Le Manifeste de l’esthétique Objectiviste

TheRomanticManifestoEn cette année 2019, The Romantic Manifesto (Le Manifeste Romantique) fête les cinquante ans de sa publication et à cette occasion, l’ouvrage sera mis à l’honneur pour les conférences d’été du Ayn Rand Institute (OCON). Ce titre bien connu des personnes qui s’intéressent à l’œuvre d’Ayn Rand, est hélas est trop peu lu et commenté.

Il faut dire que la plupart des gens, qu’ils soient laudateurs ou détracteurs de Rand, préfèrent se focaliser sur sa pensée éthico-politique, et beaucoup moins sur les autres aspects de sa philosophie, le dernier d’entre eux étant son esthétique. En témoigne le fait que cette partie de sa pensée n’a pratiquement pas donné lieu à une littérature secondaire, alors que bien des ouvrages ont été écrits sur ses théories morales et politiques.

Or Ayn Rand est d’abord — j’entends « d’abord » au sens chronologique du terme — une romancière. Sa philosophie, elle l’a présenté en premier lieu par l’art de la littérature, à travers des fictions. Cela n’a d’ailleurs rien d’inédit, surtout en France, où beaucoup d’auteurs ont joué sur les deux tableaux en essayant de présenter des idées philosophiques par la fiction ; des penseurs des Lumières jusqu’aux Existentialistes. On remarquera que dans bien des cas, l’ordre chronologique va d’un intérêt pour la philosophie à un intérêt pour la fiction ; en ce qui concerne Ayn Rand, ce fut plutôt l’inverse : sa passion première était la littérature.

(Il faut néanmoins préciser que sa littérature a toujours eu une dimension philosophique, et qu’elle a très jeune nourrie un intérêt pour ce domaine : c’est en Russie qu’elle choisit d’orienter sa scolarité vers la philosophie, et c’est lorsqu’elle vivait là bas qu’elle lut Nietzsche, par exemple. Plus tard, elle mit toujours un point d’honneur à préciser qu’elle était autant philosophe que romancière et vice versa.)

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Victor Hugo (1802-1885)

Cette passion pour la littérature, Ayn Rand la doit en grande partie aux auteurs français. D’abord parce que, petite, elle lisait de la littérature française pour enfant et fut particulièrement marquée par un récit de Maurice Champagne intitulé La Vallée Mystérieuse ; plus tard, elle tomba éperdument amoureuse de son héros littéraire, qui est aussi un héros national, à savoir Victor Hugo ; après quoi elle développa une passion pour d’autres auteurs Romantiques tel que Edmond Rostand, qu’elle considérait comme le meilleur dramaturges de tous les temps. (Pour l’anecdote, il faut savoir que, lisant couramment le français, Rand lisait ces auteurs dans la langue de Molière.) On peut d’ailleurs légitimement se demander dans quelle mesure les idées d’Ayn Rand sur l’art sont dues à l’œuvre romanesque de Hugo ; peut-être que sans lui, ce manifeste n’aurait pas été. On peut même se demander si sans lui, il y aurait eu Ayn Rand.

(Soit dit en passant, Ayn Rand a significativement contribué à faire connaître Victor Hugo aux États-Unis.)

Ce qui a peut-être détourné un certain nombre de personnes du Romantic Manifesto, c’est son caractère fortement philosophique. En effet, même si l’ouvrage est relativement court (moins de 200 pages dans mon édition), il ne s’agit pas forcément d’une lecture facile, en particulier les quatre premiers chapitres, qui sont certainement les plus fondamentaux. Ayn Rand écrit en tant que philosophe et manie des concepts propre à sa philosophie, qui, pour un lecteur profane, peuvent paraître difficiles au premier abord : « intégration », « psycho-épistémologie », « percepts », « sens de la vie », « niveau perceptuel de la conscience », etc. Autant de notions qui peuvent rebuter le lecteur candide qui s’attendait à des déclarations lyriques et non à des raisonnements philosophiques. L’Objectivisme, il faut le dire et le répéter, n’est pas une mosaïque d’idées qui surgissent de nulle part, mais est un système intégré et hiérarchique, il y a donc une structure, des fondations, et des notions dérivées.IntroductionToObjectivistEpistemology Or dans le contexte de l’Objectivisme, l’esthétique est, à l’instar de la politique, une branche de la philosophie reposant sur d’autres branches préalables : métaphysique, épistémologie, éthique. Ces parties là, elle les aborde dans d’autres ouvrages. La lecture de son Introduction to Objectivist Epistemology, en particulier, me semble un prélable, sinon indispensable, en tout cas très chaudement recommandé, à la lecture du Romantic Manifesto. Outre son livre d’épistémologie, il est également conseillé d’avoir lu ses romans, bien sûr.

