Les ravages de la désintégration intellectuelle

Imaginez un scientifique quelconque déclarant : « Peu importe les moyens par lesquels on aboutit à la théorie de la gravité, pourvu que l’on conclut que la gravité existe. » ou bien, imaginez un économiste quelconque déclarant : « Peu importe si sa méthodologie ne vaut rien, pourvu qu’un économiste aboutit aux mêmes conclusions que moi. »

N’est-il pas évident que de telles déclarations nuiraient à la science et du même coup à ses conclusions ? Ne voit-on pas qu’en faisant passer la conclusion avant la manière d’y arriver on donne le feu vert aux ennemis de la science, à qui on envoie le message que les conclusions de la science sont arbitraires (et qu’à ce titre ce ne sont d’ailleurs même plus des conclusions, mais des pétitions de principe). Si les conclusions sont arbitraires, pourquoi les adversaires de la science ne pourraient-ils choisir d’autres conclusions, qui leurs plaisent davantage que celles de la science ? D’ailleurs, il n’y a plus de science, car la science est une méthode, et non un résultat en particulier.

Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il y a un lien inévitable, une connexion nécessaire, une relation de cause à effet, entre la méthode et le résultat. La pensée a toujours une certaine logique. Bref : il y a une interdépendance nécessaire des idées. L’acceptation d’une idée entraîne logiquement l’acceptation d’autres idées, qu’on le veuille ou non, que l’on en ait pleinement conscience ou non. Si on concède certaines prémisses à un adversaire, on lui concède aussi des conclusions, à tort ou à raison.

Le rejet de l’interdépendance des idées correspond en fait au rejet de la logique. Cela revient à nier le lien de causalité nécessaire entre des prémisses et des conclusions. Pour qui n’a pas abandonné la réalité, le rejet de la logique ne peut être bénéfique en aucune façon : on ne peut aboutir à aucune pensée viable sans logique. Notez en passant l’ironie : même le rejet de la logique a des conséquences et des implications logiques sur la pensée, des implications désastreuses.

On ne peut nullement construire une fusée par exemple, ou autre objet qui nécessite de mobiliser un certain nombre de connaissances, par n’importe quels moyens. Si on croit que tous les moyens sont bons, naturellement on aboutira à rien.

À la lumière de ce qui précède, voyez ce message que m’a adressé un libertarien :

Supposons que je défende la liberté parce que cela fait partie des dogmes que m’impose le « Monstre en spaghetti volant » auquel je crois. Quel problème cela pose-t-il ?

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On retrouve en substance, appliqué à un autre sujet, les deux phrases que je proposais en exemple au début de cet article : « Je me fiche de savoir s’il y a de bonnes raisons de défendre la liberté ou pas, pourvu qu’on la défende. »

La question coïncide en tout point à ce que je disais dans mon interview sur le libertarianisme. Car si on répondait : « Cela ne pose aucun problème. », sachant que la personne qui a posé cette question ne croit évidemment pas au « monstre spaghetti », ceci voudrait dire, comme je le disais dans l’interview, que la liberté est :

…ici considérée comme acquise, de sorte qu’il s’agit d’un raisonnement circulaire ou d’une pétition de principe arbitraire, voire un argument d’autorité. En plus d’être une erreur intellectuelle, considérer que la liberté est un principe premier sans justification, irréductible, ne nécessitant aucun argument, qui ne serait basé sur rien, autrement dit sans aucune fondations, n’est pas une manière de la fortifier mais au contraire de l’affaiblir. Et défendre la liberté uniquement parce que le mot fait vibrer les cœurs est désastreux, car il y a d’autres choses qui font aussi vibrer les cœurs, mais qui menacent la liberté.

