Le sophisme du vol de concept

Le présent article de Nathaniel Branden, traduit par mes soins, a été publié à l’origine dans The Objectivist Newsletter en janvier 1963. Il présente un sophisme (dont Ayn Rand parlait déjà dans Atlas Shrugged) qu’il est extrêmement important de bien comprendre, car c’est peut-être le sophisme le plus répandu de toute l’histoire de la philosophie et l’un des plus destructeurs, à savoir le « vol de concept », auquel j’ai déjà fait référence dans de précédents articles et auquel je continuerai à me référer dans de futurs articles. Ce sophisme, consistant à utiliser un concept tout en niant un autre concept qui rend pourtant le premier possible, est une négation de la logique et du caractère hiérarchique de la connaissance.

Nathaniel Branden (1930-2014)

La caractéristique distinctive de la philosophie du vingtième siècle est la résurgence de l’irrationalisme — une révolte contre la raison.

Aujourd’hui, dans les universités, les étudiants sont assaillis d’affirmations revenant à dire que la certitude sur les faits est impossible, ou que le contenu de l’esprit humain n’entretient aucun rapport nécessaire avec les faits de la réalité, ou bien que le concept de « faits de réalité » est une superstition obsolète, que la réalité n’est « qu’une simple apparence », que l’homme ne peut rien savoir. C’est avec ce genre de bagage intellectuel que leurs professeurs les arment pour faire face aux problèmes de la vie.

La prédominance de ces affirmations est l’ultime triomphe du mysticisme primitif qui (pour le moment), a le dernier mot — car on apprend maintenant aux hommes à accepter comme étant la voix de la science, la conclusion d’après laquelle la raison serait impuissante à connaître le « vrai » monde, et que le monde connu par la raison n’est pas « réel ».

Dans le présent article, je me bornerai à l’analyse d’un seul principe — un seul sophisme — qui sévit dans les écrits des néo-mystiques et sans lequel leurs doctrines ne pourraient se propager.

Nous l’appelons « le sophisme du vol de concept ».

Pour comprendre ce sophisme prenons un exemple dans le domaine de la politique. La célèbre formule de Proudhon : « La propriété, c’est le vol. »1

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

Le « vol » est un concept qui, logiquement et génétiquement, dépend du concept antécédent de « propriété légitime » — et se réfère à l’acte de prendre cette propriété sans le consentement du propriétaire. Si aucune propriété n’est légitimement détenue, c’est-à-dire, si rien n’est propriété, il ne peut y avoir le concept de « vol ». Ainsi, l’énoncé « La propriété, c’est le vol » a une contradiction interne : utiliser le concept de « vol » tout en niant la validité du concept de « propriété », c’est utiliser le « vol » en tant que concept sur lequel on a aucun droit logique — il s’agit donc d’un vol de concept.

Toutes les connaissances de l’homme et tous ses concepts ont une structure hiérarchique. Le fondement ou la base ultime de cette structure sont les perceptions sensorielles de l’homme ; ce sont les points de départ de sa pensée. À partir de là, l’homme forme ses premiers concepts et ses définitions (ostensives) — puis construit l’édifice de sa connaissance en identifiant et en intégrant de nouveaux concepts à une échelle de plus en plus grande. C’est un processus de construction d’une identification à partir d’une autre — on fait découler des abstractions plus générales d’abstractions précédemment connues, ou on décompose des abstractions générales en classifications plus particulières. Les concepts humains découlent et dépendent de concepts antérieurs, plus fondamentaux, qui servent de racines génétiques. Par exemple, le concept de « parent » est présupposé par le concept d’ »orphelin » ; si l’on n’avait pas appréhendé le premier, on ne pourrait arriver au second, et ce dernier ne pourrait avoir de sens.

La nature hiérarchique de la connaissance de l’homme implique un principe important qui doit guider son raisonnement : lorsqu’on utilise des concepts, on doit reconnaître leurs racines génétiques, il faut reconnaître ce dont ils dépendent et présupposent logiquement.

Le non respect de ce principe — comme dans « La propriété c’est le vol. » — constitue le sophisme du vol de concept.

Examinons maintenant quelques-uns des principes anti-raison les plus répandus et voyons comment ils reposent sur cette erreur.

Prenons les lois de la logique. Dans l’école de pensée aristotélicienne, ces lois sont reconnues comme étant des formulations abstraites de vérités évidentes par elle-même, implicites dans les premières perceptions de la réalité par l’homme, implicites dans le concept même d’existence, d’être en tant qu‘être ; ces lois reconnaissent le fait qu’être, c’est être quelque chose, qu’une chose est elle-même. Parmi de nombreux philosophes contemporains, il est à la mode de contester ce point de vue — et d’affirmer que les axiomes de la logique sont « arbitraires » ou « hypothétiques ».