Avant de rentrer dans toute théorie normative, The Romantic Manifesto est avant tout une analyse de la place de l’art dans la vie humaine, et de ses relations à la philosophie. La question fondamentale de l’ouvrage est : Quelle est la nature et la fonction de l’art ? Et conformément à sa philosophie, Ayn Rand traite cette question — et les questions subséquentes — de façon rationnelle, rejetant toute approche mystique selon laquelle l’art appartiendrait au domaine du mystère, de l’occulte, de l’inexplicable ou de l’arbitraire. (Rappelons que selon l’Objectivisme, les émotions elle-mêmes ne sont pas des faits premiers irréductibles, dépourvus de cause et d’explication. Elles sont le produit de nos idées.) C’est sur cette base plutôt « descriptive » — je veux dire par opposition au « prescriptif » — qu’elle va ensuite pouvoir développer des théories normatives.

À cet égard, l’idée générale que beaucoup ont vaguement retenu de la théorie esthétique d’Ayn Rand, c’est le titre : qu’elle privilégiait le Romantisme, par opposition au Naturalisme. Comme je l’ai montré dans un autre article, il y a une équivoque — surtout parmi ceux qui n’ont pas lu ce livre — sur la notion de « Romantisme », dont elle établit justement dans cet ouvrage une définition ouvrant des potentialités infinies, et qui élargit grandement la notion de Romantisme telle que celle-ci est habituellement perçue, eu égard à son histoire en tant que mouvement artistique. (Le Romantisme pour Ayn Rand est en quelque sorte l’art des valeurs, des idéaux, du possible.) On se méprendrait totalement en croyant qu’elle acclame toute œuvre que l’histoire a classé comme « Romantique » : bien au contraire, elle est extrêmement sévère avec cette école qui, selon elle, a le meilleur potentiel, mais un potentiel qui n’a pas encore été vraiment réalisé. D’où ce manifeste. Et d’un autre côté, elle reconnaît les grandes œuvres des écoles esthétiques auxquelles elle s’oppose. (Du reste, l’opposition entre Romantisme et Naturalisme concerne surtout la littérature. Et si la littérature est effectivement le medium qui est au cœur du livre, elle aborde également la peinture, la sculpture, la musique, le cinéma, le théâtre, la danse, etc.)

Mais avant d’expliquer pourquoi elle considère le Romantisme comme la meilleure école artistique, Ayn Rand esquisse, à travers ses théories sur la définition et la fonction de l’art, une théorie très générale du jugement esthétique.

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Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

Ainsi fait-elle une distinction entre une grande œuvre d’art sur le plan strictement esthétique, et une œuvre que l’on apprécie. Selon elle, on peut apprécier une œuvre pour différentes raisons, et notamment parce que notre sens de la vie — concept qu’elle explique dans un chapitre dédié — rencontre celui de l’artiste, mais on peut tout de même l’apprécier sans cela : Dostoïevski était l’un de ses romanciers favoris, et Rand dit explicitement que son sens de la vie était contraire à celui de Dostoïevski. Mais quelle que soit la raison pour laquelle on aime tel artiste ou telle œuvre, il faut distinguer, dit-elle, la préférence personnelle et l’évaluation purement esthétique. Il n’est pas nécessaire, dit-elle également, d’être d’accord avec les idées d’un artiste, ni pour l’apprécier, ni pour évaluer son œuvre positivement sur le plan esthétique :

Le fait d’être en accord ou en désaccord avec la philosophie d’un artiste n’a rien à voir avec l’appréciation esthétique de son œuvre en tant qu’art. Nul besoin d’être d’accord avec un artiste (ni même de l’aimer) pour évaluer son travail. En substance, une évaluation objective nécessite que l’on identifie le thème de l’artiste, la signification abstraite de son œuvre (en identifiant exclusivement les données de l’œuvre et en n’autorisant aucune autre considération extérieure), puis, que l’on évalue le moyen par lequel il l’exprime — c’est-à-dire, en prenant son thème pour critère, évaluer les éléments purement esthétiques de l’œuvre, la maîtrise technique (ou l’absence de maîtrise) avec laquelle il projette (ou échoue de projeter) sa vision de la vie.

(…)

Comme l’art est un composite philosophique, dire : « C’est une grande œuvre d’art, mais je ne l’aime pas » n’est pas contradictoire — pourvu que l’on définisse le sens exact de cet énoncé : la première partie se réfère à une appréciation purement esthétique, la seconde à un niveau philosophique plus profond qui comprend plus que des valeurs esthétiques.

