Le lecteur de ce blog sera sans doute frappé du caractère redondant de mes derniers articles qui montrent à quel point Ayn Rand est généralement mal comprise, surtout dans le monde francophone. Le présent article participera de cette redondance, mais ne dit-on pas qu’enseigner, c’est répéter ?
- Introduction
- Les valeurs
- L’altruisme « obligatoire »
- L’égoïsme est-il automatique ?
- L’égoïsme : faire ce qu’on veut ?
- L’altruisme : un égoïsme qui s’ignore ?
- L’égoïsme : justifié par le résultat collectif ?
- Le bonheur comme devoir
- Amour et intérêt
- Sur la sémantique
- Conclusion
Introduction

De tous les vulgarisateurs francophones de philosophie sur Youtube, Le Précepteur — ou Charles Robin de son nom — est à l’heure actuelle le plus populaire, et de loin. Jusqu’à il y a peu de temps, il n’avait jamais, à ma connaissance, parlé d’Ayn Rand publiquement (en dehors d’une vidéo en direct live en 2024 que je n’ai pas vu, accessible uniquement aux abonnés Patreon). Or Le Précepteur a récemment publié un livre de vulgarisation philosophique intitulé La Philosophie, c’est pour vous aussi ! où un chapitre est consacré à elle. À l’occasion de cette sortie, il donne des interviews dans certains médias, et a été notamment entendu sur une chaîne Youtube consacrée au business, intitulée Le Trilliard (de Stan Leloup et Paul Saint-Saens), dans un podcast ayant pour titre : « Les 3 philosophes préférés des entrepreneurs ». À la fin de cette vidéo (à partir de 2h10mn29s), Le Précepteur donne une présentation de ce qu’il pense être la philosophie d’Ayn Rand, et fait également une annonce : il a déjà réalisé un podcast de vulgarisation sur Ayn Rand, qu’il publiera dans quelques mois sur sa chaîne.
Le lecteur de ce blog a pu constater que, jusqu’à présent, la vulgarisation de la philosophie d’Ayn Rand sur la scène francophone de Youtube en véhiculait une représentation déformée (quelle que soit, du reste, la bonne volonté des vulgarisateurs). Nous l’avons montré avec Kosmos, avec Le Hussard, avec Parole de philosophe. Malheureusement, une fois de plus, dans son livre et dans son interview, Le Précepteur ne fait pas exception, comme nous allons le voir. Toutefois, à l’heure où j’écris ces lignes, il pourrait peut-être y avoir une lueur d’espoir dans le cas présent — mais j’en parlerais dans ma conclusion. [À toutes fins utiles, je dois préciser au lecteur du présent article que celui-ci a été entièrement rédigé avant que Le Précepteur ne republie sur sa propre chaîne l’extrait de l’interview pour le Trilliard où il parle d’Ayn Rand.]
Ce qui est peut-être le plus frappant, c’est que Le Précepteur fait une présentation renversée de l’éthique d’Ayn Rand, en la faisant presque passer pour une défenseuse de l’altruisme et une critique de l’égoïsme. Son idée est que, si on suivait le point de vue d’Ayn Rand, les altruistes seraient en réalité les vrais égoïstes qui s’ignorent. Nous reviendrons en conclusion sur les hypothétiques raisons d’une telle présentation, mais avant cela je montrerai que cela ne peut pas refléter le point de vue d’Ayn Rand, même en l’interprétant de façon vulgarisée.
Nous allons analyser également d’autres erreurs majeures qui pavent la route de ce renversement. Mon objectif ici n’est évidemment pas de faire des reproches. Le Précepteur dit dans son interview qu’il a lu Ayn Rand il y a deux ans pour la première fois et il se trouve que lors de mes premiers contacts avec ses idées (entre 2010 et 2012) j’ai moi-même commis certaines erreurs d’interprétations qui ressemblaient parfois aux siennes. À cette époque, je n’essayai pas encore d’expliquer sa philosophie au public. Pour ce faire, je devais m’assurer de la comprendre davantage et être toujours sûr que ce que je faisais dire à Ayn Rand correspondait effectivement à ce qu’elle disait. Mon objectif ici est donc tout simplement la vérité au sujet de la philosophie d’Ayn Rand.
Naturellement, je présuppose en disant cela que la vérité existe, qu’elle est accessible et communicable ; or il convient de mentionner ici que Le Précepteur a dit à l’occasion d’une autre interview que la « vérité » était pour lui un concept « pompeux » et « abstrait » (ce qui semblait être une mauvaise chose à ses yeux). Il lui préfère le concept d' »honnêteté » qui consiste, dit-il dans le contexte qui nous préoccupe, « à parler d’un auteur sans chercher à le déformer dans le sens de nos intérêts« . Nous sommes en tout cas d’accord sur l’idée qu’on peut et qu’on devrait présenter Ayn Rand ou n’importe quelle autre auteur sans le déformer (mais je dis pour ma part : quel que soit le sens dans lequel on le déforme).
Le Précepteur dit également dans son interview pour Le Trilliard qu’il s’est intéressé à la dimension plus proprement philosophique plutôt qu’à la dimension politique de son œuvre. Pour être précis, il ne s’est intéressé qu’à la partie éthique de sa philosophie, pas du tout aux fondements métaphysiques ou épistémologiques.
Et à cet égard, je voudrais déjà corriger un point de détail dans son propos : Le Précepteur dit dans cette interview que Rand parle d’« objectivisme moral » Il y a là un malentendu, qui pourrait être dû au fait que certaines traductions françaises ont remplacé le « O » majuscule de « Objectiviste » par un « o » minuscule, masquant le fait qu’il s’agit d’un nom propre (comme dans les « Lumières »). Lorsque Ayn Rand parle de « morale Objectiviste » elle veut dire : « la composante éthique de mon système philosophique (lequel est plus large que l’éthique), système qui s’appelle “Objectivisme”. » Mais elle n’a jamais employé l’expression d’« objectivisme moral » avec le mot « objectivisme » comme nom commun. Elle a parlé éventuellement de « morale objective » ou d' »éthique objective » ou de « bien objectif » ou de « valeurs objectives ». L’« Objectivisme » n’est que le nom propre de l’ensemble de son système philosophique.
Mais sans plus attendre, analysons la façon dont Le Précepteur présente Ayn Rand, à la fois dans son interview pour Le Trilliard, et dans son livre. Je précise que toutes les traductions d’Ayn Rand en français sont de moi. Je précise aussi que toutes les citations d’Atlas Shrugged proviennent du chapitre VII de la troisième partie. Au cours de cet article, je vais citer à plusieurs reprises une lettre d’Ayn Rand à John Hospers (professeur de philosophie à l’époque) du 29 avril 1961, donc j’en recommande la lecture, bien que je la citerai de toute façon.
Attention : ce qui va suivre contient des citations et indications qui révèlent des passages des romans Atlas Shrugged et The Fountainhead.
Les valeurs
Dans cette première section, je ferai quelques précisions sur des points moins importants que les suivants. Les lecteurs uniquement intéressés par des problématiques plus importantes peuvent sauter cette section et passer à la suivante.
Dans son interview, Le Précepteur commence par présenter la façon dont Ayn Rand défendrait l’égoïsme ainsi :
Son raisonnement, il est très simple : c’est de dire que la notion de « valeur », au sens de valeur morale, est indissociable de la notion de « valeur », c’est-à-dire de ce qui a de la valeur.
À ma connaissance, Ayn Rand n’a jamais parlé d’une telle dissociation qu’elle aurait dit avoir relié. Ayn Rand a simplement donné sa définition de la « valeur », à savoir : « ce en vue de quoi on agit pour l’acquérir et le conserver » — celle-ci s’inscrit dans la tradition aristotélicienne, où le bien est la fin de l’action. Et dans de très nombreuses traditions philosophiques au-delà de l’aristotélisme, une valeur morale existe pour déterminer l’action humaine, savoir quoi faire. Il n’y a rien ici de particulier à la philosophie d’Ayn Rand.
Mais si on veut vraiment être précis, en réalité la notion de « valeur », à l’instar de beaucoup de concepts normatifs, a un double sens dans la philosophie d’Ayn Rand. Le sens global que je viens de citer, qui peut englober n’importe quel code ; et un sens plus restreint, où l’on applique le code Objectiviste : « ce en vue de quoi on agit pour obtenir et conserver ce qui favorise sa propre vie ». Mais ce n’est pas la même dualité évoquée par Le Précepteur.
S’il n’y a pas la dissociation évoquée par Le Précepteur, il y a malgré tout une certaine distinction à faire dans le sens où les valeurs morales sont un sous-ensemble de la notion plus générale de « valeur » (première définition que j’ai donnée, sens global). C’est-à-dire que Rand parle de « valeurs » recherchées par les végétaux et les animaux — ce qui a de la valeur pour eux — mais il ne s’agit pas là de valeurs morales. Du reste, elle parlera aussi de valeur esthétique, qu’elle distingue de la valeur morale, qui est encore un sous-ensemble du concept général de « valeur ».
La précision capitale que fait Ayn Rand sur la notion de valeur — qui est peut-être ce qu’a maladroitement voulu dire Le Précepteur — est qu’elle souligne qu’une valeur présuppose une réponse à la question : une valeur pour qui ? (et pour quoi ?) Il n’y a pas de « valeur » indépendamment d’un être qui valorise, autrement dit il n’existe pas de valeur « intrinsèque ». Il existe en revanche des valeurs « objectives » (elle explique cette distinction entre « intrinsèque », « objectif » et « subjectif » dans « What is Capitalism? »). Nous en parlerons davantage plus loin.
Il continue ainsi :
Et donc, nos valeurs morales sont le résultat de ce qui a de la valeur pour nous.
Cette phrase est équivoque, parce qu’on ne sait pas si Le Précepteur parle ici en termes descriptif ou prescriptif. S’il parle en termes descriptif — ce qui semble être le cas puisqu’il emploie directement le verbe « être » et non pas « devoir être » — cela ne correspond pas nécessairement à ce que pense Ayn Rand, parce que justement, certains codes moraux, comme celui de l’altruisme, nous demandent d’agir contre ce qui a de la valeur pour nous. (Gardez en tête le double sens du mot « valeur » que j’évoquais plus haut.) Autrement dit, ils nous demandent de valoriser l’abandon de nos valeurs, de nous sacrifier. Et cela se fait : bien des gens agissent de façon auto-destructrice. Dans un tel cas, selon Ayn Rand, les « valeurs morales » (ou soi-disant morales) sont le résultat de ce qui n’a pas de valeur pour nous.
Pour les êtres vivants, ce qui a de la valeur, c’est la vie…
Je suppose que cette phrase est à mettre sur le compte d’une simple erreur de langage spontané, mais Ayn Rand sauterait probablement au plafond en entendant cela. Car son point essentiel était de dire que c’est le concept de « vie » qui rend le concept de « valeur » possible. Il est donc absurde de dire « Pour les êtres vivants, ce qui a de la valeur… » comme s’il pouvait y avoir de la valeur pour quelque chose d’autre qu’un être vivant ! Pour Ayn Rand, il n’y a pas de valeur pour les cailloux, les nuages ou les machines, il n’y a de valeur que dès lors qu’il y a une alternative existentielle, à savoir la vie ou la mort. C’est précisément pour cela que la vie est l’ultime valeur et la norme des valeurs.
Et c’est pour ça que : la protection de la vie, la sauvegarde de la vie, l’optimisation de la vie… sont et doivent être des valeurs cardinales. Mais c’est à l’échelle de l’individu. Pourquoi ? Parce que l’homme possède une raison, et cette raison, c’est ce qu’il fait qu’il va agir ou pas de telle ou telle façon, mais on est pas responsable de comment l’autre utilise sa raison. La raison nous rend indépendant, elle nous rend autonome si on veut employer le terme juste. Si la raison nous rend autonome, je fais mes propres choix et l’autre fait ses propres choix. Et c’est ça en fait l’égoïsme.
