« Kosmos » est une chaîne Youtube de vulgarisation philosophique animée par Fabien, professeur de philosophie. La plupart des vidéos de cette chaîne Youtube présente un auteur (philosophe, romancier…) en résumant ses idées, ou du moins certaines d’entre elles, en une vingtaine de minutes la plupart du temps. Je n’ai pas visionné beaucoup de contenu de cette chaîne, mais en juin dernier, une vidéo de présentation de la philosophie d’Ayn Rand a été mise en ligne et j’ai naturellement été curieux de la voir.
Cette présentation, qui se veut manifestement bienveillante et dont l’auteur me semble honnête dans sa démarche, n’en comporte pas moins nombre d’inexactitudes et d’équivoques conduisant à une représentation erronée de la philosophie d’Ayn Rand, lui faisant dire parfois l’exact contraire de ce qu’elle dit. (Les pires contresens étant les rapprochements qui sont faits avec Kant d’une part et avec Mandeville d’autre part. Contresens que Fabien n’est pas le premier à faire.)
Cela m’a donc inspiré cette réponse, en vidéo également, sous forme de lettre ouverte :
Ce qui suit est la transcription écrite de la vidéo, elle comprend les liens vers les sources, références, etc. :
ATTENTION Cette vidéo contient des passages dévoilant l’intrigue des romans d’Ayn Rand, en particulier La Source Vive [The Fountainhead] et La Grève [Atlas Shrugged].
Cette vidéo s’adresse à Fabien, professeur de philosophie de la chaîne Youtube KOSMOS. Il s’agit d’une réponse à sa vidéo où il entend présenter la philosophie d’Ayn Rand.
Cher Fabien,
Votre vidéo sur Ayn Rand comporte un certain nombre d’inexactitudes, ou à tout le moins d’équivoques, sur lequel je voudrais vous apporter des précisions, ainsi qu’à tout ceux qui regardent cette vidéo.
Je sais que votre présentation était plutôt bienveillante, ce qui est déjà en soi assez inhabituel pour une présentation de la philosophie d’Ayn Rand. Cependant, que l’on soit hostile ou bienveillant à l’égard de ses idées, il importe que la présentation que l’on en fait soit exacte. Et sur mon blog consacré à l’Objectivisme (la philosophie d’Ayn Rand), il m’est déjà arrivé de consacrer un article critique à une présentation qui falsifiait complètement ses idées dans l’optique de les défendre. Sa philosophie est si mal comprise et si déformée que même parmi ses sympathisants (ou prétendu tels), on trouve rarement une présentation juste.
Je vais aborder beaucoup de points, mais la première chose que je voudrais dire en préambule et de façon générale sur votre vidéo, c’est que vous vous focalisez beaucoup sur la dimension politique de la philosophie d’Ayn Rand. Même lorsque vous parlez de sa morale, en insistant beaucoup sur la notion de liberté. Or il est important de comprendre que pour Ayn Rand, la politique était quelque chose de secondaire. (C’est d’ailleurs l’une des choses qui l’oppose au libertarianisme, mais on y reviendra.) Et quand je dis secondaire, je veux dire que pour elle la politique découle de la morale, donc c’est l’éthique qui fonde la politique et la politique n’est qu’un dérivé : on ne peut changer la politique d’une société sans avoir changé la morale qui prédomine. Mais l’éthique elle-même n’est pas la base de son système philosophique. L’Objectivisme c’est d’abord une métaphysique et une épistémologie qui fonde cette éthique. Et ce sont des aspects que vous n’évoquez pas vraiment ou très indirectement et de loin lorsque vous parlez de rationalité. Or Ayn Rand a des théories assez inédites sur, par exemple, le rapport entre existence et identité, sur la causalité, sur la validité de la perception sensorielle, sur le libre-arbitre, sur la nature des concepts, sur la structure de la connaissance, sur le rapport entre le contextuel et l’absolu, etc, etc. Et tout cela est absent de votre présentation.

C’est peut-être un choix de votre part, respectable du reste, de sélectionner un angle particulier. On ne peut naturellement pas présenter exhaustivement tout un système philosophique en 25 minutes. Et il est vrai que les gens ont plutôt tendance à ne parler que des idées éthiques et politiques d’Ayn Rand, notamment car ce sont les plus controversées. Mais je tenais quand même à signaler que vous avez choisi de mettre l’accent sur des aspects que Rand considérait comme dérivatifs et dépendants de ses théories philosophiques plus fondamentales.
Permettez moi à cet égard de vous fournir trois citations d’Ayn Rand, et croyez bien que j’aurais pu en prendre beaucoup d’autres pour illustrer mon propos.
La première citation provient d’un texte intitulé « Philosophical detection » publié dans le recueil Philosophy: Who Needs It :
Un détective philosophique doit se souvenir que toute connaissance humaine a une structure hiérarchique ; il doit apprendre à distinguer le fondamental du dérivé, et en jugeant le système de tel philosophe, il doit regarder — d’abord et avant toute chose — ses fondamentaux. Si la fondation ne tient pas, rien d’autre ne tiendra.
En philosophie, les fondamentaux sont la métaphysique et l’épistémologie. Sur la base d’un univers connaissable et de la capacité d’une faculté rationnelle à le comprendre, vous pouvez définir la bonne éthique, la bonne politique et la bonne esthétique pour l’homme. (Et si vous faites une erreur, vous avez toujours les moyens et le cadre de référence nécessaires pour la corriger.) Mais que produirez-vous si vous préconisez l’honnêteté en éthique, tout en disant aux hommes qu’il n’y a pas de vérité, pas de fait ou de réalité ? Que ferez-vous si vous préconisez la liberté politique en vous basant sur votre sentiment qu’il s’agit de quelque chose de bien et que vous vous retrouvez face à un ambitieux voyou déclarant que son sentiment est complètement différent ?
Deuxième citation, qui vient du texte « What can one do ? », publié également dans Philosophy: Who Needs It :
Le combat est avant tout intellectuel (philosophique), et non politique. La politique est la dernière conséquence, la mise en œuvre pratique des idées fondamentales (métaphysiques-épistémologiques-éthiques) qui dominent la culture d’une nation donnée. On ne peut combattre ou changer les conséquences sans combattre et changer la cause.
Et enfin la dernière, qui provient d’un article intitulé « Brief Summary » qu’elle avait publié dans son magazine The Objectivist, où elle dit :
Je ne défends pas le capitalisme avant tout, mais l’égoïsme ; et je ne défends pas l’égoïsme avant tout, mais la raison. Si l’on reconnaît la suprématie de la raison et qu’on l’applique de façon systématique, tout le reste suit.
Ceci — la suprématie de la raison — a été, est et sera la préoccupation première de mon œuvre, et l’essence de l’Objectivisme.
Si vous souhaitez avoir une vision d’ensemble de la philosophie d’Ayn Rand, je vous conseille le livre de Leonard Peikoff : Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand, qui est basée sur une série de conférences que Peikoff donna du vivant d’Ayn Rand sous sa supervision et qu’elle considérait comme la seule présentation exacte de l’ensemble de sa philosophie.

Analysons à présent votre vidéo :
Saviez-vous que l’égoïsme était une vertu ? Vous êtes-vous déjà dit que ne penser qu’à soi et que vivre pour soi seul était la meilleure manière de vivre sa vie. Soyons honnête : je parie que oui. Car quoi de plus naturel que de penser à soi indépendamment de tout devoir envers les autres. C’est un réflexe, et même un instinct, qui est toujours présent en chacun de nous.
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Lorsque vous dites que l’égoïsme serait un « réflexe » ou un « instinct », vous pouvez le penser bien sûr, mais il me semble important de préciser, et vous omettez de le faire, que ce n’est pas vraiment ce que pense Ayn Rand. D’abord, pour elle, il n’y a pas chez l’être humain d’ »instinct », l’homme naît tabula rasa (et vous reconnaîtrez là l’influence d’Aristote). Pour les citations qui le prouvent, je vous renvoie par exemple à l’entrée « instinct » dans le Ayn Rand Lexicon, disponible gratuitement en ligne. Ensuite l’égoïsme rationnel ne vient pas, selon Ayn Rand, automatiquement, il constitue un accomplissement, car il suppose d’apprendre à connaître rationnellement ce qui est objectivement bon pour soi sur l’ensemble de sa vie, et ce n’est pas par le caprice ou par les émotions qu’on l’apprend, mais par la raison. Ainsi dans une interview télévisée, Johnny Carson lui posa la question suivante :
Johnny Carson : Vous parlez assez souvent des valeurs — pourquoi les hommes ont besoin de valeurs et comment ils les obtiennent. Vous dites que l’homme vient au monde sans aucune notion préétablie de valeurs ou de concepts et qu’il les apprend. Comment se fait-il que les très jeunes enfants soient, par nature, égoïstes ? Ils sont totalement orientés vers eux-mêmes. Est-ce qu’ils l’apprennent ou bien est-ce quelque chose d’inhérent aux très jeunes enfants ?
Réponse d’Ayn Rand :

