L’objectivité des valeurs

L’un des aspects à la fois les plus basiques et les plus mal compris de l’Objectivisme est l’objectivité des valeurs. Un certain nombre d’articles de ce blog témoignent de cette incompréhension : à maintes reprises j’ai dû rappeler, face à des erreurs d’interprétations, ce fait simple que dans la philosophie d’Ayn Rand — qui s’appelle Objectivisme — les valeurs sont objectives.

Cette incompréhension peut s’expliquer, non seulement par la prédominance du subjectivisme, qui est souvent pris pour acquis, mais aussi par le fait que l’individualisme et l’égoïsme (aspects caractéristiques de la pensée d’Ayn Rand) sont, dans l’esprit de beaucoup de gens, inextricablement liés au subjectivisme ; de sorte qu’une pensée individualiste devrait logiquement être subjectiviste, pense t-on. Quant à ceux qui savent vaguement que l’Objectivisme défend l’objectivité des valeurs, ils tombent souvent dans un autre travers, en confondant objectif et intrinsèque.

Il ne sera donc probablement pas inutile de faire quelques rappels élémentaires sur cet aspect de l’Objectivisme, afin que je puisse renvoyer à cet article en cas de future méprise.

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Le Précepteur au sujet d’Ayn Rand

Le lecteur de ce blog sera sans doute frappé du caractère redondant de mes derniers articles qui montrent à quel point Ayn Rand est généralement mal comprise, surtout dans le monde francophone. Le présent article participera de cette redondance, mais ne dit-on pas qu’enseigner, c’est répéter ?

  1. Introduction
  2. Les valeurs
  3. L’altruisme « obligatoire »
  4. L’égoïsme est-il automatique ?
  5. L’égoïsme : faire ce qu’on veut ?
  6. L’altruisme : un égoïsme qui s’ignore ?
  7. L’égoïsme : justifié par le résultat collectif ?
  8. Le bonheur comme devoir
  9. Amour et intérêt
  10. Sur la sémantique
  11. Conclusion

Introduction

De tous les vulgarisateurs francophones de philosophie sur Youtube, Le Précepteur — ou Charles Robin de son nom — est à l’heure actuelle le plus populaire, et de loin. Jusqu’à il y a peu de temps, il n’avait jamais, à ma connaissance, parlé d’Ayn Rand publiquement (en dehors d’une vidéo en direct live en 2024 que je n’ai pas vu, accessible uniquement aux abonnés Patreon). Or Le Précepteur a récemment publié un livre de vulgarisation philosophique intitulé La Philosophie, c’est pour vous aussi ! où un chapitre est consacré à elle. À l’occasion de cette sortie, il donne des interviews dans certains médias, et a été notamment entendu sur une chaîne Youtube consacrée au business, intitulée Le Trilliard (de Stan Leloup et Paul Saint-Saens), dans un podcast ayant pour titre : « Les 3 philosophes préférés des entrepreneurs ». À la fin de cette vidéo (à partir de 2h10mn29s), Le Précepteur donne une présentation de ce qu’il pense être la philosophie d’Ayn Rand, et fait également une annonce : il a déjà réalisé un podcast de vulgarisation sur Ayn Rand, qu’il publiera dans quelques mois sur sa chaîne.

Le lecteur de ce blog a pu constater que, jusqu’à présent, la vulgarisation de la philosophie d’Ayn Rand sur la scène francophone de Youtube en véhiculait une représentation déformée (quelle que soit, du reste, la bonne volonté des vulgarisateurs). Nous l’avons montré avec Kosmos, avec Le Hussard, avec Parole de philosophe. Malheureusement, une fois de plus, dans son livre et dans son interview, Le Précepteur ne fait pas exception, comme nous allons le voir. Toutefois, à l’heure où j’écris ces lignes, il pourrait peut-être y avoir une lueur d’espoir dans le cas présent — mais j’en parlerais dans ma conclusion. [À toutes fins utiles, je dois préciser au lecteur du présent article que celui-ci a été entièrement rédigé avant que Le Précepteur ne republie sur sa propre chaîne l’extrait de l’interview pour le Trilliard où il parle d’Ayn Rand.]

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Réponse aux critiques de L’Observateur sur The Fountainhead

Nous avons traité ces derniers temps des inexactitudes véhiculées par les vidéos de certains vidéastes francophones spécialisés dans la vulgarisation. Après Kosmos en 2022, nous avons plus récemment traité de la vidéo du Hussard, puis de Parole de philosophe. Mais l’une des vidéos de youtubeur francophone qui a été le plus vue à ce jour au sujet d’Ayn Rand n’est pas une vidéo de vulgarisation, mais de critique de The Fountainhead, par un architecte de métier. (On ne sait pas exactement s’il s’agit d’une critique du film ou du roman, mais nous y reviendrons à la fin.) Il s’agit de la vidéo d’une chaîne Youtube appelée L’Observateur, titrée : « La Mort de l’Architecture : Dubaï, The Line, Ayn Rand et les Dérives de l’Urbanisme Moderne« .

