Détail de l’illustration de couverture de The Virtue of Selfishness par Nick Gaetano
J’ai souligné à maintes reprises en ces lieux le fait que toutes les idées, dans la philosophie Objectiviste, étaient interconnectées, car il s’agit d’un système intégré. C’est un point sur lequel on ne saurait trop insister. Ainsi l’éthique Objectiviste a t-elle logiquement une racine dans la métaphysique et l’épistémologie Objectiviste. On peut démontrer, pour n’importe laquelle des sept vertus de cette philosophie, en quoi celle-ci dépend nécessairement des branches fondamentales de cette même philosophie. C’est ce que nous allons faire ici, et j’ai choisi pour exemple la vertu d’indépendance.
L’indépendance n’est évidemment pas une vertu louée exclusivement par l’Objectivisme. D’autres philosophies (pas toutes cependant, loin s’en faut) ont fait l’éloge de l’indépendance — d’esprit ou matérielle — bien avant Ayn Rand. Mais comme je l’ai dit à d’autres occasions, le caractère unique et inédit de la philosophie Objectiviste ne vient pas seulement du contenu en tant que tel mais de la manière dont les idées sont intégrées. Voyons justement un cas pratique, et demandez-vous si les autres philosophies qui ont fait l’éloge de l’indépendance, l’ont validé métaphysiquement et épistémologiquement de la même manière. (Demandez-vous quels étaient les fondements ultimes de leur défense de l’indépendance, s’il y en avait une.)
L’une des très nombreuses sottises du livre Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel,soutenuesà plusieurs reprisesdans l’ouvragepar Alain Laurent— bien qu’il ne soit pas cohérent à cet égard comme à d’autres — mais qui a également été véhiculée par d’autres personnes, est que la philosophie d’Ayn Rand serait « contre les émotions ».
Le sujet traité aujourd’hui sera l’élément crucial sur lequel, je le crois, tient en grande partie le succès du déterminisme philosophique. Ce qui fait que beaucoup de gens qui réfléchissent à cette question ont un problème avec le libre-arbitre.
Je m’empresse de préciser que le présent article n’a pas pour but de réfuter le déterminisme ni de prouver le libre-arbitre en exposant les arguments Objectivistes sur le sujet : il existe beaucoup de matériel là dessus que je fournirai plus bas. Ce blog, rappelons le, n’est pas autosuffisant, il n’a pas vocation à paraphraser ou à remplacer du contenu déjà existant, mais de proposer des éclairages complémentaires à ce qui existe. Je suppose donc que la théorie Objectiviste du libre-arbitre — qui est distincte des théories traditionnelles sur la question — est déjà connue, au moins dans les grandes lignes.
Le texte d’Ayn Rand qui suit, traduit par mes soins, fut publié à l’origine en 1966 dansThe Objectivist et fut par la suite intégré en tant que chapitre — court mais dense — d’Introduction to Objectivist Epistemology, où Rand explique la nature des axiomes Objectivistes. Le texte original est disponible gratuitement ici.
Les axiomes sont généralement considérés comme des propositions identifiant une vérité fondamentale et évidente par elle-même. Mais les propositions explicites en tant que telles ne sont pas des primats : elles sont faites de concepts. La base de la connaissance humaine — de tous les autres concepts, tous les axiomes, propositions et pensées — est faite de concepts axiomatiques.
Un concept axiomatique est l’identification d’un fait premier de la réalité qui ne peut être analysé, c’est-à-dire réduit à d’autres faits ou brisé en parties constituantes. Il est implicite dans tout fait et toute connaissance. C’est le donné fondamental, ce qui est directement perçu ou expérimenté, qui ne requiert ni preuve ni explication, mais sur lequel toute preuve ou explication repose.
Une chose indispensable, cruciale, majeure, à la compréhension de l’Objectivisme, qui manque parfois cruellement y compris à ceux qui s’intéressent à cette philosophie, est l’intégration.
