La vision évolutive d’Ayn Rand sur Nietzsche

L’article qui suit, traduit par mes soins, a été rédigé par Lester H. Hunt (portrait ci-contre), professeur émérite de philosophie à l’université de Wisconsin-Madison et été publié en tant que chapitre dans A Companion to Ayn Rand, sorti en 2016. L’article original en anglais est disponible sur le site personnel de l’auteur. Hunt a beaucoup écrit, à la fois sur Nietzsche, et sur Ayn Rand.

— Ayn Rand, répondant à un questionnaire, vers 1935.

— Lettre d’Isabel Paterson à Ayn Rand, 1943.

— Ayn Rand, Interview radiophonique, 1964.


Friedrich Nietzsche (1844-1900) est sans doute le philosophe auquel Ayn Rand est le plus souvent associée dans les discussions courantes sur ses idées. La relation entre ses idées et celles de l’écrivain et penseur allemand font l’objet d’erreurs d’interprétations les plus folles. La tendance générale de ces erreurs est d’exagérer grandement la similarité entre les idées de ces deux penseurs. Néanmoins, il y a en quelque sorte des rapports entre eux, et ils sont intéressants.

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L’argument ontologique de l’existence de Dieu

L’argument ontologique est un célèbre argument de l’histoire de la philosophie, d’origine médiévale, cherchant à prouver l’existence de Dieu.

Anselme de Cantorbéry (1033-1109)

C’est Anselme de Cantorbéry, au onzième siècle, qui popularisa cet argument dans les premiers chapitres de son Proslogion en particulier les chapitres 2 et 3.

Cet argument est si simple et si sot que l’on se demande comment il a pu persister pendant des siècles, sinon à cause de la domination du christianisme en Occident. Le voici en substance :

  1. Dieu est ce qu’il y a de plus parfait.
  2. Quelque chose qui existe est plus parfait que quelque chose qui n’existe pas.
  3. Donc Dieu existe.
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Critique Objectiviste de Descartes

Descartes
René Descartes (1596-1650)

Lorsqu’on connaît mal l’Objectivisme mais que l’on veut en parler en évitant l’effort de l’étudier sérieusement, on cherche systématiquement, de façon très superficielle, à raccrocher cette philosophie à quelque chose de préalablement existant et déjà connu. Parmi les exemples de rapprochements que j’ai croisé, un classique est la philosophie de René Descartes. Un rapprochement ahurissant à plus d’un titre.

Dans un précédent article, j’ai déjà fait allusion rapidement aux différences fondamentales entre l’approche cartésienne et l’approche Objectiviste. Le présent article est un développement sur ce sujet : je vais ici exposer les principales critiques Objectivistes de la philosophie de Descartes. Afin de mieux appréhender ce qui va suivre, il est préférable d’avoir lu en guise d’introduction :

  • Mon article : « L’Objectivisme est-il une philosophie rationaliste ?« .
  • L’article de Nathaniel Branden sur « Le sophisme du vol de concept« . (Important car Descartes utilise ce sophisme systématiquement.)
  • Les chapitres « The arbitrary as neither true or false » et « Certainty as contextual » dans Objectivism: The Philosophy of Ayn Rand par Leonard Peikoff. (Ou bien éventuellement, à la place de « Certainty as contextual », la sixième partie du cours The Art of Thinking, intitulé « Certainty« .)

De façon plus générale, une certaine familiarité avec la philosophie Objectiviste est, sinon requise, du moins préférable car nous allons devoir nous référer à un certain nombre d’idées Objectivistes : Le sophisme du vol de concept (donc la nature hiérarchique de la connaissance par implication), la validité des sens, le statut de l’arbitraire, la charge de la preuve, la primauté de l’existence, le caractère contextuel de la certitude, le tabula rasa… J’ai néanmoins essayé, dans la mesure du possible, de faire en sorte que l’argumentation soit pour l’essentiel aussi compréhensible que possible pour quelqu’un qui ne connaît rien à l’Objectivisme.