Cette vidéo contient des erreurs factuelles directes au sujet du récit, mais elle témoigne surtout, d’une part de divergences philosophiques, et d’autre part d’erreurs d’interprétation. Répondre à cette vidéo sera, comme c’est toujours le cas ici, l’occasion d’apporter au lecteur des informations sur certains aspects de l’œuvre et de la philosophie d’Ayn Rand.

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Les racines métaphysiques et épistémologiques de la vertu d’indépendance

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Détail de l’illustration de couverture de The Virtue of Selfishness par Nick Gaetano

J’ai souligné à maintes reprises en ces lieux le fait que toutes les idées, dans la philosophie Objectiviste, étaient interconnectées, car il s’agit d’un système intégré. C’est un point sur lequel on ne saurait trop insister. Ainsi l’éthique Objectiviste a t-elle logiquement une racine dans la métaphysique et l’épistémologie Objectiviste. On peut démontrer, pour n’importe laquelle des sept vertus de cette philosophie, en quoi celle-ci dépend nécessairement des branches fondamentales de cette même philosophie. C’est ce que nous allons faire ici, et j’ai choisi pour exemple la vertu d’indépendance.

L’indépendance n’est évidemment pas une vertu louée exclusivement par l’Objectivisme. D’autres philosophies (pas toutes cependant, loin s’en faut) ont fait l’éloge de l’indépendance — d’esprit ou matérielle — bien avant Ayn Rand. Mais comme je l’ai dit à d’autres occasions, le caractère unique et inédit de la philosophie Objectiviste ne vient pas seulement du contenu en tant que tel mais de la manière dont les idées sont intégrées. Voyons justement un cas pratique, et demandez-vous si les autres philosophies qui ont fait l’éloge de l’indépendance, l’ont validé métaphysiquement et épistémologiquement de la même manière. (Demandez-vous quels étaient les fondements ultimes de leur défense de l’indépendance, s’il y en avait une.)

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L’Objectivisme est-il l’ennemi des émotions ?

AynRand_mythesDes quantités industrielles de mythes, de rumeurs, d’erreurs et de fausses représentations de type « homme de paille » sont véhiculées autour d’Ayn Rand et de sa philosophie, aussi bien par ses détracteurs que par certains de ses sympathisants. Si j’en ai déjà réfuté quelques uns (non l’Objectivisme n’est pas du libertarianisme, non ce n’est pas une philosophie rationaliste, non ce n’est pas une philosophie matérialiste, non ce n’est pas une Éthique de la vertu, non ce n’est pas compatible avec l’éthique kantienne, non ce n’est pas compatible avec un « altruisme volontaire » ou avec le bouddhisme, etc, etc.) la liste est tellement longue que je pourrais consacrer intégralement le blog à ces déformations et désinformations persistantes.

L’une des très nombreuses sottises du livre Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel, soutenues à plusieurs reprises dans l’ouvrage par Alain Laurent — bien qu’il ne soit pas cohérent à cet égard comme à d’autres — mais qui a également été véhiculée par d’autres personnes, est que la philosophie d’Ayn Rand serait « contre les émotions ».

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L’éthique Objectiviste est-elle une « Éthique de la vertu » ?

Dans un article précédent, j’ai traité la question de savoir si l’éthique Objectiviste appartenait à la catégorie des morales déontologiques ou des morales conséquentialistes, répondant par la négative dans les deux cas. J’ai expliqué notamment, pour montrer la différence avec le conséquentialisme, que selon l’Objectivisme la moralité résidait dans l’action et non dans les conséquences de l’action. (Ce qui ne veut pas dire que les conséquences ou le contexte ne doivent pas être pris en compte.)

Un principe d’action morale est, dans la philosophie Objectiviste une vertu. Ayn Rand identifie sept vertus cruciales : d’abord la rationalité, vertu cardinale dont toutes les autres découlent, puis, sans ordre spécifique et sans prétendre être exhaustive, l’honnêteté, l’intégrité, la justice, l’indépendance, la productivité, la fierté.

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Elizabeth Anscombe (1919-2001)

L’accent mis sur la vertu chez Ayn Rand a conduit certains intellectuels à classer l’Objectivisme dans la catégorie des « Éthiques de la vertu », un courant de philosophie morale relativement récent, né en 1958 avec l’article d’Elizabeth Anscombe « La philosophie morale moderne » qui partait du constat que l’éthique d’Aristote ne se situait pas dans l’alternative moderne déontologie ou conséquentialisme. L’Éthique de la vertu se veut donc un retour à l’approche des Anciens.

La convergence avec la philosophie d’Ayn Rand semble parfaite : importance de la vertu, refus du dilemme déontologie/conséquentialisme, plus le fait que l’Objectivisme se réclame aussi incidemment de l’héritage d’Aristote. Mais ceci est-il suffisant pour ranger la philosophie d’Ayn Rand dans cette catégorie ?