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Léon Tolstoï (1828-1910)

À titre d’exemple qu’elle donne elle-même, les idées qu’elle prônaient sur le plan éthique et politique sont clairement incompatibles avec celles que prônaient Victor Hugo dans ses romans, et cela n’empêchait pas du tout Ayn Rand de le considérer comme le plus grand romancier de tous les temps. Ou encore : Même si elle détestait Tolstoï, aussi bien en tant que romancier que sur ses idées, cela ne l’empêchait pas de le reconnaître, sur un plan strictement esthétique, comme un bon écrivain. Rand ne prend pas ses préférences personnelles comme critère de jugement artistique. Et même si elle considérait que la philosophie de Tolstoï était objectivement fausse (et malfaisante), la reconnaissance de sa qualité de bon écrivain s’appuie sur un jugement esthétique et non un jugement sur le fond de ses idées, qui la répugnaient au plus haut point.

Je souhaitais mettre l’accent sur ces distinctions car bien des gens ne parviennent pas toujours à démêler ce qui relève des goûts personnels de Rand et ce qui relève de ses principes abstraits de philosophie esthétique. Car en effet, elle explique et argumente ses préférences personnelles. Un esprit rationnel est un esprit qui cherche à répondre à la question « pourquoi ? » ; et l’une des thèses du livre est que les préférences artistiques ne sont pas exemptes de cette question. De même que les émotions ne sont pas sans cause, les goûts artistiques ne sont pas sans cause ; et on peut toujours se demander pourquoi on aime ceci plutôt que cela et, potentiellement, l’expliquer. (Même si, naturellement, ce n’est pas toujours facile.) Dans Facets of Ayn Rand, l’historienne de l’art Mary Ann Sures raconte comment Rand l’a poussé à chercher le point commun entre toutes les œuvres qu’elle aimait, ce qui l’a conduite au fil des années à comprendre et à pouvoir expliquer ses propres goûts artistiques.

Si l’on veut comprendre Ayn Rand correctement, il me semble important de toujours distinguer le fondamental du dérivatif, parce que c’est l’esprit même de sa propre philosophie. C’est-à-dire qu’il faut distinguer d’un côté l’argumentation qu’elle présente, et de l’autre les exemples concrets qu’elle peut donner afin d’illustrer son argumentation. Il faut faire fonctionner son esprit et sa faculté d’abstraction. Approuver la philosophie esthétique d’Ayn Rand n’implique évidemment pas d’avoir exactement les mêmes goûts qu’elle, et on pourrait appliquer son argumentation à des exemples différents. (Dans A Companion to Ayn Rand, Harry Binswanger résume assez bien sa théorie en mettant l’accent sur les raisonnements abstraits fondamentaux.) En d’autres termes, je pense qu’il faut se garder d’être trop « littéral », ou trop « enchaîné au concret » (« concrete-bounds ») comme le dit Ayn Rand elle-même. Car on risquerait, comme on le fit jadis à partir d’Aristote — philosophe de référence pour Rand — de la comprendre comme une sorte de dogme Classiciste :

TheRomanticManifestoCertaines choses [dans le Classicisme] étaient basées sur l’esthétique d’Aristote et peuvent servir d’exemple de ce qui se passe lorsqu’une mentalité enchaînée au concret, cherchant à contourner la responsabilité de la pensée tente de transformer des principes abstraits en prescriptions concrètes et à remplacer la création par l’imitation.

D’ailleurs, le dernier chapitre du Romantic Manifesto est une nouvelle de Rand qu’elle-même ne considérait pas vraiment comme Romantique. Et comme le dit Howard Roark au début de La Source Vive :

Et je ne peux prendre de plaisir que si je fais mon travail de la meilleure façon possible selon moi. Mais la meilleure façon est une question de normes — et je fixe mes propres normes.

(Il s’agit de ma propre traduction car la traduction officielle ne dit pas la même chose.)

Que vous soyez d’accord avec celle-ci ou pas, l’esthétique Objectiviste est argumentée rationnellement et repose sur une solide base épistémologique. Et c’est l’avantage de lire Ayn Rand en tout domaine : même si l’on est pas d’accord avec elle, elle nous poussera toujours, par son argumentation, à remettre en question ce que nous prenions peut-être comme allant de soi, à réfléchir à des points auxquels nous n’avions peut-être jamais songé. Et même si vous n’êtes pas convaincu, à la fin, vous aurez besoin de vous défendre intellectuellement, et donc de vous demander pourquoi vous êtes en désaccord avec elle, à définir votre contre-argumentation, et donc en définitive à solidifier vos convictions, si jamais vous n’en changez pas.

En conclusion : une lecture stimulante quoi qu’il arrive.