Ayn Rand a pu faire valoir des arguments qui se rapprochent de ceux-là (à savoir que la raison est un attribut individuel), mais précisons qu’elle n’en a pas fait l’unique justification de l’individualisme. Plus généralement, Ayn Rand a aussi fait valoir qu’il n’y avait de vie que pour un organisme vivant, c’est-à-dire un individu. « Toutes les fonctions du corps et de l’esprit sont privées. » dit Ayn Rand dans The Fountainhead. Elle a aussi fait valoir (dans « What is Capitalism? ») que la « société » ou le « collectif » était une abstraction dont l’unité ultime était l’individu et qu’il ne pouvait y avoir de « bien » que pour un individu. La capacité à valoriser elle-même est une fonction individuelle. « Penser, sentir, juger, agir sont des fonctions de l’ego » dit-elle encore dans The Fountainhead.
Une fois qu’on a saisi cela, il suffit de comprendre la relation entre un principe abstrait (universel) et son application à une réalité concrète (où seul le particulier existe). Rand écrit dans « The Objectivist Ethics » :
« Ce qui est nécessaire à la survie de l’homme en tant qu’homme » est un principe abstrait qui s’applique à chaque homme individuellement. L’application de ce principe à un but concret et spécifique — le but de mener une vie qui convient à un être rationnel — appartient à chaque homme, et la vie qu’il a à vivre est la sienne.
Après ces quelques précisions, venons-en à présent à un point plus important dans la présentation du Précepteur.
L’altruisme « obligatoire »
Toujours dans son interview, Le Précepteur dit que Rand critique l’altruisme (ce qui est bien sûr vrai), mais il s’empresse d’ajouter : « plus exactement, elle critique l’altruisme obligatoire ». Il poursuit peu après :
Et en plus, l’altruisme obligatoire va à l’encontre de l’altruisme authentique. Autrement dit, quand on t’oblige à être altruiste, ça provoque chez toi une répulsion à l’altruisme.
Ayn Rand n’a jamais employé des expressions comme « altruisme obligatoire » par opposition à « altruisme authentique », mais au-delà de la sémantique, a-t-elle soutenu quelque chose qui pourrait correspondre à ce que veut dire Le Précepteur ? Ou est-ce une interprétation subjective qu’il plaque sur elle ?
En 2018, j’avais publié ici même un article répondant à la même interprétation. Le blogueur libertarien Thierry Falissard voulait défendre Ayn Rand (face aux critiques de Matthieu Ricard) en soutenant qu’au fond, ce n’était pas l’altruisme en soi auquel elle s’opposait, mais l’altruisme « obligatoire ». J’avais donné un certain nombre de citations, de références et d’arguments pour montrer que ce n’est pas le cas. (Je renvoie le lecteur à cet article.)
En 2022, on retrouvait quelque chose de semblable sur la chaîne de vulgarisation Kosmos, qui avait sorti une vidéo sur Ayn Rand. La vidéo de Kosmos laissait entendre qu’il suffisait que l’aide à autrui soit volontaire pour être morale aux yeux de Rand. En réponse, j’avais fourni des citations qui indiquent en quoi ce n’est pas un critère suffisant. Le lecteur pourra aussi s’y référer. (Dans la vidéo, ce passage est à partir de 1h01mn09s.)
J’ai donc déjà donné des sources et arguments à Falissard et à Kosmos pour montrer qu’il s’agissait d’une erreur d’interprétation, mais je vais encore en donner davantage ici, car il s’agit vraiment d’une profonde erreur d’interprétation. En tenant compte à la fois de mes réponses à Falissard, à Kosmos, et à ce que je vais dire là, le lecteur aura un bagage important d’évidences convergentes qui prouve sans équivoque possible que Rand ne s’oppose pas qu’à l’altruisme « obligatoire » et qu’il est faux de croire qu’elle n’aurait aucun problème avec l’altruisme volontaire.
Cette méprise commise à la fois par Falissard, Kosmos et Le Précepteur me semble avoir une double source :
- Ayn Rand rejette totalement la notion de devoir ou de commandement moral. Et elle soutient que le besoin d’autrui ne constitue pas une créance sur nous. Elle a critiqué l’altruisme avec ces idées (pas uniquement, mais notamment) et, d’autre part, elle a dit que la charité volontaire et l’aide à autrui pouvaient être légitimes.
- Il peut y avoir une volonté de rendre Ayn Rand plus « acceptable » aux yeux du public (et de celui qui la présente), en la rapprochant de convictions que ce public possède déjà plutôt que de les remettre en question, ce qui est plus difficile.
Mais ce n’est pas parce que Rand critique une notion sur certains aspects (l’altruisme sur son caractère généralement obligatoire) qu’il s’agit de son unique critique autosuffisante ou de sa critique essentielle. Le fait est que son critère essentiel pour juger l’altruisme n’est pas son caractère obligatoire, mais son caractère sacrificiel.
Ainsi, en réponse à à une lettre de Rose Wilder Lane, Ayn Rand écrit :
Lorsque tu dis que « ce n’est pas une question de se sacrifier… c’est une question de décision individuelle et d’action individuelle » — je ne vois pas très bien ce que tu veux dire. Dans la réalité, on peut constater les deux cas de figure : des hommes sacrifiés par d’autres hommes, par la force brute (comme dans n’importe quel camp de concentration ou massacre politique), et des hommes qui se sacrifient eux-mêmes, de leur plein gré, parce qu’ils pensent que c’est juste de le faire. Ces derniers rendent les premiers possibles. Je ne sais pas lequel des deux est le plus vicieux. C’est l’idée que le sacrifice de soi est juste et moral qui permet aussi aux hommes de sacrifier et de massacrer les autres. Mon principe est : aucun sacrifice (de soi ou des autres) n’est juste ni même nécessaire.
Cette citation me semble suffisamment claire, mais pour bien comprendre la position d’Ayn Rand, il y a plusieurs éléments à garder en tête, en particulier la signification de l’égoïsme, de l’altruisme et du sacrifice.
L’égoïsme selon Rand, c’est vivre pour soi comme le dit Le Précepteur à juste titre. Cela veut dire : tenir sa propre vie pour ultime valeur et son propre bonheur pour but. L’égoïsme rationnel, c’est — comme je le disais en réponse à Fabien de la chaîne Kosmos — « apprendre à connaître rationnellement ce qui est objectivement bon pour soi, sur l’ensemble de sa vie ». Du point de vue Objectiviste, il faut se rappeler que les valeurs sont objectives. Ce qui veut dire que ce n’est pas parce que je veux quelque chose que cela est nécessairement bon : ce serait du subjectivisme. Il ne faut pas commettre l’erreur ici de faire l’équation populaire entre individualisme et subjectivisme, dont on pourra trouver la critique dans le chapitre « Counterfeit Individualism » de The Virtue of Selfishness (retiré de l’édition française par Alain Laurent). L’égoïsme rationnel d’Ayn Rand ce n’est pas faire tout ce que j’ai envie sur le moment (nous y reviendrons plus bas), c’est faire ce qui est objectivement bon pour moi selon une norme rationnelle de valeurs. Donc ce n’est pas parce que je veux aider autrui, que j’agis nécessairement comme un égoïste rationnel dans le sens Objectiviste.
Ensuite, Rand insiste beaucoup sur le fait que l’altruisme n’est pas la bienveillance envers autrui, ce n’est pas « penser à son prochain », l’altruisme c’est placer les intérêts d’autrui au dessus des siens, autrement dit se sacrifier au nom d’autrui. C’est cela qui constitue pour Rand « l’altruisme authentique » (même si elle n’a jamais employé cette expression je crois). Et elle le condamne dans tous les cas. Mais cela veut dire aussi qu’aider autrui n’est pas nécessairement altruiste si cette aide n’implique pas de sacrifice.
Qu’est-ce qu’un « sacrifice » ? Il y a tout un passage dans Atlas Shrugged sur le sens de cette notion. Le sacrifice, c’est l’abandon d’une valeur plus grande pour une valeur plus petite. (Rappelez-vous que les valeurs sont objectives dans notre contexte). Par exemple : donner son argent à un inconnu qui ne représente rien pour nous, uniquement parce qu’on pense que c’est ce qu’il est juste de faire. Un sacrifice peut être volontaire, fait sans obligation.
Pour comprendre Ayn Rand, il est crucial d’oublier l’équation populaire entre « altruisme » et « aider autrui » qu’elle rejette totalement. Car si « altruisme » voulait dire « aider autrui », on pourrait presque soutenir que Rand défend dans certains cas l’altruisme « obligatoire ». Comme le fait remarquer la philosophe Tara Smith (l’une des meilleures spécialistes de l’éthique Objectiviste) dans l’introduction de son ouvrage Ayn Rand’s normative Ethics :
Lorsqu’un acte de charité implique un sacrifice, c’est-à-dire que l’agent doit abandonner une valeur supérieure pour une valeur inférieure, il est contraire à l’égoïsme. En revanche, dans les cas où un tel sacrifice n’est pas en cause, la charité est acceptable. Dans certains de ces cas, elle peut même être requise (lorsque la personne à aider représente pour l’agent une valeur plus grande que ce qu’il offre en apportant son assistance).
En outre, Rand considérait que si nous mettons en danger la vie d’autrui par notre propre faute, il était de notre responsabilité de tout faire pour le sauver. (Voir la lettre à John Hospers) Toujours dans notre intérêt propre.
Un peu plus tard dans l’interview, Le Précepteur dit :
La vraie générosité, c’est celle qui consiste à aider l’autre lorsqu’il en a besoin ou lorsqu’il nous en demande (de l’aide) et de laisser les gens vivre. Et de laisser les gens se débrouiller.
Pour Ayn Rand, je le répète, le besoin d’autrui ne saurait constituer une créance sur soi. Atlas Shrugged est très clair sur ce sujet. Décrivant la « morale de la mort », elle écrit :
Une morale qui voit le besoin comme une créance, érige le vide — l’inexistence — en tant que norme de valeur ; elle récompense une absence, un défaut : la faiblesse, l’inaptitude, l’incompétence, la souffrance, la maladie, le désastre, le manque, la faute, le défectueux — le néant.
Un autre passage, un peu plus loin dans le livre, confirme à la fois qu’elle rejette l’idée de faire du besoin une créance mais aussi qu’il ne suffit pas que l’aide à autrui soit volontaire pour être justifiée :
Si vous choisissez d’aider un homme qui souffre, ne le faites qu’en raison de ses vertus, de son combat pour se rétablir, de la rationalité dont il a fait preuve, ou du fait qu’il souffre injustement ; ainsi votre action est encore échange, et sa vertu est la rémunération de votre secours. Mais aider un homme sans vertus, l’aider sur la base de sa souffrance en tant que telle, accepter ses fautes, son besoin, en tant que revendication — c’est accepter la créance d’un néant sur vos valeurs. Un homme sans vertus déteste l’existence, agit selon la prémisse de la mort ; l’aider, c’est cautionner sa malfaisance et soutenir sa profession de destruction. Qu’il s’agisse d’un centime qui ne vous manquera pas ou d’un sourire bienveillant qu’il ne mérite pas, l’hommage à un néant est une trahison envers la vie et envers tous ceux qui se battent pour la maintenir. C’est avec ces centimes et ces sourires que s’est faite la désolation de votre monde.
Dans une lettre à l’écrivain Robert Spencer Carr, elle écrit même :
[T]out acte motivé par « le bien d’autrui » est un acte vicieux. Avoir « le bien d’autrui » comme but ou motif est un motif vicieux. Le seul inévitable résultat de tels actes ou motifs est de détruire à la fois le bienfaiteur et ses victimes. Toute tentative d’agir pour « le bien d’autrui » est une vicieuse impertinence.
Sa correspondance avec Robert Spencer Carr avait commencé par un courrier de ce dernier, où il disait à Rand avoir apprécié The Fountainhead et lui avait envoyé son roman The Room Beyond. Ayn Rand lut son roman, et lui écrivit une réponse, dans laquelle elle dit :
La philosophie que vous prônez est exactement l’opposée de la mienne. Votre héroïne est censée représenter l’idéal du désintéressement et de l’altruisme. Le thème de The Fountainhead est une dénonciation de l’altruisme et du sacrifice de soi comme le plus grand mal concevable. Ma philosophie repose sur l’idée que l’homme n’est pas une bête sacrificielle, qu’il a le droit et le devoir moral d’exister en vue de son propre bonheur. Le personnage de Cristina dans votre livre est le symbole de ce que je considère comme le mal absolu.
