ces conditions. Plus profondément encore, la raison étant le moyen fondamental de survie et la force étant l’antithèse de la raison, en utilisant la force pour violer les droits, on contredit son propre moyen de survie, et ce qu’on pourrait obtenir par ce moyen ne serait d’aucune valeur, même s’il s’agissait d’une grosse somme d’argent. Ayn Rand soutient que le bien-être ne peut être constitué de biens mal acquis, car le coût (notamment psychologique, notamment en termes d’estime de soi) est supérieur au gain. Et là encore, il serait vain de rechercher la preuve de cela par un système purement déductif indépendamment de l’expérience.

Il n’y a aucun intérêt égoïste pour qui que ce soit à vivre dans une dictature, pas même pour les dictateurs. Nous allons justement y venir dans la section suivante.

Le « dictateur Objectiviste » ?

l’axiome de non-agression, qui pour Rothbard est un concept irréductible, est considéré comme un « principe » découlant de la philosophie objectiviste ; cependant, on pourrait très bien imaginer un dictateur objectiviste qui opprime la population au nom de sa propre recherche du bonheur et de son égoïsme personnel ; à l’objection objectiviste qu’il se place « en contradiction avec la réalité », il répondra que sa dictature fait aussi partie de la réalité, et que c’est le moyen qui lui convient pour satisfaire son égoïsme (la « réalité » ne le rattrapera que le jour où il sera renversé, mais il peut très bien estimer qu’en attendant le risque en vaut la peine).

Pour essayer de montrer que l’Objectivisme ne serait pas incompatible avec la dictature, cette critique ignore ou esquive une grande partie de la philosophie Objectiviste, en décontextualisant totalement la recherche du bonheur et l’égoïsme personnel.

D’abord, dans la philosophie d’Ayn Rand, le principe de non déclenchement de la force physique — que les libertariens appellent « axiome de non-agression », qu’ils ont repris de Rand — ne découle pas directement ou uniquement de la recherche du bonheur et de l’égoïsme. Il découle de plusieurs faits (ou principes eux-mêmes validés par d’autres faits) : les faits d’observations empiriques sur l’usage de la force ; le fait que la morale doit être gouvernée par des principes ; le fait que l’homme survit par la raison ; le fait que l’esprit humain ne fonctionne pas sous la contrainte.25

De surcroît, la critique prend pour acquise la prémisse du subjectivisme. (Encore une fois, il est contradictoire de dire d’un côté que l’Objectivisme est compatible avec la dictature tout en rejetant les bases de l’Objectivisme pour essayer de le montrer.) Le subjectivisme implicite de la critique réside dans l’idée qu’il pourrait être dans notre propre intérêt de sacrifier autrui. Cette idée n’est rendue possible que par la prémisse suivant laquelle l’intérêt personnel ne serait pas objectif, mais serait déterminé subjectivement par chaque individu. Dans cette perspective, un criminel pourrait donc décider arbitrairement qu’il est dans son intérêt de voler, de tuer ; tout comme un dictateur pourrait décréter arbitrairement qu’opprimer sa population le rendra heureux. Il n’y aurait, suivant l’implication de cette critique, aucun fait qui pourrait prouver qu’opprimer une population ne rend pas heureux.

Évidemment, ce point de vue entre en contradiction directe avec l’Objectivisme, pour qui les valeurs sont objectives, et qui réfute l’idée que le bonheur se puisse atteindre par n’importe quel moyen ou de n’importe quelle manière indifféremment.26

À rebours du subjectivisme, Ayn Rand souligne que ce n’est pas la poursuite du bonheur en soi qui fait la valeur, c’est la poursuite des valeurs qui fait le bonheur, et que la relation de cause à effet ne peut être renversée. Elle décrit le bonheur comme étant cet « état de joie non contradictoire » qui découle de l’accomplissement des valeurs rationnelles d’un individu. Les trois valeurs cardinales que la vie requiert étant pour Ayn Rand la raison (valeur source), la poursuite d’un but productif (valeur centrale), et l’estime de soi (valeur résultat).27

L’action d’un dictateur — ou de tout criminel — va à l’encontre de ces trois valeurs cardinales. La raison implique des vertus telles que l’indépendance, l’honnêteté, la justice. Et surtout, la force est l’antithèse de la raison. On ne peut pas contraindre un esprit à penser. En forçant les autres, le dictateur attaque le moyen qui lui permet lui-même de survivre, l’outil dont sa propre vie dépend. Donc la force n’est qu’un outil de destruction, qui ne permet pas de poursuivre un but productif. En ne faisant que détruire les valeurs, sans réussite productive et en vivant uniquement dans la dépendance, il n’y a ni fierté, ni estime de soi, ni bonheur possible. Le besoin de domination est d’ailleurs une marque de fabrique d’un manque d’estime de soi.

Et même s’il est difficile de savoir réellement si tel individu est vraiment heureux, selon toute vraisemblance, l’histoire confirme que les dictateurs ne le sont pas. Ils vivent essentiellement dans une peur chronique, dans la paranoïa, la méfiance, l’isolement et le mensonge. Dans son interview pour Playboy, Ayn Rand rappelle par exemple le fait que Hitler et Staline ont fini psychotiques.

L’échappatoire selon lequel « tant que je ne suis pas renversé, cela vaut le coup » est incompatible avec l’Objectivisme, car cela implique de nier le principe — souvent rappelé par Ayn Rand — que compte tenu de la nature de la conscience humaine, les intérêts humains réels se déterminent à long terme ; on doit choisir ses valeurs dans le contexte de notre vie entière.28 Ce qui est d’ailleurs un aspect de la rationalité. Choisir des « valeurs » de court terme qui contredisent des valeurs de long terme est incompatible avec le bonheur, si celui-ci est un état de joie non contradictoire comme Rand le soutient. Et même si un dictateur ne se fait jamais renverser jusqu’à sa mort, le vide et le tourment qu’il éprouve continuellement ne constitue aucunement une vie heureuse.