Si The Romantic Manifesto reste la source fondamentale, il y a d’autres sources écrites complémentaires sur l’esthétique Objectiviste ou les préférences artistiques d’Ayn Rand, comme par exemple :

  • The Art of Fiction
  • Ayn Rand Answers (partie « Esthetics, Art and Artists »)
  • Objectively Speaking (certaines interviews dans la deuxième partie)
  • Eight Great Plays (par Leonard Peikoff)
  • The DIM Hypothesis (certains passages, par Leonard Peikoff)
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Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

7 réflexions sur « Le Manifeste de l’esthétique Objectiviste »

  1. Bonsoir Gio,

    Pourrais-tu développer ce point ? : « Les idées qu’elle prônaient sur le plan éthique et politique sont clairement incompatibles avec celles que prônaient Victor Hugo dans ses romans »

    (En dehors du fait évident que la vision du monde du Hugo est sous-tendu in fine par la croyance en un Dieu bon).

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    1. Victor Hugo a changé maintes fois de convictions dans sa vie, mais il n’a jamais été, pour autant que l’on sache, un avocat de l’égoïsme et du capitalisme mais bien plutôt de l’altruisme et du socialisme. Dans ses romans, les valeurs centrales sont plutôt opposées à celle de l’Objectivisme : charité, sacrifice, misérabilisme, mépris de l’argent, de la richesse et de la cupidité, république sociale, spiritualité… D’ailleurs, de fait, Victor Hugo a beaucoup plus inspiré des socialistes que des défenseurs du capitalisme.

      Ayn Rand parle parfois des aspects avec lesquels elle est opposée à Hugo, notamment dans sa préface de Quatrevingt-treize.

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      1. Je doute que la cupidité soit une valeur prônée par l’objectivisme, Gio ! 😉

        Il faudrait sans doute écrire un petit essai pour le démontrer rigoureusement, mais je pense qu’on peut légitimement soutenir que: 1): indépendamment de ses revirements sur la forme du meilleur régime politique, Hugo, pendant l’essentiel de sa vie, lui a toujours assigné un contenu libéral ; 2): ce parti-pris libéral se retrouve dans une partie de son œuvre littéraire.

        Commençons par la fin, la soi-disant adhésion d’Hugo au socialisme. Le socialisme stricto sensu signifie la collectivisation des moyens de production. Hugo n’a jamais défendu cela de sa vie. Lorsqu’il était député de la 2ème république, il s’en ait pris publiquement à une forme infiniment plus modeste de « socialisme », le financement public des ateliers nationaux pour remédier au chômage des ouvriers. La profession de foi socialiste d’Hugo n’est à entendre que dans un sens vaguement moral et non économique:

        La transformation de la foule en peuple ; profond travail. C’est à ce travail que se sont dévoués, dans ces quarante dernières années, les hommes qu’on appelle socialistes. L’auteur de ce livre, si peu de choses qu’il soit, est un des plus anciens ; le Dernier jour d’un condamné date de 1828 et Claude Gueux de 1834. S’il réclame parmi ces philosophes sa place, c’est que c’est une place de persécution. Une certaine haine du socialisme, très-aveugle, mais très-générale, a sévi depuis quinze ou seize ans, et sévit et se déchaîne encore, dans les classes (il y a donc toujours les classes ?) influentes. Qu’on ne l’oublie pas, le socialisme, le vrai, a pour but l’élévation des masses à la dignité civique, et pour préoccupation principale, par conséquent, l’élaboration morale et intellectuelle.
        -Victor Hugo, William Shakespeare, 1864.

        Il est tout à fait clair qu’Hugo rejetait le communisme :

        Communisme. Une égalité d’aigles et de moineaux, de colibris et de chauves-souris, qui consisterait à mettre toutes les envergures dans la même cage et toutes les prunelles dans le même crépuscule, je n’en veux pas […] Communisme. Rêve de quelques-uns et cauchemar de tous.
        -Victor Hugo, Dossier « Idées ça et là », VI, publié par Henri Guillemin, en 1951 dans Pierres.

        Au moment de la Commune de Paris (dont le caractère « socialiste » revendiquée plus tard par les anarchistes et les bolcheviks est déjà discutable), il adopte une attitude modérée visant à éviter la guerre civile. Déjà en juin 1848, il s’oppose au double danger de l’insurrection ouvrière et du risque de dérive du régime dans le césarisme militaire, soit exactement la même attitude que Tocqueville.

        Dès sa jeunesse, Hugo se revendique du libéralisme (ce qui n’est pas original pour son milieu: « de cette Révolution [française] ils [les romantiques] ont hérité pourtant une idée profonde, qui, peu à peu, dominera et englobera les deux autres tendances ; cette idée, c’est le culte de la liberté, l’importance nouvelle accordée au moi, à son développement intégral, à tout ce qu’on appellera l’égoïsme ou l’égotisme.
        -Pierre Paraf, « Le Romantisme et la Politique », Revue d’Histoire du XIXe siècle – 1848, Année 1930, 132, pp. 11-25)

        Le romantisme tant de fois mal défini, n’est à tout prendre, et c’est là sa définition réelle si l’on ne l’envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature. » -Victor Hugo, préface d’Hernani (1830).