Ainsi, on fait passer, comme je le disais ailleurs dans l’interview, la conclusion avant la manière d’y arriver. En sapant les fondations de la liberté, on la détruit et on valide la proposition suivante : « Je me fiche de savoir s’il y a de bonnes raisons de défendre la coercition ou pas, pourvu qu’on l’a défende. » Dans « Philosophical Detection » (publié dans Philosophy: Who Needs It) Ayn Rand demandait :

PhilosophyWhoNeedsItQue ferez-vous si vous préconisez la liberté politique en vous basant sur votre sentiment qu’il s’agit de quelque chose de bien et que vous vous retrouvez face à un ambitieux voyou déclarant que son sentiment est complètement différent ?

En fin de compte, il y a l’idée que l’on peut choisir son camp selon ce que l’on préfère arbitrairement, selon notre désir, même si tout cela est faux. Ou plus exactement : il n’y a pas de vrai et de faux en la matière, seulement de la subjectivité. On retrouve le subjectivisme dont je parlais également dans l’interview.

Le problème ici posé est indépendant du fait de savoir si l’Objectivisme est une bonne fondation pour la liberté ou pas. Quand bien même cette philosophie ne serait pas un bon fondement de la liberté, ceci ne changerait pas le fait que pour que la liberté — ou toute autre valeur — puisse être valide, il faut qu’elle s’appuie sur une argumentation valide, c’est-à-dire sur de bonnes fondations.

Maintenant, intéressons nous à un autre message, qui provient d’un commentaire Youtube sous la vidéo de l’interview d’Ayn Rand.

Le commentateur était extrêmement hostile et virulent envers l’Objectivisme, manifestement au nom de l’anticapitalisme, du collectivisme et de l’altruisme. Ses messages comportaient une énorme quantité d’hommes de paille rhétorique — ce qui est assez habituel — c’est-à-dire de représentations fausses de la philosophie Objectiviste, dont à l’évidence il ne connaissait absolument rien en dehors de cette interview d’Ayn Rand. Je lui fis remarquer qu’il n’avait aucune idée de dont il parlait et pointa une faute très courante, consistant à juger l’Objectivisme d’après des prémisses que cette philosophie remet justement en cause et qui sont considérées comme acquises par son adversaire (celui-ci n’examine ni ne discute un instant les prémisses, dont il ignore jusqu’à l’existence).

Voici un extrait de la réaction de mon interlocuteur (je me suis permis de corriger ses fautes d’orthographes) :

Faites-vous partie des gens qui considèrent qu’il faut d’abord comprendre l’erreur de raisonnement qui promeut l’extermination des juifs avant de rejeter la théorie comme quoi l’extermination des juifs est salvateur pour le peuple allemand ? Des fois, il est nécessaire de ne pas perdre son temps dans les raisonnements aussi complexes et justes soient-ils si les conclusions du raisonnement sont en parfaite inadéquation avec les bonnes mœurs commune.

Notez bien le : « aussi complexes et justes soient-ils » que je trouve très intéressant.

Lecteur, as-tu déjà compris pourquoi je mentionne ce message ici ? Quel est le rapport avec ce dont nous avons parlé précédemment ? Eh bien, essentiellement c’est la même chose que la question du monstre spaghetti. Le libertarien prenait l’exemple d’une base qu’il considère comme mauvaise en prétendant que cela n’a pas d’implication sur la justesse du résultat. Ici, de la même manière, le collectiviste prend l’exemple d’une base qu’il considère comme juste en prétendant que cela n’a pas d’implication sur la malfaisance du résultat.

Dans les deux cas on fait encore et toujours passer la conclusion avant la manière d’y arriver, on nie le lien de causalité nécessaire entre prémisse et conclusion, on désintègre les idées, en d’autres termes : on rejette la logique.

Observez attentivement ce qu’implique ce commentaire. D’après celui-ci, il peut y avoir de bonnes raisons de commettre un génocide. Curieux n’est-ce pas ? Mais, s’empresse t-il d’ajouter, il faut impérativement rejeter ces raisons, même si elles sont justes.

