L’objectivité des valeurs

L’un des aspects à la fois les plus basiques et les plus mal compris de l’Objectivisme est l’objectivité des valeurs. Un certain nombre d’articles de ce blog témoignent de cette incompréhension : à maintes reprises j’ai dû rappeler, face à des erreurs d’interprétations, ce fait simple que dans la philosophie d’Ayn Rand — qui s’appelle Objectivisme — les valeurs sont objectives.

Cette incompréhension peut s’expliquer, non seulement par la prédominance du subjectivisme, qui est souvent pris pour acquis, mais aussi par le fait que l’individualisme et l’égoïsme (aspects caractéristiques de la pensée d’Ayn Rand) sont, dans l’esprit de beaucoup de gens, inextricablement liés au subjectivisme ; de sorte qu’une pensée individualiste devrait logiquement être subjectiviste, pense t-on. Quant à ceux qui savent vaguement que l’Objectivisme défend l’objectivité des valeurs, ils tombent souvent dans un autre travers, en confondant objectif et intrinsèque.

Il ne sera donc probablement pas inutile de faire quelques rappels élémentaires sur cet aspect de l’Objectivisme, afin que je puisse renvoyer à cet article en cas de future méprise.

La source biologique des valeurs

Faisons un bref résumé de la théorie des valeurs exposée dans « The Objectivist Ethics« .1

Qu’est-ce que les « valeurs » et pourquoi en a t-on besoin ? On observe que les êtres vivants, contrairement aux être inanimés, agissent, dans le sens où ils cherchent à acquérir ou conserver des choses. Par exemple de l’oxygène, des nutriments, de l’eau, de la lumière, un habitat, de la sécurité, des congénères, des informations, etc, etc. Même la plante « cherche » la lumière. Toutes les choses en vue desquelles les organismes vivants agissent pour les acquérir ou les conserver sont ce qu’on appelle, pour ces organismes, des valeurs. Une valeur est ce en vue de quoi un organisme vivant agit pour l’acquérir et/ou le conserver.

Une valeur n’existe que pour un être vivant parce que seule l’existence de la vie est conditionnelle. Je cite Atlas Shrugged2 :

Ainsi, les valeurs servent à préserver la vie. Toutes les valeurs ont la vie pour objectif final, ce qui fait de la vie la norme de toute valeur.

Chaque organisme vivant ayant sa forme particulière de survie, ce qui convient à la forme de vie de cet organisme constitue pour lui une valeur. Pour l’homme, la norme des valeurs est la vie de l’homme. Et comme tout organisme vivant, l’homme ne peut survivre de n’importe quelle manière. Il ne peut arbitrairement décider que se nourrir de sable va le faire vivre, il doit donc découvrir et apprendre les valeurs objectives que sa survie requiert ; c’est-à-dire ce qui convient à la survie d’un être rationnel, aussi bien sur le plan matériel que spirituel (le corps et l’esprit).

Par exemple, Ayn Rand soutient que la vie de l’homme requiert trois valeurs cardinales : la raison qui permet à l’homme de découvrir et d’atteindre toutes les autres valeurs ; la poursuite d’un but qui permet à l’homme d’organiser toutes ses autres valeurs et de soutenir sa vie sur le plan matériel ; et l’estime de soi qui permet à l’homme de s’épanouir et poursuivre pleinement son bonheur.

La trichotomie objectif / intrinsèque / subjectif

Le résumé qui précède permet de comprendre qu’une valeur est pour un certain type d’étant (un organisme vivant individuel) et pour un but (la vie de cet organisme). Il montre aussi pourquoi ce but ne peut être rejeté sans commettre une contradiction : en rejetant notre propre vie comme valeur ultime, on rejette la source de toutes nos valeurs possibles.

Comme la vie humaine ne peut s’entretenir de n’importe quelle manière, les valeurs ne sont pas subjectives : elles ne sont pas des créations arbitraires de notre esprit, elles ne sont pas le simple fruit de nos désirs, sentiments, caprices… elles sont basées sur des faits objectifs de la réalité.

Mais là où il y a souvent une confusion, c’est que « objectif » ne signifie pas « intrinsèque ». Dans « What is Capitalism? » Ayn Rand établit une trichotomie des approches de la valeur3 :

Ainsi que nous les avons présentés plus haut, les valeurs sont objectives mais elles ne sont pas intrinsèques.  Elles requièrent une évaluation par l’esprit, pour une fin et pour un bénéficiaire. Il n’existe aucune chose qui aurait en soi une « valeur » en guise d’attribut, comme elle aurait une forme, une couleur, un poids, etc.