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Falsifier Ayn Rand pour l’attaquer… ou la défendre

Dans « Conseils et avertissements avant d’aborder l’œuvre d’Ayn Rand« , j’écrivais ceci :

Un premier type de méprise consiste à s’approprier les idées d’Ayn Rand d’après une philosophie différente ou incompatible, ce qui, évidemment, n’est pas interdit en soi mais conduit souvent à des erreurs d’interprétations. (Comme par exemple croire qu’Ayn Rand est une philosophe matérialiste.) Parfois, cette méprise se produit parce que l’on focalise sur une ou plusieurs conclusions que l’on apprécie, et on néglige les fondamentaux qui rendent ces conclusions possibles. En d’autres termes, on décontextualise les idées ou on renverse la hiérarchie de la connaissance. Beaucoup de libertariens, par exemple, commettent cette méprise.

L’auteur et blogueur libertarien Thierry Falissard nous offre une illustration de ce principe. En mars dernier, il publie sur son blog un billet titré : « Lettre à Matthieu Ricard au sujet d’Ayn Rand et de l’altruisme » en réponse à un article datant de l’été 2017 : « Ayn Rand est-elle vraiment le modèle à suivre pour une grande nation ?« 

J’ai déjà eu l’occasion d’échanger avec Thierry Falissard, et j’ai même fait allusion à deux reprises ces échanges sur ce blog, sans le nommer, dans les articles : « Les ravages de la désintégration intellectuelle » et « De l’être au devrait être« . Dans les deux cas, je répondais à des critiques de sa part à l’encontre de la philosophie d’Ayn Rand. Seulement voilà, comme le libertarianisme n’a pas réellement de philosophie cohérente, il n’est pas rare de voir les libertariens, lorsqu’ils ne sont plus face à un partisan du capitalisme mais face à un anticapitaliste, passer subitement de contempteur à défenseur d’Ayn Rand. (Cette dernière ayant d’ailleurs relevé ce phénomène de son vivant.)

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Morale Objectiviste contre morale kantienne

Je le disais déjà dans l’article sur Descartes, je le répète : l’Objectivisme étant une philosophie fondamentalement inédite, elle est très souvent mal comprise et on tente régulièrement de l’assimiler à des philosophies déjà connues. Ce peut être tantôt Descartes, tantôt Spinoza, tantôt Stirner, tantôt Spencer, tantôt Nietzsche, tantôt Rothbard ou autre libertariens… l’important est de ne pas sortir des sentiers battus, c’est plus rassurant. Si l’on tient à la raccrocher au passé c’est Aristote qu’il faut convoquer, mais il y a encore des différences importantes.

Si Ayn Rand avait trouvé son compte dans une autre philosophie, elle n’aurait pas eu besoin de créer la sienne. Et si elle n’avait pas compris les philosophies antérieures alors qu’elle aurait pu s’en réclamer, l’Objectivisme n’aurait aucune raison d’être.

Nous allons nous pencher dans cet article sur la tentative probablement la plus grotesque d’assimiler l’Objectivisme à une philosophie antérieure.

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Le dilemme de Kingsman

Il y a quelques semaines, j’ai reçu une question d’un lecteur — n’hésitez pas à m’en envoyer, ça me permet d’identifier des malentendus et de rédiger des articles utiles — à propos d’un dilemme moral que lui avait inspiré un film de fiction : Kingsman : Le Cercle d’or, que je n’ai pas vu. Si vous aviez l’intention de le voir, sachez que ce qui suit comporte des spoilers. Au moins, vous, contrairement à moi, vous avez la chance d’être prévenu.

D’abord, mon interlocuteur m’a rapidement résumé l’intrigue du film :

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De l’être au devrait être

Mon interview sur les relations entre Objectivisme et libertarianisme a suscité, sans surprise, quelques réactions de la part de certains libertariens qui trouvaient les critiques Objectivistes « infondées », tout en les confirmant parfois ingénument par la même occasion, et en profiter pour ressasser les reproches habituels envers l’Objectivisme.

L’un d’eux m’a envoyé ce texte de Patrick O’Neil du Mises Institute que je ne connaissais pas, mais qui est en fait une critique assez classique de l’Objectivisme, à savoir l’idée qu’il ne peut y avoir de morale objective, car depuis Hume il serait impossible de passer des faits aux valeurs, de passer de l’être au devrait être. Ainsi, toute valeur serait nécessairement subjective.

Ce petit essai est divisé en deux parties, la première étant intitulée : « L’essence subjective de l’Objectivisme » ; et la seconde « Les défenseurs jusnaturalistes d’Ayn Rand » qui s’adresse plus spécifiquement à l’argumentation de Douglas Den Uyl et Douglas Rasmussen. Dans le présent article, je répondrais exclusivement à la première partie. Je m’occuperais éventuellement de la seconde à une autre occasion.

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