On peut faire remarquer que ce besoin de transformer l’Objectivisme en subjectivisme afin d’essayer de montrer sa compatibilité présumée avec la dictature témoigne du fait que c’est bien le subjectivisme, et non l’Objectivisme, qui est compatible avec la dictature. C’est un point que faisait remarquer George Reisman
29 :

L’Objectivisme soutient que la réalité est objective et se préoccupe de ce qui est, pas de ce que les gens pensent indépendamment du rapport que cela entretient avec la réalité. Sur le même modèle que la critique de Wikilibéral, on pourrait très bien dire : « Il ne faut pas défendre la liberté, car un dictateur pourrait estimer qu’il défend la liberté. » Si on s’accorde avec l’Objectivisme sur le fait qu’il n’est nullement dans l’intérêt personnel objectif de qui que ce soit de sacrifier autrui (quoi qu’en dise qui que ce soit) on comprend alors le sens de l’objection selon laquelle ce dictateur qui recherche son bonheur dans l’oppression de sa population « contredit la réalité ». Le dictateur peut dire ou « estimer » ce qu’il veut, à partir du moment où l’existence existe, son caprice ne peut altérer la réalité. Bref, le comportement de ce dictateur imaginaire ne serait aucunement compatible avec l’Objectivisme. Un tel dictateur peut exister, mais il n’est en rien un « dictateur Objectiviste », ce serait au contraire un subjectiviste.

Les concurrents de la raison

est critiquée également la vision de l’univers et de la nature humaine propre à l’objectivisme et à Ayn Rand ; il est faux de soutenir que « la raison est pour l’homme le seul moyen de percevoir la réalité et son seul guide d’action » :

« À l’instar de son maître à penser Aristote, elle catégorise les objets et les phénomènes comme s’ils possédaient une « essence » éternelle dans un univers statique. […] L’anthropologie et la psychologie évolutionniste nous disent quant à elles que la raison n’est qu’une stratégie parmi d’autres pour traiter l’information toujours limitée qui nous permet d’agir de façon optimale: l’instinct, les émotions diverses programmées dans notre héritage génétique, restent essentiels pour nous guider, comme c’est le cas chez tous les animaux. Enfin, les mêmes sciences nous apprennent que l’altruisme a au contraire une fonction importante dans le développement de la coopération sociale de même que dans la propagation des gènes, et n’est en rien un pur « sacrifice » de soi, comme le déplore Rand. »
— Martin Masse, Non-croyance et liberté

La citation de Martin Masse commence par une inexactitude : Ayn Rand n’a pas la même théorie des « essences » qu’Aristote, c’est justement l’un de ses points de divergences avec lui. Pour Ayn Rand, l’essence est une notion épistémologique, et non métaphysique. En revanche, Rand s’accordait avec Aristote dans l’idée qu’il est contradictoire de prétendre, comme Héraclite, que le phénomène du changement réfute le principe d’identité. Le changement présuppose des entités définies qui changent, et qui ne peuvent changer de n’importe quelle manière, parce qu’elles ont une identité.30

Ensuite, lorsqu’on utilise la science comme un argument d’autorité en matière de philosophie, il y a parfois — voire souvent — une confusion entre d’un côté les indubitables preuves et découvertes de la science et d’un autre côté les interprétations que l’on peut en faire. (Un exemple contemporain typique est l’expérience de Libet, dont certains croient à tort qu’elle implique la réfutation du libre arbitre.)31 Or c’est avec la philosophie qu’on interprète la science.

Il faut aussi toujours garder à l’esprit qu’il peut y avoir aussi en science — surtout en sciences humaines — des phénomènes de mode, avec des interprétations qui ont le vent en poupe à un moment donné, avant de tomber en désuétude. De son vivant, Ayn Rand fut confrontée à des arguments comparables à ceux de Masse, avec ce qu’on considérait alors être les acquis scientifiques de la psychanalyse freudienne.32 Or aujourd’hui, le caractère scientifique de la psychanalyse freudienne a été largement relativisé. De même, Rand critiqua dans « The Stimulus and the Response » les extrapolations abusives que le psychologue B. F. Skinner faisait de sa discipline, la psychologie comportementaliste.33 De telles extrapolations n’ont plus aujourd’hui l’aura scientifique qu’elles avaient à l’époque.

Cela étant dit, la critique nous propose deux concurrents à la raison comme moyen de percevoir la réalité et comme guide d’action : les émotions et les « instincts ». Examinons-les l’un après l’autre. Les émotions d’abord, les « instincts » ensuite.

Martin Masse parle des « émotions diverses programmées dans notre héritage génétique ». Selon Ayn Rand, l’être humain naît avec un mécanisme émotionnel, mais le contenu de ses émotions dépend de ses jugements de valeurs (conscients ou subconscients) : il n’existe aucune programmation génétique qui dicte qu’une personne éprouvera telle émotion dans telle situation précise. Ainsi, la joie, la peur ou la colère dépendent de l’évaluation qu’elle a de la chose qui déclenche l’émotion, évaluation qui peut être rationnelle ou non. Ayn Rand ne nie pas la nécessité des émotions : elles sont des « calculateurs éclairs »33 permettant par exemple des réactions rapides face à une urgence sans avoir à réfléchir longuement. Mais leur valeur dépend des données sur lesquelles elles s’appuient, c’est-à-dire des jugements formés par la raison. Les émotions peuvent donc être un moteur de l’action mais pas un guide, ni un moyen de connaître la réalité. Elles sont des effets automatiques de nos idées et valeurs : elles nous apprennent quelque chose sur notre estimation de la réalité, pas sur la réalité elle-même.

Pour ce qui est des « instincts » : Ayn Rand soutient que l’homme n’a pas d’« instinct » au sens d’une « forme sûre et automatique de connaissance ».35 Scientifiquement parlant, le terme « instinct » est ambigu : aujourd’hui on l’emploie parfois pour désigner des réflexes, des motivations biologiques ou des prédispositions. Ce n’est pas que l’Objectivisme nie ces attributs, mais il ne considère pas qu’ils constituent pour l’homme un moyen de connaître ou de guider l’action. Les réflexes sont des réactions automatiques, sans choix : ils ne permettent pas de percevoir la réalité ni de décider quoi faire. Les motivations biologiques telles la faim, la soif, la libido, signalent des besoins, mais il faut la raison pour interpréter ces signaux et agir efficacement. Les prédispositions influencent le comportement en fonction de l’usage — ou du non usage — que l’on fait de sa raison pour décider comment les exprimer ou les contrôler. Ainsi, l’homme a une nature, il naît avec des capacités biologiques, psychologiques et cognitives, mais pas avec des connaissances préprogrammées. La raison est le seul moyen proprement humain de connaître le monde et de guider l’action. Tout le reste — réflexes, besoins, prédispositions, et même environnement — constitue les paramètres ou le contexte dans lequel la raison opère.