Prenons une tomate par exemple, dans le cadre de la consommation (mettons de côté la valeur économique pour le moment). La tomate a-t-elle une valeur en elle-même ? Non : elle n’a de valeur à la consommation que pour une fin qui est la vie et pour un organisme vivant particulier. Par conséquent, si vous êtes allergique aux tomates, pour vous et pour la fin qu’est le bon entretien de votre vie, la tomate n’a pas de valeur à la consommation. En revanche, pour quelqu’un qui ne serait pas allergique et qui aurait besoin de satisfaire sa faim, la tomate peut représenter, dans le contexte approprié, une valeur objective à la consommation.

Toute évaluation doit se faire dans un contexte. La question est toujours : est-ce que, dans tel contexte, ceci ou cela est bénéfique à ma propre vie ? Mais cela ne se détermine pas arbitrairement, il faut tenir compte des faits, de la réalité objective, des nécessités de la vie humaines.

Ce que l’objectivité des valeurs n’est pas 

Nous avons insisté jusqu’à présent sur la différence entre l’objectif, l’intrinsèque et le subjectif. Mais il y a également d’autres potentiels malentendus à dissiper sur le sens de l’objectivité de la valeur.

L’objectivité des valeurs ne signifie évidemment pas que, dans les faits, tout le monde agit automatiquement en fonction d’un jugement de valeur objectif. Le jugement subjectif existe et est pratiqué. Simplement, l’Objectivisme soutient que ce n’est pas ce qui permet d’obtenir des valeurs réelles. Ce n’est pas parce que les gens ont des opinions diverses qu’il n’y a pas de réalité objective.

Mais l’erreur la plus importante à dissiper, qui découle encore d’un rationalisme intrinciste, est surtout celle-ci : l’objectivité des valeurs ne signifie absolument pas qu’il n’y a qu’un seul et unique ensemble de valeurs concrètes possible, le même pour tous, et qu’aucun choix personnel ne peut intervenir. Il s’agit d’une confusion entre l’abstrait et le concret. En restant à un niveau assez abstrait, on peut dire que pour tout être vivant, la vie est la valeur ultime, que pour tout être humain, la raison, la poursuite d’un but et l’estime de soi sont des valeurs cardinales. Mais plus on va vers le concret, plus les options, au sein de ces abstrations, se multiplient. Par exemple, il y a un immense éventail de choix de carrière possible dans la poursuite d’un but. À l’intérieur de ce cadre qu’est l’objectivité, les choix individuels jouent un rôle et c’est à chaque individu de les faire pour lui, dans son contexte personnel.4 Ainsi, Ayn Rand écrit5

L’objectivité des valeurs ne permet donc pas de prescrire une liste de valeurs préparées, concrètes et particulières, comme aimer tel style musical, gagner tant d’argent, ou manger cinq fruits et légumes par jour. C’est à chacun de découvrir et sélectionner rationnellement des valeurs objectives qui vont construire son bonheur. Pour Rand, une personne qui prescrit à votre place le but particulier de votre vie est un monstre.6

Enfin, dans la continuité logique de ce qui a été dit, le fait de comprendre la différence entre le concret et l’abstrait d’une part et la différence entre intrinsèque et objectif d’autre part, permet de comprendre que si les valeurs abstraites demeurent (avec la vie humaine pour norme ultime), les valeurs concrètes et particulières ne sont cependant pas statiques. En fonction de faits nouveaux, d’un contexte nouveau, de connaissances nouvelles, le résultat d’une évaluation rationnelle peut être amené à changer. Tenir compte, des faits, du contexte, des connaissances, c’est justement être objectif.

La valeur sociale

Dans « What is Capitalism?« , Ayn Rand ajoute une autre distinction cruciale dans sa théorie de l’objectivité de la valeur.

Il y a d’un côté la valeur philosophiquement objective : ce qu’il y a de mieux pour la vie de l’homme, dans un contexte donné, évalué rationnellement. Et il y a la valeur que Rand appelle socialement objective. Celle-ci représente aussi un fait, mais un fait social sur un marché libre. Ce fait est…7

Nous entrons là dans le domaine de l’économie. Nous parlons toujours d’évaluations dans un contexte donné, donc nous ne sommes pas en train de parler d’une valeur intrinsèque, comme dans les vieilles théories économiques de Smith, Ricardo ou Marx. Mais il s’agit néanmoins d’une valeur fondée sur la réalité.

