Le dilemme de Kingsman

Il y a quelques semaines, j’ai reçu une question d’un lecteur — n’hésitez pas à m’en envoyer, ça me permet d’identifier des malentendus et de rédiger des articles utiles — à propos d’un dilemme moral que lui avait inspiré un film de fiction : Kingsman : Le Cercle d’or, que je n’ai pas vu. Si vous aviez l’intention de le voir, sachez que ce qui suit comporte des spoilers. Au moins, vous, contrairement à moi, vous avez la chance d’être prévenu.

D’abord, mon interlocuteur m’a rapidement résumé l’intrigue du film :

Je me posais une question l’autre jour à propos du film « Kingsman 2 » et de ce qu’en aurait pensé Rand aussi je me permets de te demander ce que tu penses.

Dans ce film la méchante qui contrôle la drogue au niveau mondial décide d’empoisonner sa production pour pouvoir demander une rançon au président des États-Unis et une loi d’amnistie lui permettant de vivre au grand jour et de ne plus se cacher comme une criminelle. Ce qui est intéressant c’est que le président américain décide alors de jouer un double jeu : il fait croire à la méchante qu’il va accepter ses conditions mais en réalité il ne le fera pas afin de laisser mourir les drogués et de se débarrasser de ces gens qu’il juge nuisibles et inutiles à la société.

Puis, la question :

Je me demandais ce qu’Ayn Rand aurait pensée de cette situation et du sort des drogués. John Galt n’aurait-il pas pensé que ces gens ont abandonné leur raison et leur libre arbitre, en se mettant volontairement dans une situation de dépendance physique/morale vis a vis de la drogue et donc des fournisseurs ? Et que leur disparition serait bénéfique pour la société ? L’action du président est-elle condamnable sur le plan de la philosophe objectiviste ? Doit il avoir le devoir moral de sauver ces gens par respect pour la vie humaine (même si ils ne le méritent pas) ou doit-il au contraire rester fidèle à ses valeurs et simplement ne rien faire et les laisser se débrouiller (et mourir) ? Pourquoi doit-il être responsable de leur comportement ? Parce que c’est son rôle en tant que président ? S’il n’avait pas été président et que la décision revenait à un citoyen lambda, serait-il plus acceptable qu’il laisse ces gens mourir ? Ayn Rand n’aurait-elle pas considérée que le président doit prendre sa décision seul en fonction de ses principes et que la décision qui en résultera (sauver ou laisser mourir) sera la seule qui soit juste ?

Cette question m’a rappelé des propos que Leonard Peikoff a tenu lors d’une conférence à la fin des années 80 :

Je pourrais vous stupéfier si je vous lisais certains courriers que je reçois régulièrement, qui commencent par : « Je pense que La Grève est le plus grand roman que j’ai jamais lu, je suis d’accord avec tout ce que dit Ayn Rand. Je l’ai toujours pensé. » Et ainsi de suite, avec effusion. Et puis il y a un truc comme : « Je ne vois pas pourquoi elle est contre la tyrannie », enfin, je veux dire, vous savez, « parce que la plupart des gens sont trop stupides pour voir sa vérité, alors ne devrait-elle pas être un dictateur et forcer sa vision sur le système éducatif ?  » vous voyez.

Il est en effet assez stupéfiant de voir les contresens qui peuvent être commis au sujet de l’Objectivisme, y compris par les gens qui sont plutôt bienveillants à son sujet.

Dans la question qui m’a été posée, le contresens fondamental est clair comme de l’eau de roche et la réponse pourrait tenir en une phrase : L’Objectivisme soutient que les valeurs sont objectives et non subjectives. C’est même l’une des idées centrale de cette philosophie !

Le caractère objectif des valeurs signifie que ce n’est pas l’individu qui peut décréter arbitrairement de ce qui est bon pour lui, pas plus qu’il ne peut décréter arbitrairement ce qu’est la réalité. Dans un cas comme dans l’autre, il doit utiliser son esprit, de façon libre et indépendante, pour le découvrir. Il doit découvrir ce qui est bon comme il doit découvrir ce qui est vrai. De même que ce n’est pas parce qu’un individu a certaines croyances que celles-ci sont nécessairement les bonnes, ce n’est pas non plus parce qu’un individu a certaines valeurs que celles-ci sont nécessairement les bonnes. Comme le rappelle Ayn Rand dans son introduction à La Vertu d’Égoïsme :

Un type d’erreur similaire est commis par l’homme qui déclare que puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors qu’il l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est pas un critère moral ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.