Attention : le mot « intégration » n’a pas le moindre rapport ici avec l’immigration. Nous parlons de l’intégration en tant que processus mental.
La définition du verbe « intégrer » est la suivante : Incorporer une chose dans un ensemble (en tant que partie intégrante de ce même ensemble). C’est bien ce dont nous parlons. Dans le contexte de la philosophie, « intégrer » veut dire connecter les sensations et/ou les percepts et/ou les concepts, entre eux, pour en faire un tout unique. C’est en quelque sorte une synthèse. Naturellement, connexion implique aussi ici cohérence.
Lorsqu’on connaît mal l’Objectivisme mais que l’on veut en parler en évitant l’effort de l’étudier sérieusement, on cherche systématiquement, de façon très superficielle, à raccrocher cette philosophie à quelque chose de préalablement existant et déjà connu. Parmi les exemples de rapprochements que j’ai croisé, un classique est la philosophie de René Descartes. Un rapprochement ahurissant à plus d’un titre.
Dans un précédent article, j’ai déjà fait allusion rapidement aux différences fondamentales entre l’approche cartésienne et l’approche Objectiviste. Le présent article est un développement sur ce sujet : je vais ici exposer les principales critiques Objectivistes de la philosophie de Descartes. Afin de mieux appréhender ce qui va suivre, il est préférable d’avoir lu en guise d’introduction :
L’article de Nathaniel Branden sur « Le sophisme du vol de concept« . (Important car Descartes utilise ce sophisme systématiquement.)
Les chapitres « The arbitrary as neither true or false » et « Certainty as contextual » dans Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand par Leonard Peikoff. (Ou bien éventuellement, à la place de « Certainty as contextual », la sixième partie du cours The Art of Thinking, intitulé « Certainty« .)
De façon plus générale, une certaine familiarité avec la philosophie Objectiviste est, sinon requise, du moins préférable car nous allons devoir nous référer à un certain nombre d’idées Objectivistes : Le sophisme du vol de concept (donc la nature hiérarchique de la connaissance par implication), la validité des sens, le statut de l’arbitraire, la charge de la preuve, la primauté de l’existence, le caractère contextuel de la certitude, le tabula rasa… J’ai néanmoins essayé, dans la mesure du possible, de faire en sorte que l’argumentation soit pour l’essentiel aussi compréhensible que possible pour quelqu’un qui ne connaît rien à l’Objectivisme.
Le présent article de Nathaniel Branden, traduit par mes soins, a été publié à l’origine dans The Objectivist Newsletter en janvier 1963. Il présente un sophisme (dont Ayn Rand parlait déjà dans Atlas Shrugged) qu’il est extrêmement important de bien comprendre, car c’est peut-être le sophisme le plus répandu de toute l’histoire de la philosophie et l’un des plus destructeurs, à savoir le « vol de concept », auquel j’ai déjà fait référence dans de précédents articles et auquel je continuerai à me référer dans de futurs articles. Ce sophisme, consistant à utiliser un concept tout en niant un autre concept qui rend pourtant le premier possible, est une négation de la logique et du caractère hiérarchique de la connaissance.
Nathaniel Branden (1930-2014)
La caractéristique distinctive de la philosophie du vingtième siècle est la résurgence de l’irrationalisme — une révolte contre la raison.
Aujourd’hui, dans les universités, les étudiants sont assaillis d’affirmations revenant à dire que la certitude sur les faits est impossible, ou que le contenu de l’esprit humain n’entretient aucun rapport nécessaire avec les faits de la réalité, ou bien que le concept de « faits de réalité » est une superstition obsolète, que la réalité n’est « qu’une simple apparence », que l’homme ne peut rien savoir. C’est avec ce genre de bagage intellectuel que leurs professeurs les arment pour faire face aux problèmes de la vie.
