
L’axiome d’existence, premier axiome de la philosophie Objectiviste, qui avait été formulé pour la première fois dans la Grèce Antique par Parménide, n’a jamais vraiment été explicitement ou ouvertement nié par la plupart des philosophes dans l’histoire. Il y a cependant une exception notable : Gorgias, le présocratique, père du scepticisme, celui à cause de qui le mot « sophiste » est devenu péjoratif, ancêtre de tous ceux qui pour qui l’esprit de contradiction est un pur jeu. En réponse à Parménide, il défend sérieusement dans De la nature ou Traité sur le non-être l’idée que rien n’existe.
La méthode de Gorgias consiste à examiner une par une, sur un mode rationaliste, toutes les possibilités logiques qui pourraient valider l’existence, et les éliminer les unes après les autres en tentant de montrer qu’elles aboutissent toutes à une contradiction. Voici, en résumé, son argumentation.
Si quelque chose existe, ce sera soit :
- L’inexistence
- L’existence
- Un mélange des deux
Aucun des trois n’existe selon Gorgias. Examinons ces trois possibilités à sa façon.
Première proposition : l’inexistence existe.
« L’inexistence existe. » est une contradiction dans les termes, donc peut être éliminée d’office.
Seconde proposition : l’existence existe.
« L’existence existe. » implique trois nouvelles possibilités :
a / L’existence n’a pas de début. Si tel est le cas, elle est infinie, et donc l’existence n’est nulle part, par conséquent elle n’existe pas.
b / L’existence a un début. Si tel est le cas, ce début résulte soit de l’existence, soit de l’inexistence.
b.1. Il ne peut pas venir de l’existence parce que si l’existence vient de l’existence, cela signifie qu’il n’y a pas de début.
b.2. Il ne peut pas non plus venir de l’inexistence car cette dernière ne peut rien engendrer.
c / Un mélange de a et b est impossible car ils sont antinomiques.
Ce n’est pas tout. Toujours en supposant que l’existence existe, ceci implique encore :
x / …soit que l’existence est une. Or si elle est une, elle a une taille, une forme… lesquels sont commensurables, donc divisibles en plusieurs. Par conséquent, elle ne peut pas être une.
y / …soit que l’existence est multiple. Or la multiplicité implique l’unité, et on vient de voir à l’instant que l’existence ne pouvait être une. C’est donc impossible.
Troisième proposition : un mélange des deux
Si l’existence existe et que l’inexistence existe aussi, ça veut dire que l’existence et l’inexistence sont identiques du point de vue de l’existence. Or on a montré dans la première proposition que l’inexistence n’existe pas, donc si l’existence est identique à l’inexistence, alors l’existence n’existe pas plus que l’inexistence.
Conclusion : rien n’existe.
Lecteur, j’espère pour toi que malgré toutes ces circonvolutions inutiles et comiques (j’ai hésité à créer une catégorie « humour »), tu as décelé où réside le sophisme du sophiste, car il est ici assez flagrant. Et j’aimerais autant que tu ne sombres pas dans la démence dans laquelle il pourrait te conduire.
Étonnamment, malgré le fait qu’apparemment, rien n’existe, et que, de surcroît, rien ne peut être communiqué (c’est la suite de son raisonnement que je n’ai pas exposé ici), Gorgias — qui n’existe pas, donc — a continué à philosopher sur d’autres sujets qui n’existaient pas, et sur lequel il ne pouvait communiquer. En effet, si rien n’existe, on se demande quel est l’objet de la philosophie. Philosophie qui n’existe pas du reste.
Remarquez que si on isole certains points de l’ensemble de son raisonnement, tout n’est pas faux ou aberrant. Il identifie en effet des contradictions réelles : Il est tout à fait exact que de dire « l’inexistence existe » est une contradiction ; il est tout à fait exact que ce qui n’a pas de commencement ne se situe nulle part ; il est tout à fait exact que l’existence ne peut être un produit de l’inexistence ; et il est tout à fait exact que l’existence et l’inexistence ne peuvent, pour ainsi dire, « coexister » (même si la démonstration de Gorgias est inutilement tordue).