Enfin, pour ce qui est du dernier volet, sur l’altruisme. Le problème est qu’on ne sait pas comment le mot « altruisme » est compris dans cette critique. Lorsque Rand dit que l’altruisme est un sacrifice de soi, il ne s’agit pas de la conclusion d’un argument, mais du point de départ : c’est la définition philosophique de l’altruisme. Donc si on montre scientifiquement qu’un certain type d’action a au contraire un intérêt personnel, et qu’on la fait en vue de cet intérêt, ce n’est plus d’altruisme qu’on parle, puisque l’altruisme, par définition, est désintéressé. Une action qui est faite dans le souci de ses intérêts propres est par définition égoïste. Et cela ne veut pas dire que l’intérêt en question doit nécessairement être immédiat. Ayn Rand écrit36

Elle soulignait régulièrement l’alliage fallacieux qu’était l’usage populaire du mot « altruisme », consistant à l’amalgamer avec la bienveillance, la gentillesse, la politesse, la coopération, l’échange, l’amour, l’amitié, le respect des droits d’autrui… Si des scientifiques utilisent le terme « altruisme » dans ce genre de sens, c’est philosophiquement problématique, parce que cela supprime la différence vitale entre l’action qui consiste à sacrifier des valeurs et l’action qui consiste à en acquérir.

Si on croit que l’éthique Objectiviste consiste nécessairement à négliger autrui, c’est une profonde méprise. Ayn Rand a toujours dit que les autres êtres humains constituaient pour l’homme une très grande valeur — à condition naturellement que ces autres soient précisément des hommes de valeur37 (une condition oubliée lorsqu’on décontextualise la valeur que peut représenter autrui).

Enfin, je suspecte un collectivisme implicite dans la critique, comme si Martin Masse parlait du rôle que joue la coopération et la propagation des gènes dans la survie, non pas de l’homme, mais de l’humanité. Or l’éthique Objectiviste ne vise pas la survie de « l’humanité » mais les exigences rationnelles de survie de chaque individu. Il n’y a pas d’entité séparée à servir qui serait « l’humanité », celle-ci n’est qu’un nom collectif pour l’ensemble des individus. Les hommes doivent viser leur propre survie rationnelle et ne peuvent y parvenir sans un code moral ; l’éthique Objectiviste entend montrer à chaque individu les principes qui permettent cette survie. Et s’ils sont bons pour l’individu, ils le sont par extension pour l’humanité, mais la norme de valeur reste la vie de chaque homme, pas le collectif. La survie de l’humanité est une conséquence de la survie des individus, et non l’inverse.38

Un élitisme ?

l’élitisme que promeut l’objectivisme randien (illustré par des personnages de roman comme Howard Roark ou John Galt) laisse de côté le fait que la valeur d’une réalisation n’est pas intrinsèque, mais découle de l’appréciation d’autrui. Cette forme d’élitisme semble découler de la pensée de Nietzsche, elle occulte la coopération sociale et la division du travail pour insister sur le héros romantique inébranlablement fidèle à sa propre vision des choses, souvent condamné pour cela à demeurer seul et incompris ;

Le point de départ de cette critique est un homme de paille : l’Objectivisme n’est nullement « élitiste », et en cela comme en beaucoup d’autres choses, il est précisément à l’opposé de la philosophie de Nietzsche. Il s’agit d’une caricature courante, mais néanmoins d’une caricature.39 Le fait que la littérature romanesque d’Ayn Rand dépeigne des personnages idéaux est une chose : elle a toujours dit que sa motivation pour écrire était de projeter ce qu’elle pourrait admirer40 ; mais elle dépeint aussi avec bienveillance l’homme ordinaire honnête : Mike Donnigan dans The Fountainhead ou Eddie Willers dans Atlas Shrugged. L’éthique Objectiviste est accessible à tous et ne dépend d’aucune prédisposition particulière, sinon d’avoir un cerveau intact. Ayn Rand a dit à maintes reprises que ce n’est pas le niveau d’intelligence ou de capacité qui compte, mais le plein usage de son esprit.41 À l’issue d’une conférence, elle disait également42 :

Lorsqu’on lui demanda s’il fallait être « fort » pour être égoïste43 :

Ensuite, selon l’Objectivisme, la valeur n’est ni intrinsèque, ni subjective. Il s’agit là d’une fausse dichotomie que l’Objectivisme remet justement en cause. Dans le premier chapitre de Capitalism: The Unknown Ideal intitulé « What is Capitalism? », Rand explique la trichotomie : intrinsèque / subjectif / objectif. Dans ce même texte, elle explique également la différence entre ce qu’elle appelle la « valeur philosophiquement objective » et la « valeur socialement objective ». Cette dernière correspond à la valeur économique et intègre la demande en tant que réalité objective. Mais Rand soutient par ailleurs qu’un grand innovateur peut être la cause d’une nouvelle demande.44

Ses précisions étant faites, le point essentiel est que si Ayn Rand glorifie l’homme d’exception, ce n’est nullement pour sa valeur économique — qui peut exister en tant qu’effet de sa vertu — mais pour sa vertu même : sa rationalité, son indépendance, son intégrité, son talent, son honnêteté, sa productivité… Et ses vertus, ainsi que les valeurs qu’elles permettent d’obtenir, existent indépendamment de leur appréciation ou non par autrui. Sur une île déserte, un homme qui exerce sa rationalité pour acquérir des valeurs, et ainsi survivre, fait preuve de vertu. Howard Roark dans The Fountainhead reste un héros même lorsque sa valeur n’est pas encore reconnue. Même chose pour Galilée.

La coopération sociale et la division du travail sont-ils « occultés » par l’Objectivisme ? Je cite « The Objectivist Ethics »45 :

Quant à dire, enfin, que les héros romantiques de Rand sont « condamnés à rester seuls et incompris », il suffit d’avoir lu les romans jusqu’au bout pour constater que c’est tout simplement faux. La philosophie d’Ayn Rand est opposée à ce qu’elle appelle « la prémisse de l’univers malveillant »46 que cet aspect de la critique incarne bien.

Un anarchisme manqué ?

plusieurs critiques (Murray Rothbard, David Friedman, Roy Childs, Norman Barry, Chandran Kukathas) soutiennent que l’éthique objectiviste est davantage compatible avec l’anarcho-capitalisme qu’avec le minarchisme ; en particulier, Roy Childs souligne notamment qu’il y a une contradiction à approuver l’existence d’un monopole de la violence (confié à l’État) qui agirait plus « objectivement » et moins « arbitrairement » que chaque individu suivant son égoïsme rationnel ; les conflits entre États (guerres) sont bien plus destructeurs que les conflits supposés entre agences de protection envisagées dans le paradigme anarcho-capitaliste.