En fait, dès lors que l’on a admis qu’il y a de bonnes raisons de commettre un génocide, on a donné le feu vert pour le faire, le combat arrive trop tard, et il sera nécessairement perdu à long terme, jusqu’à ce qu’on réfute les prémisses qui rendent ces phénomènes possibles. Les actions, que ce soit à l’échelle individuelle ou historique, sont le produit des idées. En effet, si les prémisses philosophiques (kantiennes, notamment) qui ont pu permettre au nazisme d’exister avaient été anéanties dès le départ, celui-ci n’aurait pas pu se produire. Dès lors que l’on refuse de faire ce travail, on permet à ces actions de se produire et de se reproduire indéfiniment. La philosophie est le moteur de l’Histoire.

Au nom de quoi notre collectiviste dit-il qu’il faut refuser le nazisme ? Au nom de l’ « inadéquation avec les bonnes mœurs commune ». Ainsi, commence t-il à se contredire en essayant de fournir, presque malgré lui, un début de raison pour laquelle il faut adhérer à certaines conclusions et pas à d’autres. Or cette raison découle nécessairement d’une certaine vision éthique et épistémologique. Qu’en est-il si j’ai une éthique et une épistémologie différente ? Ça ne fonctionne plus. Mon interlocuteur prend bel et bien ses prémisses pour acquises. Et la simple injonction de type : « Vous devez admettre cette raison sans chercher la moindre justification. », autrement dit sur la base de la foi, implique à nouveau une certaine épistémologie — ou un rejet de celle-ci — et le même processus est à nouveau applicable.

D’après sa propre manière de procéder, on peut très bien rejeter la raison qu’il invoque sans examiner un instant sa validité et en choisir arbitrairement une autre. On pourrait d’ailleurs arbitrairement choisir de considérer que commettre un génocide est une bonne chose. En fin de compte, il ne resterait plus que l’affrontement de deux irrationnalités, qui, refusant l’argumentation rationnelle, ne pourrait guère conduire à autre chose qu’un bain de sang.

Comme pour le libertarien, l’idée implicite qui se cache derrière tout cela est à nouveau le subjectivisme. Dans les deux cas, celui-ci conduit ce libertarien et ce collectiviste à dire essentiellement la même chose : « Peu importe les arguments, pourvu qu’on soit d’accord avec moi. » dit autrement, être pour le capitalisme, le nazisme, le communisme ou autre n’est après tout qu’une question de préférence personnelle…et donc de rapport de force.

Faire reposer les valeurs sur la foi mystique ou sur la subjectivité arbitraire conduit toujours à la violence. Car c’est en substance la même chose : le rejet de la raison. Ainsi, dans « Faith and Force: The Destroyers of the Modern World » (publié dans Philosophy: Who Needs It), Ayn Rand écrit :

PhilosophyWhoNeedsItJe disais que foi et force étaient corollaires et que le mysticisme conduirait toujours à la loi de la brutalité. Cela tient à la nature même du mysticisme. La raison est le seul moyen objectif de communication et de compréhension entre les hommes ; lorsque les hommes interagissent par la raison, la réalité est leur norme objective et leur cadre de référence. Mais lorsque les hommes prétendent posséder des moyens de connaissance surnaturels, nulle persuasion, nulle communication ou compréhension n’est possible. Pourquoi tuons-nous des animaux sauvages dans la jungle ? Parce qu’aucune autre façon d’interagir avec eux ne nous est possible. Et c’est à cet état que le mysticisme réduit l’humanité — un état dans lequel, en cas de désaccord, les hommes n’ont nul autre recours que la violence physique. Et ce n’est pas tout : aucun homme, aucune élite mystique, ne peut soumettre une société entière à ses assertions arbitraires, ses décrets arbitraires et ses caprices, sans recourir à la force. Quiconque a recours à la formule : « C’est ainsi parce que je le dis », devra tôt ou tard passer par les armes.

Dès lors que l’on tient une position de cette nature, on sert toutes les autres positions — compatibles ou incompatibles — qui sont de cette même nature. Peut-on faire mieux en matière d’auto-destruction ?

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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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