Or si dans le roman de Spencer Carr, le personnage de Cristina représente effectivement l’archétype de l’altruisme, précisons que ce personnage n’est jamais altruiste par obligation, mais uniquement par vocation. Elle dévoue sa vie aux autres comme une discipline qu’elle s’impose à elle-même, de son plein gré, sans que jamais on ne l’y ait obligé. Cela n’empêche pas Ayn Rand de la considérer comme le « mal absolu ».
Si on veut se faire une idée de la radicalité d’Ayn Rand, on pourra aussi regarder, dans sa lettre à John Hospers, sa critique du choix (volontaire, donc) de consacrer sa carrière au social à temps plein.
Entendons-nous bien : je ne suis évidemment pas en train de soutenir que Rand condamne toute aide à autrui quelle qu’elle soit. Je suis en train de dire que le caractère libre ou obligatoire de cette aide n’est pas un critère suffisant de jugement moral selon Ayn Rand. Le critère de condamnation est le sacrifice et il y a altruisme uniquement s’il y a un sacrifice.
Dans la lettre à John Hospers, elle soutient aussi que l’aide à autrui peut constituer un acte de générosité admirable si elle n’implique aucun sacrifice (donc aucun altruisme), et que la charité peut être moralement appropriée. Sur ce dernier point, elle dit :
La charité est un luxe social, dépendant du travail des producteurs et rendu possible par celui-ci ; à ce titre, elle est moralement inférieure au travail productif. Tout au plus, la charité est une question marginale en ce qui concerne l’éthique ; elle peut être moralement appropriée (dans les cas où aucun sacrifice de soi n’est impliqué), mais seulement appropriée ou permise, non pas requise ; et elle ne devrait pas être considérée comme une vertu majeure.
Observez bien que si elle s’oppose effectivement au caractère obligatoire, Rand ne dit pas pour autant que la charité est appropriée dans les cas où elle est libre, mais « dans les cas où aucun sacrifice de soi n’est impliqué ».
Comme beaucoup de gens, Le Précepteur traite la question de l’aide à autrui comme une question centrale de l’éthique. Or dans l’éthique Objectiviste, cette question n’est pas centrale ou première. C’est pour cela que présenter Rand à travers cette seule question est, bien sûr possible et légitime, mais a quelque chose d’un peu décalé comme introduction à sa pensée. La préoccupation première de l’éthique Objectiviste n’est pas sociale, mais — dans une approche aristotélicienne — est axée sur la question : « Quel genre de personne devrais-je être ? » Ayn Rand dit dans Atlas Shrugged que la morale n’est pas une question sociale et que sur une île déserte, l’homme aurait plus que jamais besoin d’éthique.
Avant de conclure cette section et de passer aux points suivants, je voudrais ajouter quelque chose à ce que dit Le Précepteur sur Ayn Rand et les mendiants, qui n’est pas faux en soi :
Distribuer ton salaire avec des mendiants, Ayn Rand te dit non. Les mendiants ils ont une raison, donc ils sont autonomes. Donc si tu veux respecter l’humanité de ton prochain, respecte le fait que c’est à lui de se débrouiller.
Ayn Rand dit aussi — et c’est tout aussi important — que toute mesure coercitive qui fait obstacle au mendiant (ou à n’importe qui d’autre) dans son autonomie et ses actions pour se débrouiller est une injustice. Par exemple, la pauvreté de masse engendrée par un régime totalitaire. Toutes les réglementations politico-économiques qui appauvrissent les individus. Selon Rand, la question qu’on doit se poser n’est pas tant celle de savoir comment résoudre le problème de la mendicité que celle de savoir ce qui l’a causé en premier lieu chez un individu. (Et elle soutient que la redistribution par l’État contribue à la pauvreté.) C’est la cause qui détermine la légitimité ou non d’aider autrui. Une catastrophe naturelle ou une maladie qui s’est abattue sur quelqu’un peut aussi constituer une raison légitime de l’aider, si cette aide n’implique aucun sacrifice. Le principe, c’est que celui qu’on aide ne se soit pas retrouvé dans cette situation par sa propre faute.
Les lecteurs d’Atlas Shrugged doivent se souvenir qu’il y a dans le récit un personnage de vagabond, que Dagny rencontre dans un train, et que celui-ci est présenté comme une victime, parce que la cause de sa situation est une injustice. Dagny lui offre l’hospitalité de son wagon privé (empêchant le contrôleur de le jeter hors du train).
En réfutant l’idée que Rand critiquait uniquement l’altruisme « obligatoire », nous n’avons pas encore traité du second aspect de la présentation faite par Le Précepteur : l’idée que l’altruisme serait en fait générateur d’égoïsme. Nous n’allons pas répondre à cette idée tout de suite, car pour comprendre notre réponse sur ce point, il nous faut d’abord répondre à d’autres erreurs d’interprétations du Précepteur, et notamment une idée qui se rapproche de la méprise sur l’altruisme « obligatoire » : l’idée que l’égoïsme consisterait à faire tout ce que l’on veut. Mais avant même d’examiner cela, il nous faut déjà vérifier si l’égoïsme est, selon Rand, un phénomène automatique chez l’homme. Car si l’homme veut automatiquement l’égoïsme, alors en effet, l’égoïsme consisterait simplement à faire tout ce que l’on veut. Voyons si tout cela correspond ou non à la philosophie d’Ayn Rand.
L’égoïsme est-il automatique ?
Dans son livre, Le Précepteur écrit :
S’il n’y a pas de honte à être égoïste, nous dit Ayn Rand, c’est pour une raison simple : l’égoïsme est naturel. Demander à l’être humain de renoncer à être égoïste, ce serait comme demander à une plante de ne plus rechercher la lumière du soleil, ou à un animal de ne plus suivre son instinct : c’est impossible.
Notons que le mot « naturel » semble ici entendu comme une forme d’automaticité. Le Précepteur répétera la même idée dans son interview pour Le Trilliard, où il déclare que pour Ayn Rand :
Tous les êtres humains sont naturellement égoïstes, ils cherchent d’abord à se maintenir en vie et à défendre leurs intérêts.
À ma connaissance, la seule fois où Ayn Rand a pu tenir un propos qui pourrait se rapprocher un tant soit peu de ce que dit Le Précepteur, c’est lors d’une interview avec Johnny Carson :
Johnny Carson : Vous parlez assez souvent des valeurs — pourquoi les hommes ont besoin de valeurs et comment ils les obtiennent. Vous dites que l’homme vient au monde sans aucune notion préétablie de valeurs ou de concepts et qu’il les apprend. Comment se fait-il que les très jeunes enfants soient, par nature, égoïstes ? Ils sont totalement orientés vers eux-mêmes. Est-ce qu’ils l’apprennent ou bien est-ce quelque chose d’inhérent aux très jeunes enfants ?
Ayn Rand : Je pense que c’est inhérent à toute entité vivante. Une entité qui ne se préoccupe pas d’elle-même ou, pour mieux dire, une entité qui ne se valoriserait pas elle-même n’existerait pas très longtemps. Mais les jeunes enfants ne sont pas encore capables de comprendre les enjeux et, en fait, ils n’ont pas encore le choix. C’est lorsque les enfants commencent à parler, lorsqu’ils commencent à acquérir des idées, que leur choix commence. L’idée du sacrifice de soi est une idée totalement artificielle et totalement malfaisante, que les enfants — et les adultes — apprennent d’autrui. Cela ne veut pas dire que si on laissait un enfant seul, il serait naturellement égoïste de la bonne manière. La découverte de l’égoïsme rationnel, qui consiste non pas à agir par caprice ou suivant le plaisir du moment, mais à savoir rationnellement pourquoi un certain objectif a de la valeur pour soi et comment l’atteindre, est un énorme accomplissement. L’idée d’être rationnellement égoïste n’est pas accessible aux enfants ; cela leur demande une longue période de réflexion, ou un bon enseignement, pour qu’ils le découvrent.
Ici, Rand reconnaît que l’égoïsme est inhérent au vivant (et si on connaît le reste de ses écrits, il est probable qu’elle pense en premier lieu aux végétaux et aux animaux, car comme les enfants, ils n’ont pas le choix), néanmoins elle n’en fait pas une justification morale. Car son argumentation n’a jamais consisté à défendre l’égoïsme en vertu d’un caractère « naturel ». Elle souligne au contraire dans tous ses écrits que l’être humain est un être volitionnel, qui, à la différence des animaux, n’a pas de valeurs automatiques et qu’il doit les choisir volontairement (y compris sa propre vie). Je cite Atlas Shrugged par exemple :
L’homme est dépourvu de code automatique de survie. Sa caractéristique distinctive à l’égard de toutes les autres espèces vivantes est la nécessité d’agir, face aux alternatives, par choix volitionnel. Il n’a aucune connaissance automatique de ce qui est bien ou mal pour lui, des valeurs dont sa vie dépend, de l’ensemble d’actions qu’elle requiert. Un instinct de conservation dites-vous ? L’instinct de conservation est précisément ce dont l’homme est dépourvu. Un « instinct » est une forme sûre et automatique de connaissance. Un désir n’est pas un instinct. Le désir de vivre ne vous procure nullement les connaissances requises pour vivre. Même le désir humain de vivre n’est pas automatique : votre secrète malfaisance, aujourd’hui, est que c’est ce désir là qui vous fait défaut. Votre peur de la mort n’est pas un amour de la vie et elle ne vous octroiera nullement les connaissances requises pour la conserver. L’homme doit acquérir ses connaissances et choisir ses actions par un processus de pensée que la nature ne le forcera nullement à accomplir. L’homme est capable d’œuvrer à sa propre destruction — et c’est ainsi qu’il a œuvré durant la majeure partie de son histoire.
Une entité vivante qui considérerait ses moyens de survivre comme un mal ne survivrait pas. Une plante qui s’efforcerait de détruire ses racines, un oiseau qui s’efforcerait de se casser les ailes ne demeurerait pas longtemps dans l’existence qu’ils auraient outragés. Mais l’histoire de l’homme a été une lutte pour renier et détruire son esprit.
On a qualifié l’homme d’être rationnel, or la rationalité est une question de choix — et l’alternative que lui offre sa nature est la suivante : un être rationnel ou une bête suicidaire. L’homme doit être homme — par choix ; il doit considérer sa vie comme une valeur — par choix ; il doit apprendre à l’entretenir — par choix ; il doit découvrir les valeurs qu’elle requiert et pratiquer ses vertus — par choix.
Un code de valeurs accepté par choix est un code moral.
Rand soutient par ailleurs dans le même chapitre que s’il n’y a pas de choix, il ne peut y avoir de morale. (C’est d’ailleurs pour cela qu’elle dit qu’on peut parler de morale pour les être humains, mais pas pour les végétaux ou les animaux.)
Comme la citation qui précède l’indique, Ayn Rand rejette chez l’être humain l’idée d’« instinct ». À une personne qui, à l’issue d’une conférence, lui disait : « Vous dites qu’il est contraire à nos instincts d’agir de manière altruiste », elle répondit : « Je ne crois pas aux instincts, et je n’en parle jamais dans mes écrits contre l’altruisme ». (Cité dans Ayn Rand Answers, page 27)
L’absence de valeurs automatiques ou innées chez l’homme est un point sur lequel elle insiste à travers ses écrits. Dans « The Objectivist Ethics », elle écrit :
L’homme n’a pas de code automatique de survie. Il n’a pas d’ensemble d’actions ou d’ensemble de valeurs automatiques. Ses sens ne lui disent pas automatiquement ce qui est bien ou mal pour lui, ce qui bénéficiera à sa vie ou la menacera, quels objectifs il devrait poursuivre et quels moyens les atteignent, de quelles valeurs sa vie dépend, et quels ensembles d’actions elle requiert. Sa propre conscience doit découvrir les réponses à toutes ces questions — or sa conscience ne fonctionnera pas automatiquement. L’homme, la plus haute espèce vivante sur cette terre — l’être dont la conscience a une capacité illimitée à acquérir des connaissances — est la seule entité vivante née sans la moindre garantie de demeurer conscient. Le trait distinctif de l’homme par rapport à toutes les autres espèces vivantes est le fait que sa conscience est volitionnelle.