        En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre.
        -Victor Hugo, Lettre à sa femme, 1836.

        Son combat libéral passe notamment par la défense de la liberté de la presse (il fait un discours et vote en ce sens devant les députés, le 11 septembre 1848). Mais le libéralisme d’Hugo est à entendre au sens plein et entier du terme. Le biographe de Bastiat, Gilbert Fournier, note qu’il était en bons termes avec Hugo. Or ce dernier pense que le progrès passe par la liberté économique, la réduction du poids de l’Etat et la défense du capitalisme contre l’extrême-gauche socialiste :

        Des solutions libérales rejetées par la bourgeoise […] Victor Hugo […] prône la suppression des droits de douane car il voit dans le libre-échange un facteur d’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière. En effet, il espère que l’ouverture des entreprises françaises à la concurrence entraînera une baisse des prix des produits à la consommation et, partant, une augmentation du salaire réel des ouvriers. C’est pourquoi il dit: « Savez-vous ce qui sort de vos lois protectionnistes … ? La misère ! »
        Cependant, la baisse des prix liées à l’augmentation de la production et à l’ouverture sur la concurrence ne peut entraîner une augmentation des salaires réels que si elle ne provoque pas une baisse des salaires nominaux.
        Pour ce faire, Victor Hugo est favorable à la suppression de la fiscalité indirecte, qui touche à la consommation. « Abolissez en outre ces impôts de consommation ». En effet, la suppression des impôts sur la consommation crée pour les entreprises une marge supplémentaire qui leur permet de conserver le même niveau de profits malgré une baisse des prix non compensée par la baisse des salaires des ouvriers.
        La suppression des impôts indirects nécessite évidemment la suppression de certaines dépenses publiques, ce qui, aux yeux de Victor Hugo, implique une réduction des budgets militaires par la suppression des armées de métier et leur remplacement par des milices populaires chargées uniquement de défendre le territoire. […]
        Pour réduire les dépenses publiques inutiles, Victor Hugo prône aussi la séparation de l’Eglise et de l’Etat. « Vous pourriez, comme les Etats-Unis d’Amérique, laisser rétribuer chaque culte par ses fidèles ».
        Ainsi, Victor Hugo dénonce la mauvaise gestion des budgets publics comme source de misère et de pauvreté. » (p.194-195)

        Si aujourd’hui, on peut s’étonner de voir un homme de gauche défendre des solutions libérales, la question ne se posait pas du tout dans les mêmes termes au dix-neuvième siècle.
        A l’époque de Victor Hugo, le libéralisme, tant politique qu’économique, entendu comme volonté de limiter l’emprise de l’Etat, se situe avant tout à gauche. Même l’évolution droitière des orléanistes à partir de 1830 ne remet pas en cause l’orientation à gauche du libéralisme. En effet, l’orléanisme n’est pas tout le libéralisme: il en représente seulement la frange la plus conservatrice. […] à gauche, les républicains se battent pour ces idées libérales que sont la liberté de la presse, le droit syndical et le droit de grève. » (p.198-199)

        Hugo voit dans le capitalisme le seul système qui permet de produire efficacement les richesses. (p.200)

        On a rarement vu, dans toute la littérature française, un tel éloge de l’entreprise. M. Madeleine, c’est le self-made man qui réalise le rêve américain. C’est celui qui, parti de rien, réussit à fonder un empire qui lui permet de gagner des millions et qui profite à l’ensemble de la société.
        Beaucoup de commentateurs des Misérables ont écrit que Jean Valjean réussit à surpasser le niveau moral de son mentor, l’évêque de Digne. En effet, ce dernier ne crée pas la richesse: il se contente de la redistribuer. Valjean, lui, crée la richesse et la redistribue. Son entreprise a pu créer une dynamique de croissance qui lui permis de multiplier les sommes à redistribuer en gagnant beaucoup d’argent.
        Ici, il y a une différence capitale entre l’extrême-gauche et Victor Hugo. En effet, à ses yeux, la redistribution, qui est nécessaire, ne doit pas être comprise comme le point de départ d’une volonté de nivellement social et de confiscation de la propriété des riches. […]
        Défense de l’esprit d’entreprise, apologie de l’innovation, réhabilitation du profit comme instrument nécessaire à une croissance sans laquelle aucune lutte contre la misère n’est possible, ce sont là autant de thèmes du libéralisme économique. » (p.204)
        -Pascal Melka, Victor Hugo, un combat pour les opprimés. Étude de son évolution politique, La Compagnie Littéraire, 2008, 543 pages.