Le principe « bon pour la société » n’est pas non plus un critère en soi. La société n’est pas une entité concrète, c’est une abstraction (qui existe en tant que telle : une abstraction ne signifie pas quelque chose qui n’existe pas). Les choses ne peuvent être « bonnes » que pour des individus, qui sont la seule chose dont est faite la société. Il faut commencer par éviter les prémisses collectivistes. Ou bien, si l’on veut utiliser un vocabulaire de ce genre, ce qui est « bon pour la société » c’est le respect des droits de l’individu.

Le respect des droits de l’individu requiert un État qui remplit ce rôle protecteur. L’Objectivisme soutient que le respect des droits de l’homme est dans l’intérêt objectif de tous les individus. Il considère que le déclenchement de la force ou de la fraude n’est dans l’intérêt personnel rationnel de personne, que l’on agisse à titre privé ou au titre d’homme d’État. Ainsi, un escroc, un voleur, un assassin, ou un dictateur n’agissent pas dans leur intérêt personnel rationnel.

Pourquoi, dans une perspective Objectiviste, le déclenchement de la force est-elle considérée comme une violation des droits de l’homme ? Parce qu’elle est une manière d’empêcher un individu d’agir selon son propre jugement indépendant. L’esprit ne fonctionne pas sous la contrainte : rationalité et commandement sont antinomiques. Et l’homme ne survit que par l’usage de la raison. La vie est le premier des droits de l’homme.

La fraude est néfaste pour exactement la même raison : c’est une autre manière d’empêcher l’individu d’agir selon son propre jugement indépendant. De la même manière que la recherche scientifique doit être libre — ce qui n’est pas une garantie contre l’erreur — le principe est que les être humains, pour vivre, pour découvrir les valeurs légitimes qui doivent être les leurs, ont besoin d’être libres dans leur jugement. Y compris s’ils décident de se suicider d’une manière ou d’une autre. Y compris s’ils adoptent des valeurs illégitimes. La liberté inclut la possibilité de se tromper.

Donc le président, en tant qu’homme en charge de l’État, doit faire ce qui est dans son intérêt personnel rationnel, à savoir faire en sorte que l’État fasse respecter les droits de l’homme. Ce qui veut dire : faire en sorte que les relations entre les individus soient consensuelles. C’est la raison pour laquelle il doit empêcher le déclenchement de la force et la fraude.

L’État a la responsabilité de protéger les droits de l’homme : il doit être institué pour cela. Ce ne sont pas les individus qui ont cette responsabilité. Personne, en tant qu’individu, n’a le devoir ou la responsabilité morale de porter secours à tous les gens qui sont attaqués ou arnaqués. J’ai le droit de le faire, mais ce n’est pas un devoir. C’est le devoir de l’État, et c’est dans l’intérêt de chaque individu sans exception qu’un État soit institué dans ce but, et l’accomplisse.

Le rôle légitime de l’État découle d’un certain code moral, mais ceci n’implique pas que toutes les actions immorales d’après ce même code doivent être illégales. D’autant plus que suivant le contexte, une action bonne pour un individu ne le sera pas pour un autre. Ce qui ne veut pas dire que les valeurs sont subjectives : « objectif » ne veut pas dire « impersonnel » ou « qui ne tient aucun compte du contexte » (mais c’est un autre sujet sur lequel je reviendrais peut-être). On ne peut pas initier la force au nom d’une morale qui défend la liberté : c’est une contradiction.

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Affiche du film Kingsman 2

Ainsi, la consommation de drogue n’a pas à être pénalisée par l’État. Les drogués peuvent être immoraux dans leur choix. Leur action est probablement illégitime et peut être condamnée moralement. Mais cette illégitimité ne justifie pas le déclenchement de la force ou de la fraude à leur encontre. Ni par l’État, ni par quiconque : Dans l’exemple qui m’a été soumis, cela constitue un meurtre de masse, tout simplement. Commis par la méchante, avec la complicité de l’État. Un État complice d’un crime est un État criminel. Si j’en juge d’après ce que mon lecteur me raconte du film, moralement, le président américain ne diffère en rien de la méchante.