C’est néanmoins à juste titre qu’Aristote décrivait Gorgias comme un escroc.
Dans tout son raisonnement, du début à la fin, il se demande ce qui existe. Il admet donc l’existence dès le départ — il n’a d’ailleurs pas le choix — et applique sa question…à l’existence elle-même ! Cette question est donc invalide, sans objet et ses démonstrations n’ont pas lieu d’être. On ne peut pas se demander si l’existence existe bel et bien, on ne peut que le reconnaître, car la réponse est dans la question.
On observe par exemple que Gorgias cherche à être rigoureusement logique. On se demande bien pourquoi, étant donné que les règles de la logique découlent de l’existence. Si rien n’existe, la logique n’existe pas. La logique implique l’existence. D’ailleurs il a effectivement impliqué cette dernière dès le départ, comme je viens de l’indiquer.
Aucun raisonnement ou argument ne peut invalider l’existence tout simplement parce que tout raisonnement ou argument découle de, implique et suppose nécessairement, l’existence. C’est même pour cela qu’il s’agit d’un axiome. On a pas à « prouver l’existence » : le processus de preuve, en tant que tel, présuppose l’existence et s’appuie sur celle-ci.
Bref, il s’agit d’un exemple flagrant d’un des sophismes les plus répandus et peut-être les plus ravageurs de l’histoire de la philosophie, à savoir une inversion de la hiérarchie des concepts, également appelé « vol de concept« , appliqué ici de façon assez grossière. Ce sophisme, Gorgias le commet non seulement dans son raisonnement pris dans son ensemble mais également, par voie de conséquence, sur des points particuliers.
Par exemple, il affirme dans le point a que si l’existence ne se situe pas quelque part (dans le temps ou dans l’espace par exemple), alors elle n’est nulle part, donc elle n’existerait pas. Voici ce qui cloche : en effet, l’existence ne se situe nulle part dans le temps ou dans l’espace, tout simplement parce que le temps et l’espace sont dans l’existence et non l’inverse ! Les notions de temps, d’espace, de causalité, de mouvement, proviennent de l’existence, pas le contraire. Le concept d' »existence » est le plus large qui puisse être.
Les points x et y se contredisent entre eux : en x, il affirme que l’unité et la multiplicité sont incompatibles, puis en y qu’ils sont inséparables. Mais surtout, le problème fondamental ici est le même que précédemment : ni l’unité, ni la divisibilité, ni la multiplicité ne s’appliquent à l’existence prise dans son ensemble, puisque l’unité et la divisibilité existent toujours à l’intérieur de l’existence et non l’inverse.
L’existence est le plus large de tous les concepts, il n’y a pas de « avant » ou « au dessus » ou « en dehors » ou « autour » ou « au delà » ou de « où » ou de « quand » ou tout autre concept qui implique une relation avec une chose différente. Il faut bien comprendre que ces concepts sont inapplicables ici : ils ne peuvent s’appliquer qu’au sein de l’existence. C’est un peu comme si, séparant le concept de « poids » de l’entité qui pèse un certain poids, c’est-à-dire parlant du poids de rien du tout, je constatais que je n’obtenais aucun poids, et que j’en concluais que le poids est un mythe…
Le sophisme de Patrick O’Neil réfutée dans mon article sur le passage de l’être au devrait être, était, dans son essence, exactement le même qu’ici. On emploie implicitement et inconsciemment un concept pour essayer de détruire…le concept même qu’on est en train d’utiliser et qu’on a par là même validé !
On rappellera donc ceci : on ne peut pas utiliser l’existence pour invalider l’existence ; on ne peut pas utiliser la logique pour invalider la logique ; on ne peut pas utiliser la raison pour invalider la raison ; on ne peut pas utiliser la vie pour invalider la vie ; etc. Plus généralement : on ne peut pas s’appuyer sur la validité d’un concept pour détruire sa validité.
Mais je me pose encore la question : faut-il vraiment examiner un raisonnement qui n’existe pas, pensé par un philosophe qui n’existe pas ?
2 réflexions sur « « Rien n’existe » : Gorgias ou la naissance de l’humour absurde »