        On peut également notez ce passage des Misérables que Rand n’aurait pas renié (Jean Valjean s’adresse à un voleur): « Malheur à qui veut être parasite ! il sera vermine. ». Notons aussi que c’est l’effort capitalistique du chef d’industrie Jean Valjean qui permet la fin heureuse du roman: Cosette et Marius auront un patrimoine pour vivre à l’abri de la misère.

        Certes, Hugo n’a peut-être pas écrit La Richesse des nations ou la DDHC, mais il est tout simplement erroné d’écrire qu’ « il voulait abolir la pauvreté, sans aucune idée sur la source de la richesse ; il voulait que le peuple soit libre, sans aucune idée de ce qui est nécessaire pour garantir la liberté politique ». Il n’est pas non plus juste de dire qu’Hugo avait une foi dans l’automaticité du progrès, son espérance dans l’avenir est en réalité nettement contrebalancée par un élément romantique – au sens de Löwy & Sayre– (cf par exemple son poème « Pleine mer », dans les Châtiments :

        Navire maudit, proprement infernal, il est l’emblème d’un XIXe siècle qui a trahi la mission historique qu’il avait reçue de la Révolution française en se faisant l’agent du mal, en l’occurrence le colonialisme qui est très clairement dénoncé dans l’entreprise guerrière du Léviathan. Aussi Hugo, dans sa volonté de sauver l’histoire sans que celle-ci soit entachée par un XIXe siècle qui a failli à sa mission historique, présente-t-il ce bateau comme un débris du passé, et en aucune façon comme une image positive du progrès. Littéralement le progrès est au fond de l’eau. Pour des raisons extrêmement complexes, qui touchent à l’économie idéologique et politique de La Légende des Siècles, Hugo a fait naufrager dans ce poème la prophétie euphorique qui était délivrée dans Le Satyre. L’examen de ces raisons n’entrant pas directement en ligne dans notre exposé, nous les laisserons de côté , insistant plutôt sur le fait que la révolution technique des temps modernes se révulse en archaïsme mythologique, au regard d’un observateur qui se place au XXe siècle pour apprécier l’œuvre du XIXe. La mythologie ici, à la différence de qui se passait dans Le Rhin ou dans Melancholia, ne concourt pas seulement à donner une représentation littéraire d’une réalité que sa nouveauté fait échapper précisément à la représentation, elle a un enjeu idéologique : elle désigne un régime historique dépassé, celui du mythe qui ne participe pas de l’histoire, celle que Hugo dans William Shakespeare appellera « l’histoire réelle » qui relève d’une historicité non-historique, exactement préhistorique. Il est à nos yeux capital que cette réalité industrielle et technique soit complètement tournée par Hugo du côté de l’archaïque, et non pas du moderne. Ce n’est pas du tout, précisons-le, réflexe passéiste et rétrograde de la part de Hugo face au modernisme ; cela exprime bien plutôt la conscience des limites d’un tel progrès, mis au service d’ambitions qui n’ont rien de progressistes. « Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre », est-il écrit à propos des hommes du XIXe siècle ayant « imaginé de s’entre-dévorer », en réduisant en esclavage leurs semblables. Quelle mélancolie est à l’œuvre dans cette vision des choses ? Elle est d’une nature philosophique, mais pas affective. La mélancolie est dans le regard amont que porte Hugo sur tout un XIXe siècle technicien et prométhéen, elle est dans la vision de ruine sur laquelle s’ouvre le poème, et où est offert le tableau hideux du navire du progrès à l’état d’épave, comme elle est dans le mouvement final du poème. » (-Pierre Laforgue, « Machinisme et industrialisme, ou romantisme, modernité et mélancolie. Quelques jalons (1840-1870)
        Revue d’histoire littéraire de la France, 2003/1 (Vol. 103), p. 63-92)

        Tout ces principes sont du reste fondés sur une conviction (religieuse ?) de l’objectivité des valeurs morales (réalisme moral ou jusnaturalisme) :

        Faites déclarer par sept millions cinq cent mille voix que 2 et 2 font 5, que la ligne droite est le chemin le plus long, que le tout est moins grand que la partie ; faites-le déclarer par huit millions, par dix millions, par cent millions de voix, vous n’aurez point avancé d’un pas. Eh bien, ceci va vous surprendre, il y a des axiomes en probité, en honnêteté, en justice, comme il y a des axiomes en géométrie, et la vérité morale n’est pas plus à la merci d’un vote que la vérité algébrique.

        La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il n’est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que l’injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix.
        -Victor Hugo, « Axiomes », in Napoléon le Petit/6/VIII, 1852.

        Bref, je ne doute pas que si Ayn Rand avait étudié en détail la pensée d’Hugo, il lui aurait paru d’autant plus sympathique !