Avant toute chose, Ayn Rand n’est pas « minarchiste ». Il s’agit là d’une catégorie libertarienne (rappelons que Rand n’est pas libertarienne) qui, contrairement à ce que croient beaucoup de libertariens, ne s’applique pas à Rand : cette dernière n’a jamais soutenu l’idée d’un « État minimal ». Elle soutient l’idée d’un État limité à la protection des droits de l’homme, cela ne veut nullement dire que cet État doit être le plus petit possible.

Comme pour Nozick, je ne pourrais pas répondre à la totalité des aspects de la critique de Roy Childs, seulement à ce qui est évoqué ici par Wikilibéral. Je rappelle en passant que, plus tard, Roy Childs renia totalement l’anarchisme comme étant « incohérent ».47

L’Objectivisme n’est pas compatible avec l’anarchisme parce que ce dernier est incompatible avec la notion même d’objectivité, qui est la base de l’Objectivisme, y compris de sa défense des droits individuels. Selon Ayn Rand, la raison d’être essentielle de l’État est de placer l’usage de la force physique de représailles sous un contrôle objectif — c’est-à-dire sous des lois objectivement définies.48 Je cite Ayn Rand49 :

Elle fait aussi une précision importante : la loi objective est nécessaire, même pour résoudre les conflits qui peuvent advenir entre des personnes honnêtes.50

Dans l’anarchie, il n’y a pas de norme objective, chacun peut faire ses propres normes. Donc il n’y a pas de loi objective possible. Donc l’usage de la force est, comme le nom l’indique, anarchique. Ainsi, dans le modèle des agences de protection armées en concurrence, chacune pourrait utiliser la force selon sa propre notion privée de justice, ou selon son caprice. C’est littéralement la loi de la jungle.

La solution de Roy Childs consistait à substituer universellement le principe de non déclenchement de la force physique aux lois. Le problème est que non seulement il faut une institution qui a le monopole de la force pour faire respecter universellement ce principe, mais il faut aussi des lois pour déterminer objectivement son application et toute sorte de choses : ce qui constitue le déclenchement de la force, les procédures d’investigation, de preuves, d’arrestation, de défense, de jugement, les peines appropriées, etc, etc. Les lois sont basées sur des principes, mais les principes ne sont pas des lois. Ce n’est pas qu’un État soit en soi une garantie ou une condition suffisante à l’objectivité, mais il en est une condition nécessaire — pour un usage délimité, défini, fixé et circonscrit de la force.

Les conflits armés entre États sont en effet destructeurs, mais ils sont essentiellement causés par des dictatures, peuvent ne pas se produire et peuvent s’achever ; tandis que l’anarchie ne peut avoir pour effet que de démultiplier sans commune mesure les conflits armés sur une zone géographique donnée. Autrement dit, de plonger inévitablement le pays dans une guerre civile permanente. La seule résolution possible étant la mise en place d’un État, mais lorsqu’il advient sur de telles bases, il a de bonnes chances d’être une tyrannie. L’Islande médiévale, parfois cité en exemple par des libertariens anarchistes, culmina avec l’âge des Sturlungaöld, une période de l’Islande médiévale réputée pour sa violence.

Pour une critique de l’anarchisme dans une perspective Objectiviste, on pourra lire par exemple « Objectivism vs Anarchism » de Harry Binswanger.

Les soutiens politiques

Rothbard critique aussi le soutien de Rand à des politiciens conservateurs, comme Goldwater, Nixon et Ford.

Cela n’est pas une critique de l’Objectivisme, mais un ad hominem. La philosophie Objectiviste est une chose. Le soutien qu’a personnellement apporté Ayn Rand à certains hommes politiques au cours de sa vie en est une autre. Il y a ici une confusion entre les principes abstraits (seule préoccupation de la philosophie) et l’application concrète de ces principes par quelqu’un. Les Objectivistes peuvent partager des principes, tout en ayant, dans une certaine mesure, des désaccords sur la meilleure façon de les concrétiser. Par exemple, de nos jours, les Objectivistes ont des désaccords sur le fait de soutenir ou non Donald Trump.

Ayn Rand n’attendait pas une pleine cohérence philosophique de la part d’un candidat politique et ne considérait pas qu’un vote représentait une adhésion à l’ensemble de ses positions politiques. (Même les Objectiviste contemporains favorables à Trump reconnaissent que la philosophie politique de ce dernier n’est pas Objectiviste.) Mais surtout, elle n’accorde pas le même statut à la politique que les libertariens. Dans une perspective Objectiviste, ce qui compte n’est pas tant qui est au pouvoir que la philosophie qui prédomine dans une société donnée. Car comme elle l’a répétée de nombreuses fois, notamment dans ses commentaires au moment des élections, la politique n’est que l’effet dont la philosophie prédominante est la cause.

Donc Ayn Rand a simplement pensé que, dans le contexte de son époque, soutenir ces personnalités politiques était la meilleure chose à faire par rapport à ses principes et que les alternatives étaient pires. Mais son soutien n’a jamais été inconditionnel ou exempt de critiques à l’égard de ses personnalités.

Elle a soutenu principalement Goldwater en 1964 sur sa politique étrangère et le fait qu’il était favorable à moins de contrôles étatiques, mais a exprimé son désaccord avec sa politique intérieure, sa position économique mixte et ses références religieuses51 Après l’élection — où Goldwater fut battu — elle réaffirma la primauté de la philosophie sur la politique, critiqua la campagne de Goldwater pour sa vacuité philosophique, et considéra que par la suite on pourrait voter pour le moindre mal, sans trop attendre de la politique.52 C’est exactement ce qu’elle fit en soutenant Nixon quatre ans plus tard, un soutien sans enthousiasme, pour éliminer Hubert Humphrey. Mais elle ne manqua pas de critiquer Nixon pour son pragmatisme, ses trahisons, et répéta que le salut ne vient que de l’éducation aux idées, pas du personnel politique.53 Enfin, pour Gerald Ford c’est à peu près la même chose : son soutien était contre Jimmy Carter, et elle ne se priva pas de critiquer son ambiguïté sur l’avortement.54

Si on fait la synthèse de diverses déclarations, selon Rand on peut légitimement voter pour un candidat soit parce qu’on adhère à ses principes politiques fondamentaux, soit parce qu’il a apporte plus de bien que de mal, soit parce qu’on veut éliminer une alternative néfaste. Mais un soutien politique est contextuel, et ne représente pas une adhésion totale.