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Le sophisme du vol de concept

Le présent article de Nathaniel Branden, traduit par mes soins, a été publié à l’origine dans The Objectivist Newsletter en janvier 1963. Il présente un sophisme (dont Ayn Rand parlait déjà dans Atlas Shrugged) qu’il est extrêmement important de bien comprendre, car c’est peut-être le sophisme le plus répandu de toute l’histoire de la philosophie et l’un des plus destructeurs, à savoir le « vol de concept », auquel j’ai déjà fait référence dans de précédents articles et auquel je continuerai à me référer dans de futurs articles. Ce sophisme, consistant à utiliser un concept tout en niant un autre concept qui rend pourtant le premier possible, est une négation de la logique et du caractère hiérarchique de la connaissance.

Nathaniel Branden (1930-2014)

La caractéristique distinctive de la philosophie du vingtième siècle est la résurgence de l’irrationalisme — une révolte contre la raison.

Aujourd’hui, dans les universités, les étudiants sont assaillis d’affirmations revenant à dire que la certitude sur les faits est impossible, ou que le contenu de l’esprit humain n’entretient aucun rapport nécessaire avec les faits de la réalité, ou bien que le concept de « faits de réalité » est une superstition obsolète, que la réalité n’est « qu’une simple apparence », que l’homme ne peut rien savoir. C’est avec ce genre de bagage intellectuel que leurs professeurs les arment pour faire face aux problèmes de la vie.

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Hemingway est-il un écrivain romantique ?

Le texte reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est la réponse d’Ayn Rand à la question : « Hemingway est-il un écrivain romantique ? » posée en 1969, lors d’un de ses cours sur l’écriture d’essais. Une connaissance minimale de la philosophie esthétique d’Ayn Rand est préférable pour mieux comprendre.


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Ernest Hemingway (1899-1961)

C’est apparemment ce qu’il croit, mais je ne considère pas qu’il en est un. C’est un naturaliste qui prend une posture de romantique. J’avais prévu au départ de l’inclure dans « Qu’est-ce que le romantisme ? », mais il n’est pas assez important. Selon les critères modernes, c’est un bon écrivain techniquement. Dans une perspective historique, il est de troisième rang. Il est très loin en dessous de Sinclair Lewis et John O’Hara.

Je dis que c’est un naturaliste qui prend une posture de romantique parce qu’il n’y a pas de projection de valeurs dans ses livres, et pas d’abstraction de valeurs dans ses personnages. En général, il n’est pas très bon pour la caractérisation. Il est meilleur pour les atmosphères — le point de vue de Hemingway : un byronisme vulgaire déguisé en termes américains. Sa vacuité est plus apparente chez ses imitateurs. Mais il peut au moins l’emporter avec un degré d’éloquence.

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Ayn Rand, seule théoricienne conséquente de la liberté ?

Une question intéressante, faisant écho à mon article « Les ravages de la désintégration intellectuelle » m’a été posée hier :

Mais ce travail intellectuel de logique – de prémisses à conclusions – concernant la liberté a été fait correctement par combien de personnes dans l’histoire de l’humanité selon Rand ? Je veux dire à part elle-même et ses héritiers objectivistes ?
Du coup, tous ceux qui n’ont pas volé ou massacré leur voisin sans avoir eu connaissance de la philosophie objectiviste l’ont-ils faits pour de mauvaises raisons ? Pour des motifs irrationnels ?

La réponse la plus courte à la première question serait : selon elle, zéro. En effet, si elle estimait qu’il y avait déjà une philosophie intégralement rationnelle, cohérente et logique (qui défend la liberté…ou autre chose : la liberté n’est pas une question isolée, aucune question ne l’est, et la raison et la logique viennent avant la liberté), en d’autres termes, une philosophie qu’elle estimerait être entièrement vraie, l’Objectivisme n’aurait alors aucune raison d’être. Mais ceci nécessite tout de même quelques précisions.

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Le vide esthétique de notre époque

Le texte reproduit ci-dessous, traduit par mes soins, est un court chapitre de The Romantic Manifesto, rédigé par Ayn Rand en Novembre 1962.