Imaginez un scientifique quelconque déclarant : « Peu importe les moyens par lesquels on aboutit à la théorie de la gravité, pourvu que l’on conclut que la gravité existe. » ou bien, imaginez un économiste quelconque déclarant : « Peu importe si sa méthodologie ne vaut rien, pourvu qu’un économiste aboutit aux mêmes conclusions que moi. »
N’est-il pas évident que de telles déclarations nuiraient à la science et du même coup à ses conclusions ? Ne voit-on pas qu’en faisant passer la conclusion avant la manière d’y arriver on donne le feu vert aux ennemis de la science, à qui on envoie le message que les conclusions de la science sont arbitraires (et qu’à ce titre ce ne sont d’ailleurs même plus des conclusions, mais des pétitions de principe). Si les conclusions sont arbitraires, pourquoi les adversaires de la science ne pourraient-ils choisir d’autres conclusions, qui leurs plaisent davantage que celles de la science ? D’ailleurs, il n’y a plus de science, car la science est une méthode, et non un résultat en particulier.
Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il y a un lien inévitable, une connexion nécessaire, une relation de cause à effet, entre la méthode et le résultat. La pensée a toujours une certaine logique. Bref : il y a une interdépendance nécessaire des idées. L’acceptation d’une idée entraîne logiquement l’acceptation d’autres idées, qu’on le veuille ou non, que l’on en ait pleinement conscience ou non. Si on concède certaines prémisses à un adversaire, on lui concède aussi des conclusions, à tort ou à raison.
Mise à jour : depuis la publication de cet article, la page Wikipédia sur Ayn Rand a été modifiée (pas par moi) et ne l’associe plus de façon si mal informée au rationalisme et au libertarianisme.
Depuis des années, sur la page Wikipédia francophone sur Ayn Rand on lit pratiquement dès le début de l’article :
Ayn Rand est connue pour sa philosophie rationaliste, proche de celle du mouvement politique libertarien, à laquelle elle a donné le nom d’« objectivisme ».
Comme l’Objectivisme est une philosophie qui défend ardemment la raison, la logique, les principes, et qui repose sur des axiomes, elle est souvent présentée par ceux qui connaissent mal leur sujet comme une philosophie rationaliste. Si le « rationalisme » désignait simplement les défenseurs de la raison, Rand accepterait ce qualificatif général1 Mais lorsqu’on parle en philosophie de « rationalisme », ce n’est pas simplement de cela qu’il s’agit.
Depuis l’ère moderne, l’histoire de la philosophie est remplie d’alternatives comme : Observation ou raison ? Conscience ou matière ? Corps ou esprit ? Moral ou pratique ? Induction ou déduction ? Proposition analytique ou synthétique ? Etc.
Dans For the New Intellectuals, Ayn Rand présente l’histoire de la philosophie moderne en principalement deux camps2 :
Ceux qui prétendent que la connaissance vient uniquement de déductions à partir de concepts qui ne découlent pas de la perception.
Ceux qui prétendent que la connaissance vient uniquement de l’expérience, de l’observation immédiate des faits, sans recours aux concepts.
En d’autres termes : les rationalistes et les empiristes, auxquels elle s’oppose tous les deux.
Origine du rationalisme
Le rationalisme est un courant moderne initié par René Descartes – père de toute la philosophie moderne – représenté également par des penseurs comme Leibniz, Spinoza, ou Hegel considérant que l’articulation logique de concepts a priori et la déduction sont les seuls moyens de connaissance fiable, par opposition à l’observation et l’expérience, défendues par les empiristes, et dont les rationalistes se méfient.
Zénon d’Élée (490-430 av. J.-C.)