Notons que Rothbard, quant à lui, soutenait que le gouvernement des États-Unis d’Amérique avait été au vingtième siècle le plus belliqueux, interventionniste et impérialiste qui soit, cependant que Lénine et Staline pratiquaient à ses yeux un modèle libertarien parfait de politique étrangère.55 En 1975 il célébra l’action des communistes vietnamiens dans la destruction de l’État du Sud-Viêt Nam.56 Et à la fin de sa vie, il finit par soutenir les candidats conservateurs Pat Buchanan (qui avait été le conseiller de Nixon et Ford), puis Ross Perot, puis George Bush.57

Mépris des populations primitives ?

son mépris des populations primitives et sa justification de la domination occidentale sur les Indiens d’Amérique ou les Palestiniens ont été critiqués.

Selon la philosophie d’Ayn Rand, tout ce qui relève de l’œuvre de l’homme (les produits des choix humains) est susceptible d’être jugé.57 Ce qui inclut logiquement les cultures humaines. Donc sur la base de sa norme morale qu’est la vie de l’homme, Rand portait des jugements de valeur sur les cultures : elle valorisait celles qui favorisent la vie de l’homme, son développement, son épanouissement, autrement dit les cultures rationnelles, individualistes, productives… et réciproquement, critiquait les cultures mystiques, tribales, stagnantes… (C’est sur ces mêmes bases qu’elle critiquait la culture russe par exemple, dont elle venait.) L’Objectivisme est opposé au relativisme culturel.

En outre, l’Objectivisme soutient que le droit à la souveraineté territoriale et à l’auto-détermination d’une société doit être fondé sur la reconnaissance par la société en question des droits individuels, sans quoi il s’agit d’une revendication à un « droit à violer les droits », ce qui est une contradiction. Une société qui reconnaît les droits individuels peut donc selon Rand légitimement envahir une société qui ne les reconnaît pas. Une nation libre, si elle estimait que c’était dans son intérêt, pouvait légitimement envahir l’Allemagne nazie ou la Russie soviétique.59

Le propos d’Ayn Rand sur les amérindiens fait partie d’une longue réponse de près de quatorze minutes à une question plus générale sur l’histoire de l’Amérique (on y parle aussi de l’esclavage).60 Rand, qui ne croyait pas au mythe du « bon sauvage », voyait les sociétés indiennes comme des sociétés essentiellement tribales, violentes et injustes, qui ne respectaient pas les droits individuels.61 Elle soutient également que ce sont les indiens qui attaquaient les colons et violaient les accords établis avec ces derniers. La question de savoir si Ayn Rand avait raison ou tort sur les indiens fait débat parmi les Objectivistes62, mais il est important de comprendre qu’il ne s’agissait aucunement d’un quelconque suprémacisme racial de sa part, ni d’une justification de toutes les actions qui ont pu être commises par les colons. (Il faut d’ailleurs rappeler que, contrairement à une idée reçue, l’immense majorité des amérindiens n’a pas été tuée volontairement par les européens, mais par des maladies amenées involontairement.) Et si Rand s’est trompé par erreur de connaissance, cela ne dit rien sur la validité de son principe philosophique ; là encore, il faut distinguer les principes abstraits de la philosophie et leur application par un individu à des cas concrets ; la philosophie en soi ne prescrit que des principes abstraits.

Concernant les Palestiniens, je renvoie à mon article « Perspective Objectiviste sur le conflit israélo-palestinien », où je fournis également d’autres références en fin d’article. La culture palestinienne, qui est une création récente, n’a jamais été, à ce jour, une culture favorable à la vie de l’homme sur terre, et ses actions depuis plusieurs décennies l’ont amplement démontré. Une personnalité que l’on dirait « palestinienne » tel que Mosab Hassan Youssef, par exemple, est aussi critique de sa culture d’origine qu’Ayn Rand le fut à son époque.

Sur le sujet plus général de cette section, on pourra aussi lire mon article « Sauvagerie, droits et universaux ».

Le « caractère sectaire »

plusieurs libertariens ont critiqué le caractère sectaire de l’objectivisme à l’époque de Rand, promu par une organisation comparable à une secte religieuse ou un parti communiste : refus de la critique, culte du chef, pression psychologique, purges, obligations absurdes (« fumer est une obligation morale »), etc. :

« Le pouvoir, et non la liberté ou la raison, tel était le moteur central du mouvement randien. Le grande leçon de l’histoire du mouvement libertarien est que cela peut arriver chez nous, que les libertariens, malgré leur dévotion explicite envers la raison et l’individualité, ne sont pas à l’abri d’un culte mystique et totalitaire, qui envahit les mouvements idéologiques comme les mouvements religieux. Il faut espérer que les libertariens, ayant déjà attrapé le virus une fois, se montreront désormais immunisés. »

— Murray Rothbard, Sociologie du culte d’Ayn Rand, 1972

Avant toute chose : on mélange ici complètement la critique des idées et la critique des personnes. L’Objectivisme n’est pas une organisation, c’est une philosophie, c’est-à-dire un système d’idées (que l’on peut adopter sans être membre d’aucun groupe organisé). Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a rien dans la philosophie Objectiviste d’intrinsèquement sectaire, c’est une philosophie qui prône la raison et l’individualisme.

Ainsi, au lieu de proposer une critique philosophique de l’Objectivisme, Rothbard dut imaginer une théorie de type complotiste entièrement basée sur un procès d’intention : l’idée selon laquelle il y avait dans l’Objectivisme des principes « exotérique » (la théorie officielle) et des principes « ésotériques », un programme caché, connu seulement des « hautes instances » Objectivistes. Il n’y a jamais eu la moindre preuve de cela. Rand était d’ailleurs connue pour être très franche et très directe.

Cela est caractéristique de ses accusations. Il s’agit essentiellement de on-dit non prouvés et invérifiables. (Les faits vérifiables racontent souvent une histoire différente.63) Il n’y aucun respect minimal de la charge de la preuve, on doit croire ce que dit Rothbard sur parole, tout en sachant qu’il n’est pas neutre, puisqu’il était un ancien admirateur de Rand64 qui fut exclu de son cercle proche pour plagiat.

Or si on se base sur des on-dit invérifiables, on peut prendre ceux qui nous plaisent le plus. On peut aussi bien prendre, par exemple, le propos de James Valliant. Ce dernier étudiait auprès de Murray Rothbard dans les années 1980 via le Center for Libertarian Studies. Il écrit65 :

Ou bien, on peut aussi prendre la parole d’un vrai témoin de l’époque (je dis « vrai témoin » car Rothbard n’a en réalité pas vu grand chose), Ellen Stuttle, qui écrivait sur le forum Solopassion66 :

Ou encore, pour prendre l’exemple mentionné par Wikilibéral (« fumer est une obligation morale »), avec un autre vrai témoin direct de cette époque, Ronald E. Merrill, qui écrit67 :

Le livre de Ronald Merrill conteste un certain nombre d’autres allégations de Rothbard. De même que le livre de Virginia Hamel68, encore un autre témoin de cette époque. Des réponses aux critiques de Rothbard sont également disponibles en ligne.69

Sans la nommer, l' »organisation » auquel cette critique fait allusion est le Nathaniel Branden Institute (NBI), qui comme son nom l’indique, était organisé avant tout par Nathaniel Branden, non par Ayn Rand, même si elle contribuait. Rothbard ne fréquentait déjà plus les Objectivistes avant même la création du NBI. Le NBI prit fin en 1968 avec la rupture entre Ayn Rand et Nathaniel Branden.

