Réponse aux critiques de L’Observateur sur The Fountainhead

Nous avons traité ces derniers temps des inexactitudes véhiculées par les vidéos de certains vidéastes francophones spécialisés dans la vulgarisation. Après Kosmos en 2022, nous avons plus récemment traité de la vidéo du Hussard, puis de Parole de philosophe. Mais l’une des vidéos de youtubeur francophone qui a été le plus vue à ce jour au sujet d’Ayn Rand n’est pas une vidéo de vulgarisation, mais de critique de The Fountainhead, par un architecte de métier. (On ne sait pas exactement s’il s’agit d’une critique du film ou du roman, mais nous y reviendrons à la fin.) Il s’agit de la vidéo d’une chaîne Youtube appelée L’Observateur, titrée : « La Mort de l’Architecture : Dubaï, The Line, Ayn Rand et les Dérives de l’Urbanisme Moderne« .

Cette vidéo contient des erreurs factuelles directes au sujet du récit, mais elle témoigne surtout, d’une part de divergences philosophiques, et d’autre part d’erreurs d’interprétation. Répondre à cette vidéo sera, comme c’est toujours le cas ici, l’occasion d’apporter au lecteur des informations sur certains aspects de l’œuvre et de la philosophie d’Ayn Rand.

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La structure du discours dans Atlas Shrugged

AVERTISSEMENT SPOILER

Avant toute chose, prévenons que le présent article divulgue une partie essentielle du roman Atlas Shrugged (La Grève ou La Révolte d’Atlas en français) d’Ayn Rand. Si vous ne l’avez pas lu, je vous invite à le faire avant de consulter ce qui va suivre.

Dans ce billet, il sera question, non pas de la structure du discours en général dans Atlas Shrugged, mais de la structure d’un discours en particulier, le discours, le fameux discours au point culminant du roman. Ce discours peut donner au lecteur inattentif le sentiment d’être une mosaïque d’idées sans ordre particulier, mais il n’en est rien. Il est rigoureusement organisé d’après une structure logique précise, suivant plusieurs facteurs, à la fois d’ordres philosophiques et littéraires.

Je vous propose de découvrir ici le plan qui structure ce discours, ses différentes parties, sections, subdivisions jusqu’aux différentes idées qui y sont exprimées, avec le numéro de paragraphe (§) où elles se situent. (Des documents PDF seront fournis plus bas pour savoir retrouver vos paragraphes.) Après quoi, je mettrais en lumière quelques petits aspects notables, que vous aurez peut-être remarqué ou non, au sujet de ce discours.

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Note introductive à L’Homme qui rit de Victor Hugo

Le court texte d’Ayn Rand qui suit, intitulé An Introductory Note to The Man Who Laughs, traduit en français par mes soins (sauf le passage de L’homme qui rit cité au début  où j’ai naturellement repris le texte original de Hugo), fut publié en décembre 1967 dans le sixième volume de The Objectivist, numéro 12. Il servit également de préface à une édition en anglais de ce roman, édité à l’époque par les presses du Nathaniel Branden Institute, reprenant, me semble t-il, la traduction de Joseph L. Blamire.


L-homme-qui-ritDans cette éclipse on entendit le docteur qui disait :
― Prions.
Tous se mirent à genoux.
Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils s’agenouillaient.
Ils n’avaient plus que quelques minutes.
Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige, en s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue parlante des ténèbres.
Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit :
― Pater noster qui es in cœlis.
Le provençal répéta en français :
― Notre père qui êtes aux cieux.
(…)
― Sicut in cœlo, et in terra, dit le docteur.
Aucune voix ne lui répondit.
Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un ne s’était levé. Ils s’étaient laissé noyer à genoux.
Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.
L’épave coulait.
Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.
Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à l’infini.
Ce bras disparut. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une tonne d’huile. La neige continuait de tomber.
Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre. C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.

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Le Manifeste de l’esthétique Objectiviste

TheRomanticManifestoEn cette année 2019, The Romantic Manifesto (Le Manifeste Romantique) fête les cinquante ans de sa publication et à cette occasion, l’ouvrage sera mis à l’honneur pour les conférences d’été du Ayn Rand Institute (OCON). Ce titre bien connu des personnes qui s’intéressent à l’œuvre d’Ayn Rand, est hélas est trop peu lu et commenté.

Il faut dire que la plupart des gens, qu’ils soient laudateurs ou détracteurs de Rand, préfèrent se focaliser sur sa pensée éthico-politique, et beaucoup moins sur les autres aspects de sa philosophie, le dernier d’entre eux étant son esthétique. En témoigne le fait que cette partie de sa pensée n’a pratiquement pas donné lieu à une littérature secondaire, alors que bien des ouvrages ont été écrits sur ses théories morales et politiques.

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Équivoque sur l’art romantique

Toute personne qui s’intéresse à l’Objectivisme peut difficilement ignorer qu’artistiquement, Ayn Rand se réclamait de l’école romantique ; qu’elle considérait par ailleurs cette école comme la meilleure, et qu’elle l’opposait notamment au naturalisme.

En général lorsqu’on parle du romantisme artistique, on pense, par exemple à Delacroix, Géricault, ou Caspar David Friedrich en peinture ; à Tchaïkovski, Chopin ou Schumann en musique ; à Lamartine, Victor Hugo ou Théophile Gautier en littérature… et à beaucoup d’autres évidemment.