[…]
L’homme n’ayant pas de connaissance automatique, il ne peut avoir de valeurs automatiques ; n’ayant pas d’idées innées, il ne peut avoir de jugements de valeur innés.
L’homme naît avec un mécanisme émotionnel, tout comme il naît avec un mécanisme cognitif ; mais, à la naissance, les deux sont « tabula rasa ». C’est la faculté cognitive de l’homme, son esprit, qui détermine le contenu des deux. […]
Mais comme le fonctionnement de l’esprit humain n’est pas automatique, ses valeurs, comme toutes ses prémisses, sont le produit de sa pensée ou de ses esquives : l’homme choisit ses valeurs par un processus de pensée conscient — ou bien les accepte par défaut, par des associations subconscientes, par la foi, sur l’autorité de quelqu’un, par une forme d’osmose sociale ou d’imitation aveugle. […]
L’homme n’a pas le choix quant à sa capacité de sentir que quelque chose est bon ou mauvais pour lui, mais les choses qu’il considérera comme bonnes ou mauvaises, ce qui lui procurera de la joie ou de la souffrance, ce qu’il va aimer ou haïr, désirer ou craindre, dépend de sa norme de valeurs. S’il choisit des valeurs irrationnelles, il fait passer son mécanisme émotionnel du rôle de gardien à celui de destructeur.
Ayn Rand rejette aussi totalement la théorie de l’« égoïsme psychologique », c’est-à-dire la théorie selon laquelle quoi que nous fassions, nous agissons toujours de façon intéressée. Dans une interview sur l’altruisme, lorsque son intervieweur lui demanda si un altruiste agissant selon ses propres convictions n’était pas finalement égoïste, elle répondit :
Vous impliquez ce qu’on appelle l’ »égoïsme psychologique », c’est-à-dire la théorie selon laquelle tout ce que vous faites est nécessairement égoïste parce que c’est vous qui choisissez de le faire. Ce n’est pas là la véritable norme de l’égoïsme. Certes, vos actions doivent être motivées — mais une action motivée n’est pas nécessairement une action égoïste. Une action égoïste, au sens propre du terme, est une action consciemment orientée vers votre intérêt rationnel. Pour qu’une action soit égoïste, vous devez être capable de démontrer logiquement en quoi elle sert vos propres fins, de démontrer ce qu’elle accomplit pour vous. Mais le simple fait que vous vouliez accomplir une certaine action ne la rend pas encore égoïste. En fait, la plupart des gens passent leur vie à se livrer à des actions autodestructrices, qu’ils choisissent pourtant de faire. Observez n’importe quel névrosé, voué à sa propre destruction, qui agit cependant suivant ses propres émotions, selon ses envies subconscientes et irrationnelles. Ce n’est pas là la définition d’une action égoïste. Les émotions ne sont pas des outils cognitifs, ni des critères moraux. Le fait qu’un homme veuille faire quelque chose ne nous dit pas si cela sert ou non véritablement son intérêt.
En bref, sur ce plan, la « leçon d’Ayn Rand » n’est donc pas « Assumez votre égoïsme » (comme l’écrit Le Précepteur dans son livre) mais serait plutôt : « Apprenez à être égoïste ». Car, selon le propos de Roark dans The Fountainhead : « Le monde se meurt d’une orgie de sacrifice de soi. »
Dans la perspective Objectiviste, on peut dire que l’égoïsme est « naturel » dans le sens où il est conforme à la nature de l’homme et du vivant (sans égoïsme on ne peut pas vivre) mais cela ne signifie absolument pas que l’homme a une tendance automatique à l’égoïsme.
Le paragraphe suivant, dans le livre du Précepteur, mérite également un commentaire.
Au niveau physique, tous les êtres vivants sont gouvernés par deux tendances qui guident l’intégralité de leurs actions : la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur. La spécificité de l’être humain réside dans le fait qu’il possède une conscience grâce à laquelle il peut raisonner et planifier ses actions, là où les végétaux et les animaux sont condamnés à agir sur un mode purement « automatique ». Mais en dehors de cette différence, le principe de base est le même : chaque être vivant tend à maximiser son bien-être.
Nous venons de montrer que selon Rand, les hommes ne tendent pas automatiquement à maximiser leur bien-être. (L’expression « maximiser son bien-être » est, soit dit en passant, une formulation de type utilitariste qui ne pourrait pas correspondre à la philosophie d’Ayn Rand car ce ne serait pas une question de « maximisation » et le « bien-être » serait un terme équivoque ici.) Mais surtout, un point crucial manque ici : lorsque Rand parle de la différence entre les êtres humains et les végétaux / animaux, elle ne dit pas que l’homme possèderait simplement des moyens différents mais qu’il aurait une fin innée ou incorporée qu’il suivrait automatiquement comme les plantes et les animaux. Elle dit précisément que l’homme n’a pas, de fin automatique. Les citations que j’ai donné plus haut disent très explicitement qu’il doit considérer sa propre vie comme une valeur par choix.
Ayn Rand rejette totalement ce qu’on appelle la vision « instrumentale » de la raison (qu’on trouve chez Hobbes, Pascal, Hume et bien d’autres), c’est-à-dire l’idée que la raison ne se préoccupe que de l’adéquation entre moyens et fins, mais que les fins elles-mêmes seraient en dehors du domaine de la raison. « Tout ce que j’ai écrit », dit-elle, « est consacré à démontrer l’exact contraire ».
L’égoïsme : faire ce qu’on veut ?
Dans son livre, au début de son chapitre sur Ayn Rand, Le Précepteur nous raconte l’histoire d’un couple fictif, Vincent et Zoé, qui ont une dispute. Vincent veut passer la soirée d’anniversaire de Zoé avec elle, mais cette dernière n’aime pas cela et avait prévu de passer sa soirée seule avec une copine. Vincent essaie de faire culpabiliser Zoé en l’accusant, en substance, de faire preuve d’égoïsme. Zoé ne cède pas et va passer la soirée avec sa copine.
Le Précepteur semble présenter l’attitude de Zoé comme une illustration de l’égoïsme tel que Rand le conçoit : Zoé a le droit de faire ce qu’elle a envie, Vincent n’a pas le droit de l’obliger à faire ce que lui a envie.
C’est vrai, l’Objectivisme dit que Vincent n’a aucun droit d’obliger Zoé et les « arguments » de Vincent seraient considérés comme parfaitement invalides — voire immoraux — de ce point de vue.
Pour autant, cela ne veut pas nécessairement dire que Zoé a raison dans une perspective Objectiviste. Et nous, lecteurs, ne pouvons pas le savoir, car il nous manque une information cruciale : la hiérarchie des valeurs de Zoé dans son contexte. Ce que Zoé devrait faire du point de vue Objectiviste, c’est être fidèle à ses valeurs. Quelle est la valeur la plus importante objectivement dans la vie de Zoé ? Est-ce de passer cette soirée avec sa copine ou est-ce la satisfaction de Vincent ? On ne peut pas répondre à cette question sur la base des informations que nous donne Le Précepteur.
Il faut garder en tête que l’Objectivisme d’Ayn Rand n’est pas un subjectivisme. Les valeurs sont individuelles, mais elles sont aussi objectives.
Rand écrit dans « What is Capitalism? » :
La théorie objective [des valeurs] soutient que le bien n’est ni un attribut des « choses en soi » ni des états émotionnels de l’homme, mais une évaluation des faits de la réalité par la conscience humaine d’après une norme rationnelle de valeur. (Rationnel, dans ce contexte, signifie : découlant des faits de la réalité et validé par un processus de raison.) La théorie objective soutient que le bien est un aspect de la réalité en relation avec l’homme — et qu’il doit être découvert, non inventé, par l’homme.
Lorsqu’on établit des valeurs objectivement bonnes pour notre propre vie, cela implique-t-il que la réalisation de ses valeurs ne résulte qu’en des actions agréables à court terme, n’exigeant aucun effort ? Ce serait confondre la philosophie d’Ayn Rand avec l’hédonisme, qu’elle rejette explicitement. Dans la lettre à John Hospers (que nous avons déjà cité plusieurs fois), elle écrit :
L’effort nécessaire pour atteindre un but n’est pas un sacrifice, si l’on désire ce but ; l’effort est le moyen en vue d’une fin — et il ne devient un sacrifice que lorsque le moyen exige la destruction de valeurs supérieures à la fin recherchée.
Il faut comprendre que l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand est un égoïsme de long terme. C’est un point sur lequel elle insiste à travers ses écrits et c’est l’un des aspects du mot « rationnel » ici.
Dans l’histoire fictive du Précepteur, l’amie de Zoé (avec laquelle elle passe sa soirée) lui dit qu’elle devrait faire des « compromis ». On sait qu’Ayn Rand était radicalement opposée à l’idée de faire des compromis en matière morale. Peut-on en déduire que Zoé a eu raison de ne pas faire de compromis ? En fait, lorsque Rand condamne les « compromis », ainsi qu’elle l’explique dans « Doesn’t Life Require Compromise? », elle parle des compromis sur les principes fondamentaux. Elle écrit dans ce texte :
Un « compromis » ne consiste pas à faire quelque chose que l’on n’aime pas, mais à faire quelque chose que l’on sait être mauvais. Accompagner son mari ou sa femme à un concert, lorsqu’on ne s’intéresse pas à la musique, n’est pas un « compromis »…
Pourquoi n’est-ce pas un « compromis » ? Parce qu’on suppose dans ce contexte que le plaisir qu’on donne au mari ou à la femme en l’accompagnant au concert représente une valeur supérieure pour nous à l’ennui temporaire d’assister au concert.
Dans la présentation du Précepteur, l’égoïsme d’Ayn Rand ne semble pas être compris du point de vue de la philosophie d’Ayn Rand, mais du point de vue de de ses opposants : comme la satisfaction de n’importe quel désir, envie, caprice du moment. Ayn Rand serait alors interprétée comme une subjectiviste, défenseuse du caprice individuelle, pour qui l’envie du moment est un motif irréductible. Il est difficile d’exprimer à quel point une telle vision est diamétralement opposée à l’éthique d’Ayn Rand.
Dans l’introduction de The Virtue of Selfishness (qui fait partie, rappelons le, des nombreux passages tronquées par Alain Laurent de l’édition française), Rand écrit :
L’éthique Objectiviste soutient que l’acteur doit toujours être le bénéficiaire de son action et que l’homme doit agir dans son propre intérêt rationnel. Mais son droit de le faire découle de sa nature d’homme et de la fonction des valeurs morales dans la vie humaine — et n’est par conséquent applicable que dans le contexte d’un code rationnel, objectivement démontré et validé de principes moraux qui définissent et déterminent ce qui est effectivement dans son intérêt personnel. Il ne s’agit pas d’un permis de « faire à sa guise » et elle ne s’applique pas à l’image de la brute « égoïste » forgée par l’altruisme, ni aux hommes animés par des émotions, des sentiments, des envies, des désirs ou des caprices, irrationnels.
Ceci est un avertissement contre le genre d’« égoïstes Nietzschéens » qui, en fait, sont un produit de la morale altruiste et représentent l’autre face de la même pièce : les hommes qui croient que toute action, quelle que soit sa nature, est bonne si elle est pour son propre bénéfice. De même que la satisfaction des désirs irrationnels des autres n’est pas un critère de valeur morale, la satisfaction de ses propres désirs irrationnels ne l’est pas davantage. La morale n’est pas un concours de caprices. (Voir les articles de M. Branden « Counterfeit Individualism » et « Isn’t Everyone Selfish? » qui suivent.)
Un type d’erreur similaire est commise par l’homme qui déclare que, puisque l’homme doit être guidé par son propre jugement indépendant, toute action qu’il choisit d’entreprendre est morale dès lors que c’est lui qui l’a choisi. Notre propre jugement indépendant est le moyen par lequel on doit choisir ses actions, mais ce n’est pas un critère moral ni une validation morale : seule la référence à un principe démontrable peut valider nos choix.