Déclarer que les axiomes de la logique sont « arbitraires », c’est ignorer le contexte qui donne naissance à un concept comme « arbitraire ». Une idée arbitraire est une idée acceptée par hasard, par caprice ou par lubie ; par opposition à une idée acceptée pour des raisons logiques, de laquelle elle doit être distinguée. L’existence du concept d’idée « arbitraire » n’est rendue possible que par l’existence d’idées logiquement nécessaires ; la première n’arrive pas avant ; elle est génétiquement dépendante de la seconde. Maintenir que la logique est « arbitraire » revient à dépouiller le concept d’ »arbitraire » de son sens.

Déclarer que les axiomes de la logique sont « hypothétiques » (ou simplement « probables »), c’est se rendre coupable de la même contradiction. Les concepts d' »hypothétiques » (ou de « probable ») n’est pas premier ; il n’a de sens que par opposition au connu, au certain, au logiquement établi. C’est seulement lorsque l’on sait quelque chose de certain que l’on peut arriver à l’idée de ce qui ne l’est pas ; et seule la logique peut séparer ce dernier du premier.

95c30/huch/1295/hk0345
Bertrand Russell (1872-1970)

Lorsque les néo-mystiques contestent le concept d' »entité » et affirment que la raison est « naïve », que tout ce qui existe est changement et mouvement — (« Il n’y a pas d’impossibilité logique à la marche en tant que phénomène isolé, ne faisant pas partie de cette série que nous appelons une « personne », écrit Bertrand Russell)3 — ils oublient le fait que seule l’existence d’entités rend possibles les concepts de « changement » et de « mouvement » ; que « changement » et « mouvement » présupposent des entités qui changent et bougent ; et que l’homme qui propose de se passer du concept d' »entité » perd son droit logique aux concepts de « changement » et de « mouvement » : ayant abandonné leur racine génétique, il n’a plus aucun moyen de les rendre significatifs et intelligibles.

Lorsque les néo-mystiques affirment que l’homme ne perçoit pas la réalité objective, mais seulement une illusion ou une simple apparence — ils esquivent la question de savoir comment on acquiert des concepts comme « illusion » ou « apparence » sans l’existence de ce qui n’est pas une illusion ou simple apparence. S’il n’y avait pas de perception objective de la réalité, à partir de laquelle les « illusions » et les « apparences » doivent être distinguées, ces concepts seraient inintelligibles.

Lorsque les néo-mystiques déclarent que l’homme ne peut jamais connaître les faits de la réalité, ils déclarent que l’homme n’est pas conscient. Si l’homme ne peut connaître les faits de la réalité, il ne peut rien connaître — parce qu’il n’y a rien d’autre à connaître. S’il ne peut percevoir l’existence, il ne peut rien percevoir — parce qu’il n’y a rien d’autre à percevoir. Ne rien savoir et ne rien percevoir, c’est être inconscient. Mais arriver — par une chaîne complexe de « raisonnement » et une longue chaîne de concepts tels que « connaissance », « percevoir », « évidences », « déduire », « preuve » — à la conclusion que l’on n’est pas conscient, n’est pas épistémologiquement admissible.

L’existence existe (ce qui est, est) et la conscience est consciente (l’homme est capable de percevoir la réalité) — ce sont des axiomes à la base de toutes les connaissances et concepts de l’homme. Lorsque les néo-mystiques les contestent ou les nient, tous les concepts qu’ils utilisent par la suite sont volés. Ils n’ont droit qu’à des concepts qu’ils peuvent faire découler de l’inexistence au moyen de l’inconscient.

Il est rationnel de demander : « Comment l’homme parvient-il à la connaissance ? » Il n’est pas rationnel de demander : « L’homme peut-il connaître ? » — parce que la capacité de poser la question présuppose une connaissance de l’homme et de la connaissance. Il est rationnel de demander : « Qu’est-ce qui existe ? » Il n’est pas rationnel de demander : « Existe t-il quoi que ce soit ? » — parce que la première chose qu’il faudrait esquiver serait l’existence de la question et de l’être qui est là pour la poser. Il est rationnel de demander : « Comment les sens permettent-ils à l’homme de percevoir la réalité ? » Il n’est pas rationnel de demander : « Les sens permettent-ils à l’homme de percevoir la réalité ? » — parce que si ce n’est pas le cas, par quel moyen la personne qui parle a t-elle acquis sa connaissance des sens, de la perception, de l’homme et de la réalité ?