Quant à nous, en tant que personne extérieure vivant un demi-siècle après les faits, que pouvons-nous réellement prétendre savoir du comportement des gens du NBI en interne à cette époque ? Ce que nous avons, ce sont des rumeurs ou des récits contradictoires, parfois très subjectifs, impliquant souvent des conflits personnels. Peut-on vraiment prétendre critiquer un système philosophique à partir de cela ?

Une critique sérieuse et honnête d’une philosophie doit toujours être une critique des idées. Sans les déformer ou les caricaturer.

Notes

  1. ARISTOTE, Métaphysique, livre E, 1 (1025b 3 – env. 1026a 30), Flammarion, Paris, 2008, p. 223-226. ↩︎
  2. Pour une vue d’ensemble de la métaphysique Objectiviste, voir en particulier : PEIKOFF Leonard, Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand, New York, Dutton, 1991, chap. 1 « Reality » p. 1-36 ; RHEINS Jason G. « Objectivist Metaphysics« , dans GOTTHELF Allan et SALMIERI Gregory (dir.), A Companion to Ayn Rand, Chichester, Wiley-Blackwell, 2016, chap. 11, p. 245-271. ↩︎
  3. « For the New Intellectual », dans For the New Intellectual, New York, Signet / New American Library, 1963, p. 24-25. ↩︎
  4. Atlas Shrugged, New York, Signet / New American Library, 1996, p. 929. ↩︎
  5. Introduction to Objectivist Epistemology, New York, Meridian / Penguin Books USA Inc., 1990, chap. 4 « Concepts of Consciousness », p. 29. ↩︎
  6. Voir Ibid. p. 245-251. ↩︎
  7. Sur la philosophie Objectiviste de la perception, voir :
    — PEIKOFF Leonard, Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand, New York, op. cit., chap. 2 « Sense Perception and Volition » p. 39-54 ;
    — PEIKOFF Leonard, Founders of Western Philosophy, Ayn Rand Institute, 2023, Lecture Twelve, « The Validity of the Senses », p. 531-551 (version vidéo) ;
    — SALMIERI Gregory, « Consciousness and Sense Perception », dans GOTTHELF Allan et SALMIERI Gregory (dir.), A Companion to Ayn Rand, op. cit., chap. 12 « The Objectivist Epistemology« , p. 279-283 ;
    — SALMIERI Gregory, « Conceptualization and Justification« , dans GOTT­HELF Allan et LENNOX James G. (dir.), Concepts and Their Role in Knowledge, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2013, p. 41–84
    — GHATE Onkar, « Perceptual Awareness as Presentational », dans Id., p. 85–111
    — SALMIERI Gregory, « Forms of Awareness« , dans Id., p. 226–241
    — BAYER Benjamin, « Keeping Up Appearances », dans Id., p. 247–267
    — BINSWANGER Harry, « Perception », dans How We Know, TOF Publications, 2014, p. 57–96 ;
    — KELLEY David, The Evidence of the Sense: A Realist Theory of Perception, Baton Rouge, Louisiana St University Press, 1986.
    À toutes fins utiles, précisons que ces auteurs n’ont pas élaboré eux-mêmes leur propre théorie de la validité des sens après coup, tandis qu’Ayn Rand aurait laissé le sujet sans réflexion. Ils ne font qu’expliciter et développer la théorie d’Ayn Rand. Les livres de Peikoff, par exemple, sont directement basés sur des conférences qu’il donnait avec la collaboration et la caution de Rand. ↩︎
  8. Rand l’indique dans la courte préface de Introduction to Objectivist Epistemology. ↩︎
  9. Voir Introduction to Objectivist Epistemology, op. cit., chap. 8, « Consciousness and Identity », p. 79-80. ↩︎
  10. Wikilibéral dit d’ailleurs sur la page dont nous parlons que le libertarianisme « ne se revendique d’aucune métaphysique ». Ce qui permet, soit de nier que les idées politiques impliquent ultimement des prémisses métaphysiques, soit de dire que ces prémisses sont indifférentes et interchangeables, tout en conservant néanmoins les mêmes conclusions dans tous les cas, ce qui est un usage expédient de la philosophie. ↩︎
  11. Voir PEIKOFF Leonard, « Existence, Consciousness, and Identify as the Basic Axioms », dans Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand, op. cit., chap. 1 « Reality », p. 4-12 ; RHEINS Jason G., « The Epistemological Basis and Function of the Axioms », dans GOTTHELF Allan et SALMIERI Gregory (dir.), A Companion to Ayn Rand, op. cit., chap. 11 « Objectivist Metaphysics« , p. 249-253. ↩︎
  12. Voir notamment « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, New York, Signet / New American Library, 1964, chap. 1, p. 25-26 ; sur l’importance de la compréhension causale, Rand écrit dans Atlas Shrugged (éd. cit.), p. 950) : « Nous sommes la cause de toutes les valeurs que vous convoitez, nous qui effectuons le processus de pensée, c’est-à-dire définir l’identité et découvrir des liens de causalité. » ↩︎
  13. Pour la position de Rand sur cette dichotomie, voir par exemple « For the New Intellectual » dans For the New Intellectual, op. cit., p 26-27 ; « Review of Randall’s Aristotle« , dans The Voice of Reason, New York: Meridian, 1990, p. 7. Pour plus de détails, voir PEIKOFF Leonard, « Objectivism Versus Rationalism and Empiricism« , dans Understanding Objectivism, New York, New American Library, 2012, Lecture Nine, p. 269-315. ↩︎
  14. ARISTOTE, Métaphysique, livre A, 1 (981a), op. cit., p. 72-73. ↩︎
  15. « The Objectivist Ethics » dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 1, p. 22. ↩︎
  16. Interview d’Ayn Rand « The Ethics of Objectivism », dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, Lanham, Lexington Books, 2009, Part 2 On Campus: Ayn Rand Talks With Future Intellectuals (1962–1966), chap. 22, p. 160. ↩︎