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      2. Johnathan Razorback,

        C’est exactement ce que j’essayais de t’expliquer dans un email (que je n’ai pas envoyé car je n’ai jamais fini de l’écrire, mais il est toujours dans mes cartons) en réponse à tes remarques sur le matérialisme. Le problème est le même que pour tous les sujets que nous avons abordé ensemble, il est méthodologique : c’est ton absence d’intégration, pour ne pas dire ta désintégration. (En utilisant la même méthode, je pourrais te démontrer que Hugo est socialiste…ou monarchiste.) Tu ne fais pas de synthèse globale, tu prends une mosaïque d’éléments que tu isoles et décontextualises, qui semblent correspondre à ce que tu souhaites, en escamotant la vue d’ensemble d’une totalité, et donc la vérité générale pourtant évidente. Et au lieu de faire fonctionner ton esprit en procédant par intégration d’un ensemble, par synthèse et par déduction logique de ce qui peut ne pas être forcément dit explicitement ou verbalement (c’est-à-dire que tu te focalises sur les mots et non sur le sens), tu procèdes notamment par des arguments d’autorité ou par des associations d’idées. Tu cites parfois des gens (et c’est systématique chez toi) qui affirment une chose, et tu prends la citation pour argent comptant, parce que c’est un auteur qui l’a dit ou écrit dans un livre, et donc c’est juste. (!) Ayn Rand, contrairement à ce que tu crois, a tout étudié sur Hugo, qu’elle connaissait sur le bout des doigts (sa vie, ses idées…), comme bien des témoignages, ainsi que les documents qu’elle a laissé à sa mort, en attestent. Mais contrairement à toi, elle n’acceptait pas toute analyse sur Hugo sous prétexte que celle-ci était…écrite dans un livre.

        Par exemple, j’ai déjà entendu il y a longtemps Gilbert Fournier dire dans une conférence que Victor Hugo et Frédéric Bastiat auraient été amis (il n’a jamais donné de source à ma connaissance, l’élément sur lequel il semblait s’appuyer paraissait très douteux), mais quand bien même ce serait le cas : Et alors ?! Les idées morales de Bastiat ne sont pas celles de l’Objectivisme, elles sont même plutôt incompatibles — pareil pour l’incantation de Tocqueville, dont les idées éthiques et politiques sont aussi incompatibles avec celle d’Ayn Rand, qui disait d’ailleurs elle-elle même dans sa correspondance qu’aucun Objectiviste ne pourrait voir Tocqueville comme une autorité. (Soit dit en passant, tu parles exclusivement de politique, en mettant la morale de côté, et en faisant comme s’il n’y avait aucun lien entre les deux. Ce n’est pas la position Objectiviste.) Tu es systématiquement dans ce type de hors-sujet : Que « La profession de foi socialiste d’Hugo n’est à entendre que dans un sens vaguement moral et non économique » : Et alors ?! Cela ne change pas le fait que, même dans ce sens là, c’est contraire aux idées Objectivistes. — En quoi le fait qu’il définissait le socialisme comme « l’élévation des masses » ou « l’élaboration morale » (sachant qu’il défend justement une morale altruiste) en fait un avocat du capitalisme et de l’égoïsme ?! — Que Hugo rejetait le communisme : Et alors ?! Beaucoup de gens dont les idées sont incompatibles avec celles d’Ayn Rand rejettent le communisme. — Que Hugo ait voulu éviter la guerre civile pendant la Commune : Et alors ?! Quel rapport ?! — Que Hugo ait été favorable à la liberté de la presse, au droit syndical et au droit de grève : Et alors ?! — Que Hugo ait fait l’éloge de la liberté dans telle déclaration : Et alors ?! (Là c’est ridicule !) ETC.

        Ou encore, te focalisant sur des mots et non sur leur sens, à la façon d’Alain Laurent, lorsque par exemple tu cites isolément Hugo disant que « Le romantisme c’est le libéralisme en littérature. » ça n’a véritablement aucun intérêt ! Dans cette citation que je connais, ce qu’il veut dire (et on le comprend dans le contexte) c’est que le Romantisme c’est la liberté artistique par rapport aux dogmes de la littérature Classique, tout comme le libéralisme était en politique la liberté par rapport à l’Ancien Régime. (Et il faut savoir que le mot « libéralisme » a souvent été employé à cette époque dans le sens très général de : « Ceux qui sont pour la République et non pour l’Ancien Régime ou la monarchie ou l’empire. » Tu as des textes du XIXe qui, sous le terme « libéralisme » englobent explicitement les socialistes et les communistes.) Bref, c’est complètement hors-sujet, là encore, et assez symptomatique du problème méthodologique en jeu.