Avant la philosophie moderne, il y a bien des philosophes antiques que l’on peut rétrospectivement ranger dans cette catégorie, comme par exemple Parménide, Zénon d’Élée ou Gorgias qui utilisent la logique pure, à rebours de toute observation et de toute expérience, pour démontrer que le mouvement est impossible. Toutefois beaucoup de philosophes de l’Antiquité, comme Aristote par exemple, ne peuvent ni être classés comme rationaliste, ni comme empiriste (comme le faisait d’ailleurs remarquer Ayn Rand)3 Dans sa Physique, l’intention essentielle d’Aristote est justement de prouver rationnellement le mouvement afin de répondre à des gens comme Parménide et Zénon, montrant ainsi qu’il n’y a pas d’antagonisme entre la perception et les concepts.4
La dissociation entre percepts et concepts
Les deux approches, rationalistes et empiristes, sont fondamentalement d’accord sur l’essentiel : la dissociation entre percepts et concepts. L’une des singularités de la philosophie Objectiviste est précisément de refuser ces faux dilemmes et de montrer qu’il n’y a pas ou ne doit pas y avoir d’antagonisme entre la réalité et les idées. C’est d’ailleurs la nature même du concept d’objectivité, lequel est évidemment au cœur de la philosophie Objectiviste. L’objectivité est une méthode pour accorder l’esprit à la réalité, c’est-à-dire les concepts aux percepts.
En fait, le rationalisme consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est vrai que la raison, en tant qu’outil de formation et de manipulation des concepts, est une faculté d’abstraction, donc d’élimination de certains faits concrets. Ainsi, pour pouvoir former le concept de table, on doit ne pas tenir compte – autrement dit faire abstraction – des caractéristiques singulières de chaque table que l’on a observé. Pour autant, on ne peut pas se passer de l’observation, car c’est la matière première des concepts, donc de la raison. On a besoin d’avoir observé des tables pour former le concept de table. C’est une chose de faire abstraction des parties non-pertinentes des observations, c’en est une autre d’abandonner totalement l’observation, et de fonder ses concepts dans le vide : ce qu’Ayn Rand appelle des « abstractions flottantes« . Une série de déductions entièrement logique n’est d’aucune valeur si elle est fondée sur des abstractions flottantes. C’est littéralement de la masturbation intellectuelle.
Ayn Rand sur le rationalisme
Bien que la déduction y a une place importante, Ayn Rand n’a pas construit sa philosophie sur un pur jeu de déduction logique, elle a au contraire toujours insisté sur la validité des sens en tant que source première de la connaissance, raisonnait sur une base inductive, et s’est abondamment servi de phénomènes et d’événements concrets pour expliquer des principes abstraits (ceux qui ont lu la plupart de ses essais non fictionnels savent qu’elle préférait généralement argumenter sa philosophie à travers les événements culturels de son temps). Pour elle, la raison est la faculté qui identifie et intègre le matériel fourni par les sens.5 Elle reprochait au rationalisme d’être source d’une erreur philosophique courante qu’elle a souvent dénoncée, consistant à réécrire la réalité. Elle déclarait par exemple6 :
Vous seriez surpris de voir combien d’erreurs consistent à réécrire la réalité. Kant est l’archétype. Il le fait encore plus, et plus ouvertement, que la plupart des philosophes. Il décide (sur la base d’un rationalisme primitif, à la Héraclite ou Parménide) de ce que doit être la réalité, et si cela ne correspond pas à ses exigences, alors la réalité est fausse — pas ses exigences.
La théorie cohérentiste de la vérité soutient que tout ensemble d’affirmation cohérent — c’est-à-dire ne comportant aucune contradiction — est vrai. Nul besoin de se référer à la réalité ; il suffit de défendre une thèse cohérente, et s’il n’y a aucune contradiction interne, cela établit la véracité de la thèse. C’est du pur rationalisme. C’est la position de l’absolu mystique placé quelque part dans une autre dimension, au delà de notre monde. […] La théorie cohérentiste est assurément un exemple de réécriture de la réalité. Elle dit simplement : « Allez-y, réécrivez, et si vous parvenez à éviter la contradiction, votre réécriture deviendra réalité. »
La confusion consistant à prendre l’Objectivisme pour une philosophie rationaliste est courante. Des professeurs de philosophie tels que Sidney Hook8, Robert Nozick9 et bien d’autres encore firent cette confusion. Ayn Rand raconte cette anecdote10 :
Quelqu’un prétend qu’une professeure à l’Université de Columbia dit m’avoir entendu faire un discours à Columbia où j’aurais prouvé que la création de biens matériels pouvait se produire seulement sous un système capitaliste et qu’à partir de là, j’en aurais conclu que Spoutnik n’existait pas. […] Je n’aurais jamais dit cela, car, voyez-vous, c’est du rationalisme : l’idée de prouver en dehors de tout contexte, sans référence à la réalité, par syllogisme que quelque chose existe ou n’existe pas. Je n’emploie jamais cette méthode. […] Donc dites à cette dame que le rationalisme est une maladie philosophique, et qu’à l’évidence elle en souffre, mais qu’elle ne devrait pas me l’attribuer.