Je pense que c’est inhérent à toute entité vivante. Une entité qui ne se préoccupe pas d’elle-même ou, pour mieux dire, une entité qui ne se valoriserait pas elle-même n’existerait pas très longtemps. Mais les jeunes enfants ne sont pas encore capables de comprendre les enjeux et, en fait, ils n’ont pas encore le choix. C’est lorsque les enfants commencent à parler, lorsqu’ils commencent à acquérir des idées, que leur choix commence. L’idée du sacrifice de soi est une idée totalement artificielle et totalement malfaisante, que les enfants — et les adultes — apprennent d’autrui. Cela ne veut pas dire que si on laissait un enfant seul, il serait naturellement égoïste de la bonne manière. La découverte de l’égoïsme rationnel, qui consiste non pas à agir par caprice ou suivant le plaisir du moment, mais à savoir rationnellement pourquoi un certain objectif a de la valeur pour soi et comment l’atteindre, est un énorme accomplissement. L’idée d’être rationnellement égoïste n’est pas accessible aux enfants ; cela leur demande une longue période de réflexion, ou un bon enseignement, pour qu’ils le découvrent.
Reprenons à présent votre vidéo.
Cette philosophe, c’était Ayn Rand.
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Je me permets de vous interrompre à nouveau car je tenais ici à souligner quelque chose de suffisamment rare pour être souligné, c’est que vous prononcez correctement le nom d’Ayn Rand. En effet, combien de fois a t-on entendu « haine rende » ou ce genre de chose. Donc merci, au moins pour cela vous lui rendez justice.
Si vous m’écoutez depuis la France, ou même l’Europe, il est probable que vous n’ayez jamais entendu parler d’elle. Car elle est très peu connue sur le vieux continent.
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« Très peu connue sur le vieux continent. »… c’est assez relatif. Elle est très peu connue en France en effet. Mais il y a un Centre Ayn Rand au Royaume Uni. La Pologne et la République Tchèque ont accueilli des conventions sur Ayn Rand qui ont rassemblé plusieurs centaines de personnes. Donc certes, globalement Rand est bien plus connu dans son pays, les États-Unis, qu’en Europe, mais en Europe c’est surtout dans un pays comme la France qu’elle est très peu connue.
De nombreux hommes et femmes politiques aux États-Unis se revendiquent de son héritage.
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Pas seulement des politiques : il y a aussi des artistes, entrepreneurs, sportifs, écrivains, philosophes… Par exemple l’une des célébrité américaine qui connaît assez bien la philosophie d’Ayn Rand, ce n’est pas un homme politique, c’est l’acteur Mark Pellegrino. Je le cite lui, parce que je sais qu’il a une assez bonne connaissance de la philosophie d’Ayn Rand. Il faut aussi dire que beaucoup de gens qui se revendiquent de son héritage n’en n’ont une compréhension que vague et superficielle.
[La Source Vive / The Fountainhead] raconte l’histoire d’un architecte new-yorkais du nom de Howard Roark, qui dans les années 1920 fait face à une administration qui ne reconnaît pas son talent et qui entend modifier ses créations architecturales. C’est un personnage rebelle, indépendant et individualiste, qui ne veut pas se soumettre aux exigences de l’État et qui refuse de se laisser intimider, quitte à en payer le prix.
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En vous écoutant, on pourrait croire que La Source Vive est un roman politique qui raconte le combat d’un homme contre l’État. Or ce n’est absolument pas le cas. Vous mentionnez l’administration et l’État, mais ce n’est pas le sujet dans ce livre. L’avez-vous lu ? Howard Roark est confronté à toute sorte de personnages qui la plupart du temps n’ont pas forcément de rapport avec les pouvoirs publics. Dans les notes de préparation du roman, dans son journal, Ayn Rand elle-même avait écrit que le thème de La Source Vive est : « L’individualisme contre le collectivisme, non pas en politique, mais dans l’âme d’un homme. » Et il suffit de le lire : le roman parle d’indépendance, d’intégrité, il parle d’individualisme au niveau personnel, mais pas au niveau politique. Ou de façon tellement secondaire que mentionner cela comme étant l’essence de ce roman induit ceux qui ne l’ont pas lu en erreur.
Ayn Rand a bien écrit un roman qui a pour thème la lutte d’un individu contre l’État, mais il ne s’agit nullement de La Source Vive, il s’agit de son premier roman We the living (Nous les vivants), publié en 1936. Mais c’est son roman le moins philosophique.
Le fait que vous présentiez La Source Vive comme un roman politique me semble assez révélateur du biais avec lequel vous présentez Ayn Rand, comme étant une philosophe d’abord politique, ce qui est une erreur.
D’autre part, vous dites de Howard Roark qu’il refuse de se laisser intimider, « quitte à en payer le prix ». Là encore c’est un petit peu trompeur, car cela donne l’impression que Roark est un héros sacrificiel. Or du début à la fin, il se soucie toujours de son intérêt propre, il est égoïste. Ce que veux montrer Rand, c’est que lorsqu’il refuse de compromettre son intégrité, on peut avoir l’impression sur le moment que cela lui coûte, mais qu’en réalité, il y gagne à long terme. Et il n’avait aucun intérêt à se compromettre à ce moment là.
C’est ce que montre bien un célèbre passage du roman, la scène où Howard Roark refuse le contrat que lui propose la Metropolitan Bank Company. (Page 193 dans l’édition Plon.) Comme il refusé les compromis et donc le contrat, on demande à Roark :
— Ne pourriez-vous pas, pour une fois, être moins fanatique, moins désintéressé ?
Et Roark répond :
— Il est impossible d’agir d’une façon plus égoïste que je ne le fais en ce moment.
[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
Même chose dans le second roman, La Grève [Atlas Shrugged], qui restera comme son œuvre majeure, et dans lequel elle met en scène toute sorte d’entrepreneurs américains qui décident les uns après les autres de cesser leurs activités productrices et de disparaître, laissant ainsi le pays sans force intellectuelle et sans capacité à produire quoi que ce soit.
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Il n’y a pas que des entrepreneurs ! Alors certes, l’histoire se focalise principalement sur des personnages dont certains sont entrepreneurs, mais elle ne raconte pas du tout que ce sont seulement des entrepreneurs qui font la grève. Ce qui caractérise les grévistes c’est le fait d’être des gens qui vivent par l’œuvre de leur esprit, des gens qui vivent grâce à leur intellect, des gens rationnels. Puisque le thème du roman, comme l’avait écrit Ayn Rand dans The Romantic Manifesto est : « Le rôle de l’esprit dans l’existence humaine ». Ainsi, parmi les grévistes, on rencontre : musicien, professeur, écrivain, ingénieur, chauffeur routier, ouvrier, sculpteur, chimiste, acteur, boulanger, etc.
Ayn Rand a toujours dit que dans tout type de travaux, même dans ceux qui ne paraissent pas intellectuels, c’est le fait d’être focalisé, de se servir de son esprit qui fait la différence. Que c’est la raison humaine (et non la force physique) qui est productive, donc qui soutient la vie. L’homme survit grâce à sa raison. Et Atlas Shrugged illustre ce principe, en soustrayant les personnes les plus rationnelles de la société et en montrant que tout s’effondre lorsque la raison disparaît.
Dans le premier chapitre de son essai Capitalism: The Unknown Ideal (que j’ai traduit en français sur mon blog), Ayn Rand écrit :
Quiconque a déjà été employeur ou employé, ou a observé des hommes au travail, ou a accompli lui-même une journée de travail honnête, connaît le rôle crucial de l’habileté, de l’intelligence, d’un esprit focalisé et compétent — à tous les niveaux du travail, du plus bas au plus haut. Il sait que cette habileté ou l’absence de celle-ci (que cette absence soit réelle ou volontaire) fait une différence de vie ou de mort dans n’importe quel processus productif.
[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
Ayn Rand pose donc dans ces deux textes sa principale thématique, à savoir le droit de tout individu, homme ou femme, de vivre pour lui-même et sans être dépendant en aucune manière des influences extérieures, à commencer par l’État.
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Là encore cette présentation peut induire en erreur. Le propos d’Ayn Rand n’est pas exactement de rejeter l’influence extérieure. Elle-même reconnaissait des influences extérieures, comme par exemple celle de Hugo en littérature ou Aristote en philosophie, et comme tout intellectuelle, elle entendait évidemment exercer une influence sur les gens.
Mais tout dépend en fait de ce que l’on entend par « influence ». Si par influence on désigne l’acceptation aveugle de ce que dit autrui, c’est-à-dire accepter ce que dit autrui sur la foi, bien sûr elle condamne cela, parce que c’est irrationnel. Mais elle ne condamnait pas le fait d’accepter une idée qui vient d’autrui, pourvu qu’on a rationnellement accepté cette idée comme étant vraie. Ainsi, dans un texte intitulé « Who is the final authority in ethics ? », elle écrit :
La division du travail dans la recherche de la connaissance — le fait que les hommes peuvent transmettre des connaissances et apprendre des découvertes les uns des autres — est l’un des grands avantages de l’homme par rapport à toutes les autres espèces vivantes. Seul un subjectiviste, qui met un signe d’égalité entre des faits et des assertions arbitraires, pourrait s’imaginer qu’« apprendre » signifie « accepter sur la foi » (…).
Lors d’une émission radio en 1969, on lui a posé la question suivante :
Question à Ayn Rand : Vous dites qu’être un parasite vivant aux crochets d’autrui est une mauvaise chose. Une personne ne peut-elle pas se servir des idées d’un autre homme, ou doit-elle penser uniquement par elle-même ?
Réponse d’Ayn Rand :
Il n’y a rien de mal à accepter une idée provenant d’autrui ou découverte par autrui, à condition de ne pas l’accepter sur la foi, mais de conclure par son propre jugement rationnel que cette idée est vraie. À cet égard, la philosophie est dans la même position que les sciences physiques. Il n’y a rien de mal à accepter une vérité scientifique découverte par quelqu’un d’autre. Si on se lance dans la médecine, par exemple, nul besoin de tout redécouvrir en partant de zéro. Mais que ce soit en science ou en philosophie, on ne peut prétendre connaître, comprendre ou accepter une idée si l’on se contente de la mémoriser ou de la prendre sur la foi. Vous devez vous servir de votre esprit — de votre jugement rationnel.
Ce n’est pas le problème de l’influence en tant que tel qui lui importait, c’est encore une fois le problème de la raison. C’est la raison qui est au centre de sa philosophie. Et la rationalité, vertu cardinale de son éthique, implique selon elle l’indépendance, vertu qui découle de la rationalité, comme toutes les autres vertus qu’Ayn Rand a défendu, à savoir la productivité, la fierté, l’intégrité, la justice, l’honnêteté.
Ayn Rand définissait la vertu d’indépendance, comme étant : « accepter la responsabilité de former ses propres jugements et vivre grâce à l’œuvre de son propre esprit ». Mais dans l’introduction de The Virtue of Selfishness, (que j’ai traduit en français sur mon blog et qui n’est pas dans l’édition française des Belles Lettre, j’y reviendrais) elle prévient aussi :
Un type d’erreur similaire est commise par celui qui déclare que puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors que c’est lui qui l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est ni un critère ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.
On voit donc qu’Ayn Rand ne défend pas du tout l’anticonformisme pour l’anticonformisme. Le droit de vivre pour soi-même ne consiste pas nécessairement à refuser tout ce qui vient d’autrui.
Et par ailleurs, lorsque vous dites : « sans être dépendant en aucune manière des influences extérieures, à commencer par l’État », le problème de l’État est encore quelque peu différent. Ici ce n’est pas tant un problème d’influence, c’est un problème de déclenchement de la force physique. Et la force est condamné par Rand parce qu’elle est contraire à l’esprit. Mais on va y revenir.
Elle y affirme un individualisme radical, qui lui permet de proposer tout à la fois : une pensée existentielle pour tout être humain et qui a pour but la réalisation de soi par soi ; et une pensée sociale et politique où les individus n’auraient aucun compte à rendre à l’État, qu’elle veut minimal.
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Comparé à ce que l’on a aujourd’hui, ou comparé à ce que défendent les étatistes, oui, la forme d’État qu’elle défend peut paraître minimale. Mais dans l’absolu, Ayn Rand n’a jamais dit, contrairement aux libertariens, que le but était d’avoir l’État le plus petit possible. Ce qu’elle a dit, c’est que la seule et unique fonction de l’État c’est de protéger des droits de l’homme. Bien sûr, il faudrait voir comment elle définit les droits de l’homme et pourquoi, mais c’est un autre sujet. Quoi qu’il en soit, à partir de là, il peut y avoir des institutions, des lois, tout ce ce qui peut être nécessaire à cette fin, et à cette fin uniquement. (Je vous renvoie par exemple à son interview sur la notion de « lois objectives », ou sur la structure politique d’une société libre.)
Par conséquent, on peut concevoir à partir de la perspective de Rand, que dans certains contextes, il puisse y avoir un manque d’État si les droits ne sont pas suffisamment protégés. Et par exemple, au début de sa conférence « The Age of Mediocrity », Ayn Rand dit qu’elle en faveur de dépenser beaucoup plus pour la défense du pays. On ne peut y voir une contradiction que si l’on croit qu’Ayn Rand défend un État minimal, ce qu’elle n’a jamais défendu. (Si vous connaissez une citation où Ayn Rand parle « d’État minimal » cela m’intéresse.) Ayn Rand n’était pas libertarienne, je le répète, et pas même « minarchiste » comme le disent les libertariens. Ce qu’il serait plus juste de dire c’est qu’elle défendait, non pas un État minimal, mais un État limité. Limité à certaines fonctions précises.
Elle en tire une philosophie, l’Objectivisme, qui consiste à penser l’objectivité de l’existence de tout individu et d’en tirer les conséquences : à savoir que tout individu doit vivre pour lui-même.
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Premier point :
On a l’impression à vous entendre qu’elle tire sa philosophie de son éthique et de sa politique. Ou bien que toute sa philosophie se résume à son éthique et à sa politique (sur lesquels vous faites aussi des erreurs dans votre présentation).
Or s’il est vrai de dire, et là vous avez raison, que sa politique repose sur son éthique, il est tout aussi vrai de dire que son éthique repose sur sa métaphysique et son épistémologie, lesquels sont la base de l’Objectivisme et sont absents de votre vidéo.
Lorsqu’on vous écoute on peut croire au contraire que l’Objectivisme viendrait de l’idée d’objectivité des individus. Ainsi la pensée d’Ayn Rand commencerait par l’individualisme ou aurait l’individualisme comme fondement.