L’un des exemples les plus grotesques du sophisme de vol de concept peut être observé dans l’affirmation répandue — aussi bien parmi les néo-mystiques que les mystiques à l’ancienne — selon laquelle l’acceptation de la raison repose ultimement sur « un acte de foi ».

La raison est la faculté qui identifie et intègre le matériel fourni par les sens. La foi est l’acceptation d’idées ou d’allégations sans preuve sensorielle ou démonstration rationnelle. Une « foi dans la raison » est une contradiction dans les termes. La « foi » est un concept qui n’a de sens que par opposition à la raison. Le concept de « foi » ne peut avoir l’antécédent sur la raison, il ne peut fournir les bases de l’acceptation de la raison — il s’agit de la révolte contre la raison.

On cherchera en vain un seul exemple d’attaque contre la raison, contre les sens, contre le statut ontologique des lois de la logique, contre l’efficacité cognitive de l’esprit de l’homme, qui ne repose pas sur le sophisme du vol de concept.

Le sophisme consiste à utiliser un concept tout en ignorant, en contredisant ou en niant la validité des concepts dont il dépend logiquement et génétiquement.

Ce sophisme doit être reconnue et répudiée par tous les penseurs, du moins si la vérité et la réalité sont leur but.

En l’absence de cette reconnaissance et de cette répudiation, c’est la porte ouverte à la forme la plus meurtrière du mysticisme — le mysticisme qui prend la posture de la « science ».

Qui sont les victimes des néo-mystiques ?

Tout étudiant qui s’inscrit à des cours de philosophie, cherchant avec empressement une vision rationnelle et complète de l’homme et de l’existence, et qui est conduit à abandonner la conviction que son esprit peut avoir quelque efficacité que ce soit ; ou qui, au mieux, renonce à la philosophie dans le dégoût et le mépris, conclut que c’est un jeu de rôle pour intellectuels prétentieux, et accepte ainsi la croyance tragiquement erronée que la philosophie n’a aucune importance pratique pour la vie humaine sur terre.

Notes (par le traducteur)

  1. PROUDHON Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la propriété ?, éd. électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay, Chicoutimi, Les Classiques des sciences sociales, 25 février 2002, chap. 1, p. 17-18. ↩︎
  2. RAND Ayn, Atlas Shrugged , New York, Signet / New American Library, 1996, p. 952. ↩︎
  3. RUSSELL Bertrand, The Analysis of Mind, Lecture X: Words and Meaning. ↩︎
  4. RAND Ayn, Atlas Shrugged , New York, Signet / New American Library, 1996, p. 952. ↩︎
Avatar de Inconnu

Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

15 réflexions sur « Le sophisme du vol de concept »

  1. L’article n’est pas inintéressant, mais j’ai l’impression que ce sophisme du vol de concepts revête le présupposé d’une intention.
    De là à dire que vous faites un procès d’intention à Proudhon qui dit que la propriété c’est le vol, il n’y a qu’un pas mais je trouve que c’est intentionnalité du fait peut poser question.
    Résume un livre complexe à une phrase, cela est déjà peut-être travestir les propos de l’auteur.
    Et j’ai un peu peur que ce concept empêche de poser la question de la connaissance d’un poit vue épistémologique, de la dire que proton a été maladroit en appelant son ouvrage la propriété c’est le vol qui était plus une accroche marketing que philosophique d’ailleurs.
    Si on devait résumer son livre à une phrase cela serait « qu’est-ce que la propriété, est-ce que la propriété légitime »
    c’est pour cela que proton dit que la propriété c’est le vol parce que le vol présuppose la propriété, y voir un paralogisme sa ce sent un peu paradoxal est en contradiction avec ce que vous dit dans l’article, car vous dit qu’il y a une hiérarchie entre les concepts que certains concepts en présupposent d’autres cela est vrai et Proudhon ne le nie à aucun moment.

    C’est là que j’ai peur qu’il y ait un glissement malhonnête dans ce genre de réflexion, car si on ne peut plus poser la question de nos connaissances et de l’origine notre savoir, qu’est-ce que l’on peut remettre en question cela peut quand même revêtir un accent autoritaire

    aux vus strictement scientifique empirisme reste la position sur l’origine de nos connaissances la moins coûteuse, d’ailleurs l’empirisme explique certain paralogisme soulevé dans l’article.
    Quand on revendique un savoir en prétendant qu’on ne sait rien, c’est qu’on le sait donc on sait quelque chose. On peut peut-être savoir qu’on ne sait rien en se rendant compte de la futilité de nous connaissances, que tous avoir accumulé est une poussière par rapport à tout le savoir à encore connaître.