De la même manière que l’homme ne peut survivre par des moyens aléatoires, mais doit découvrir et pratiquer les principes que sa survie exige, l’intérêt personnel de l’homme ne peut être déterminé par des désirs aveugles ou des caprices aléatoires, mais doit être découvert et accompli par des principes rationnels. C’est pourquoi l’éthique Objectiviste est une morale de l’intérêt personnel rationnel — ou de l’égoïsme rationnel.
Je citerai également un extrait de la lettre d’Ayn Rand à John Hospers (où le nom d’« Attila » est utilisé comme symbole archétypal de la brute épaisse qui sacrifie les autres à lui, voir For the New Intellectuals à ce sujet) fort éclairant sur sa vision de l’égoïsme :
À présent, la question extrêmement importante de « l’égoïsme traditionnel ». Vous écrivez : « Traditionnellement, l’égoïsme a signifié agir uniquement pour son propre intérêt et ignorer les intérêts de tout le reste. » Puis vous décrivez « l’égoïste traditionnel » et vous me demandez en quel sens je me qualifie moi-même d’égoïste. Remarquez que la description que vous faites (la conception traditionnelle de l’égoïsme) est une description d’« Attila » : elle suppose que l’on juge son intérêt personnel selon l’horizon le plus étroit de l’instant immédiat, sans aucun contexte, sans aucune préoccupation pour le passé ou l’avenir, les normes, les principes, les moyens ou les fins, sans aucune raison derrière ses choix, ses actions ou ses décisions ; elle présuppose que le caprice est seule la norme de valeur et le seul critère de l’intérêt personnel, et qu’un « égoïste » est celui qui agit suivant ses caprices. C’est ce présupposé que je remets en cause.
Un égoïste est un homme qui agit pour son propre intérêt. Cela ne nous dit pas encore ce qu’est son intérêt personnel. Sur quel fondement suppose-t-on alors qu’un égoïste juge ou doit juger son intérêt selon le caprice arbitraire du moment ? Sur quel fondement suppose-t-on que ses intérêts sont antagonistes ou incompatibles avec ceux des autres ? Sur quel fondement suppose-t-on que les relations humaines n’ont aucune valeur personnelle pour un homme et qu’un égoïste doit être indifférent à tous les autres êtres humains ? Sur quel fondement « Attila » est-il censé représenter l’archétype de l’égoïsme — et pourquoi la vision d’« Attila » de l’intérêt personnel est-elle prise pour la vision et l’essence même de l’intérêt personnel ?
Comme vous le voyez, la conception « traditionnelle » de l’égoïsme est un alliage fallacieux « biaisé », sans fondement, injustifiée et injustifiable : alors qu’elle prétend ne définir que la motivation fondamentale d’un homme (l’intérêt personnel), elle en vient ensuite à prescrire les éléments concrets censés représenter cet intérêt — substituant ainsi les valeurs concrètes d’« Attila » à l’abstraction « intérêt personnel ».
Je soutiens bien entendu qu’un égoïste est un homme qui agit pour son propre intérêt et que l’homme devrait agir pour son propre intérêt. Mais le concept d’’intérêt personnel n’identifie que la motivation et pas la nature des valeurs que l’on devrait choisir. Par conséquent la question est : quelle est la nature de l’intérêt personnel de l’homme ? Puisque les désirs, souhaits ou caprices arbitraires ne constituent pas une norme de valeur valide ni un critère de l’intérêt personnel, un égoïste doit avoir une norme rationnelle de valeur et un code moral rationnel afin de pouvoir réellement accomplir son intérêt personnel.
La conception « traditionnelle » de l’égoïsme présuppose que la norme de l’égoïste est : « Mon intérêt personnel consiste à faire tout ce qui me plaît sur le moment. » Un ivrogne, un toxicomane, un chauffard imprudent sont des hommes qui agissent selon cette norme ; on pourrait difficilement les considérer comme des représentants de l’intérêt personnel. Un névrosé adorateur du caprice qui s’autodétruit n’est pas un représentant de l’ego ; dans les faits, dans la réalité, il n’a ni ego ni intérêt — et ce n’est évidemment pas son intérêt personnel qu’il poursuit ou atteint. On peut donc démontrer que la conception « traditionnelle » de l’égoïsme (ayant le caprice pour norme) est une contradiction dans les termes.
Je pense que le fond de cette dernière citation aurait pu, pour Le Précepteur, constituer un bon point de départ pour présenter l’éthique d’Ayn Rand.
Enfin, dans une interview avec Tom Snyder vers la fin de sa vie, elle le rappelait également :
[L’homme] doit faire ses propres choix, mais il doit savoir comment les faire. Il est immoral d’agir sur ses émotions, d’être guidé par le caprice du moment. L’Objectivisme tient cela pour très mauvais, très immoral.
L’altruisme : un égoïsme qui s’ignore ?
À présent que nous avons montré que selon Rand, l’égoïsme n’est pas une tendance automatique de l’homme, que l’égoïsme ne consiste pas simplement à faire tout ce qu’il nous prend de désirer sur le moment, et que Rand ne condamne pas l’altruisme uniquement s’il est obligatoire, voyons si on peut dire que, pour elle, l’altruisme serait en fait un égoïsme déguisé.
C’est une idée qu’on retrouve à la fois dans le livre du Précepteur et dans son interview pour Le Trilliard. Dans son livre, il suggère que dans son histoire de couple fictif (Vincent et Zoé, dont nous parlions précédemment), le véritable égoïste serait Vincent. Et dans son interview, Le Précepteur dit :
Toutes ces institutions, toutes ces structures qui ont pour rôle de répartir la solidarité, Ayn Rand nous dit : il n’y a pas pire pour créer des individus qui vont être égoïstes, parce que non seulement ils le sont au départ, mais vous les rendez encore plus égoïstes en les obligeant à être altruistes.
Le Précepteur semble être piégé par ses propres interprétations, en étant obligé d’ajouter cette idée de « encore plus égoïste ». Si on suit la façon dont il comprend Ayn Rand, l’égoïsme « naturel » serait acceptable, mais le surplus d’égoïsme ajouté par l’altruisme « obligatoire » deviendrait étrangement problématique. Mais pourquoi cela ? Sur quelle base ? Qu’est-ce qui change ? Est-ce parce que ce surplus d’égoïsme ne serait pas « naturel » ? Nous nageons dans la confusion : Ayn Rand n’a jamais dit cela, ni quelque chose qui ressemblerait à cela. Il n’y a jamais, chez Ayn Rand, de « trop » d’égoïsme, si on a correctement compris et défini ce qu’est l’égoïsme.
Je reviendrais sur la question générale de la sémantique plus bas, mais le problème nous ramène une fois encore à la définition de l’égoïsme et de l’altruisme. Si « égoïsme » signifie ne pas se soucier d’autrui et si « altruisme » signifie se soucier d’autrui (ce qui n’est en réalité ni la définition de l’égoïsme ni celle de l’altruisme, ce ne sont pas des définitions que Rand utilise) alors Ayn Rand ne dit pas que l’un est plus souhaitable que l’autre dans l’absolu, elle dit que c’est un problème inessentiel, contextuel, qui dépend de la valeur objective de l’autre dans notre propre vie. La question importante ici pour déterminer ce qui est souhaitable ou non dans une perspective Objectiviste est de savoir ce que représente objectivement cette préoccupation pour autrui dans le contexte de notre propre vie.
Le Précepteur poursuit en disant :
On ne se rend pas compte que sous couvert d’altruisme on se comporte soi-même de manière égoïste. Parce que l’altruisme ça consiste à demander à l’autre de faire des choses pour nous.
Le raisonnement du Précepteur signifie que « demander à l’autre de faire des choses pour nous » serait nécessairement égoïste. Or Ayn Rand dit dans l’introduction de The Virtue of Selfisness que la définition neutre de l’égoïsme est « le souci de ses intérêts propres ». Mais elle ajoute que cette définition neutre ne dit pas ce qui constitue effectivement nos intérêts propres (exactement comme elle le disait à Hospers dans l’extrait que j’ai cité plus haut). Et sa philosophie intervient en soutenant que les intérêts propres d’un homme sont objectifs, conformément à une norme rationnelle de valeur. Cela ne consiste donc pas, comme nous l’avons vu, à faire tout ce qu’on a envie sur le moment. Ainsi, pour savoir si « demander à l’autre de faire choses pour nous » est égoïste, il faut se demander s’il est objectivement dans notre intérêt propre de demander à l’autre de faire des choses pour nous. La réponse à cette question dépend, comme toujours, du contexte, et Ayn Rand insiste aussi beaucoup sur la nature contextuelle des valeurs objectives (ce n’est pas une contradiction, mais l’expliquer demanderait d’autres développements sur son épistémologie). Or faire culpabiliser autrui au nom de notions irrationnelles — ce qu’est l’altruisme selon Ayn Rand — ne peut jamais, d’après elle, être objectivement dans notre intérêt, car demander à autrui de se sacrifier pour nous n’est jamais dans notre intérêt objectif. (Cela inclut toute demande qui se présente sous forme d’exigence, sauf contextes particuliers tel un contrat qui doit être honoré par exemple.) Cela nous ramène à un autre principe de la philosophie Objectiviste, à savoir qu’il n’y a pas d’intérêts conflictuels entre des hommes rationnels.
En résumé, si cela n’est pas objectivement dans son intérêt (et Rand soutient que ce n’est jamais le cas), un altruiste qui demande aux autres de se sacrifier pour lui ne se comporte pas comme un égoïste qui s’ignore mais bien comme… un altruiste.
Donc, pour revenir au personnage fictif de Vincent dans le livre du Précepteur, est-il réellement égoïste ? Dans la perspective d’Ayn Rand, avec le peu d’éléments de contexte que nous avons, il semble que non. Parce qu’il ne semble jamais agir réellement dans son intérêt objectif. Il agit comme une personne qui ne fonctionne pas par la raison (il ne fournit jamais aucun argument rationnel à Zoé), mais par le caprice. Selon Rand, on ne peut déterminer ses intérêts ainsi.
À un autre moment dans son interview, Le Précepteur dit :
C’est pour ça qu’Ayn Rand parle d’un « cannibalisme moral » : on ronge l’autre, on dévore l’autre par la culpabilité, on le fait culpabiliser de ne pas être suffisamment altruiste envers nous.
Il y a une nuance à apporter ici. Même si Ayn Rand a beaucoup critiqué l’utilisation de l’altruisme comme outil de culpabilisation, ce n’est pas exactement le sens de son expression de « cannibalisme moral ». Elle a souvent utilisé l’image du cannibale pour parler de l’altruisme, mais dans une signification plus large que la seule culpabilité. De façon générale, c’est le fait de se sacrifier pour autrui ou de demander à autrui de se sacrifier pour soi qui représente le cannibalisme. Parmi les nombreux illustrations qu’on peut donner, je m’en contenterais d’une seule, issue de sa correspondance :
Quiconque tient l’altruisme (vivre pour autrui) pour un idéal sera condamné à un état de frustration misérable, de peur, de culpabilité et d’infériorité — car la seule façon d’être un altruiste complet est de s’offrir en repas à la première tribu de cannibales que l’on peut trouver. Tout ce qui est en deçà reste bien loin de l’idéal et laisse l’individu dans la position d’un faible, imparfait, malheureux pécheur.
Remarquez qu’elle ne dit pas que c’est la culpabilité elle-même qui représente le cannibalisme, elle dit que la culpabilité résulte du fait de ne s’être pas encore pleinement sacrifié aux cannibales.