Or l’Objectivisme, et la notion d’objectivité dans la philosophie d’Ayn Rand, viennent d’abord de sa métaphysique et de son épistémologie. Par exemple, il y a sa théorie des concepts, développée dans Introduction to Objectivist Epistemology, où elle parle de l’objectivité des concepts ou l’objectivité des définitions. (et où la notion d’objectivité est opposé à la fois à la notion d’intrinsèque et à la notion de subjectif). Elle parle aussi des axiomes métaphysiques et épistémologiques comme étant le fondement de la notion d’objectivité.
Et comme elle appliquait sa métaphysique et son épistémologie à son éthique et à sa politique (les premières étant la base de ces dernières), bien sûr, elle a appliqué également la notion d’objectivité à l’éthique et à la politique, en parlant notamment de l’objectivité des valeurs, ou parlant de lois objectives comme je l’ai déjà dit. Mais la notion d’objectivité dans sa philosophie englobe beaucoup plus que ce qui concerne l’individualisme éthique et politique et n’en provient pas à la base. Sa philosophie applique la notion d’objectivité à tous les domaines : elle en a parlé dans le contexte de l’art, de la science, des médias, de la communication, etc.
Deuxième point :
Le raisonnement que vous semblez lui attribuer serait que tout individu devrait vivre pour lui-même en vertu de l’existence objective des individus. Ce n’est pas vraiment le raisonnement que fait Ayn Rand.
Le raisonnement qu’elle fait pour défendre l’idée que tout individu devrait vivre pour lui-même consiste en gros à démontrer que la propre vie de tout individu est la source de toutes ses valeurs possibles, que la notion de valeur n’a aucun sens en dehors de sa propre vie et qu’à ce titre, la propre vie de chaque être vivant constitue son ultime valeur. Et que pour un être humain, faire de sa propre vie son ultime valeur est un choix.
Ainsi, par exemple, elle résume cela dans une interview, où elle dit :

Permettez-moi à présent de définir l’« égoïsme » tel que l’Objectivisme le conçoit. Après avoir établi la vie de l’homme comme norme de moralité, l’éthique Objectiviste commence par dire que puisque l’homme ne peut survivre que par ses propres efforts et que sa capacité à valoriser est une condition de sa nature d’être vivant, il ne peut vivre que pour lui-même. Il ne peut vivre qu’en se prenant lui-même comme sa plus haute valeur, comme l’objectif de tous ses efforts. Pourquoi ? Parce que c’est de là que vient sa capacité à valoriser. Affirmer que vous valorisez le fait de servir autrui comme étant premier, au-dessus de vos propres intérêts, est une contradiction logique. On ne peut revendiquer des valeurs si l’on ne valorise pas celui qui valorise. Si vous n’accordez aucune importance à vous-même et à votre propre jugement, vous niez le fondement duquel votre capacité à valoriser provient. Accorder de l’importance à autre chose qu’à sa propre vie en tant que valeur première est une contradiction dans les termes.
Si l’on veut faire le lien avec l’objectivité des individus, il y en a un, mais ce lien est quelque peu indirect. Le lien, c’est simplement que les valeurs qui soutiennent la propre vie de chaque être humains doivent être découvert par son esprit, par sa pensée, et que seuls les individus pensent. Là on peut citer un extrait du discours de Howard Roark dans La Source Vive :
L’homme ne peut survivre que par son esprit. Il arrive sur terre désarmé. Son cerveau est sa seule arme. Les animaux obtiennent de la nourriture par la force. L’homme n’a ni griffes, ni crocs, ni cornes, ni une grande force musculaire. Il doit planter sa nourriture ou la chasser. Pour planter, il a besoin d’un processus de pensée. Pour chasser, il a besoin d’armes et pour fabriquer des armes — d’un processus de pensée. De cette nécessité la plus élémentaire à la plus haute abstraction religieuse, de la roue au gratte-ciel, tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons provient d’un unique attribut de l’être humain — la capacité de son esprit à raisonner.
Mais l’esprit est un attribut individuel. Il n’y a pas de cerveau collectif. Il n’y a pas de pensée collective. Un accord conclu par un groupe d’hommes n’est qu’un compromis ou une moyenne tirée de nombreuses pensées individuelles. Il s’agit là d’une conséquence secondaire. L’acte premier — le processus de raison — doit être accompli seul par chaque homme. On peut partager un repas entre plusieurs hommes. Mais on ne peut le digérer dans un estomac collectif. Nul homme ne peut utiliser ses poumons afin de respirer pour autrui. Nul homme ne peut utiliser son cerveau afin de penser pour autrui. Toutes les fonctions du corps et de l’esprit sont privées. Elles ne peuvent être partagés ou transférées.
Nous héritons des produits de la pensée des autres hommes. Nous héritons de la roue. Nous fabriquons le chariot. Le chariot devient une automobile. L’automobile devient un avion. Mais tout au long du processus, ce que nous recevons d’autrui n’est que le produit final de leur pensée. La force motrice est la faculté créative qui prend ce produit comme matériau, l’utilise et crée la prochaine étape. Cette faculté créatrice ne peut être donnée ou reçue, partagée ou empruntée. Elle appartient aux hommes seuls et individuels. Ce que cette faculté crée est la propriété du créateur. Les hommes apprennent les uns des autres. Mais tout apprentissage n’est que l’échange du matériel. Nul homme ne peut donner à un autre la capacité de penser. Cette capacité est pourtant notre seul moyen de survivre.
Tout ce passage n’est pas une justification de l’idée que l’homme devrait vivre pour lui-même. Après tout, on pourrait toujours admettre que seule la pensée individuelle existe, que la pensée est effectivement nécessaire à la survie, mais toujours prétendre qu’elle devrait être consacrée au bénéfice d’autrui. La question de l’égoïsme n’est pas directement là chez Rand, elle est, on l’a vu, dans le rapport entre les valeurs et la vie. L’existence objective des individus comme seule réalité est plutôt une partie complémentaire du raisonnement. Une partie certes nécessaire.
Pour Ayn Rand, l’égoïsme ne se définit pas simplement comme une petite passion individuelle, mesquine et dérisoire qui ne viserait que la satisfaction personnelle, et sans aucune considération pour autrui. Non : être égoïste pour Rand, c’est ne reconnaître aucune autre autorité que son propre jugement rationnel. Être égoïste, pour elle, c’est se conduire en toute indépendance par rapport à quiconque viendrait me dire comment je dois agir, ce que je dois penser, ou dire.
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Je suppose que vous faites ici référence à la phrase suivante, dans le discours de John Galt :
Ceux qui commencent par dire : « Poursuivre ses propres désirs est égoïste, vous devez les sacrifier aux désirs d’autrui », finissent par dire : « Maintenir ses convictions est égoïste, vous devez les sacrifier aux convictions d’autrui. »
Il est vrai que la chose la plus égoïste de toutes, c’est l’esprit indépendant ne reconnaissant nulle autorité supérieure à la sienne et nulle valeur supérieure à son jugement sur le vrai.
En effet Ayn Rand considère celui qui veut préserver l’indépendance et l’intégrité de ses convictions comme égoïste. Néanmoins, elle ne ramène pas le concept d’égoïsme entièrement à cela. Dans l’introduction de The Virtue of Selfishness, elle dit que la définition exacte de l’égoïsme est : le souci de ses intérêts propres. On comprend donc pourquoi celui qui veut préserver l’indépendance et l’intégrité de ses convictions est égoïste. Mais on peut aussi comprendre que l’égoïsme englobe beaucoup plus que cela. Être égoïste, selon Ayn Rand, c’est, comme on l’a vu précédemment, prendre sa propre vie comme valeur ultime et agir dans son propre intérêt. Et comme elle l’explique, à la fois dans le discours de John Galt et dans son essai sur l’éthique Objectiviste, les vertus qui permettent d’acquérir les valeurs objectives que notre vie requiert sont : la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, la productivité, l’honnêteté, la justice, la fierté. Et elle dit elle-même que ce n’est pas forcément une liste exhaustive.

Donc non seulement l’égoïsme de Rand ne se ramène pas entièrement à l’indépendance d’esprit d’une part, mais d’autre part, lorsque vous dites que pour elle, « être égoïste c’est se conduire en toute indépendance par rapport à quiconque viendrait me dire comment je dois agir, ce que je dois penser, ou dire », là encore cela requiert une précision importante. Parce qu’on pourrait très bien dire qu’en un sens, Ayn Rand, comme tout philosophe du reste, dit aux autres d’une certaine manière comment ils doivent agir, ce qu’ils devraient penser. Donc je vous renvoie à ce que je disais précédemment lorsque vous parliez de l’« influence ». Et j’ajouterais autre chose. À l’issue d’une conférence de Leonard Peikoff sur l’Objectivisme, on a posé à Ayn Rand la question suivante :
Question à Ayn Rand : En dehors des prémisses morales fondamentale, peut-on légitimement parler d’une position Objectiviste sur une question ? L’esprit de chacun ne devrait-il pas être le seul déterminant de sa position ?

Comme la réponse d’Ayn Rand est assez longue, je ne vais pas la citer entièrement, mais pour résumer, ce qu’elle répond c’est qu’il est important de faire la différence entre les principes abstraits et l’application des principes. Une philosophie fournit bien, en un sens, des principes pour penser, pour agir. Et à moins d’être un philosophe professionnel qui repart de zéro, on se réfère toujours (consciemment ou non) à une certaine philosophie qui dit d’une certaine manière quoi penser et quoi faire. On peut être en accord ou en désaccord avec telle philosophie, mais on est toujours guidé par des principes, et c’est la philosophie qui les fournit. Si on vous prouve rationnellement qu’un certain principe est juste, c’est une aide pour votre esprit et vous gagnez du temps, il y a rien de mal à ça. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que les principes philosophiques sont des principes abstraits (ce ne sont pas des règles concrètes, comme dans une religion). Ce que la philosophie ne dit pas, c’est comment appliquer ces principes abstraits dans le contexte de votre vie concrète et particulière. Et c’est là en effet que le propre esprit de chacun devrait être selon elle, le seul juge.
Et l’un des principes abstraits que préconise la philosophie d’Ayn Rand par exemple c’est d’être rationnel. Donc quelqu’un qui penserait de façon irrationnelle et qui agirait suivant ses caprices en arguant de façon puérile que personne n’a à lui dire quoi faire et quoi penser ne serait évidemment pas du tout en accord avec la philosophie d’Ayn Rand. Il est crucial de le comprendre.
En revanche, ce qu’elle condamnerait effectivement, c’est que si l’on vous dit quoi faire et quoi penser, même en terme philosophique, même en terme de principes abstraits, mais que l’on ne vous donne pas de raison valable de penser et d’agir de cette manière, que l’on ne vous fournit pas d’argument rationnel, si l’on vous demande une acceptation aveugle, une foi, là bien sûr vous devriez refuser. Au nom de l’égoïsme rationnel. Et cela s’applique y compris à l’Objectivisme, Ayn Rand ne voulait que l’on accepte sa philosophie aveuglément, sans compréhension, sans preuve, juste sur la foi.
Ainsi, en 1961 une fan d’Ayn Rand lui avait écrit en parlant d’elle comme un dieu qu’elle suivrait aveuglément. Ayn Rand avait répondu ceci :
J’apprécie votre intérêt pour mes romans mais je dois vous faire remarquer que les choses que vous dites dans votre lettre sont en contradiction directe avec ma philosophie. […]
Ma philosophie défend la raison, pas la foi ; elle demande aux hommes de penser — de ne rien accepter sans une compréhension et une conviction complète, rationnelle et de première main — de ne rien prétendre sans indications factuelles et preuve logique. Le disciple aveugle est précisément ce que ma philosophie condamne et ce que je rejette. L’Objectivisme n’est pas un culte mystique. Comme vous êtes très jeune, je vous suggère d’étudier plus attentivement la philosophie.

