Le dilemme de Kingsman

Il y a quelques semaines, j’ai reçu une question d’un lecteur — n’hésitez pas à m’en envoyer, ça me permet d’identifier des malentendus et de rédiger des articles utiles — à propos d’un dilemme moral que lui avait inspiré un film de fiction : Kingsman : Le Cercle d’or, que je n’ai pas vu. Si vous aviez l’intention de le voir, sachez que ce qui suit comporte des spoilers. Au moins, vous, contrairement à moi, vous avez la chance d’être prévenu.

D’abord, mon interlocuteur m’a rapidement résumé l’intrigue du film :

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Bibliographie politico-économique très incomplète

À la fin de Capitalism: The Unknow Ideal, publié en 1966, Ayn Rand met à disposition du lecteur une bibliographie d’ouvrages conseillés sur les questions politico-économiques.

En plus de ses propres ouvrages, elle propose 25 auteurs – ou collectifs d’auteurs – et pas moins de 38 livres. Parmi ces 25 auteurs mentionnés, seuls six d’entre eux sont disponibles en français. Cinq seulement ont bénéficiés d’une traduction, Frédéric Bastiat étant déjà français.

Je reproduis ici la bibliographie des quelques auteurs disponibles dans la langue de Molière. La plupart ne sont accessibles que d’occasion ou lisibles uniquement sur Internet. Un avertissement important, cependant, indiqué dans l’ouvrage d’Ayn Rand :

Les auteurs suivants ne sont pas des représentants de l’Objectivisme, et ces recommandations ne doivent pas être comprises comme une approbation sans réserve de la totalité de leurs positions intellectuelles.

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De l’être au devrait être

Mon interview sur les relations entre Objectivisme et libertarianisme a suscité, sans surprise, quelques réactions de la part de certains libertariens qui trouvaient les critiques Objectivistes « infondées », tout en les confirmant parfois ingénument par la même occasion, et en profiter pour ressasser les reproches habituels envers l’Objectivisme.

L’un d’eux m’a envoyé ce texte de Patrick O’Neil du Mises Institute que je ne connaissais pas, mais qui est en fait une critique assez classique de l’Objectivisme, à savoir l’idée qu’il ne peut y avoir de morale objective, car depuis Hume il serait impossible de passer des faits aux valeurs, de passer de l’être au devrait être. Ainsi, toute valeur serait nécessairement subjective.

Ce petit essai est divisé en deux parties, la première étant intitulée : « L’essence subjective de l’Objectivisme » ; et la seconde « Les défenseurs jusnaturalistes d’Ayn Rand » qui s’adresse plus spécifiquement à l’argumentation de Douglas Den Uyl et Douglas Rasmussen. Dans le présent article, je répondrais exclusivement à la première partie. Je m’occuperais éventuellement de la seconde à une autre occasion.

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Interview : Ayn Rand et Mike Wallace

Voici la première apparition d’Ayn Rand à la télévision nationale, le 25 février 1959 pour l’émission Mike Wallace Interview.

Il y a une petite coquille dans les sous-titres. à partir de 18mn05, il est écrit : « Parce que ce n’est pas une question intellectuelle. », elle dit en réalité le contraire : « Parce que c’est une question intellectuelle. » (« Because it is an intellectual issue.« ) Mais il est vrai qu’on peut entendre le contraire (« isn’t« ).

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Laissez-nous faire !

Le texte ci-dessous est un article d’Ayn Rand, traduit par mes soins, publié dans le Los Angeles Times en 1962 et qui fut republié en tant que court chapitre dans Capitalism: The Unknown Ideal.


Comme la « croissance économique » est le grand problème d’aujourd’hui et que notre administration actuelle promet de la « stimuler » — d’atteindre la prospérité générale par des contrôles étatiques toujours plus importants, tout en dépensant une richesse non produite — je me demande combien de personnes connaissent l’origine du terme laissez-faire ?

La France, au dix-septième siècle, était une monarchie absolue. On a qualifié son système d' »absolutisme limité par le chaos ». Le roi avait un pouvoir total sur la vie, le travail et la propriété de tous — et seule la corruption des fonctionnaires donnait aux gens une marge de liberté non officielle.

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Objectivisme et Droit naturel

En philosophie du droit, on oppose généralement deux écoles : L’école dite jusnaturaliste et l’école dite du positivisme juridique.

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Hugo Grotius

Le jusnaturalisme défend l’idée du droit naturel : le droit découle de la nature humaine et/ou de la nature de l’existence, que la loi est censée faire respecter si elle veut être juste. On considère généralement Aristote et Thomas d’Aquin comme les principaux initiateurs de cette approche. Plus tard, le droit naturel fut défendu par une longue lignée de penseurs à travers les siècles : Hugo Grotius, Samuel von Pufendorf, John Locke, les physiocrates, et bien d’autres.