        Tu cites Pascal Melka, mais tout est dit dans le titre de son livre : Victor Hugo : Un combat pour les opprimés. Ce devrait déjà être suffisant pour comprendre que les idées d’Hugo n’avaient rien à voir avec elles de l’Objectivisme. « La défense de l’opprimé » c’est un vocabulaire et une façon de présenter le problème qui est celle de l’altruisme et du collectivisme.

        Moi aussi je vais te citer quelqu’un, avec qui il se trouve par hasard que j’ai discuté il y a peu des idées de Victor Hugo. Ce n’est pas un auteur, c’est un ami, lecteur des Misérables (je ne sais pas si tu l’as lu, pour ma part je n’ai lu que Quatrevingt-Treize pour l’instant) et qui a l’avantage d’être aussi un lecteur de Rand. Alors qu’il le lisait, il reconnaissait des similitudes dans la démarche littéraire de Hugo et Rand, dans leur vision de l’homme, mais a évidemment vu (et ce n’est une surprise pour personne) à quels point ils étaient opposés sur le plan des valeurs morales et politiques qu’il prônent. Il m’écrivait dans un email il y a quelques mois :

        L’autre aspect fondamental du roman [Les Misérables] est sa dimension sociale. Il faut donner ses lettres de noblesses au peuple, le faire aimer malgré ses vices et sensibiliser les lecteurs sur sa condition. Sur ce point je suis davantage partagé. Victor Hugo, à travers son lyrisme, son empathie excessive, son misérabilisme, son mépris des puissants, son culte du sacrifice, incarne vraiment l’âme de la gauche, de Jaurès jusqu’à Ségolène Royal. Tous les parlementaires socialistes d’hier et d’aujourd’hui ont une dette intellectuelle envers lui. C’est un moralisateur imbuvable qui n’a à la bouche que le mot charité. Pourquoi l’évèque Myriel est un homme bon ? Parce qu’il vit avec rien pour donner tout. Pourquoi la fortune de Jean Valjean est-elle légitime ? Parce qu’il en fait largement profiter les autres : le peuple d’abord (c’est-à-dire qu’un capitalisme non philanthropique est incapable d’améliorer le bien-être des ouvriers) puis Cosette dans la suite du roman.

        puis, récemment :

        Hugo est libéral dans une définition très XIXe siècle du mot, c’est-à dire par rapport à l’Ancien régime, ses privilèges, ses corporations, son clergé tout puissant, sa répression de la liberté d’expression. Mais il est constant dans les Misérables : ce qui le vrai vibrer, c’est l’émancipation du peuple et l’égalité des chances. Le capitalisme n’est qu’un outil qui sert un idéal plus grand. Encore une fois : la réussite de M. Madeleine n’est admirée que dans la mesure où il en redistribue les fruits par esprit de charité, comme son père spirituel ecclésiastique l’aurait voulu. C’est à des années-lumière d’un Hank Rearden ou d’un Howard Roark. Aujourd’hui il serait au PS. Ils ne sont pas socialistes stricto sensu, mais sont en permanence dans un registre larmoyant concernant l’oppression des pauvres (par les riches), la nécessité d’être libéré (par l’État), et la tolérance méfiante vis-à-vis d’un capitalisme (égoïste) qui peut servir de grandes causes (arroser tout le monde) s’il est orienté vers le Bien commun. C’est une philosophie différente du libéralisme en dépit du fait qu’elle puisse rejoindre certaines de ses applications pratiques.

        Tout ce que tu montres, Johnathan, ce n’est pas du tout que Hugo a des idées morales et politiques compatibles avec celles d’Ayn Rand, mais simplement que ce n’était pas un pur communiste totalitaire ou qu’il n’était pas d’extrême-gauche (bref qu’il n’était pas un socialiste conséquent). J’ai envie de dire : on le savait déjà. Ce n’est pas cela qui rend automatiquement les idées compatibles avec l’Objectivisme. Avoir un certain nombre de points d’accords sur un certain nombre de points concrets isolés, cela ne veut pas dire prôner la même philosophie. (J’ajoute que pour montrer la convergence idéologique, il faudrait montrer qu’ils défendent positivement les mêmes choses, et non pas qu’ils s’opposent parfois aux mêmes choses.) Bref, excuse moi de te le dire, mais ton message est une approche biaisée qui relève d’un défaut épistémologique fondamental que tu as, dont je t’ai déjà un peu parlé, qui t’amène parfois à soutenir des thèses aberrantes.

        Et sinon la « cupidité » est en un sens une valeur défendue par l’Objectivisme, sauf que l’on appelle cela la « réussite ». (Quoique : relis la liste des chapitres dans Atlas Shrugged.) La cupidité, c’est la façon dont les altruistes-collectivistes présentent les choses, comme Victor Hugo par exemple.

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