[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
Vivre pour soi, c’est donc mener sa vie en fonction de ce que l’on est, de ce que l’on estime être le meilleur pour soi et donc en fonction de ses intérêts propres, et selon ce que nous dit notre raison pour y arriver.
KOSMOS
Compte tenu de ce que j’ai dit précédemment, la dernière partie de la phrase (« selon ce que nous dit notre raison pour y arriver ») est très importante et vous faites bien de l’énoncer. Car sans ces quelques mots, votre présentation pourrait laisser croire que l’Objectivisme est une forme de subjectivisme en totale opposition avec l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand.
Cependant, l’ensemble de votre phrase laisse à nouveau la porte ouverte à des équivoques. À cet égard je voudrais citer un passage de l’introduction de The Virtue of Selfishness qui fait une importante clarification :
L’éthique Objectiviste soutient que l’acteur doit toujours être le bénéficiaire de son action et que l’homme doit agir dans son propre intérêt rationnel. Mais son droit de le faire découle de sa nature d’homme et de la fonction des valeurs morales dans la vie humaine — et n’est par conséquent applicable que dans le contexte d’un code rationnel, objectivement démontré et validé de principes moraux qui définissent et déterminent ce qui est effectivement dans son intérêt personnel. Il ne s’agit pas d’un permis de « faire à sa guise » et cela ne s’applique pas à l’image de la brute « égoïste » forgée par l’altruisme, ni aux hommes animés par des émotions, des sentiments, des envies, des désirs ou des caprices, irrationnels.
Ceci est un avertissement contre le genre d’ « égoïstes Nietzschéens » qui, en fait, sont un produit de la morale altruiste et représentent l’autre face de la même pièce : les hommes qui croient que toute action, quelle que soit sa nature, est bonne si elle est pour son propre bénéfice. De même que la satisfaction des désirs irrationnels des autres n’est pas un critère de valeur morale, la satisfaction de ses propres désirs irrationnels ne l’est pas davantage. La morale n’est pas un concours de caprices. […]
Un type d’erreur similaire est commise par l’homme qui déclare que, puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors que c’est lui qui l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est pas un critère moral ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.
À cette citation je voudrais en ajouter une deuxième :
C’est seulement en acceptant la « vie humaine » comme première et en poursuivant les valeurs rationnelles qu’elle requiert, que l’on peut atteindre le bonheur — et non en prenant le « bonheur » comme un fait premier irréductible indéfini, puis en essayant de vivre en étant guidé par le bonheur. Si vous accomplissez ce qui est bon selon une norme de valeur rationnelle, cela vous rendra nécessairement heureux ; mais ce qui vous rend heureux, selon une norme émotionnelle indéfinie, n’est pas nécessairement bon. Prendre « tout ce qui me rend heureux » en tant que guide d’action veut dire : n’être guidé par rien d’autre que par les caprices émotionnels. Les émotions ne sont pas des outils cognitifs ; être guidé par des caprices — par des désirs dont on ignore la source, la nature et le sens — c’est devenir un robot aveugle, mû par des démons inconnaissables (par ses évasions viciées), un robot frappant sa cervelle stagnante contre les murs d’une réalité qu’il refuse de voir.
Voilà l’erreur inhérente à l’hédonisme — de toutes les variantes de l’hédonisme éthique, personnelle ou sociale, individuelle ou collective. Le « bonheur » peut légitimement être le but de l’éthique, mais pas la norme. Le rôle de l’éthique est de définir le code de valeurs qui convient à l’homme et de lui donner ainsi les moyens d’atteindre le bonheur. Déclarer, comme le font les hédonistes éthiques, qu’« une valeur légitime est tout ce qui vous procure du plaisir », c’est déclarer qu’« une valeur légitime est tout ce qu’il se trouve que vous valorisez » — ce qui est un acte d’abdication intellectuelle et philosophique, un acte qui proclame simplement la futilité de l’éthique et invite tous les hommes à jouer sauvagement avec.
[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
Elle défend donc un principe de liberté individuelle (…) par rapport à toutes les formes de morales, qu’elles soient religieuses ou sociales, comme les conventions ou les normes, qui prêchent le renoncement à ses désirs.
Il y a plusieurs problèmes dans cette phrase :
Au début de votre phrase on peut avoir l’impression que vous dites que Rand défend la liberté par rapport à toute forme de morale. Ce ne serait évidemment pas juste puisque justement comme on vient de le voir, Rand est en quelque sorte une moraliste, elle défend très fortement la morale au contraire, mais ce n’est pas une morale altruiste conventionnelle.
Après quoi, on comprend que vous dites qu’elle défend la liberté par rapport à toutes formes de morales qui prêchent le renoncement à ses désirs. Ce n’est pas forcément faux, mais un peu ambigu parce qu’il y a « désir » et « désir ». Ayn Rand n’est pas du tout une hédoniste comme on a pu le voir, elle condamne une personne qui suit des désirs irrationnels, et elle s’attaque très souvent et de façon très forte dans ses écrits à ce qu’elle appelle le culte du caprice. Ce qui est important et fondamental pour elle, c’est que ce désir soit rationnel, c’est-à-dire objectivement bon pour soi dans une perspective de long terme. Donc en un sens on pourrait presque dire qu’elle même prêche un renoncement à ses désirs, si on parle de désirs irrationnels. Bien que ce soit pas vraiment un renoncement, puisque pour elle, si on est rationnel, on ne va pas désirer l’irrationnel. Donc la base de tout, c’est la rationalité.
Alors reformulons ce que vous dites : Ayn Rand défend un principe de liberté par rapport à toute forme de morales qui prêchent le renoncement à ses désirs rationnels. Est-ce encore exact ? Si on veut être vraiment juste, on peut aller plus loin : elle ne défend pas simplement un principe de liberté par rapport à une morale de ce type, elle considère surtout qu’une telle morale est fausse, donc qu’elle n’est en réalité pas morale et même en réalité immorale. Donc c’est une condamnation, en l’espèce elle va plus loin qu’un principe de liberté.
Et enfin, plutôt que de dire « le renoncement à ses désirs rationnels », plus généralement, l’expression qu’emploie Ayn Rand la plupart du temps, c’est plutôt le « sacrifice de soi », ce qui est la définition de l’altruisme, et ce sont les morales du sacrifice qu’elle condamne. Du sacrifice de soi à autrui, et du sacrifice d’autrui à soi, comme on va le voir un peu plus tard.
Et en effet, revendiquer la rationalité de l’égoïsme, c’est du même coup en appeler à une loi morale universelle fondée par la raison, ce qui était déjà la démarche de Kant.
KOSMOS
Vous commettez l’erreur qu’Ayn Rand appelait le « context-dropping ». Vous supprimez le contexte cognitif qui conditionne la signification de la démarche de chacun, et ce faisant vous faites un rapprochement qui n’a pas lieu d’être.

Tout d’abord, il y a quantité d’autres philosophes, bien avant Kant, qui entendaient établir une morale universelle rationnelle. À commencer par Platon, sinon Socrate. Aristote également. Spinoza. D’Holbach… donc il n’y a rien là de singulièrement kantien.
Ensuite la façon dont Kant conçoit la raison n’a absolument rien à voir avec la façon dont Ayn Rand la conçoit. Kant accepte la dichotomie rationalisme-empirisme, qui est apparu au 17e siècle, et sa vision de la raison est une vision rationaliste, c’est-à-dire : la logique seule, sans recours à l’expérience ou à la perception. Des rapports purement déductifs. (La « raison pure » pour Kant, est pure de toute expérience.) Et c’est effectivement ainsi qu’il aboutit à son « impératif catégorique ».
Or on ne peut pas comprendre la philosophie d’Ayn Rand si on comprend la raison de cette manière. Et c’est là qu’une connaissance de son épistémologie eut été utile. En effet, pour Ayn Rand, ainsi qu’elle l’a dit et écrit à de multiples reprises, la raison est la faculté qui identifie et intègre les données sensorielles de l’être humain. Pour elle, il n’y a pas de raison indépendamment de la perception sensorielle et en ce sens elle n’est pas, contrairement à Descartes, Leipniz ou Spinoza, une rationaliste. Ses idées ne s’appuient pas sur de pures séries de déductions, elles ont toutes un fondement inductif, et se réfèrent à des observations empiriques. Car pour elle (et là encore vous reconnaîtrez l’influence d’Aristote), c’est l’induction qui est la base de toute connaissance. (Entre parenthèse, je ne veux pas dire par là qu’elle rejette la logique et la déduction, pas du tout. Mais elle intègre les deux ensemble.)
Ça, c’est pour l’aspect « fondé par la raison ». Ensuite pour ce qui est de l’aspect « loi morale universelle », pourquoi Kant cherche une loi morale universelle ? Parce que son « impératif catégorique » doit être connu a priori, c’est-à-dire indépendamment de l’expérience, à l’instar de ce qu’il appelle les « catégories de l’entendement » : substance, causalité, pluralité, etc. (c’est pour ça d’ailleurs qu’il l’appelle « impératif catégorique »). Donc comme il est a priori, il faut le voir comme un principe structurant notre réalité, une loi de la nature, universelle et inconditionnelle, valable en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance, comme les catégories de l’entendement. Et donc c’est ce qui le fait aboutir à la formule suivante :
Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en LOI UNIVERSELLE DE LA NATURE.
Emmanuel Kant
La démarche d’Ayn Rand n’a strictement aucun rapport avec cela. Il n’y a pas chez elle quoi que ce soit de comparable à un impératif catégorique. Dans son texte « Causality versus Duty » où elle critique l’éthique kantienne et rejette le concept de devoir, elle dit que tous les impératifs de la nature sont conditionnels, autrement dit relatifs à un but, et qu’ils doivent s’appliquer en tenant compte du contexte et de la loi de cause à effet.
En fait dans une perspective kantienne, les principes moraux Objectivistes correspondent à ce que Kant appellent des « impératifs hypothétiques », c’est-à-dire conditionnés par des objectifs, des fins. Selon Kant il ne pouvait pas y avoir de morale universelle avec une telle approche, parce qu’il croyait, comme Hume, qu’on ne pouvait pas valider rationnellement les fins humaines en dernier ressort. Or Rand dit précisément le contraire. Elle dit que la vie est la source des valeurs, et que comme la vie est conditionnelle, elle détermine des valeurs objectives, donc des principes universels. Mais l’universalité chez Kant implique un détachement du contexte et des conséquences, c’est une morale du devoir. Alors qu’au contraire, chez Rand, les principes moraux abstraits sont certes universels parce que nous appartenons tous au genre humain, mais leur application concrète est toujours contextuelle et relative à certaines fins.
Après, je sais que c’est un peu technique et que cela demanderait de développer la théorie d’Ayn Rand sur le rapport entre le contextuel et l’absolu, mais cela prendrait beaucoup trop de temps pour cette vidéo. Encore une fois, il eut été utile ici de connaître son épistémologie.