La conscience comme perception de l’existence
René Descartes (1596-1650)
J’ai déjà entendu dire que l’Objectivisme était cartésien. S’il y avait une vie après la mort, Rand se retournerait dans sa tombe. Certes, comme l’Objectivisme, Descartes fonde sa philosophie sur des axiomes et des principes fondamentaux, et l’un des principes fondamentaux de Descartes, dans le domaine de la méthode, est le doute systématique. C’est un principe parfaitement arbitraire et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle l’Objectivisme rejette totalement la philosophie de Descartes. (Voir ma « Critique Objectiviste de Descartes ») Et de quoi doute Descartes pour commencer ? De la validité de ses sens. Sur quelle base doute t-il ? Sur la base d’une hypothèse purement gratuite : Tout ceci pourrait très bien être une illusion mise en scène par un malin génie. Le rationalisme dans toute sa splendeur : principes arbitraires et rejet de l’expérience.
C’est ainsi que les rationalistes finissent parfois idéalistes métaphysiquement : Rejetant les faits, vivant dans leur tête, ils sont conduits à penser qu’il n’y a rien en dehors de celle-ci. Ce ne serait qu’une illusion. Descartes n’a de certitude première que sa conscience (Cogito ergo sum) sans réaliser qu’il s’agit d’une aporie, parce que la conscience est nécessairement la conscience de quelque chose. Pour citer un fameux passage d’Atlas Shrugged (j’ai souligné certaines parties)11 :
L’existence existe – et cela implique deux corollaires : que la perception existe et que la conscience existe ; la conscience étant la faculté de percevoir ce qui existe. Si rien n’existe, il ne peut pas y avoir de conscience : une conscience dénuée d’objet dont elle puisse être consciente est une contradiction dans les termes. Une conscience consciente uniquement d’elle-même est une contradiction dans les termes : avant de pouvoir s’identifier elle-même comme conscience, il faut qu’elle soit consciente de quelque chose. Si ce que vous prétendez percevoir n’existe pas, vous n’avez aucune conscience.
Axiomes et expérience
Fonder sa philosophie de principes premiers n’implique absolument pas de rejeter l’expérience comme le font les rationalistes. Aristote avait l’axiome de non contradiction pour socle, pourtant s’il y a bien un philosophe illustre qui s’appuyait sur l’observation de la réalité concrète, c’est lui. C’est ainsi qu’il inventa la biologie, entre autres.
L’Objectivisme débute avec des principes premiers, des axiomes : existence — conscience — identité. D’où viennent ces axiomes ? Sortent-ils arbitrairement de nulle part ? De la tête d’Ayn Rand qui les aurait choisi au hasard ? Nullement : ils viennent de l’observation sensorielle, autrement dit de l’expérience.
Pour l’Objectivisme, l’homme est né tabula rasa, sans idées innées ou a priori, et la source première de la connaissance est la perception sensorielle. Sur ce point précis — mais pas nécessairement sur le reste — l’Objectivisme se trouve en accord avec certains empiristes comme Locke12 par exemple, qui tenait de toute façon cette idée d’Aristote.13
Mais alors, dira t-on peut-être, si les axiomes viennent de quelque part — autrement dit s’ils ne sont pas arbitraires — comment peut-on les appeler « axiomes » ?