Enfin, si les altruistes ne sont pas des égoïstes qui s’ignorent, on peut également ajouter que pour Ayn Rand, la réciproque n’est pas vraie non plus : les égoïstes ne sont pas des altruistes qui s’ignorent, au motif qu’ils peuvent faire des actions qui vont bénéficier à autrui. Dans sa correspondance avec Robert Spencer Carr, Ayn Rand écrit :
« Altruiste » ne signifie pas « aimable » ou « bénéfique pour les autres » — ce qui est la façon dont vous employez le mot. « Altruisme » signifie placer les autres au-dessus de soi — et placer les intérêts des autres au-dessus des siens. Si vous gardez cela à l’esprit, vous éprouverez peut-être un peu de honte en relisant un paragraphe comme celui-ci : « Ce sont eux les vrais, les égoïstes altruistes, dont vous faites partie. J’en veux pour preuve The Fountainhead, un livre qui a bénéficié à des centaines de milliers de lecteurs, et n’a nui qu’à quelques imposteurs qui méritaient d’être démasqués. »
Appelez-vous le fait que mon livre ait bénéficié à ses lecteurs un acte « altruiste » ? Voulez-vous dire qu’ils en ont tiré de plus grands bénéfices que moi, spirituels ou matériels ? Voulez-vous dire que leur bénéfice s’est fait à mes dépens ou au prix d’une sorte de sacrifice de ma part ? Voulez-vous dire que je l’ai écrit pour eux et non pour moi ? Voulez-vous dire que je l’ai écrit dans le but de leur être utile, sans qu’aucun intérêt personnel ne soit en jeu ? Ou voulez-vous dire que, pour être égoïste, j’aurais dû attendre de mon livre qu’il fasse du tort aux gens — mais que, comme il n’en a pas fait, cela fait de moi une altruiste ?
À qui et à quoi répondez-vous lorsque vous m’écrivez : « Il n’est pas vrai que tout acte qui bénéficie à un autre être humain soit en soi une imposture malsaine et hypocrite » ? Qui donc a dit cela ? Ce que dit The Fountainhead, c’est que seul un acte véritablement égoïste, motivé par notre propre bénéfice et visant notre propre bénéfice, peut être d’un quelconque bénéfice ou d’une quelconque valeur pour les autres — et seulement comme conséquence secondaire.
L’égoïsme : justifié par le résultat collectif ?
Dans son livre, Le Précepteur décrit ainsi la justification de l’égoïsme par Ayn Rand :
Soit. Admettons que l’égoïsme soit quelque chose de naturel. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille l’encourager ! Eh bien, pour Ayn Rand, si. Pourquoi ? Parce qu’il est le moteur du progrès social. L’idée peut sembler contre-intuitive au premier abord, mais elle repose sur une certaine logique. En effet, sans égoïsme, pas d’ambition. Pas de motivation à accomplir de grandes choses, que ce soit pour la reconnaissance, la satisfaction personnelle ou la réussite matérielle. Pourquoi un individu chercherait-il à entreprendre, à innover ou à exceller dans un domaine s’il ne lui était pas permis d’en récolter les bénéfices ? À la racine de toute action bénéfique pour le groupe, il y a, nous dit Ayn Rand, un désir égoïste d’être récompensé.
On retrouve là l’une des grandes erreurs d’interprétation qu’avait commis Kosmos et qu’on retrouvait également en passant chez Le Hussard. Là encore, nous sommes absolument aux antipodes de la philosophie d’Ayn Rand et il est vraiment stupéfiant de constater à quel point on lui fait dire l’exact contraire de ce qu’elle dit (Notons également que cette justification de l’égoïsme est assez différente de celle que Le Précepteur donne dans dans son interview pour Le Trilliard.)
Le Précepteur ne semble pas saisir pleinement que pour Rand — et elle insiste souvent là-dessus, on pourrait encore multiplier les citations — l’homme est une fin en soi. Que c’est le bien de l’homme qui justifie la société et non pas le « bien de la société » qui justifie l’homme.
Certes, elle serait entièrement d’accord avec l’idée que l’égoïsme a des conséquences bénéfiques pour la société dans son ensemble, qu’il est effectivement un moteur de progrès social, mais ce n’est pas du tout ce qui le justifie selon elle. Il s’agit à ses yeux d’une conséquence, certes bonne, mais secondaire. L’approche de Rand est totalement opposée à ce genre de justification collectiviste (qu’elle qualifie de « prémisse tribale ») ou conséquentialiste du type « bien commun », « intérêt général », « progrès social », etc. Dans « What is Capitalism? », elle reproche justement aux autres défenseurs du capitalisme d’utiliser ce genre de notions comme justification. Il y a notamment un passage où elle critique la notion de « bien commun », cette idée qu’il puisse y avoir, comme dit Le Précepteur, quelque chose de « bénéfique pour le groupe ». Voici un bref extrait :
Le « bien commun » (ou « l’intérêt public ») est un concept indéfini et indéfinissable : « la tribu » ou « le public » n’existent pas en tant qu’entité, la tribu (ou le public ou la société) ne sont qu’un certain nombre d’individus. Rien ne peut être bon pour la tribu en tant que telle : « bien » et « valeur » ne se rapportent qu’à un organisme vivant — à un organisme vivant individuel — et non à un agrégat désincarné de relations.
Le « bien commun » est un concept dénué de sens, à moins qu’il ne soit pris littéralement, auquel cas son seul sens possible est : la somme du bien de tous les hommes impliqués, mais dans ce cas, le concept est dénué de sens en tant que critère moral : il laisse sans réponse la question de savoir ce qu’est le bien des hommes individuels et comment le déterminer.
Mais là où Rand est peut-être encore plus explicite à ce sujet, c’est dans sa correspondance, où elle a été amenée à répondre à des gens qui commettaient des erreurs d’interprétation semblables à celles du Précepteur, de Kosmos et du Hussard.
Linda Lynneberg, une amie d’Ayn Rand, définissait l’individualisme comme quelque chose qui servirait à « promouvoir l’activité créatrice humaine ». Ayn Rand répond :
Mais le point auquel je m’opposerais le plus violemment dans ta définition, le point qui est le plus profondément philosophique et la plus dangereuse des erreurs, est celui-ci : tu assignes un but aux droits et à l’existence de l’homme. Tu dis que l’Individualisme est un moyen de « promouvoir l’activité créatrice humaine ». Cela fait de la conception de l’Individualisme (et, par implication, de l’Homme) un moyen en vue d’une fin. Cela revient exactement à la même erreur que celle commise par les philosophes individualistes du dix-neuvième siècle lorsqu’ils défendaient une économie libre au motif que celle-ci réalisait « le bien commun » ou « l’intérêt public ». Prise à la lettre, ta définition signifie que la conception de l’Individualisme ne s’applique qu’à ceux qui promeuvent l’activité créatrice humaine, et seulement tant qu’ils le font. Elle signifie qu’un homme qui n’a ni la capacité ni le désir d’être actif sur le plan créatif, un invalide par exemple, doit rester en dehors du domaine de l’Individualisme et de tout droit que cela implique, puisqu’il n’en remplit pas les conditions. Elle signifie aussi que la conception de l’Individualisme dépend et se trouve subordonnée à la définition que l’on donne de ce qui constitue « l’activité créatrice humaine » et des meilleurs moyens de la promouvoir. C’est précisément là que les collectivistes s’empareraient de ta définition, et avec quelle facilité ! Ils affirment que l’activité créatrice humaine est sociale et collective, ils prétendent avoir des arguments naturels (scientifiques) pour le démontrer, et soutiennent que seule une société collectiviste « libérera » l’individu pour qu’il soit créatif. En fait, c’est leur revendication la plus ancienne, l’un des points les plus bruyamment répétés de leur Ligne du Parti.
Or, l’essence de l’Individualisme est que personne — ni vous, ni moi, ni Marx — ne peut dire à un homme ce pour quoi il doit vivre, ni subordonner ses droits à un but fixé par nous. L’Individualisme n’existe pour AUCUN objectif, il n’existe pas « pour promouvoir » quoi que ce soit, rien du tout, de bien, de mal ou d’indifférent. Il est vrai que l’Individualisme conduit au développement de l’activité créatrice humaine (et qu’il est le seul code qui le fasse), au bonheur humain, à la prospérité humaine et à tout ce que les hommes peuvent souhaiter de désirable. Mais ce sont là des conséquences, non des buts ; des résultats secondaires, non des finalités fixées d’avance. Ceux-ci ne peuvent pas faire partie d’une définition de l’Individualisme.
Dans une lettre à Richard Mealand, Ayn Rand écrit :
Quand je te verrai, j’aimerais avoir une petite discussion politique au sujet de ta déclaration selon laquelle l’individualisme peut être bon ou mauvais selon « que la réaction qu’il déclenche soit orientée vers la santé ou la destruction de la masse dans laquelle il opère ».
L’individualisme, qui veut dire une façon de vivre fondée sur les droits inaliénables de l’individu, ne peut être que bon. Toute autre voie est nécessairement destructrice. Mais une déclaration comme la tienne est une déclaration collectiviste, car elle implique que la « santé de la masse » est la norme par laquelle doivent être mesurés les droits de l’individu. En réalité, l’individualisme est le seul principe qui profite à la fois à l’individu et au reste de la société — mais ce n’est pas le « bien social » qui en est la norme et la justification, c’est le droit de l’individu à vivre sa propre vie pour lui-même — ce qui signifie : ne pas sacrifier autrui à soi, ni se sacrifier à autrui.
Dans une lettre à Rose Wilder Lane, Ayn Rand écrit :
En tant que conséquence secondaire, la poursuite par un homme de son propre avantage personnel profite souvent à d’autres hommes — par exemple, le travail scientifique, artistique ou industriel d’un individu bénéficie à la société — mais cela reste une conséquence secondaire, ce n’est pas toujours le cas et cela n’a pas à être toujours le cas. Un artiste qui n’est pas reconnu par la société devrait et doit, moralement […], continuer à poursuivre son travail, si c’est ce qu’il souhaite faire, que cela soit ou non avantageux pour les autres autour de lui. Il doit, bien entendu, subvenir lui-même à ses besoins — il ne peut exiger le soutien des autres si ces derniers ne souhaitent pas acheter ses œuvres. Mais il doit faire ce qu’il souhaite de lui-même, de sa vie et de son argent — qu’il fasse du « bien » aux autres ou non. (Encore une fois, pour être précis : il ne doit pas recourir à la violence physique contre autrui ; c’est la seule restriction morale qui s’impose à lui.)
Pour une critique Objectiviste de la notion d' »intérêt collectif », on pourra notamment se référer au quatrième chapitre du livre In Defense of Selfishness (ou The Tyranny of Need dans sa nouvelle édition) de Peter Schwartz.
Comment Le Précepteur en est-il arrivé à conclure que Rand justifiait l’égoïsme par son résultat collectif ? Il nous donne ce qui semble être la réponse à cette question dans son livre (il est possible que ce soit le même raisonnement qu’avait fait Fabien de la chaîne Kosmos) :
Dans son roman le plus connu intitulé La Grève, Ayn Rand imagine une société dans laquelle l’esprit d’initiative est étouffé sous le poids du collectivisme, poussant les créateurs et les innovateurs à se retirer du système. Les conséquences ne tardent pas à se faire sentir : privée de ses éléments les plus ambitieux, la société s’effondre progressivement. À travers cette parabole, Ayn Rand exprime sa conviction philosophique centrale : la société a besoin de l’égoïsme.
Tout d’abord, Le Précepteur commet une méprise sur le thème d’Atlas Shrugged. Ayn Rand a toujours dit que le thème du roman était l’importance, non pas de l’égoïsme, mais de la raison ou de l’esprit dans l’existence humaine (voir The Art of Fiction ou The Romantic Manifesto). C’est la raison qui est fondamentale et centrale dans sa philosophie, l’égoïsme n’étant pour elle qu’une des conséquences de la raison. Elle écrit dans « Brief Summary » (publié dans The Objectivist en 1971) :
Je ne défends pas le capitalisme avant tout, mais l’égoïsme ; et je ne défend pas l’égoïsme avant tout, mais la raison. Si l’on reconnaît la suprématie de la raison et qu’on l’applique de façon cohérente, tout le reste suit. Ceci — la suprématie de la raison — a été, est et sera la préoccupation première de mon œuvre, et l’essence de l’Objectivisme.
Et dans une lettre à Rose Wilder Lane (la même lettre que je citais plus haut), dès 1946 :
Sais-tu que ma croisade personnelle dans la vie […] ne consiste pas simplement à me battre contre le collectivisme, ni à me battre contre l’altruisme ? Ce ne sont que des conséquences, des effets, pas des causes. Je suis à la poursuite de la véritable cause, de la véritable racine du mal sur terre : l’irrationnel.