Le reproche qui a souvent été fait à Kant de son critère de l’universalisable, c’est que, en soi, ce n’est pas forcément un principe faux, et la plupart des morales cherchent à être universelles (ça ne date pas de Kant), mais que c’est un principe assez creux en soi. La question c’est de savoir, parmi tous les principes universalisables, lesquels devrait-on choisir et pourquoi ? Or pour répondre à cette question Ayn Rand se réfère à des objectifs, ce qui est hors de question chez Kant.
Donc vous voyez que leurs démarches respectives sont totalement aux antipodes.
Du reste, vous devez savoir que Kant était pour Rand son antagoniste absolu, elle le considérait comme l’homme le plus malfaisant de l’histoire de l’humanité, et c’est en partie à cause de sa théorie éthique et méta-éthique.
C’est d’ailleurs le titre d’un essai d’Ayn Rand, « La vertu d’égoïsme » publié en 1964.
KOSMOS
Là on voit sur votre vidéo la couverture d’un livre intitulé en français « La vertu d’égoïsme », publié chez Les Belles Lettres. Or vous parlez en fait ici du livre The Virtue of Selfishness, publié en effet en 1964, mais ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que ce livre chez Les Belles Lettres que vous nous montrez est une version tronquée. Et j’ai constaté personnellement que beaucoup de gens lisent ce livre en pensant avoir lu The Virtue of Selfishness alors que la majorité du contenu n’y est pas, parce que cette édition française précise à peine au détour d’une phrase dans leur préface qu’il ne s’agit que de quelques extraits. À l’heure actuelle, il n’y a pas de version française intégrale de The Virtue of Selfishness. Le livre que vous nous montrez là, ce sont quelques chapitres choisis de l’édition originale (ce qui pose des problème de compréhension d’ailleurs) chapitres qui ont souvent été traduits de façon approximative et avec une préface qui pose aussi pas mal de problèmes.

À partir du moment où ce même droit est reconnu à quiconque, alors cela veut dire, par déduction, que non seulement personne ne peut rien exiger de moi, mais qu’en retour, devant l’obligation de respecter l’égoïsme des autres, je ne peux rien exiger d’eux, et donc, qu’il m’est formellement interdit d’utiliser la force contre eux.
KOSMOS
Là encore, plusieurs problèmes dans cette phrase. D’abord, lorsque vous dites, « personne ne peut rien exiger de moi » cela dépend de ce que vous entendez par « exiger ». Par exemple Ayn Rand défend le respect des contrats et des accords, donc dans le cadre d’un contrat ou d’un accord, on peut exiger quelque chose d’autrui, à savoir qu’il respecte ses engagements, et ce y compris par la force. Plus généralement, Rand défend les droits de l’homme, donc on peut exiger des autres, y compris par la force, qu’ils respectent les droits de chacun (vie, liberté propriété).
Ensuite, toujours sur l’ambiguïté du verbe « exiger » : dans la philosophie d’Ayn Rand, on peut aussi attendre des choses de quelqu’un, par exemple qu’il soit rationnel… mais en effet on ne peut pas l’exiger au sens où on va le contraindre. Selon Ayn Rand, on peut — et on devrait même — attendre de l’homme (c’est-à-dire de soi et des autres) qu’il soient rationnels. Et s’ils ne le sont pas, on devrait éviter d’interagir avec de telles personnes.
Dans la philosophie d’Ayn Rand, la raison pour laquelle on ne peut pas déclencher l’usage de la force physique contre autrui, ce n’est pas parce qu’on a rien à exiger d’autrui, mais parce que la force physique est contraire à l’esprit. C’est-à-dire que l’intellect ne peut fonctionner que dans la liberté. Or l’intellect, ou plus précisément la raison, c’est d’après elle le moyen fondamental de survie pour l’être humain, et la vie est selon elle la norme des valeurs morales. Schématiquement, c’est cela son raisonnement.
(Tout en gardant à l’esprit que Ayn Rand n’est pas une rationaliste comme les sont Descartes, Spinoza ou Leipniz, c’est-à-dire que chaque élément de cette démonstration repose sur une connaissance inductive, il ne s’agit pas d’une pure démonstration déductive sur un modèle mathématique. Les relations déductives n’étant là que pour intégrer ensemble les différents points.)
Comprenons donc bien que la vertu d’égoïsme se traduit comme une pensée de la non-violence et même de la tolérance, car tout individu est libre, à égalité avec moi.
KOSMOS
Veuillez m’excuser pour ce procédé répétitif, mais je vais encore souligner l’ambiguïté de certains mots.
D’abord je vais chipoter sur le terme « non-violence ». Ce que condamne Rand c’est le déclenchement de la force, il y a une nuance. Là dessus, je me contenterais de citer un passage du livre de Leonard Peikoff, Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand :
Pour en venir à un autre point, on entend souvent des dénonciations, non pas de la force, mais de la violence. La « violence » désigne une forme particulière de force, une force brusque, intense, brutale et/ou accompagnée de fureur. La question morale que nous avons identifiée n’est cependant pas une question de forme. Le mal réside dans la coercition et dans celui qui en prend l’initiative, qu’il s’agisse d’un tueur à gages aux yeux exorbités brandissant une mitrailleuse ou d’un petit bureaucrate guindé dont les armes sont sur appel, discrètement placées hors du champ de vision. Dénoncer la « violence » mais pas le déclenchement de la force en tant que telle, implique que seul la premier de ces hommes est mauvais. Cela voudrait dire que la règle de la brutalité est morale si on l’applique avec des décorations, en observant les subtilités du processus électoral, en remplissant les bons documents et en ne publiant pas dans les journaux l’agonie des victimes. C’est ce que croient les intellectuels contemporains et ce qu’ils essaient d’insinuer dans l’esprit du public.
Ensuite, lorsque vous dites « une pensée de la tolérance ». Si l’on comprend la tolérance tel que Jean-François Revel (lequel n’a rien à voir avec la philosophie d’Ayn Rand) la comprenait, on peut s’accorder. En effet Jean-François Revel écrivait ceci :
… dans l’acception du dictionnaire, on est intolérant quand on combat des idées contraires aux siennes par la force, et par des pressions, au lieu de se borner à des arguments. La tolérance n’est point l’indifférence, elle n’est point de s’abstenir d’exprimer sa pensée pour éviter de contredire autrui, elle est le scrupule moral qui se refuse à l’usage de toute autre arme que l’expression de la pensée.
Jean-François Revel
Compris ainsi, on peut dire que l’Objectivisme est une « pensée de la tolérance ». Mais si on comprend la tolérance comme le fait de s’abstenir de juger (que ce soit pour louer ou pour condamner), là au contraire il n’y a rien de plus opposé à la pensée d’Ayn Rand. Je citerais un chapitre de The Virtue of Selfishness intitulé « How Does One Lead a Rational Life in an irrational Society? » en français : « Comment mener une vie rationnelle dans une société irrationnelle ? », où elle dit :
Rien ne peut corrompre et désintégrer si profondément une culture ou le caractère d’un homme que le précepte de l’agnosticisme moral, l’idée qu’il ne faut jamais juger moralement les autres, qu’il faut être moralement tolérant envers toute chose, que le bien consiste à ne jamais distinguer le bien du mal.
Et elle développe cette idée de la nécessité du jugement moral dans ce chapitre que je vous invite à lire.
De surcroît, comme vous appuyez cette idée de tolérance sur l’idée de liberté, il faut qu’on soit au clair sur la façon dont Ayn Rand comprend la liberté. À l’issue d’une conférence en 1969, on lui a posé la question suivante : « N’ai-je pas le droit d’être irrationnel ? » Réponse d’Ayn Rand :
Il n’existe pas de liberté ou de droits qui se tiennent au-dessus et contre la raison et la réalité. Vos droits sont fondés sur la réalité et découlent par la raison de l’observation de la réalité. Vous n’avez pas le droit moral d’être irrationnel. Bien entendu, dans une société libre, vous pouvez faire ce que vous voulez, même si c’est irrationnel, tant que vous ne violez pas les droits d’autrui.
Alors pourquoi dit-elle qu’il n’y a pas de droit moral à l’irrationalité ? Parce que pour Rand, la liberté n’est pas un axiome ou une fin en soi comme chez les libertariens, il ne s’agit pas d’un adoubement de la subjectivité. La liberté est selon l’Objectivisme une condition nécessaire au fonctionnement de la raison et de la mise en pratique de la raison.
Dans un enregistrement biographique, parlant de sa jeunesse en Russie, Ayn Rand raconte :
J’avais beaucoup de sympathie pour la révolution de Kerenski. Pour moi, cela semblait être le combat pour la liberté. Et à cet âge là, je comprenais déjà la liberté en termes individualistes : que c’est l’homme en tant qu’individu qui est libre. La question était le droit de l’individu : Pourquoi est t-il juste qu’il soit libre ? Pourquoi l’homme fort et indépendant est important ? Je ne me souviens pas des formulations particulières que je me suis donné alors, mais je me souviens de l’effet total, à savoir que la raison est la valeur première. De quel droit qui que ce soit peut dire à un homme ce qu’il devrait faire pour quoi il devrait vivre ?
Harry Binswanger, qui était ami avec Rand à la fin de sa vie a commenté cette citation particulière, il dit :
La première fois que j’ai entendu cela, j’ai pensé qu’il y avait quelque chose qui n’était pas dans le bon ordre. Elle parlait de l’individu qui doit être libre… (…) que vient faire ici la raison comme valeur première ? (…) Et alors je me suis rendu compte de mon erreur : en fait, je fonctionnais avec le concept libertarien de la liberté, ce qui n’a jamais été le cas d’Ayn Rand. En d’autres termes, pour elle, la liberté n’a jamais signifié suivre n’importe quel caprice. Pour elle, la liberté signifiait la liberté d’agir suivant votre propre raison. Et quand elle dit : « De quel droit qui que ce soit peut dire à un homme ce qu’il devrait faire ? » elle veut dire : de quel droit qui que ce soit peut dire à un homme : « abandonnez votre esprit et obéissez à mon arme. » (…) Elle n’avait pas ce concept subjectiviste superficiel de la liberté qui est si prévalent aujourd’hui parmi les soi-disant défenseurs de la liberté.
Harry Binswanger
Autre citation, Ayn Rand disait dans une interview avec James Day :
Ce qui est bon pour vous sur un fondement rationnel ne peut être bon pour vous sur aucun autre fondement. Par conséquent tous vos droits reposent sur votre nature d’être rationnel. Si vous voulez revendiquer un droit quel qu’il soit, vous ne pouvez pas le revendiquer pour votre sentiment, mais uniquement pour votre esprit. Et les actions que je considère comme morales ne sont que celles qui sont fondées sur des objectifs rationnels, des motivations rationnelles.
Donc en résumé, Ayn Rand défend la liberté pour tous de faire ce qu’il veut sur le plan légal (dans les limites du droit d’autrui), et on peut voir cette liberté comme une forme de tolérance. Mais il ne s’agit en aucun cas de dire que toutes les pensées et tous les comportements se valent et sont tous autant dignes de respect. Et hélas de nos jours, la tolérance est souvent comprise ainsi.
L’autre est donc toujours à considérer comme une fin en soi et non comme un moyen pour moi de parvenir à mes propres fins. C’est encore une fois la pensée de Kant que croise ici celle de la philosophe américaine, ce qui est assez étonnant.
KOSMOS
Vous faites ici évidemment référence à une célèbre formule de Kant qui dit :
Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.
Emmanuel Kant
Formule que vous rapprochez d’une expression que Rand a employé à plusieurs reprises, par exemple dans The Virtue of Selfishness où elle écrit :
Le principe social fondamental de l’éthique Objectiviste est le principe selon lequel, tout comme la vie est une fin en soi, tout être humain vivant est également une fin en soi, et non le moyen pour les fins ou le bien-être d’autrui — aussi l’homme doit-il vivre pour lui-même, ne sacrifiant ni lui-même à autrui, ni autrui à lui-même.
Comme votre précédent rapprochement avec Kant, vous supprimez le contexte cognitif de ces formules, contexte qui modifie leurs significations respectives. Les mêmes mots ne veulent pas forcément dire la même chose dans un contexte différent.
Cette formule de Kant est une reformulation de l’impératif catégorique, lequel, comme on l’a vu, n’existe pas du tout chez Rand, chez qui, dans une perspective kantienne, les impératifs sont tous « hypothétiques ». D’ailleurs dans le langage des universitaires kantiens on appelle cette formule de Kant la seconde formulation de l’impératif catégorique.