Remarquez que tout ce qui précède ne répond pas à la question de savoir si le président doit payer la rançon. Je me suis contenté d’indiquer l’objectif qu’il devrait poursuivre. La question de la rançon face à un acte terroriste de ce genre est une question de technique politique professionnelle, assez complexe, dépendant certainement des spécificités de la situation, qui sort du domaine strict de la philosophie, même politique. Cette dernière définit des principes généraux, dont la mise en application dépend ensuite du contexte.

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

4 réflexions sur « Le dilemme de Kingsman »

  1. Bonsoir,

    J’ai une question sur la terminologie du passage suivant :

    L’Objectivisme soutient que les valeurs sont objectives et non subjectives.

    Ne serait-il pas plus exact de dire que l’Objectivisme soutient que les bonnes valeurs sont objectives ?

    Par valeur j’entends un être (objet, personne, idée, etc.) auquel un humain accorde de l’importance, qu’il valorise. Comme dit F. Lordon « ce sont les investissements du désir qui sont instituteurs de la valeur » (il en tire la conclusion, à mon avis erroné, qu’il n’y a pas de valeur objective ; le problème de la bonté ou de la pertinence de la valeur est pourtant distinct de celui de sa nature).

    En ce sens toute valeur est subjective puisque production contingente par un sujet. Ce que soutient l’Objectivisme est que le caractère bon ou mauvais d’une valeur est objectif, indépendant de nos choix –ou encore qu’il y a des désirs contre-nature, vieille thèse philosophique hellénique. Mais le sens commun ne me semble pas dans l’erreur lorsqu’il parle de valeurs « corrompues » ou « dévoyées ».

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  2. Ne serait-il pas plus exact de dire que l’Objectivisme soutient que les bonnes valeurs sont objectives ?

    Pas vraiment : pour Ayn Rand les « mauvaises valeurs » ne sont en fait pas des valeurs, ce sont des valeurs fausses, ou des « non-valeurs ». C’est un peu comme si tu disais qu’il y avait des « bonnes vérités » et des « mauvaises vérités ». Mais je comprends ce que tu veux dire et ce n’est pas totalement faux. C’est pareil que pour la théorie Objectiviste des concepts en fait. Il y a des concepts invalides et des concepts valides. Quand Ayn Rand dit que les concepts sont objectifs, elle ne parle que des concepts valides. D’ailleurs, dans cet article je dis : « ce n’est pas non plus parce qu’un individu a certaines valeurs que celles-ci sont nécessairement les bonnes », donc…

    En ce sens toute valeur est subjective puisque production contingente par un sujet.

    Non, car « subjectif » ne signifie pas simplement « qui existe dans un individu », mais qui provient de l’individu, sans que la réalité impose quoi que ce soit. Or, dans une perspective Objectiviste, ce n’est pas l’individu qui décrète quelles sont les valeurs. Il doit découvrir quelque chose qui est indépendant de sa subjectivité. C’est un peu comme le poids ou la taille d’un individu : on ne peut pas parler de son poids ou de sa taille sans l’individu, mais ces caractéristiques ne sont pas pour autant subjectives. Cette équivoque du terme « subjectif » que je rencontre parfois mériterait sans doute un article.

    Par contre il ne faut pas citer Lordon, c’est sale.

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  3. « subjectif » ne signifie pas simplement « qui existe dans un individu », mais qui provient de l’individu, sans que la réalité soit impliquée.

    Imaginaire ou fantasmatique (par opposition à réel) serait peut-être un terme plus adéquat. Encore que l’imagination mobilise des éléments qui in fine proviennent de la perception, donc je doute qu’il existe du subjectif au sens solipsiste que tu sembles indiquer. Il n’y a pas de sensations, d’idées et donc de valeurs qui proviennent purement et simplement du sujet.

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  4. Je te signale en passant qu’avant que tu postes te dernière réponse j’ai édité mon commentaire original (et notamment une partie de ce que tu as cité) pour essayer de clarifier mon propos.

    La subjectivité, dans le vocabulaire Objectiviste et dans la définition du mot appliquée au contexte qui nous préoccupe est un exemple de l’arbitraire. C’est lorsque l’individu décide, désire ou imagine en effet, quelque chose sans que la réalité lui impose d’une manière ou d’une autre ce choix. Bien sûr que même dans ce cas, il ne peut pas faire autrement que de mobiliser des éléments de la réalité et d’appliquer cette subjectivité à la réalité, il ne peut jamais en sortir, mais ce n’est pas le sujet. On ne peut pas construire une fusée de façon subjective, la réalité nous impose des procédures objectives, même si ça doit passer par notre esprit individuel.

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