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T. Géricault, Le radeau de la méduse, 1819 — E. Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830.

Certains se demandent alors : Qu’en est-il si je n’aime pas ces artistes ? Cela voudrait-il dire que j’ai « objectivement tort » ou que je serais « irrationnel » ? Si toutes ces œuvres m’indiffèrent alors que des œuvres non-romantiques me procurent un plaisir incomparable…puis-je encore être Objectiviste ?

Ce type de question, qui m’a été soumise, provient certainement d’une équivoque sur ce qu’on entend par « romantisme », dans la philosophie Objectiviste.

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Hemingway est-il un écrivain romantique ?

Le texte reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est la réponse d’Ayn Rand à la question : « Hemingway est-il un écrivain romantique ? » posée en 1969, lors d’un de ses cours sur l’écriture d’essais. Une connaissance minimale de la philosophie esthétique d’Ayn Rand est préférable pour mieux comprendre.


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Ernest Hemingway (1899-1961)

C’est apparemment ce qu’il croit, mais je ne considère pas qu’il en est un. C’est un naturaliste qui prend une posture de romantique. J’avais prévu au départ de l’inclure dans « Qu’est-ce que le romantisme ? », mais il n’est pas assez important. Selon les critères modernes, c’est un bon écrivain techniquement. Dans une perspective historique, il est de troisième rang. Il est très loin en dessous de Sinclair Lewis et John O’Hara.

Je dis que c’est un naturaliste qui prend une posture de romantique parce qu’il n’y a pas de projection de valeurs dans ses livres, et pas d’abstraction de valeurs dans ses personnages. En général, il n’est pas très bon pour la caractérisation. Il est meilleur pour les atmosphères — le point de vue de Hemingway : un byronisme vulgaire déguisé en termes américains. Sa vacuité est plus apparente chez ses imitateurs. Mais il peut au moins l’emporter avec un degré d’éloquence.

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Le vide esthétique de notre époque

Le texte reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est un court chapitre de The Romantic Manifesto, rédigé par Ayn Rand en Novembre 1962.


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« Hamlet » de Shakespeare

Avant le dix-neuvième siècle, la littérature présentait l’homme comme un être impuissant dont la vie et les actions étaient déterminées par des forces indépendantes de sa volonté : soit par le destin et les dieux, comme dans les tragédies grecques, soit par une faiblesse innée, un « tragic flaw », comme dans les pièces de Shakespeare. Les écrivains considéraient l’homme comme métaphysiquement impuissant ; leur prémisse de base était le déterminisme. Sur cette prémisse, on ne pouvait guère projeter ce qui pourrait arriver aux hommes ; on ne pouvait qu’enregistrer ce qui s’était passé — et les chroniques étaient la forme littéraire appropriée de cet enregistrement.

L’homme en tant qu’être possédant la faculté de volition n’apparaît dans la littérature qu’au dix-neuvième siècle. Le roman était sa forme littéraire appropriée — et le Romantisme était le nouveau grand mouvement en art. Le Romantisme voyait l’homme comme un être capable de choisir ses valeurs, d’atteindre ses objectifs, de contrôler sa propre existence. Les écrivains romantiques n’ont pas enregistré les événements qui s’étaient produits, mais ont projeté les événements qui devraient arriver ; ils ne consignaient pas les choix que les hommes avaient faits, mais ils projetaient les choix que les hommes devraient faire.

Avec la résurgence du mysticisme et du collectivisme, à la fin du dix-neuvième siècle, la littérature Romantique et le mouvement Romantique disparurent progressivement de la scène culturelle.

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Préface de Quatrevingt-treize

Le texte d’Ayn Rand reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est une préface à une édition américaine de Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, publiée en 1962. Cette préface fut par la suite intégrée, en version abrégée, en tant que court chapitre dans The Romantic Manifesto, son essai de philosophie esthétique. Il s’agit ci-dessous de la version abrégée.


Hugo93Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’ils ressentaient, ces premiers hommes de la Renaissance, lorsque — émergeant du long cauchemar du Moyen Âge, n’ayant rien vu d’autre que des monstruosités difformes et des gargouilles de l’art médiéval comme uniques reflets de l’âme humaine — ils eurent un nouveau regard sur le monde, libre et sans obstruction, et ont redécouvert les statues des dieux grecs, oubliées sous des piles de décombres ? Si c’est le cas, cette expérience émotionnelle unique est la votre lorsque vous redécouvrez les romans de Victor Hugo.

La distance entre son monde et le nôtre est étonnamment courte — il mourut en 1885 — mais la distance entre son univers et le nôtre doit être mesurée en années-lumière esthétiques. Il est pratiquement inconnu du public américain en dehors de quelques vestiges vandalisés sur nos écrans de cinéma. On parle rarement de ses œuvres dans les cours littéraires de nos universités. Il est enterré sous les décombres esthétiques de notre temps — tandis que les gargouilles nous lorgnent à nouveau, non pas sur les flèches des cathédrales, mais sur les pages de romans informes, flous et sans grammaire, sur les drogués, les bons à rien, les tueurs, les alcooliques et les psychotiques. Il est aussi invisible pour les néo-barbares de notre temps que l’était l’art de Rome pour leurs ancêtres spirituels, et pour les mêmes raisons. Pourtant, Victor Hugo est le plus grand romancier de la littérature mondiale…

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