Alors, pourquoi les hommes doivent être traités comme des fins selon Kant ? Parce que, nous dit-il, la nature rationnelle est une fin en soi, et ce parce que l’homme se représente nécessairement son existence comme une fin en soi et que ce qui vaut pour moi vaut aussi pour les autres. Or la raison pure commande, d’après Kant, non pas de rechercher le bonheur, lequel est un idéal de l’imagination, pas de la raison, mais de faire son devoir. Par conséquent lorsque Kant dit qu’il ne faut pas seulement traiter l’humanité comme un moyen, mais aussi comme une fin, cela veut dire qu’il faut faire son devoir et laisser chacun faire le sien, cette situation étant ce que Kant appelle le « règne des fins ». Or l’un de ses devoirs est de se sacrifier pour autrui, même si Kant ne le dit pas avec ces mots là.
À présent que dit Ayn Rand ? Elle ne dit pas, comme Kant, que la nature rationnelle est une fin en soi, ce qui semble signifier, dans la perspective Objectiviste, que la vertu serait sa propre récompense (une idée que Rand rejette). Ainsi lit-on dans le discours de John Galt :
Le seul but moral de l’homme est son bonheur, mais seule sa propre vertu peut l’atteindre. La vertu n’est pas une fin en soi. La vertu n’est pas sa propre récompense ou un sacrifice pour récompenser le mal. La vie est la récompense de la vertu — et le bonheur est le but et la récompense de la vie.
Donc ce qu’elle dit c’est que c’est votre vie et votre bonheur qui est une fin en soi. Et qu’à ce titre, il découle une série de moyens qui vous disent comme atteindre cette fin, et que c’est précisément cela, la morale. Ainsi, vous n’avez pas à vous sacrifier et vous ne pouvez pas sacrifier autrui, car il n’y a pas selon Rand d’intérêts conflictuels entre les hommes rationnels. L’idée de l’altruisme, de se sacrifier pour autrui, serait, dans une perspective Objectiviste, utiliser l’homme comme un moyen pour les fins d’autrui.
La formule de Rand doit se comprendre dans le contexte d’une causalité de l’intérêt personnel, tandis que la formule de Kant, doit se comprendre dans le contexte d’un impératif catégorique désintéressé.
Ainsi, pour Kant, se suicider quand la vie est devenue insupportable, c’est se servir de soi uniquement comme d’un moyen. Se masturber pour y prendre du plaisir, c’est se servir de soi uniquement comme d’un moyen. Se sacrifier pour un autrui qui n’a aucune valeur pour nous, c’est traiter l’humanité comme une fin.
En fait, si l’on se place dans le sens où Kant utilise cette formule, Rand exhorte bien à chacun à se servir de l’humanité uniquement comme d’un moyen, un moyen uniquement pour son propre bonheur. Et réciproquement, si l’on se place dans le sens où Rand emploie cette formule, lorsque Kant dit que le devoir de chaque homme est de se sacrifier pour autrui, il les exhorte à servir de moyens pour autrui.
En 1968, répondant à une question au sujet d’Erich Fromm qui défendait aussi le concept d’« égoïsme », Ayn Rand dit que si les hommes voulaient dire les mêmes choses lorsqu’ils emploient les mêmes mots, nous vivrions à Atlantis et que Fromm utilisait le concept d’égoïsme dans un sens diamétralement opposé au sien.
En fait, lorsqu’on prend les idées et les mots hors contexte, on peut rapprocher n’importe quel philosophe avec n’importe quel autre philosophe. Par exemple, pourquoi ne pas avoir rapproché Ayn Rand du penseur socialiste Nikolaï Tchernychevski, qui, comme elle, défendait l’idée d’« égoïsme rationnel » ? Après tout si seule la sonorité importe…

La philosophie de Kant est aux antipodes de celle de Rand. Pour une critique de l’éthique kantienne dans une perspective Objectiviste, je vous renvoie au chapitre 4 du livre The Ominous Parallels de Leonard Peikof, livre préfacé par Ayn Rand. Le chapitre est intitulé « The Ethics of Evil ».
Soit dit en passant, je trouve quelque peu paradoxal que vous présentiez Ayn Rand, tantôt comme une sorte de soixante-huitarde hédoniste adepte du « je fais ce que je veux » ou de la jouissance sans entrave, et tantôt comme une adepte du rigorisme kantien. Ayn Rand n’est ni l’un ni l’autre.
D’ailleurs, pour elle, la vertu d’égoïsme est parfaitement compatible avec une certaine forme d’entraide sociale et de respect mutuel dans le mesure où celle-ci fait l’objet d’un choix délibéré, et donc qu’elle n’est pas imposée, ni par la morale religieuse, ni par les conventions sociales. Tout individu peut faire le choix d’aider les autres à partir du moment où il en ressent par lui-même la nécessité ou le bien-fondé.
KOSMOS
Ici, votre présentation donne l’impression que selon Rand, il suffit que l’aide à autrui soit libre pour être légitime. Ce n’est pas exact. Elle dit en effet souvent que c’est une condition nécessaire, mais elle n’a jamais dit que c’était une condition suffisante.
Par exemple, elle dit dans l’interview avec James Day :
Lorsque vous voulez aider quelqu’un d’autre, c’est bien, ce n’est pas mal, à condition que vous le fassiez sur la base de sa valeur, parce que c’est une bonne personne, qui ne souffre pas à cause de ses propres fautes, parce que c’est votre ami, parce qu’il est victime d’injustice… […] Mais si vous accordez la charité à un homme sur la base de ses défauts, non sur la base d’une infortune accidentelle, mais une infortune amenée par ses propres méfaits, alors je considère ce genre d’aide immorale.
Ou bien, dans un texte intitulé « The Question of Scholarships » :