  17. À ce sujet, voir notamment la lettre d’Ayn Rand à John Hospers du 29 avril 1961, dans BERLINER Michael S. (éd.), Letters of Ayn Rand, New York, Plume, 1997, « Letters to a philosopher », p. 553-557, où Rand remet en cause la vision « traditionnelle » l’égoïsme. ↩︎
  18. Voir KANT Emmanuel, Fondements de la métaphysique des mœurs, Librairie Générale Française, 1993, Deuxième section, p. 85. ↩︎
  19. Voir Atlas Shrugged, éd. cit., p. 926 et 931. ↩︎
  20. HUME David, Traité de la nature humaine, Livre II : « Des Passions », Partie III : « De la volonté et des passions directes », section III : « Des motifs qui influencent la volonté », édition numérique « Les Classiques des sciences sociales », Université du Québec, p. 148. ↩︎
  21. « Apollo and Dionysus« , Ford Hall Forum, 1969, questions-réponses sur YouTube [01:15:50—]. ↩︎
  22. Voir :
    — BINSWANGER Harry, Lettre à Robert Nozick, publiée sur le site de la Ayn Rand Society, 1977 ;
    — DEN UYL Douglas et RASMUSSEN Douglas, « Nozick on the Randian Argument« , The Personalist, vol 59, n° 2, 1978, p. 184-205 ;
    — BINSWANGER Harry, « Life-Based Teleology and the Foundations of Ethics« , The Monist, Volume 75, Issue 1, 1er janvier 1992, p. 84–103 ;
    — GHATE Onkar et MAZZA Mike, « Professional Philosophers’ Unprofessional Treatment of Ayn Rand« , YouTube, Ayn Rand Institute, podcast New Ideal, diffusé le 25 mai 2022, [16:40—34:05] ;
    — BINSWANGER Harry, « Refuting Robert Nozick’s ‘On the Randian Argument’ » (HBTV 61), YouTube, Ayn Rand Centre UK, diffusé le 22 août 2022. ↩︎
  23. Ce point pourra paraître contre-intuitif. Voir SMITH Tara, Viable Values, Lanham, Rowman & Littlefield, 2000, chap. 5, « Suicide », p. 143-145. Il est intéressant d’observer qu’un philosophe anti-vie comme Schopenhauer, qui condamnait le suicide, avait compris ce point. Voir SCHOPENHAUER Arthur, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, livre IV, §69 « Du suicide », Quadrige, PUF, Paris, 2008, p. 499. ↩︎
  24. Voir entre autres :
    — RAND Ayn, « Man’s Rights« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 12, p. 108-117 ;
    — RAND Ayn, « Individual Rights« , dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, op. cit., Part 2, chap. 21, p. 153-156 ;
    — WRIGHT Darryl, « A Human Society« , dans GOTTHELF Allan et SALMIERI Gregory (dir.), A Companion to Ayn Rand, op. cit., p. 159-186 ;
    — MILLER JR. Fred D. et MOSSOF Adam, « Ayn Rand’s Theory of Rights« , dans SALMIERI Gregory et MAYHEW Robert (dir.), Foundations of a Free Society, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2019, p. 117‑151 ;
    — SALMIERI Gregory, « Selfish Regard for the Rights of Others« , dans Id., p. 166-192 ;
    — HUNT Lester H., « Ayn Rand and Robert Nozick on Rights« , dans Id., p. 193-205 ;
    — GHATE Onkar, « Rand (contra Nozick) on Individual Rights and the Emergence and Justification of Government » dans Id. p.206-227. ↩︎
  25. Voir :
    — PEIKOFF Leonard « Force and Rights » dans Understanding Objectivism, op. cit., Lecture Four, p. 110-144 ;
    — PEIKOFF Leonard, « The Evil of Initiating Physical Force« , dans Objectivism Through Induction, Lesson 8 (Lyceum Conference 1997), audio YouTube, Ayn Rand Institute ;
    — WRIGHT Darryl, « The place of the non-initiation of force principle in Ayn Rand’s philosophy« , dans Foundations of a Free Society, op. cit., p. 15-44 ;
    — WRIGHT Darryl, « Force and the Mind« , dans Id., p. 45-75 ;
    — WRIGHT, « The Scope and Justification of Rand’s Non–Initiation of Force Principle« , dans Id., p. 76-114. ↩︎
  26. Voir The Virtue of Selfishness, op. cit., Introduction, p. xi. ↩︎
  27. Voir « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., p. 31-33 (sur le bonheur) et p. 27 (sur les valeurs cardinales). ↩︎
  28. Voir « The Objectivist Ethics » ou « The Conflicts of Men’s Interests« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., p. 26 et59. ↩︎
  29. REISMAN George, Capitalism: A Treatise on Economics, Ottawa (Illinois), Jameson Books, 1998, Préface, p. xlv. (Extrait en français.) ↩︎
  30. Voir RAND Ayn, Introduction to Objectivist Epistemology, op. cit., chap. 5 « Definitions », p.52 (sur la divergence entre Aristote et Rand sur les essences) et « Entities and Their Makeup », p. 264-265 (sur la primauté des entités). ↩︎
  31. Voir par exemple BAYER Ben, « Why Champions of Science and Reason Need Free Will« , New Ideal, 2019, section « Free will is consistent with discoveries in neuroscience ». ↩︎
  32. Voir la lettre à John Hospers du 27 novembre 1960 et du 3 janvier 1961, dans BERLINER Michael S. (éd.), Letters of Ayn Rand, op. cit. p. 512-514 et 521-525. ↩︎
  33. « The Stimulus and the Response », dans Philosophy: Who Needs It, New York, Meridian / Dutton Signet, 1984, chap. 13, p. 137-161. ↩︎
  34. « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfisness, op. cit., chap. 1, p. 30. ↩︎
  35. Atlas Shrugged, éd. cit., p. 927. Voir également l’interview d’Ayn Rand dans Playboy, mars 1964. ↩︎
  36. Lettre d’Ayn Rand à John Hospers du 29 avril 1961, dans BERLINER Michael S. (éd.), Letters of Ayn Rand, op. cit., p. 548. ↩︎
  37. Voir l’interview d’Ayn Rand « The Ethics of Objectivism », dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, op. cit., chap 22, p. 160. ↩︎
  38. Voir par exemple « The Objectivist Ethics Q&A« , séance de questions-réponses, ARI, SoundCloud [00:00—04:27] ↩︎
  39. Voir l’interview d’Ayn Rand sur Nietzsche, entretien radiophonique donné sur la station WKCR (Columbia University), [09:37—15:07]. ↩︎