Ce n’est pas qu’au niveau individuel, dans les faits, chaque évaluation soit toujours nécessairement objective, mais plutôt qu’au niveau social, la valeur est objectivement observable et mesurable. Elle résulte d’actions réelles (achats/ventes) et d’un processus de marché qui — par les prix, les ventes, les profits et les pertes — mesure, récompense ou pénalise les évaluations individuelles.8 Ainsi, ni le producteur ni le consommateur ne peuvent agir arbitrairement. Le producteur, pour faire un maximum de profit, doit observer ce que les gens achètent réellement et à quel prix, et ajuster les prix en fonction de ces faits. Le consommateur quant à lui, doit tenir compte des prix, de son budget et de ses besoins, sans quoi la réalité le pénalisera.

Si la valeur philosophiquement objective ne correspond pas nécessairement à la valeur socialement objective à un temps t, à long terme, les produits qui répondent le mieux aux nécessités de la vie humaines (valeur philosophique) tendent à convaincre le public, gagnant ainsi en valeur sociale. En ce sens, le marché libre n’est pas gouverné par les goûts majoritaires du moment, mais par les producteurs et innovateurs visionnaires, c’est-à-dire capables de voir et d’anticiper le mieux les besoins humains. Si les valeurs non objectives gouvernaient le marché, il ne pourrait y avoir d’économie complexe. La demande de biens sans valeur philosophiquement objective dépend toujours de la production des biens qui en ont une : habitats, électricité, moyens de communications, véhicules, etc. Si l’irrationalité des désirs allait jusqu’au rejet massif de tout ce qui soutient la vie, la société s’effondrerait.

Sur le plan économique, Ayn Rand a été influencée à certains égards par l’école autrichienne, ce qui peut paraître étonnant lorsqu’on sait que cette école parle au contraire de la « subjectivité » de la valeur. Si on peut comprendre la volonté de se distinguer de la théorie classique de la valeur intrinsèque et de mettre l’accent sur la nécessité d’un évaluateur, cette terminologie est néanmoins problématique, car elle ne permet pas de distinguer la théorie de l’école autrichienne de celle des économistes néoclassiques, qui est pourtant différente.9 La théorie des néoclassiques est réellement subjectiviste : pour eux, la valeur réside purement dans le sentiment, sans aucun lien avec les faits de la réalité. Or pour les économistes autrichiens, comme pour l’Objectivisme, la valeur est fondée sur une compréhension conceptuelle de la réalité : connaissance des moyens, des fins et des relations causales entre les deux. Ils voient eux aussi le marché comme un processus d’apprentissage, d’essais/erreurs et d’intégration de connaissances. Si la valeur était purement subjective, la théorie autrichienne de l’impossibilité du calcul économique en régime collectiviste, par exemple, n’aurait aucune pertinence. Ce qu’un régime collectiviste empêche, c’est précisément l’objectivité, en rendant impossible la formation des valeurs socialement objectives.

Notes

  1. Voir « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, New York, Signet / New American Library, 1964, chap. 1, p. 13-39. ↩︎
  2. Atlas Shrugged, New York, Signet / New American Library, 1996, p. 926-927. ↩︎
  3. « What is Capitalism? » dans Capitalism: The Unknown Ideal, Centennial Edition, New York, Signet / New American Library, 2005, chap. 1, p. 13–39. ↩︎
  4. Pour plus de détails, voir PEIKOFF Leonard, Understanding Objectivism, New York, New American Library, 2012, en particulier Lecture Ten, « Emotions and Moral Judgment », p. 308-344. ↩︎
  5. « The Objectivist Ethics« , dans The Virtue of Selfishness, op. cit., chap. 1, p. 27. ↩︎
  6. Voir l’interview d’Ayn Rand pour The Raymond Newman Journal, dans PODRITSKE Marlene et SCHWARTZ Peter (éd.), Objectively Speaking, Lanham, Lexington Books, 2009, chap. 30, p. 246-247. ↩︎
  7. Ibid., p. 17. ↩︎
  8. La valeur socialement objective d’un produit ne doit toutefois pas être directement confondue avec son prix unitaire, car un produit bon marché peut avoir une valeur socialement objective plus élevée qu’un produit cher. Un vendeur de rouge à lèvre pourra faire une fortune bien plus élevée que le vendeur de microscope, même si un tube de rouge à lèvre coûte moins cher qu’un microscope. Voir « What is Capitalism?« , dans Capitalism: The Unknwown Ideal, op. cit. chap. 1, p. 17. ↩︎
  9. Pour une analyse détaillée des différences entre la théorie néoclassique et la théorie autrichienne sur la valeur, voir TARR Robert, « Economic Theory and Conceptions of Value« , dans Foundations of a Free Society, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2019, Quatrième partie, p. 327-383. Dans la republication en ligne de cet article sur le blog New Ideal, le contraste est surtout exposée entre la partie 2 et la partie 3. ↩︎
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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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