Pour considérer la question dans sa juste perspective, il faut commencer par rejeter les termes de l’altruisme avec tous ses arrière-goûts émotionnels répugnants, et porter un regard neuf sur les relations humaines. Il est moralement correct d’accepter de l’aide, lorsqu’elle est offerte, non pas comme un devoir moral, mais comme un acte de bonne volonté et de générosité, lorsque celui qui donne peut se le permettre (c’est-à-dire lorsqu’elle n’implique pas de sacrifice de sa part), et lorsqu’elle est offerte en réaction aux vertus de celui qui reçoit, et non pas en réaction à ses défauts, à ses faiblesses ou à ses fautes morales, non pas sur la base de son besoin en tant que tel.
[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
Mandeville (…) avait déjà proposé une remise en cause de la morale traditionnelle et une réhabilitation de l’égoïsme qu’il comprenait comme un moteur du progrès. Il est l’auteur d’une petite fable (…) dans laquelle il explique que l’égoïsme, mais aussi de façon générale, tous les vices privés, sont à encourager pour le plus grand bien de toute la société. (…)
KOSMOS
Le rapprochement que vous semblez faire entre Mandeville et Ayn Rand implique, comme nous allons le voir, des contresens sur la pensée d’Ayn Rand. Là par exemple, lorsque vous rappelez très justement que selon Mandeville : « tous les vices privés, sont à encourager pour le plus grand bien de toute la société », c’est exactement le contraire du propos d’Ayn Rand à deux titres :
Premièrement parce que Ayn Rand n’entend évidemment pas encourager le vice, mais au contraire la vertu. Simplement elle juge que certaines choses que la morale altruiste considère comme des vices, sont en réalité des vertus et inversement.
Et deuxièmement parce que ce n’est absolument pas pour « le plus grand bien de la société » qu’elle prône cela, mais le plus grand bien de l’individu. Même s’il n’y a certes pas de contradiction entre les deux selon elle, elle souligne le fait que la finalité ou l’objectif n’est pas et ne doit pas être la société pris dans ensemble collectif.
Elle souligne par exemple ce point dans le premier chapitre de son livre Capitalism: The Unknown Ideal, où elle écrit notamment :
La justification morale du capitalisme ne réside pas dans l’affirmation altruiste selon laquelle il représente le meilleur moyen de parvenir au « bien commun ». Il est vrai que — si ce slogan a le moindre sens — le capitalisme y parvient, mais il s’agit là simplement d’une conséquence secondaire. La justification morale du capitalisme réside dans le fait qu’il est le seul système conforme à la nature rationnelle de l’homme, qu’il protège la survie de l’homme en tant qu’homme, et que son principe directeur est : la justice.
Revenons à votre présentation de la fable de Mandeville :
Elle [La fable de Mandeville] raconte l’histoire d’une ruche dans laquelle les abeilles vivent une vie prospère et laissent libre cours à leur égoïsme dépensier. (…) Elles ne se soucient que de la satisfaction de leur intérêt du moment, mais ce faisant, elles font du même coup vivre toute sorte de corps de métiers et de serviteurs. (…) Tout individu, ne pensant qu’à lui-même et à sa réussite fait circuler les richesses et participe à la prospérité de toute la ruche.
KOSMOS
Là encore nous sommes dans tout ce à quoi Ayn Rand est opposée.
En effet, dans la fable de Mandeville, certains personnages sont présentés comme prodigues. Or l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand n’a jamais été un appel à la prodigalité ou au plaisir de court terme. C’est même très exactement le contraire.
En fait, l’idée que la dépense, que le fait de faire circuler l’argent en tant que tel profite à la société dans son ensemble est une idée keynésienne. Par exemple, l’une des grandes idées de Keynes est, en résumé, que la dépense de l’État fait vivre des gens qui vont pouvoir consommer et ainsi cela va relancer l’économie.
Ce genre d’idée, Ayn Rand les critique radicalement dans son texte « Egalitarianism and Inflation » publié dans l’ouvrage Philosophy: Who Needs It, où elle défend au contraire que c’est la production et non la consommation, que c’est l’épargne et non la dépense qui soutiennent l’économie. Ayn Rand avait pour référence en économie des auteurs tels que Ludwig von Mises, Henry Hazlitt, ou Frédéric Bastiat, auteurs qu’elle recommande dans la bibliographie de Capitalism: The Unknown Ideal et qui tous défendent l’épargne.
Et en effet, dans ses romans, aucun des héros ne se comporte comme un flambeur hédoniste qui ne penserait qu’au plaisir de court terme. Aucun héros ne se comporte comme une abeille de Mandeville. (Souvenez-vous de l’exemple de Howard Roark que j’ai cité beaucoup plus tôt, qui refuse le contrat de la banque.)
Parce que l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand, ainsi qu’elle a toujours dit et répété maintes et maintes fois, consiste non pas à suivre un intérêt à l’échelle du moment immédiat, mais à voir ses intérêts personnels rationnel à l’échelle de l’ensemble de sa vie.
Dans « The Objectivist Ethics », elle écrit par exemple :
L’homme ne peut survivre tel un animal, en agissant à l’échelle d’un moment. La vie d’un animal est constituée d’une série de cycles distincts, répétés encore et encore, comme le cycle de reproduction des petits ou de stockage de nourriture pour l’hiver ; la conscience d’un animal ne peut intégrer toute la durée de sa vie ; elle ne peut l’amener que jusqu’à un certain point, ensuite l’animal doit recommencer le cycle, sans connexion avec le passé. La vie de l’homme est un tout continu : pour le meilleur ou pour le pire, chaque jour, année et décennie de sa vie contient la somme de tous les jours passées. Il peut modifier ses choix, est libre de changer de cap, il est même libre, dans de nombreux cas, d’expier les conséquences de son passé — mais il n’est nullement libre de les fuir, ni de vivre impunément sa vie à l’échelle du moment, tel un animal, un playboy ou un voyou. Pour réussir à survivre, pour que ses actions ne conduisent pas à sa propre destruction, l’homme doit choisir sa voie, ses objectifs, ses valeurs dans le contexte et les termes de sa vie entière. Aucune sensation, aucun percept, aucune envie ou « instinct » ne peut accomplir cela ; seul un esprit le peut.
Tel est le sens de la définition : ce qui est nécessaire à la survie de l’homme en tant qu’homme. Cela ne veut pas dire une survie momentanée ou seulement physique. Cela ne veut pas dire la survie physique momentanée d’une brute décervelée, attendant qu’une autre brute lui fracasse le crâne. Cela ne veut pas dire la survie physique momentanée d’un agrégat de muscles rampants prêt à accepter n’importe quels termes, à obéir à n’importe quel voyou et à renoncer à n’importe quelle valeur, pour ce que l’on appelle la « survie à tout prix », pouvant durer, ou ne pas durer, une semaine ou un an. « La survie de l’homme en tant qu’homme » désigne les termes, méthodes, conditions et objectifs requis par la survie d’un être rationnel à l’échelle de toute sa vie — dans tous les aspects de l’existence où il peut faire des choix.
[Reprise de la vidéo de KOSMOS :]
En clair, il faut voir dans [la fable de Mandeville] la pierre fondatrice du libéralisme économique, et qui pose d’emblée comme présupposé que, pour que tous les individus qui constituent une société soient heureux, ils doivent se défaire de toute forme de morale.
KOSMOS
Il est erroné de dire que la fable de Mandeville est la « pierre fondatrice du libéralisme économique » pour plusieurs raisons. D’abord parce que la question du libéralisme économique est une question de liberté et de non intervention de l’État, ce qui n’est pas le sujet dans le texte de Mandeville. Ensuite, comme on l’a vu, économiquement, ce texte a plutôt à voir avec le keynésianisme, lequel est précisément une forme d’antilibéralisme économique.
Enfin parce que, la pierre fondatrice du libéralisme économique, ce n’est pas la fable de Mandeville, c’est le concept qu’on a appelé le « laissez faire », auquel Ayn Rand rend hommage dans un texte intitulé « Let us alone! ». Le « laissez faire » a été popularisé par les physiocrates français en opposition à la doctrine dite du mercantilisme (qui était un peu le keynésianisme de l’époque). C’est d’ailleurs pour cela que l’expression est reprise en français par les anglo-saxons, et par Ayn Rand.
D’autre part, lorsque vous dites « se défaire de toute forme de morale », j’espère qu’à ce stade de la vidéo avec tout ce que j’ai montré précédemment, vous comprenez, si ce n’était pas déjà le cas, que l’idée de se « défaire de toute forme de morale » est on ne peut plus contraire à la philosophie d’Ayn Rand. Mais nous allons justement y revenir.
[…] Dans tous ses registres, la morale n’a tout simplement pas sa place. […] Dès lors, on comprend en quoi un auteur comme Mandeville a pu être déterminant pour le développement du capitalisme anglo-saxon, le renvoyant hors de la sphère de la morale. Cela ne veut pas dire que le capitalisme soit en lui-même immoral, mais tout simplement qu’il ne répond pas à de tels critères que le bien ou le mal. Il vise la prospérité.
KOSMOS
Là encore, tout cela n’a rien à voir avec la philosophie d’Ayn Rand, puisque précisément, selon elle, le capitalisme tel qu’elle le conçoit est un système moral et viser la prospérité est quelque chose de moral. C’est justement l’un des points du roman Atlas Shrugged. Créer de la richesse est noble. Et ce n’est pas ce que disait la plupart des défenseurs du capitalisme avant elle. L’un des objets de la philosophie morale d’Ayn Rand est précisément de montrer qu’il n’y a pas d’opposition entre le moral et le pratique (contrairement à la morale kantienne du reste). Par exemple, John Galt dit dans Atlas Shrugged :
Votre impraticable credo… [inculque un] un funeste précepte : la croyance selon laquelle le moral et le pratique sont opposées. Depuis l’enfance, vous fuyez la terreur d’un choix que vous n’avez jamais osé entièrement identifier : Si ce qui est pratique, ce que vous devez pratiquer pour exister, ce qui fonctionne, ce qui réussit, ce qui atteint votre but, ce qui vous apporte nourriture et joie, ce qui vous enrichit, est mal — et si le bien, le moral, est ce qui n’est pas pratique, ce qui échoue, détruit, frustre, ce qui vous nuit et vous apporte perte ou douleur — alors votre choix consiste à être moral ou vivre.
L’unique résultat de cette doctrine meurtrière a été d’ôter la morale de la vie. Vous avez grandi en croyant que les lois morales n’ont aucun rapport avec le travail consistant à vivre, sinon en tant qu’obstacle et menace, que l’existence de l’homme est une jungle amorale où tout est permis et où tout fonctionne.
[…]
Si vous identifiez votre croyance réelle, vous trouverez une triple damnation — de vous-même, de la vie, de la vertu — dans la conclusion grotesque à laquelle vous êtes parvenu : vous croyez que la morale est un mal nécessaire.
Lorsqu’elle écrit « vous croyez que la morale est un mal nécessaire » elle signifie précisément que ce qui, dans sa philosophie, est considéré comme bon, moral, vertueux est considéré par d’autres comme un vice, un mal, mais : un mal nécessaire pour des raisons pratiques. Un peu comme chez Mandeville. Et c’est précisément à cela qu’elle s’oppose.
L’éthique Objectiviste ce n’est pas exactement « chacun fait ce qu’il veut ». En fait, cela est vrai sur un plan politique, sur le plans des relations sociales, mais selon l’Objectivisme, la morale n’est pas d’abord dans le rapport à autrui, mais d’abord dans le rapport à soi-même. C’est pour cela qu’elle écrit, toujours dans le discours de John Galt :
À vous qui dites que la morale est sociale et que l’homme n’en aurait nullement besoin sur une île déserte : c’est sur une île déserte qu’il en aurait le plus besoin. Qu’il essaie de prétendre, lorsqu’il n’y a aucune victime pour en payer le prix, qu’un rocher est une maison, que le sable est un vêtement, que la nourriture tombera du ciel sans cause ni effort, qu’il récoltera une moisson demain en dévorant ses réserves de semences aujourd’hui — et la réalité l’éliminera, tel qu’il le mérite ; la réalité lui montrera que la vie est une valeur qui s’achète et que la pensée est la seule monnaie assez noble pour l’acheter.
Dans un débat entre Yaron Brook, ancien directeur du Ayn Rand Institute, et le youtubeur britannique Carl Benjamin, ce dernier voulait faire un lien entre Ayn Rand et Adam Smith. Yaron Brook lui rappela que dans sa Théorie des sentiments moraux, Smith défend une morale altruiste et que dans la Richesse des nations, il dit en substance, que ce que fait le boulanger n’est pas noble. En étant mû par son intérêt personnel l’action du boulanger n’a rien de moralement bon selon Adam Smith, elle est au mieux amorale. Alors qu’au contraire Ayn Rand est la première à dire que Adam Smith avait tort et qu’en étant mû par son intérêt personnel le boulanger est vertueux, que la morale consiste précisément en cela, et que ce n’est pas le résultat collectif qui justifie moralement son action.
C’est pour ça que Ayn Rand dans le premier chapitre de Capitalism: The Unknown Ideal (que j’ai déjà cité plusieurs fois) écrit que la nature morale du capitalisme n’a encore jamais été pleinement comprise et définie.
Pour Max Weber […] l’origine du capitalisme se trouve dans l’austérité et le puritanisme propre au protestantisme anglo-saxon. Il pense que c’est l’obéissance à la morale religieuse, et donc le fait de cesser de dépenser le fruit du labeur quotidien qui permet progressivement la formation du capital. Travailler, mener une vie simple et austère, obéir pieusement aux exigences de la vertu : telles auraient été les fondements du capitalisme rapidement résumés pour Weber à l’opposé de Mandeville, pour qui c’est au contraire du côté des vices privés, de l’égoïsme individuel et de la dépense, que l’on doit chercher les conditions d’apparition du capitalisme. Autrement dit, Ayn Rand s’inscrit dans une lutte entre différents courants de pensée, et en ce sens, cherche à déculpabiliser l’individu de son égoïsme, à la manière de Mandeville.
KOSMOS
Je crois avoir montré qu’Ayn Rand ne s’inscrivait nullement dans la lignée de Mandeville. L’« égoïsme mandevillien » n’a rien à voir avec l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand. En fait, à certains égards, elle se rapproche davantage de Max Weber tel que vous le présentez puisqu’elle aussi pense que c’est l’épargne qui permet la formation du capital, comme elle le développe dans « Egalitarianism and Inflation » et à bien d’autres occasions. Évidemment, le rapprochement avec Weber ne serait pas non plus juste, car elle considère que le capitalisme n’est pas compatible avec une morale religieuse.
De fait, l’approche d’Ayn Rand est sans précédent, et en voulant la raccrocher à d’autres courants, on se condamne la plupart du temps à s’empêcher de comprendre ce qu’elle dit et à commettre des contresens sur son propos, ce qui est hélas assez courant.
Ce lien, il consiste à dire que la vertu de l’égoïsme individuel peut fonctionner au bénéfice de tous, dans le cadre du marché, ainsi c’est la société toute entière, libérée de toute entrave étatique qui se confond avec le marché. Et cela n’est pas sans nous rappeler le courant du libertarianisme, avec lequel Ayn Rand a été assez proche, sans pour autant y adhérer totalement.
KOSMOS
Dire qu’Ayn Rand « n’adhérait pas totalement au libertarianisme » est un euphémisme ! Ayn Rand rejetait le libertarianisme, comme elle l’a dit à de très nombreuses reprises dans sa vie, comme par exemple lorsqu’elle a déclaré qu’il serait plus sain intellectuellement de rejoindre le parti communiste que le parti libertarien. Je vous épargne une accumulation de citations. Pour comprendre ce qui l’opposait au libertarianisme, je vous renvoie à une interview que j’ai donné et publié sur mon blog où je développe en détail l’opposition entre libertarianisme et Objectivisme. On peut aussi se référer sur ce sujet à un petit livre de l’intellectuel Objectiviste Peter Schwartz intitulé : Libertarianism: The Perversion of Liberty dont il existe une version courte dans le recueil The Voice of Reason.
Je dirais simplement qu’à partir du moment où vous regardez la pensée d’Ayn Rand comme étant d’abord une idéologie politique au lieu de la regarder comme étant d’abord une philosophie qui défend une certaine métaphysique et une certaine épistémologie, vous vous condamnez à commettre cette méprise, et le rejet du libertarianisme par Rand vous devient inintelligible, et peut créer une dissonance cognitive qui ne devrait pas avoir lieu d’être.
Les libertariens, comme Murray Rothbard, et ensuite Robert Nozick notamment, considèrent que rien ne doit venir entraver la liberté de l’individu. (…) La liberté individuelle est pour ainsi dire un principe sacré que rien ne doit remettre en cause et dont il faut tirer toutes les conséquences, en terme de disparition totale de l’État.
KOSMOS