  40. Voir « The Goal of My Writings« , dans The Romantic Manifesto, Second Revised Edition, New York, Signet / New American Library, 1975, p. 155-166 ; « Ayn Rand and Mickey Spillane interviewed by Mike Wallace« , NBC Television, 1961, interview publiée sur la chaîne du Ayn Rand Institute, 2022, [14:47—15:08]. ↩︎
  41. Par exemple : Atlas Shrugged, éd. cit., p. 970 ; ou « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., p. 29. ↩︎
  42. « A Nation’s Unity« , Ford Hall Forum, 1972, questions-réponses sur YouTube [01:45:57—01:46:36]. ↩︎
  43. « The Philosophy of Ayn Rand« , interview avec Ayn Rand dans l’émission Night Call, 1969 [06:53—07:44]. ↩︎
  44. À ce sujet, voir notamment à la première partie de mon article en réponse aux critiques de L’Observateur sur The Fountainhead. ↩︎
  45. « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 1, p. 35-36. ↩︎
  46. Voir par exemple GOTTHELF Allan et SALMIERI Gregory, « Hallmarks of Objectivism« , dans A Companion to Ayn Rand, op. cit. chap. 18, p. 453-461., ↩︎
  47. CHILDS Roy, « Anarchist Illusions« , dans Liberty Against Power, Fox & Wilkes, San Francisco, 1994, p. 181. ↩︎
  48. « The Nature of Government« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 14, p. 128. ↩︎
  49. Interview d’Ayn Rand « Objective Law« , dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, op. cit., chap 10, p. 59. ↩︎
  50. « The Nature of Government« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 14, p. 131. ↩︎
  51. Voir « Objectivism versus Conservatism« , dans Objectively Speaking, op. cit., Part 2, chap. 4, p. 18-20 ; « Barry Goldwater », dans MAYHEW Robert (éd.), Ayn Rand Answers, New York, New American Library / Penguin Group (USA) Inc., 2005, p. 58-59 ; lettre d’Ayn Rand à Barry Goldwater du 4 juin 1960, dans BERLINER Michael S. (éd.), Letters of Ayn Rand, op. cit. p. 565-572. ↩︎
  52. « It’s Earlier than you Think », The Objectivist Newsletter, vol. 3, n° 12, décembre 1964, p. 49-50 et 52. ↩︎
  53. « The Moratorium on Brains« , Ford Hall Forum, 1971, questions-réponses sur Youtube [01:12:18—01:16:52]. ↩︎
  54. « Question Period« , dans PEIKOFF Leonard, The Philosophy of Objectivism (séminaire), leçon 5, questions-réponses (intervention de Rand), 1976, enregistrement Youtube [02:17:40—02:18:41], voir aussi leçon 6 [02:22:30—02:22:58] ↩︎
  55. ROTHBARD Murray, For a New Liberty: The Libertarian Manifesto, Auburn (Ala.), Ludwig von Mises Institute, 2006, chap. 14, « War and Foreign Policy », p. 338 et 355. ↩︎
  56. ROTHBARD Murray, « Viewpoint: The Death of a State« , Reason, Juillet 1975. ↩︎
  57. Voir ROCKWELL Lew, « Introduction » dans The Irrepressible Rothbard, par Murray Rothbard, (Burlingame (CA) : Center for Libertarian Studies, 2000), p. xiv. ↩︎
  58. « The Metaphysical versus the Man-Made« , dans Philosophy: Who Needs It, op. cit., chap. 3, p. 27. ↩︎
  59. Voir « Collectivized ‘Rights’« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit. chap. 13, p. 120-122. ↩︎
  60. « Philosophy: Who Needs It Q&A« , discours à l’Académie militaire de West Point, 1974, questions-réponses sur SoundCloud, [09:25—23:00] ; pour le passage sur les indiens exclusivement : [17:45—21:56]. ↩︎
  61. Pour des travaux académiques qui convergent avec ce point de vue, voir CLIFTON James A. (dir.), The Invented Indian, Abingdon (Oxon) / New York, Routledge, 2017. ↩︎
  62. Voir « Debate: Was Ayn Rand Wrong About Native Americans? James Valliant & Nikos, Chair: Gloria Alvarez » vidéo YouTube sur la chaîne Ayn Rand Centre UK, 2020 ; pour une défense du point de vue d’Ayn Rand, voir aussi BOWDEN Thomas A., The Enemies of Christopher Columbus, Cresskill (NJ), The Paper Tiger, 2003. ↩︎
  63. Par exemple, Rothbard prétend qu’il y avait dans le mouvement Objectiviste un « Index des livres autorisés », dont, à nouveau, il n’y a jamais eu de trace. Dans ses déclarations publiques, Rand encourageait à étudier les philosophies opposées à l’Objectivisme. Voir : « Philosophy: Who Needs It », dans Philosophy: Who Needs It, op. cit., chap. 1, p. 7 ; « Education« , dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, op. cit., chap. 12, p. 83-84.) ; « Brief Summary » dans The Objectivist, septembre 1971, p. 1092. Le fait qu’un organisme (comme le NBI) recommande certaines lectures n’implique pas l’interdiction de lire d’autres choses. ↩︎
  64. Voir la lettre de Rothbard à Ayn Rand du 3 octobre 1957, Journal of Libertarian Studies, vol. 21, n°4, hiver 2007, p. 12-16. ↩︎
  65. VALLIANT James S., The Passion of Ayn Rand’s Critics, Dallas (TX), Durban House Publishing, 2005, Notes du chap. III : « Mullah Rand? », n.43, p. 399-400. ↩︎
  66. STUTTLE Ellen, « Rothbard Again« , message sur le forum Solopassion, 30 avril 2011. ↩︎
  67. MERRILL Ronard E., The Ideas of Ayn Rand, Peru (Illinois), Open Court, 1991, chap. 1 : « The Controversial Ayn Rand », p. 4. ↩︎
  68. HAMEL Virginia L. L., In Defense of Ayn Rand, Brookline (MA), New Beacon Publications, 1990. ↩︎
  69. Voir par exemple : PERON Jim, « Is Objectivism a Cult?« , Laissez Faire City Times, Vol 4, N° 28, 2000, Part 2: Rothbard Unmasked ; « Rothbard’s Attacks Against Rand« , vidéo Youtube sur Ayn Rand Centre UK, TDO 184, 2021 ; « James Valliant Discusses the Letters Wherein Murray Rothbard Discussed Ayn Rand« , vidéo Youtube sur The Rational Egoist, 2025. ↩︎
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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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