La grève d’Atlas Shrugged est une grève de l’esprit et est très explicitement présentée comme telle dans le roman. L’effondrement que cette grève provoque illustre notamment l’idée que la raison est le moyen fondamental de survie de l’être humain.
Néanmoins, il est vrai qu’Atlas Shrugged est un roman qui regarde les choses au niveau de la société dans son ensemble. Et il est aussi vrai que le roman illustre l’idée que, privée de la rationalité, la société s’effondre. Mais l’erreur est d’en conclure automatiquement que Rand veut dire par là que « le bien de la société » serait une justification ou la fin légitime dont la raison (ou l’égoïsme ou quoi que ce soit d’autre) serait le moyen. C’est une projection que peut faire un lecteur qui a déjà ce genre d’idée au moment où il lit Atlas Shrugged, mais le roman ne dit pas cela. Ce sont précisément les « méchants » dans le roman qui se préoccupent sans cesse du « bien de la société ».
La justification de l’égoïsme (et du capitalisme) par Ayn Rand est complètement différente d’une justification par une quelconque conséquence collective bénéfique (je renvoie le lecteur à « The Objectivist Ethics » entre autres) et elle a toujours dit que la fin (en soi) était et devait être la vie de l’homme individuel.
Dans son interview pour Le Trillard, l’un des intervenants demande au Précepteur ce qui différencie Ayn Rand d’Adam Smith lorsque ce dernier dit que le boulanger fait son pain par intérêt et non par bonté. En réponse, Le Précepteur dit qu’Ayn Rand est une « radicalisation » d’Adam Smith.
Une telle formulation suggère que la différence entre Ayn Rand et Adam Smith est une différence de degré. Or il s’agit en réalité d’une différence de nature : Ayn Rand ne « radicalise » pas Adam Smith, elle s’oppose à lui (sur le plan philosophique, pas nécessairement économique) La théorie morale d’Adam Smith, exposée dans sa Théorie des sentiments moraux, condamne l’égoïsme. Donc lorsque dans la Richesse des nations, il parle du boulanger qui fait son pain par intérêt, pour lui c’est un principe amoral, même si cela a pour conséquence pratique ou utilitaire de bénéficier à autrui. Ce qui veut dire qu’Adam Smith soutient une prémisse (que partage aussi Kant) totalement opposée à l’Objectivisme : la dichotomie entre le moral et le pratique. Ou alors, Smith considère que l’intérêt personnel est un principe dont la justification morale n’est validée que par sa conséquence sur autrui et dans ce cas là aussi, c’est le contraire de la philosophie d’Ayn Rand.
Cette façon d’interpréter Ayn Rand est semblable à celle de Kosmos avec Mandeville, dont j’avais montré l’inexactitude, en faisant justement un contraste entre Adam Smith et Ayn Rand. Le passage concerné dans ma vidéo réponse se trouve à partir de 1h12mn04s. Je ne pourrais que répéter les propos et les sources que j’ai donné à ce moment-là. Pour Ayn Rand, l’acte productif effectué pour soi-même est profondément moral, et pas parce qu’il bénéficie à autrui, mais parce qu’il bénéficie à soi-même.
Je peux toutefois ajouter ici une citation (qu’on retrouvera dans l’ouvrage Ayn Rand Answers). Une question fut posée à Ayn Rand par un membre de l’audience à l’issue d’une de ses conférences en 1963 :
Question à Ayn Rand : Vous dites qu’il est contraire à nos instincts d’agir de manière altruiste. Mais le capitalisme de laissez-faire — la philosophie d’Adam Smith, que vous défendez — ne repose-t-il pas sur la représentation honnête d’un produit par l’homme d’affaires auprès du consommateur ? N’y a-t-il pas une contradiction entre votre opposition à l’altruisme et le fait qu’un homme d’affaires ne trompe pas ses clients chaque fois qu’il en a l’occasion ?
Réponse d’Ayn Rand : D’abord, je ne crois pas aux instincts, et je n’en parle jamais dans mes écrits contre l’altruisme. Ensuite, je ne suis pas une défenseuse de la philosophie d’Adam Smith. Je ne crois pas à des mains invisibles qui mèneraient les hommes à l’altruisme par la poursuite de leurs intérêts privés. Je rejette l’altruisme, le service collectif et le bien public comme justification morale de la libre entreprise. L’altruisme est ce qui détruit le capitalisme. Adam Smith était un brillant économiste ; je suis d’accord avec nombre de ses théories économiques. Mais je suis en désaccord avec sa tentative de justifier le capitalisme sur des bases altruistes. Ma défense du capitalisme repose sur les droits individuels, tout comme celle des Pères fondateurs américains, qui n’étaient pas des altruistes. Ils ne disaient pas que l’homme devait exister pour autrui ; ils disaient qu’il devait poursuivre son propre bonheur. Enfin, il n’est pas dans l’intérêt rationnel de l’homme de tromper ses clients. Plus l’homme est capable, plus il est en mesure de planifier à long terme. Un industriel compétent sait qu’il n’est pas en affaires pour faire un coup rapide et disparaître ; son but n’est pas de tromper ses clients une fois pour ensuite s’éclipser. Il sait qu’il est dans son propre intérêt pratique, rationnellement égoïste, de faire économiquement de son mieux — de créer le meilleur produit et de le vendre au prix le plus bas possible.
Le bonheur comme devoir
Vers la fin de son chapitre, Le Précepteur écrit :
Car une telle morale du sacrifice [l’altruisme] nous fait oublier l’essentiel, à savoir que le but de tout être humain dans la vie est d’être heureux. Plus qu’un but, un devoir.
Il convient ici d’apporter une nuance. Dans sa correspondance privée avec Robert Spencer Carr que nous avons cité plus haut et qui date de 1948, Ayn Rand parle effectivement du bonheur comme d’un « devoir ». Cependant, dans sa philosophie arrivée à un peu plus à maturité, dans de nombreuses déclarations publiques postérieures, Ayn Rand a totalement rejeté le concept même de « devoir ». Ce n’est pas nécessairement une contradiction si on comprend que dans sa philosophie, il y a bien des impératifs, mais ces impératifs sont — pour parler le langage de Kant — « hypothétiques » (et non pas « catégoriques »), c’est-à-dire relatifs à un choix.
En effet, la morale de Rand repose sur un choix fondamental, qui lui-même est pré-moral : le choix de vivre. Ainsi, si on veut vivre, autrement dit si on entre dans le champ de la morale, alors dans ce cas, oui, la poursuite de son propre bonheur devient un but requis, en tant qu’effet psychologique d’une vie réussie. Mais il n’y a aucun « devoir » transcendant qui consisterait à être heureux ou à quoi que ce soit d’autre. Il n’y a que la causalité qui dans la réalité oblige l’homme à choisir certains moyens pour aboutir à certaines fins (rationnellement justifiables). Ainsi dans « Causality versus Duty », elle écrit :
L’approche correcte de l’éthique, le point de départ sur une ardoise métaphysiquement propre qui ne serait pas entachée par le kantisme, peut être illustrée par l’histoire suivante. En réponse à un homme qui lui disait qu’elle devait faire quelque chose, une vieille et sage noire dit : « Monsieur, il n’y a rien que je doive faire sinon mourir. »
Vie ou mort est la seule alternative fondamentale de l’homme. Vivre est son acte de choix fondamental. S’il choisit de vivre, une éthique rationnelle lui dira quels principes d’action sont requis pour mettre son choix en œuvre. S’il ne choisit pas de vivre, la nature suivra son cours.
La réalité confronte l’homme à un grand nombre de « doit », mais tous sont conditionnels ; la formule de la nécessité réaliste est : « Vous devez, si — » et le « si » représente le choix humain : « — si vous voulez atteindre un certain but. » Vous devez manger, si vous voulez survivre. Vous devez travailler, si vous voulez manger. Vous devez penser, si vous voulez travailler. Vous devez regarder la réalité, si vous voulez penser — si vous voulez savoir quoi faire — si vous voulez savoir quels objectifs choisir — si vous voulez savoir comment les atteindre.
À la fin de cet écrit, Ayn Rand résume son propos en citant le proverbe suivant : « Dieu a dit : “Prends ce que tu veux et paye le.” »
Pour décrire la position d’Ayn Rand, je dirais que pour elle, c’est le droit à la poursuite du bonheur — selon la formule consacrée par la Déclaration d’indépendance américaine — qui s’impose. C’est ce que dit Le Précepteur à un moment de son interview pour Le Trilliard, et sur ce point précis, il a pleinement raison.
Amour et intérêt
L’ouvrage du Précepteur contient un petit encart à la fin du chapitre qui nous préoccupe. Dans cet encart, il écrit :
Rien n’est plus faux, selon Ayn Rand, que l’idée selon laquelle l’amour serait un sentiment altruiste et désintéressé. Si tel était effectivement le cas, nous n’attendrions rien de l’être aimé. Nous nous contenterions de l’aimer sans rien lui demander en retour. Or, quiconque a déjà fait l’expérience de l’amour sait que les choses ne fonctionnent pas comme cela.
Ce passage est très ambigu. Ayn Rand n’a jamais dit ou laissé entendre que lorsqu’on aime quelqu’un, on « attend » quelque chose de l’être aimé et qu’on lui « demande » quelque chose en retour. Lorsqu’elle dit qu’on aime quelqu’un parce qu’il nous apporte du bonheur, cela ne signifie pas que ce bonheur doit nécessairement se traduire en actions spécialement destinées à soi-même de la part de l’être aimé. Le bonheur que nous apporte l’être aimé peut nous être fourni par sa simple compagnie ou même par le simple fait de savoir qu’il existe.
Au cours de son interview avec Mike Wallace, Ayn Rand dit :
En amour la devise est la vertu. On aime les gens, non pour ce qu’on fait pour eux ni pour ce qu’ils ont fait pour nous, on les aime pour les valeurs, les vertus qu’ils ont atteint dans leur caractère propre.
Ou, dans l’interview qu’elle a donné pour Playboy :
Lorsque vous êtes amoureux, cela signifie que la personne que vous aimez a une grande importance personnelle et égoïste pour vous et pour votre vie. Si vous êtes altruiste, cela signifie que vous ne tirez aucun plaisir ou bonheur personnel de la compagnie et de l’existence de la personne que vous aimez, et que vous êtes uniquement motivé par une pitié sacrificielle envers le besoin que cette personne a de vous. Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer que nul ne serait flatté ou n’accepterait ce genre de conception. L’amour n’est pas le sacrifice de soi, mais l’affirmation la plus profonde de vos besoins et valeurs propres. C’est pour votre propre bonheur que vous avez besoin de la personne que vous aimez, et c’est le plus grand compliment, le plus grand hommage que vous puissiez rendre à cette personne.
Donc en effet Rand soutient que l’amour n’est pas désintéressé, mais elle dit qu’on est amoureux parce que la personne même (ses vertus, sa personnalité) signifie quelque chose pour nous, et non pas nécessairement parce qu’elle fait ou devrait faire proactivement des choses pour nous. Je cite enfin Ayn Rand dans « Philosophy and Sense of life » (publié dans The Romantic Manifesto) :
L’amour est une réaction aux valeurs. C’est du sens de la vie d’une personne dont on tombe amoureux — de cette somme essentielle, de cette attitude fondamentale ou de cette manière fondamentale de faire face à l’existence, qui est l’essence d’une personnalité. On tombe amoureux de l’incarnation des valeurs qui ont façonné le caractère d’une personne, et qui se reflètent dans ses plus grands objectifs et ses plus petits gestes, qui créent le style de son âme — le style individuel d’une conscience unique et irremplaçable. C’est notre propre sens de la vie qui agit comme sélectionneur, et réagit à ce qu’il reconnaît comme nos propres valeurs fondamentales dans une autre personne. Ce n’est pas une question ayant trait aux convictions que l’on affiche (quoique celles-ci ne soient pas sans importance) ; c’est une question d’harmonie bien plus profonde, consciente et subconsciente.