Soyons juste : Robert Nozick ne prône pas la disparition totale de l’État. C’est lui en revanche qui prône un « État minimal », pour reprendre le terme que vous utilisez précédemment et qui ne s’applique pas, comme je vous l’ai montré, à Ayn Rand.
Ces deux libertariens, précisons le, ont été opposés à Rand et Rand étaient opposé à eux. Il y aurait beaucoup à dire sur l’opposition entre Rand et chacun d’eux, mais sur ce sujet je peux vous renvoyer notamment à l’ouvrage collectif : Foundations of a Free Society, édité par Ayn Rand Society Philosophical Studies.
Comprenons bien que le libertarianisme, ce n’est pas seulement le libéralisme, lequel peut être organisé de différentes manières, mais toujours par des instances politiques, et donc dans le cadre de la loi. Le libéralisme, pour ainsi dire, c’est le règne de la loi. Non, le libertarianisme, c’est le marché tout seul. Et sans aucune instance politique.
KOSMOS
Rien à voir, donc, avec la philosophie d’Ayn Rand, laquelle défendait précisément le règne de la loi. Je vous renvoie à nouveau à son interview sur la notion de « lois objectives ». Ayn Rand n’a rien contre les instances politiques, tant qu’elles n’ont pas d’autres fonctions que de protéger les droits de l’homme. Elle s’est exprimé là dessus et a donné des interviews sur la Constitution, sur la structure politique d’une société, où elle dit par exemple que le système fédéral est un bon système, qu’elle est favorable à une République constitutionnelle, que la constitutionnalité des lois devrait en principe être déterminé par la Cour suprême, qu’elle n’a rien contre le processus démocratique pour déterminer les lois dans une certaine limite, etc, etc.
Bref, il n’y a rien de plus étranger à Ayn Rand que l’idée d’anarchisme, et précisément l’une des critiques qu’elle émet contre l’anarchisme dans The Virtue of Selfishness est que celui-ci implique l’absence de lois objectives.
Or, bien qu’elle soit proche des libertariens, Ayn Rand souhaite un État minimal, ce qui la place devant une contradiction majeure, à savoir d’un côté maintenir un État et d’un autre côté lui interdire de prélever des impôts conformément au respect de l’individu. Question dès lors : comment financer un État, même si ces fonctions sont réduites au stricte minimum sans prélever l’impôt. Le problème est central quand il s’agit de penser l’égoïsme car dès lors que l’on pose pour principe que chacun doit pouvoir vivre sa propre vie, alors comment financer les services publics qui permettent justement de le faire ? (…) La réponse d’Ayn Rand, consistera alors dans ce qu’elle appelle l’impôt volontaire, c’est-à-dire dans le volontariat de certains individus qui accepteront de financer le financement de l’État. Elle propose également un système d’assurance permettant au citoyen de souscrire à tel ou tel service public précis, mais encore une fois, sans s’étendre sur ce sujet pourtant majeur. Alors, on peut à bon droit s’interroger sur la validité d’une telle réponse et se demander s’il ne s’agit pas d’une certaine forme de naïveté, voire d’une contradiction dans la pensée d’Ayn Rand. Et il est vrai qu’il y en a beaucoup.
KOSMOS
Souvenez-vous de l’une des trois citations que j’ai mise au début de la vidéo. Je cite à nouveau Ayn Rand :
Le combat est avant tout intellectuel (philosophique), et non politique. La politique est la dernière conséquence, la mise en œuvre pratique des idées fondamentales (métaphysiques-épistémologiques-éthiques) qui dominent la culture d’une nation donnée. On ne peut combattre ou changer les conséquences sans combattre et changer la cause.
Elle a toujours dit qu’on ne peut pas changer la politique sans changer la philosophie prédominante.
D’autre part, elle disait que les réformes politiques devaient être graduelles, elle déclare par exemple dans une interview :
Les Objectivistes ne soutiennent pas que nous pourrions nous sortir du pétrin actuel du jour au lendemain. J’ai toujours dit qu’un processus de décontrôle était nécessaire. L’ultime objectif est la libre entreprise totale, mais il doit être atteint progressivement. L’atteindre du jour au lendemain, par décret, serait a) impossible, et b) dictatorial. On ne peut pas résoudre les questions sociales de cette façon.
Et par ailleurs dans son texte sur le financement de l’État, auquel vous faites référence, elle écrit :
Un programme de financement volontaire de l’État, quel qu’il soit, est le dernier pas, et non le premier, sur le chemin qui mène à une société libre — la dernière, et non la première, réforme à défendre. Il ne fonctionnera que lorsque les principes et les institutions fondamentales d’une société libre auront été mis en place. Il ne fonctionnerait pas aujourd’hui.
Si vous intégrez ensemble ces trois citations, vous comprenez pourquoi, selon elle ce n’est pas un sujet majeur, pourquoi elle le met en bas de la liste. Parce que vous comprenez que l’idée du financement volontaire n’est défendue par Rand que dans le contexte hypothétique d’une société où, à l’issue d’un processus graduel, sa philosophie a en quelque sorte déjà gagné. Un contexte où sa philosophie est devenu suffisamment prédominante dans la société pour que le rôle de l’État soit déjà limité à ses fonctions légitimes.
Or Ayn Rand pense, et cela fait partie de sa philosophie, que des fonctions comme la police, l’armée ou la justice (tant qu’elles sont correctement employées) sont des fonctions nécessaires qui sont dans notre intérêt personnel objectif, et par conséquent que l’on va vouloir financer si l’on est rationnel.
Donc dans une société de ce genre, si on a déjà atteint ce stade, si la philosophie d’Ayn Rand est déjà prédominante, la question est presque déjà résolue d’elle-même, puisqu’il y aura suffisamment de gens qui vont vouloir financer ses services, qui vont voir que c’est dans leur intérêt personnel. Et le financement de ces services demanderait des sommes infiniment moindres que les impôts que nous payons aujourd’hui, ce dans une société où presque tout le monde serait beaucoup plus riche, puisque l’Objectivisme considère, pour aller vite, que le pur laissez faire augmente les niveaux de vies.
Maintenant, quand bien même ce ne serait pas le cas, et que les gens ne payeraient pas pour les services de l’État ou pas suffisamment, une telle société n’obtiendrait finalement que ce qu’elle mérite. C’est un principe de responsabilité morale que l’on retrouve aussi régulièrement chez Ayn Rand. Ainsi dans Atlas Shrugged, un personnage demande :
— Senior d’Anconia, que pensez-vous qu’il va arriver au monde ?
— Très exactement ce qu’il mérite.
— Oh, c’est cruel !
— Ne croyez pas à l’action de la loi morale, madame ? répondit Francisco gravement. Moi si.
Mais ce phénomène du financement volontaire, on peut déjà l’observer aujourd’hui dans le contexte de sociétés où la morale altruiste prédomine. Je ne vous surprendrais pas en disant que les États-Unis sont un pays où il y a plus de liberté économique qu’en France où il y a un État-providence plus fort. Mais dans ces deux sociétés, globalement c’est la morale altruiste qui prédomine et la charité y est considérée comme un devoir moral. La différence étant qu’en France, a on davantage tendance à considérer la charité comme étant la prérogative de l’État. (Même si on ne le dit pas dans ces termes.) Or ce qu’on observe, c’est qu’aux États-Unis, les sommes alloués aux œuvres charitables par des donateurs volontaires dépassent très largement, non seulement les sommes qui sont données en France par la charité privée, mais également les sommes alloués par l’État-providence français à la redistribution. Parce que l’État ne leur ôte pas une responsabilité qu’il pensent avoir.
Voilà pour la question du financement de l’État, qui n’est pas une question majeure.

Enfin lorsque vous dites qu’il y a beaucoup de contradictions chez Ayn Rand, je me permettrais simplement de dire que lorsqu’on affirme qu’une philosophie quelle qu’elle soit contient beaucoup de contradictions mais que par ailleurs on a une connaissance, disons, perfectible de la philosophie en question, cela me semble un peu hasardeux. Lorsqu’on étudie un penseur quel qu’il soit, si l’on rencontre une contradiction, le premier réflexe (de prudence) ne devrait-il pas être de s’arrêter et de se demander : « s’agit-il vraiment d’une contradiction ou y a t-il quelque chose que j’ai mal compris ? » Il peut s’agir naturellement d’une réelle contradiction. Mais le savoir implique de s’assurer d’avoir bien compris l’idée ainsi que la relation qu’elle entretient avec les autres idées du même auteur.
Enfin, elle nous demande pourquoi l’homme a t-il forcément besoin d’un code de valeur et nous invite à nous interroger sur le bien-fondé de ce qu’on nous présente comme des valeurs à respecter.
KOSMOS
Cette dernière phrase est terrible parce que, dit de cette manière, elle peut totalement induire en erreur. En disant : « elle nous demande pourquoi l’homme a forcément besoin d’un code de valeur », on pourrait croire qu’elle sous-entend au fond que peut-être l’homme n’a pas forcément besoin d’un code de valeur. Or il n’y a rien de plus contraire à sa pensée. Évidemment vous faites référence au début son texte « The Objectivist Ethics », où elle dit ceci :
Qu’est-ce que la morale ou l’éthique ? Un code de valeurs pour guider les choix et actions de l’homme — les choix et actions qui déterminent le but et le cours de sa vie. L’éthique, en tant que science, consiste à découvrir et à définir ce code.
La première question à laquelle il faut répondre, en tant que condition préalable à toute tentative de définir, de juger ou d’accepter quelque système éthique particulier que ce soit, est la suivante : Pourquoi l’homme a-t-il besoin d’un code de valeurs ?
Et elle répond à cette question. Mais dans le passage que je viens de citer, le « pourquoi » n’est pas un « pourquoi » de remise en cause. C’est un pourquoi d’explication.
Si on disait par exemple : « Newton se demande pourquoi la pomme doit forcément tomber vers le bas. » on ferait évidemment une grave erreur en comprenant par là que Newton remet en cause la gravité. Newton interroge l’explication de la gravité.
Encore une fois, Ayn Rand est tout sauf amorale. Et il suffit de la lire pour le constater très vite. Beaucoup de citations que j’ai mentionné au cours de cette vidéo le prouvent. Sa philosophie accorde une place centrale à la morale et précisément elle regrettait (c’est le moins que l’on puisse dire) le rejet de la morale dans son ensemble. Notamment par exemple, elle attribuait à la morale kantienne (à laquelle sa morale est totalement opposée contrairement à ce que vous dites) le rejet de la morale en général par réaction, puisque la morale kantienne conduit à une dichotomie entre le moral et le pratique, donc les gens choisissent d’être pratique. Rand illustre par exemple cette idée dans Atlas Shrugged avec Bascom de Rome, qui dit à un moment donné :
Dans ce monde, soit on est vertueux, soit on prend du plaisir. Pas les deux, Madame, pas les deux.
Or l’un des objets de la morale Objectiviste, ainsi que je l’ai déjà dit, est de montrer que le moral est le pratique.
Conclusion
Nous arrivons au terme de la vidéo. J’ai été assez long, et pourtant je me suis beaucoup retenu. Cependant je voudrais conclure en disant à ceux qui m’écoutent qu’en dépit du fait que votre présentation Fabien, comporte un certain nombre d’inexactitudes ou d’équivoques que j’ai essayé de dissiper, preuves à l’appui, il faut savoir que, Ayn Rand étant extrêmement controversée, bien d’autres présentations, que ce soit dans des articles, dans des livres, sur Wikipedia, comportent encore plus de choses fausses que votre vidéo, où j’imagine que vous avez fait comme vous pouviez avec les sources auxquelles vous avez pu avoir accès. Dès lors, la loi de Brandolini fait qu’il est presque impossible de tout rétablir, sinon en étudiant sérieusement la philosophie d’Ayn Rand. Et c’est avec un plaisir tout égoïste que j’aiderais tout ceux qui veulent s’y atteler, qu’ils soient d’accord ou pas avec elle, dans un esprit d’honnêteté intellectuelle.
Merci de m’avoir écouté, et je vous souhaite de bonnes prémisses !

Post-scriptum :
Ma critique de votre vidéo, aussi longue fut-elle, n’est toutefois pas exhaustive. Il y aurait encore bien des choses à redire sur certains passages que je n’ai pas cité (ou même que j’ai cité). Je me suis contenté de souligner les inexactitudes/équivoques les plus importantes, les plus susceptibles d’induire en erreur sur la pensée d’Ayn Rand.
Enfin je regrette que votre vidéo, qui peut s’adresser à de potentiels lecteurs d’Ayn Rand, spoile sans prévenir ses romans, surtout Atlas Shrugged. Il était possible de présenter sa philosophie sans cela.
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