    Après je peux donner raison à l’auteur, car quand on bogue des slogans comme la propriété c’est le vol sans jamais discuter ou penser cet argumentaire, on est plus proche du mystique que du penseur.
    Mais rejeter toute approche épistémologique sous prétexte que la connaissance serait un absolu est tout aussi autoritaires que la première proposition.

    J’aime

    1. Cher Nathan,

      Je vous prie d’être un petit peu plus attentif à l’orthographe et à la syntaxe lors de vos prochains commentaires ici.

      1) Le sophisme du vol de concept ne revête pas nécessairement le présupposé d’une intention. (C’est manifestement vous qui faites ce procès d’intention.)

      2) Où êtes vous allé chercher que l’article prétend résumer le moindre livre de Proudhon ? (Et non pas « proton »…)

      3) Proudhon n’a jamais intitulé aucun livre « La propriété c’est le vol », le titre du livre dans laquelle cette phrase se trouve écrite et répétée s’appelle Qu’est-ce que la propriété ?

      4) En quoi l’identification du sophisme du vol de concept (exemple de négation de la logique) empêche t-il de « poser la question de la connaissance d’un point vue épistémologique » ? (Je ne sais même pas ce que cela veut dire, cela ressemble à un pléonasme, l’épistémologie étant la théorie de la connaissance.)

      5) Il importe peu que Proudhon dise ou non qu’il nie la hiérarchie des concepts, ce n’est pas le sujet de cet article. De fait, la fameuse formule qu’il utilise la nie objectivement et de façon évidente. Cette formule est donc prise à titre d’exemple ou d’illustration, à des fins didactiques, pour faire comprendre facilement le principe.

      6) Bis repetita : En quoi l’identification du sophisme du vol de concept (exemple de négation de la logique) empêche t-il de « poser la question de nos connaissances et de l’origine notre savoir » ? Précisément, la philosophie Objectiviste ne fait pas autre chose lorsqu’elle vérifie (et invite à vérifier) les prémisses de toute idée.

      7) L’Objectivisme est critique vis-à-vis de l’empirisme philosophique. Je vous renvoie à l’encadré de bienvenue de ce blog.

      8) Il y aurait beaucoup à dire sur les poncifs que vous énoncez sur la « futilité de nos connaissances ». D’une part, ce n’est absolument pas la signification de la formule « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien. », d’autre part, si on « sait » que nos connaissances sont futiles et si on « sait » que notre savoir est « une poussière par rapport à tout le savoir à encore connaître », c’est que l’on sait quelque chose (et même beaucoup). Et si ce savoir même est futile, cet énoncé est donc futile, n’a donc absolument aucun intérêt et se contredit lui-même.

      9) Où êtes-vous allé chercher que l’identification du sophisme du vol de concept (exemple de négation de la logique) « rejette toute approche épistémologique » ?!?! Alors même que ce principe présuppose justement une épistémologie. (Cet article est d’ailleurs rangé dans la catégorie épistémologie de ce blog.)

      Aimé par 1 personne

  2. Un des articles les plus didactiques que j’ai pu lire sur le sophisme de « vol de concept ». Je reviens régulièrement sur cette notion par peur de ne pas correctement l’identifier lorsque je la croise dans certains échanges sur la toile. Mais non en fait. Pour reformuler votre exposé avec des notions que je maîtrise mieux, le « vol de concept » constitue une rupture dans la genèse des idées structurée comme une « holarchie » qui fait s’écrouler tout l’édifice par la négation même de ses bases. (Je parle d’holarchie en référence aux travaux de Ken Wilber, philosophe qui mériterait selon moi, à être mieux connu en France).
    Si j’y reviens régulièrement, c’est parce que je tombe de plus en souvent sur ce sophisme dans des échanges Internet de la part de personnes qui se proposent, de part leurs réflexions, d’en éclairer d’autres. En bref, le néo mysticisme à vraiment de beaux jours devant lui. Je dirais même qu’en cette période de crise qui n’en finit plus, c’est du pain béni pour lui.

    J’aime

    1. Vous dites « votre exposé », mais je rappelle que l’article ci-dessus, comme indiqué en chapeau, est une traduction d’un article de Nathaniel Branden de 1963. Traduction qui mériterait d’ailleurs bien des corrections. Nathaniel Branden doit l’identification de ce sophisme à Ayn Rand, qui est la première à l’avoir identifié explicitement. (Avec d’autres sophismes.)

      J’aime

Répondre à nathan Annuler la réponse.