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Hans Kelsen

Le positivisme juridique est simplement le contraire. Il consiste à nier l’existence d’un droit naturel. D’après cette approche, le droit est ce que les être humains décident qu’il est. En somme, il n’est que pure convention. N’étant que l’application au droit de la philosophie positiviste apparue au dix-neuvième siècle, la théorisation explicite du positivisme juridique est beaucoup plus récente que celle du jusnaturalisme. Son représentant le plus connu est Hans Kelsen.

La question essentielle ici est donc : Le juste et l’injuste sont-ils des notions arbitraires, subjectives ?

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Déontologie ou conséquentialisme ?

Depuis au moins la controverse entre Platon et les sophistes, l’histoire de la philosophie est truffée de fausses alternatives. En métaphysique, on nous donne le choix entre idéalisme et matérialisme ; en épistémologie, entre rationalisme ou empirisme ; etc.

En éthique, une alternative du même ordre nous propose de choisir entre morale déontologique ou morale conséquentialiste. Où se situe l’Objectivisme là dedans ?

Les morales déontologiques sont des morales du devoir, elles reposent sur des principes qu’il faut à tout prix respecter, quelles qu’en soient les conséquences. L’éthique de Kant est un exemple typique de morale déontologique. Toute approche déontologique repose nécessairement sur une théorie dite « intrinciste » de la valeur. Dans le premier chapitre de Capitalism: The Unknown Ideal, Ayn Rand écrit :

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Préface de Quatrevingt-treize

Le texte d’Ayn Rand reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est une préface à une édition américaine de Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, publiée en 1962. Cette préface fut par la suite intégrée, en version abrégée, en tant que court chapitre dans The Romantic Manifesto, son essai de philosophie esthétique. Il s’agit ci-dessous de la version abrégée.


Hugo93Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’ils ressentaient, ces premiers hommes de la Renaissance, lorsque — émergeant du long cauchemar du Moyen Âge, n’ayant rien vu d’autre que des monstruosités difformes et des gargouilles de l’art médiéval comme uniques reflets de l’âme humaine — ils eurent un nouveau regard sur le monde, libre et sans obstruction, et ont redécouvert les statues des dieux grecs, oubliées sous des piles de décombres ? Si c’est le cas, cette expérience émotionnelle unique est la votre lorsque vous redécouvrez les romans de Victor Hugo.

La distance entre son monde et le nôtre est étonnamment courte — il mourut en 1885 — mais la distance entre son univers et le nôtre doit être mesurée en années-lumière esthétiques. Il est pratiquement inconnu du public américain en dehors de quelques vestiges vandalisés sur nos écrans de cinéma. On parle rarement de ses œuvres dans les cours littéraires de nos universités. Il est enterré sous les décombres esthétiques de notre temps — tandis que les gargouilles nous lorgnent à nouveau, non pas sur les flèches des cathédrales, mais sur les pages de romans informes, flous et sans grammaire, sur les drogués, les bons à rien, les tueurs, les alcooliques et les psychotiques. Il est aussi invisible pour les néo-barbares de notre temps que l’était l’art de Rome pour leurs ancêtres spirituels, et pour les mêmes raisons. Pourtant, Victor Hugo est le plus grand romancier de la littérature mondiale…

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Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand

Dans l’optique d’éviter au maximum des malentendus classiques, voici quelques petits conseils pour ceux qui n’ont jamais lu Ayn Rand, ou qui débutent, et qui entreprennent de faire connaissance avec l’Objectivisme.

Tout d’abord, c’est une évidence, presque un truisme, valable pour tous les auteurs dont les idées ne nous sont pas déjà un tant soi peu familières, il faut essayer de connaître et de comprendre. C’est une attitude générale de bonne foi à adopter tout le long de cette découverte. Je la souligne car l’approche d’Ayn Rand n’est certainement pas celle avec laquelle vous serez familier, et cela en a égaré plus d’un.

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L’Objectivisme est-il une philosophie matérialiste ?

Pour le profane, la philosophie d’Ayn Rand est surtout connue pour ses positions politique et éthique, tandis que les théories métaphysiques, épistémologiques et esthétiques de l’Objectivisme sont assez mal connues, mis à part son athéisme.

Dans la série des méprises communes relevant d’une connaissance superficielle de l’Objectivisme, l’un des classiques que j’ai entendu parfois, y compris par des gens qui disent avoir de la considération pour cette philosophie, est que l’Objectivisme serait une philosophie matérialiste, au sens bien sûr du matérialisme philosophique.

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