Le texte d’Ayn Rand reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est une préface à une édition américaine de Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, publiée en 1962. Cette préface fut par la suite intégrée, en version abrégée, en tant que court chapitre dans The Romantic Manifesto, son essai de philosophie esthétique. Il s’agit ci-dessous de la version abrégée.
Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’ils ressentaient, ces premiers hommes de la Renaissance, lorsque — émergeant du long cauchemar du Moyen Âge, n’ayant rien vu d’autre que des monstruosités difformes et des gargouilles de l’art médiéval comme uniques reflets de l’âme humaine — ils eurent un nouveau regard sur le monde, libre et sans obstruction, et ont redécouvert les statues des dieux grecs, oubliées sous des piles de décombres ? Si c’est le cas, cette expérience émotionnelle unique est la votre lorsque vous redécouvrez les romans de Victor Hugo.
La distance entre son monde et le nôtre est étonnamment courte — il mourut en 1885 — mais la distance entre son univers et le nôtre doit être mesurée en années-lumière esthétiques. Il est pratiquement inconnu du public américain en dehors de quelques vestiges vandalisés sur nos écrans de cinéma. On parle rarement de ses œuvres dans les cours littéraires de nos universités. Il est enterré sous les décombres esthétiques de notre temps — tandis que les gargouilles nous lorgnent à nouveau, non pas sur les flèches des cathédrales, mais sur les pages de romans informes, flous et sans grammaire, sur les drogués, les bons à rien, les tueurs, les alcooliques et les psychotiques. Il est aussi invisible pour les néo-barbares de notre temps que l’était l’art de Rome pour leurs ancêtres spirituels, et pour les mêmes raisons. Pourtant, Victor Hugo est le plus grand romancier de la littérature mondiale…
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