Ce sont des axiomes métaphysiques. Sur le plan métaphysique, l’expérience suppose l’existence, la conscience et l’identité. Mais épistémologiquement, axiomes et observation s’impliquent mutuellement, on peut difficilement les séparer : C’est par l’expérience que l’on découvre que ces axiomes sont impliqués dans toute expérience.
En un sens, axiomes et expériences sont deux façons de parler de la même chose, à savoir la réalité. L’expérience, c’est : existence — conscience — identité ; ou plus précisément un cas concret de ces concepts très abstraits. Être conscient, c’est être conscient de l’existence. Exister, c’est être quelque chose, donc avoir une identité. Être conscient de quelque chose, c’est expérimenter. Sans existence ni conscience ni identité : pas d’expérience. Et si on expérimentait pas, on ne pourrait pas identifier tout ce que je viens juste d’énoncer. Dans le domaine de la connaissance, ni les axiomes, ni l’expérience ne vient avant l’autre car aucun des deux n’est possible ou concevable sans l’autre. Ici, chercher à déterminer l’œuf ou la poule me semble dénué de sens.
En bref, l’Objectivisme ne sépare pas expérience et concepts. Il n’est donc ni rationaliste, ni empiriste, il est aristotélicien.
Ressources
Pour une critique développée du rationalisme dans une perspective Objectiviste, on pourra se référer aux cours de Leonard Peikoff :
« Rationality vs.rationalism« , dans The Philosophy of Objectivism, leçon 6, « The Objectivist Conception of Rationality, Certainty and Free Will ».
« Rationalism » dans Understanding Objectivism, leçon 8 (ou chap. 7 dans le livre).
« Rationalism » dans Objective Communication, leçon 2, « Writing: Analyses of “Philosophy: Who Needs It” and a Sample Essay » (ou chap. 5 dans le livre).
Dans sa correspondance (Letters of Ayn Rand) ou ses carnets privés (Journals of Ayn Rand) elle a quelques fois utilisé le terme « rationaliste » dans ce sens très général. ↩︎
« For the New Intellectual », dans For the New Intellectual, New York, Signet / New American Library, 1963, p. 26-27. ↩︎
Pour la réponse aux paradoxes de Zénon par exemple, voir ARISTOTE, Physique, livre IV, chap. 9 (239b 5-240b 9), Flammarion, Paris, 2002, p. 345-349. ↩︎
Extrait d’une réponse à une question posée lors d’un cours d’écriture en 1969, citée dans MAYHEW Robert (éd.), Ayn Rand Answers, New York, New American Library / Penguin Group (USA) Inc., 2005, p. 152. ↩︎
« Question Period« , dans PEIKOFF Leonard, The Philosophy of Objectivism (séminaire), leçon 6, questions-réponses (intervention de Rand), 1976, enregistrement Youtube [02:37:37—02:38:52]. ↩︎
Voir HOOK Sydney, « Each Man for Himself », New York Times Book Rewiew, 9 avril 1961, p. 3. Hook croyait qu’Ayn Rand déduisait des règles éthiques et des vérités économiques à partir de « A est A ». ↩︎
Voir NOZICK Robert, « On the Randian Argument », dans The Personalist, Vol 52, n° 2, printemps 1971, pages 282-304. Nozick reconstruit et présente l’argumentation de Rand sous forme strictement déductive, suivant une approche qu’elle rejetait. ↩︎
« Question Period« , dans PEIKOFF Leonard, The Philosophy of Objectivism (séminaire), leçon 12, questions-réponses (intervention de Rand), 1976, enregistrement Youtube [02:00:55—02:06:17]. ↩︎
Atlas Shrugged, New York, Signet / New American Library, 1996, p. 929. ↩︎
LOCKE John. Essai philosophique concernant l’entendement humain. Trad. M. Coste. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée. Amsterdam : Aux dépens de la Compagnie, 1774, Livre premier, « Des notions innées », p. 15-140. ↩︎