Sur la sémantique
Nous approchons de la conclusion. À la lecture de l’ensemble de ce qui précède, Le Précepteur pourrait peut-être me répondre quelque chose comme suit : « Je sais très bien que Rand ne voit pas l’égoïsme et l’altruisme de la façon dont j’emploie ces termes, mais je m’adresse au grand public qui, lui, voit généralement les choses ainsi, et comme la vulgarisation implique la brièveté, je n’ai pas le temps de rentrer dans ces subtilités. Alors par souci didactique, j’utilise les termes d’une manière que le grand public peut comprendre. » Ou bien, on pourrait carrément objecter par l’accusation suivante (que j’ai déjà entendu) : « Ayn Rand change le sens des mots, parce que ce n’est pas ainsi que les gens les utilisent. »
De telles objections hypothétiques s’appuient sur la prémisse (qu’on retrouve dans certaines philosophies, notamment chez Wittgenstein) selon laquelle le sens des mots doit être défini par leur usage populaire. Or c’est une prémisse que la philosophie d’Ayn Rand réfute, en particulier dans son épistémologie, qui contient une théorie des définitions objectives, laquelle s’appuie sur sa théorie de l’objectivité des concepts.
Ce n’est pas le lieu ici pour exposer sa théorie en détails, mais l’un des problèmes que l’on peut mentionner, c’est que l’usage populaire des mots peut impliquer des sophismes, notamment en faisant passer clandestinement ce que Rand appelle des « package-deal » (des alliages fallacieux) c’est-à-dire plusieurs notions distinctes empaquetées en une seule.
Par exemple, si j’empaquette dans le sens du mot « égoïsme » à la fois le fait de s’occuper de soi-même sans gêner autrui et le fait de sacrifier autrui à soi, j’englobe sous un même concept à la fois le créateur et le voleur, comme si la différence entre les deux était inessentielle. (C’est un exemple utilisé par Rand dans son introduction à The Virtue of Selfishness et dans sa lettre à John Hospers. Le problème est le même si j’empaquette dans le mot « altruisme » à la fois le fait d’aimer sa femme et le fait d’aimer son ennemi.)
De surcroît, par cet usage sémantique, on introduit implicitement l’idée que la poursuite de l’intérêt est une affaire subjective. Or si l’égoïsme est une affaire subjective, cela veut dire que je suis égoïste si je fais quoi que ce soit que j’ai envie de faire, à plus forte raison si l’égoïsme est une tendance automatique. Or tout cela, nous l’avons montré, est aux antipodes de la philosophie d’Ayn Rand. En utilisant les mots ainsi, il est impossible de comprendre correctement ce qu’elle veut dire. Cet usage sémantique prend pour acquis ce que Rand considère comme des hommes de paille sur l’égoïsme, fabriqués par l’altruisme.
Comme j’en parle au début de mon article en réponse à Thierry Falissard, Rand était extrêmement soucieuse de la signification et de la précision des mots. Elle a défini la plupart des termes qu’elle utilise et il y a une raison derrière ses choix sémantiques. Il y a dans sa philosophie un lien entre la pensée conceptuelle et le langage.
C’est là qu’on voit le problème qui peut résulter du fait de se ruer sur l’éthique en négligeant les branches fondamentales de la philosophie. Le problème de ne pas comprendre que l’Objectivisme est un système intégré, fondé sur une métaphysique et une épistémologie, où les idées sont interdépendantes les unes des autres.
Conclusion
En écoutant et en lisant Le Précepteur, mon impression est qu’il s’agit de quelqu’un qui a une philosophie complètement différente de celle d’Ayn Rand — c’est-à-dire quelqu’un qui pense que l’égoïsme est une tendance de l’homme et qu’au fond c’est tout de même quelque chose de dangereux ; que respecter et aider autrui c’est cela l’altruisme et qu’au fond c’est tout de même quelque chose de sain — et qui essaye à toute force de rendre cela compatible avec Ayn Rand. Or la philosophie de Rand remet en cause de telles idées à leur racine, jusque dans leur prémisses les plus fondamentales. Tout se passe comme s’il avait lu Rand, s’était retrouvé face à quelque chose de très étranger, et s’était demandé comment trouver un moyen d’interpréter tout cela à sa façon pour l’intégrer à sa propre vision et ses propres prémisses. (Et peut-être a-t-il été influencé par les inexactitudes de la chaîne Kosmos ?) Ce qui me conforte dans cette impression, c’est que dans son entretien avec Gilles d’Elia, Le Précepteur expliquait que lorsqu’il présente un philosophe, à aucun moment il n’est en train de dire quelque chose qu’il pense être faux. En d’autres termes, il cherche toujours un terrain d’entente avec le philosophe qu’il présente. Et le risque bien sûr, c’est qu’en l’absence de ce terrain d’entente, il faille en fabriquer un.
Naturellement, je ne suis pas dans la tête du Précepteur et je peux me tromper dans mes impressions (qu’il me corrige le cas échéant). Mais ce que je veux surtout indiquer ici, c’est que Le Précepteur ne « rentre » jamais dans la philosophie d’Ayn Rand, il n’essaye jamais de porter ses lunettes afin de nous présenter les choses de son point de vue à elle. La philosophie dont il nous parle, quel que soit le jugement de valeur qu’on porte dessus, n’est pas celle d’Ayn Rand.
Et que l’on ne s’y trompe pas : la quasi-totalité des corrections que je fais dans cet article ne concernent pas des subtilités de la philosophie d’Ayn Rand, ce sont vraiment des points de base de sa philosophie pour quiconque la connaît vraiment (il y a toute une littérature secondaire là-dessus). Raison pour laquelle je peux publier cet article quelques jours seulement après l’interview du Précepteur.
J’anticipe également l’hypothétique objection selon laquelle on pourrait interpréter une philosophie « comme on veut » (ce qui ne me semble pas compatible avec le principe d’honnêteté du Précepteur consistant à ne pas déformer la pensée des philosophes) : oui, dans l’absolu chacun est libre de le faire. Mais, de fait, c’est faire du subjectivisme. Chacun est libre d’être subjectiviste, mais faire une présentation subjectiviste de l’Objectivisme revient à ne pas présenter l’Objectivisme du tout.
Je disais au début de cet article qu’il pouvait y avoir une lueur d’espoir dans le cas présent. En effet, à l’heure où j’écris ces lignes, Le Précepteur n’a pas encore sorti son podcast sur Ayn Rand sur sa chaîne Youtube. [Mise à jour de dernière minute : en revanche, il vient de publier l’extrait de son interview pour Le Trilliard sur sa chaîne.] Or c’est ce format là qui aura très certainement le plus d’impact. À chaque fois que j’ai publié un article en réponse à un vulgarisateur, je lui ai envoyé personnellement mon article dans la mesure où j’ai réussi à le faire. Si Le Précepteur lit le présent article, peut-être en tiendra-t-il compte, et peut-être évitera-t-il de reproduire dans son podcast les erreurs d’interprétation de son livre et son interview ? C’est là que je place mon espoir. Nous le saurons, apparemment, dans quelques mois.
Dans son interview pour Le Trilliard, Le Précepteur dit :
J’aime bien faire fi des avis négatifs autant que positifs. Je préfère faire mon truc et si un jour je tombe vraiment sur un commentaire qui va me déclencher une réflexion dans la tête, là je vais laisser ce commentaire prendre possession de mon esprit et travailler dans mon esprit.
J’espère que cet article tombera dans la dernière catégorie qu’il décrit. Faire fi des critiques peut être un principe parfaitement légitime suivant le contexte, et je dirais même qu’il ne faut jamais écouter les critiques lorsqu’elles ne sont pas rationnellement justifiées. Mais je ne demande aucunement au Précepteur de me croire sur parole : ma critique repose sur des informations sourcées et vérifiables. Si j’ai montré de façon rationnelle, comme je pense l’avoir fait, que Le Précepteur fait fausse route, le principe d’honnêteté qu’il revendique ne devrait-il pas le conduire à corriger ses erreurs ? Serait-il conforme à l’honnêteté d’esquiver les informations que j’ai fournies ? Ou alors, si c’est moi qui fait erreur, je souhaiterais que Le Précepteur me le montre, en s’appuyant sur des informations factuelles tirées d’Ayn Rand, comme je l’ai fait (et sans esquiver les miennes). Cela m’intéresserait énormément. Et s’il prouve que c’est moi qui fait fausse route, je serais alors entièrement disposé à amender mon propos. Je ne tiens pas à avoir raison à tout prix : comme je l’ai dit au début de cet article, mon objectif est tout simplement la vérité au sujet d’Ayn Rand.
Je suis à la disposition du Précepteur pour tout échange, pour fournir des sources complémentaires (notamment s’il pense que j’ai affirmé quelque chose qui n’est pas suffisamment justifié) ou de la documentation, répondre à des questions, objections ou critiques le cas échéant. La rubrique Contact permet de m’envoyer un email au besoin.
En attendant la suite, merci de m’avoir lu, et je souhaite au lecteur de bonnes prémisses !
Travail colossal, une nouvelle fois et très enrichissant sur cette philosophie peu connue et peu accessible en France.
Je poserais une question finalement très simple et ouverte par rapport à tous ces vulgarisateurs dont vous corrigez les inexactitudes.
Pourquoi une telle méconnaissance du sujet ? Pourquoi parlent-ils de sujets qu’ils maîtrisent peu (voir pas), sachant qu’ils sont rémunérés pour produire ce contenu. Sortir un contenu de qualité et un minimum conforme à la pensée réelle des auteurs devrait être le minimum attendu.
Défaut de compréhension des ouvrages qu’ils lisent ?
Ou peut-être ne lisent-ils pas du tout ces ouvrages et se basent sur la page wikipédia des auteurs ?
Vous avancez une autre hypothèse qui est plus que pertinente. Ils adaptent la philosophie d’Ayn Rand à leurs propres prémisses philosophiques, en détournant volontairement (ou non) ce qu’elle défend.
J’ai pu discuter avec un libertarien récemment qui prenait Ayn Rand en modèle, pour de mauvaises raisons. Il n’a pas fallu longtemps pour comprendre qu’il n’avait rien lu d’elle.
Je dis ça en tant que profane. Je ne suis pas objectiviste n’ayant qu’une connaissance très partielle de cette philosophie.
Mais je m’étonne toujours de cette tendance à faire siennes des pensées qu’on ne maîtrise pas ou très superficiellement.
Ce qui dépasse le simple cadre de la vulgarisation.
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Il ne s’agit pas d’un travail colossal en ce qui me concerne, car comme je l’ai dit dans l’article, les sujets dont il est question ici sont des points de base de la philosophie d’Ayn Rand.
Répondre à votre question de façon vraiment satisfaisante me demanderait en revanche plus de travail. La question est intéressante, mais je ne pourrais pas y répondre pour chaque cas particulier, je ne pourrais que fournir des éléments généraux qui pourraient intervenir (ou pas) différemment dans chaque cas particulier. Je ne parlerais donc pas pour Le Précepteur spécifiquement. Mais dans l’ensemble, il y a de nombreux facteurs qui pourraient expliquer cette situation.
D’abord je dois préciser que je ne pense pas que la plupart du temps, les vulgarisateurs soient de mauvaise foi (je pense à Kosmos, Le Hussard, Gilles d’Elia, Charles Robin). Je crois qu’ils essaient sincèrement de communiquer ce qu’ils ont compris de la philosophie d’Ayn Rand, du mieux qu’ils peuvent. Et aucun d’eux, il me semble, ne prétend être un spécialiste d’Ayn Rand. Je n’en dirais pas tant d’autres personnes, comme Alain Laurent par exemple, qui se fait passer pour un spécialiste qu’il n’est pas.
Parmi les multiples causes qui peuvent contribuer à cette situation, je citerai les suivantes, en vrac :
Cette liste ne prétend pas être exhaustive, mais peut déjà donner une idée de l’ampleur de la question.
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Bonjour.
Merci pour ces analyses, c’est une très bonne méthode pour un profane.
De plus nous avons droit à vos traductions, ce qui est très utile quand on lit avec difficulté la langue de Shakespeare.
Dans mes recherches sur Ayn Rand je suis arrivé sur une autre traduction d’un texte que je partage ici :
https://fr.liberpedia.org/La_philosophie_:_qui_en_a_besoin
Merci encore pour votre blog, au plaisir de vous lire.
Cordialement.
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