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« Hamlet » de Shakespeare

Avant le dix-neuvième siècle, la littérature présentait l’homme comme un être impuissant dont la vie et les actions étaient déterminées par des forces indépendantes de sa volonté : soit par le destin et les dieux, comme dans les tragédies grecques, soit par une faiblesse innée, un « tragic flaw », comme dans les pièces de Shakespeare. Les écrivains considéraient l’homme comme métaphysiquement impuissant ; leur prémisse de base était le déterminisme. Sur cette prémisse, on ne pouvait guère projeter ce qui pourrait arriver aux hommes ; on ne pouvait qu’enregistrer ce qui s’était passé — et les chroniques étaient la forme littéraire appropriée de cet enregistrement.

L’homme en tant qu’être possédant la faculté de volition n’apparaît dans la littérature qu’au dix-neuvième siècle. Le roman était sa forme littéraire appropriée — et le Romantisme était le nouveau grand mouvement en art. Le Romantisme voyait l’homme comme un être capable de choisir ses valeurs, d’atteindre ses objectifs, de contrôler sa propre existence. Les écrivains romantiques n’ont pas enregistré les événements qui s’étaient produits, mais ont projeté les événements qui devraient arriver ; ils ne consignaient pas les choix que les hommes avaient faits, mais ils projetaient les choix que les hommes devraient faire.

Avec la résurgence du mysticisme et du collectivisme, à la fin du dix-neuvième siècle, la littérature Romantique et le mouvement Romantique disparurent progressivement de la scène culturelle.

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Les ravages de la désintégration intellectuelle

Imaginez un scientifique quelconque déclarant : « Peu importe les moyens par lesquels on aboutit à la théorie de la gravité, pourvu que l’on conclut que la gravité existe. » ou bien, imaginez un économiste quelconque déclarant : « Peu importe si sa méthodologie ne vaut rien, pourvu qu’un économiste aboutit aux mêmes conclusions que moi. »

N’est-il pas évident que de telles déclarations nuiraient à la science et du même coup à ses conclusions ? Ne voit-on pas qu’en faisant passer la conclusion avant la manière d’y arriver on donne le feu vert aux ennemis de la science, à qui on envoie le message que les conclusions de la science sont arbitraires (et qu’à ce titre ce ne sont d’ailleurs même plus des conclusions, mais des pétitions de principe). Si les conclusions sont arbitraires, pourquoi les adversaires de la science ne pourraient-ils choisir d’autres conclusions, qui leurs plaisent davantage que celles de la science ? D’ailleurs, il n’y a plus de science, car la science est une méthode, et non un résultat en particulier.

Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il y a un lien inévitable, une connexion nécessaire, une relation de cause à effet, entre la méthode et le résultat. La pensée a toujours une certaine logique. Bref : il y a une interdépendance nécessaire des idées. L’acceptation d’une idée entraîne logiquement l’acceptation d’autres idées, qu’on le veuille ou non, que l’on en ait pleinement conscience ou non. Si on concède certaines prémisses à un adversaire, on lui concède aussi des conclusions, à tort ou à raison.

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« Rien n’existe » : Gorgias ou la naissance de l’humour absurde

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Gorgias (480-375 av. J.-C.)

L’axiome d’existence, premier axiome de la philosophie Objectiviste, qui avait été formulé pour la première fois dans la Grèce Antique par Parménide, n’a jamais vraiment été explicitement ou ouvertement nié par la plupart des philosophes dans l’histoire. Il y a cependant une exception notable : Gorgias, le présocratique, père du scepticisme, celui à cause de qui le mot « sophiste » est devenu péjoratif, ancêtre de tous ceux qui pour qui l’esprit de contradiction est un pur jeu. En réponse à Parménide, il défend sérieusement dans De la nature ou Traité sur le non-être l’idée que rien n’existe.

La méthode de Gorgias consiste à examiner une par une, sur un mode rationaliste, toutes les possibilités logiques qui pourraient valider l’existence, et les éliminer les unes après les autres en tentant de montrer qu’elles aboutissent toutes à une contradiction. Voici, en résumé, son argumentation.

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Reisman, élève de Mises et Rand

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George Reisman (né en 1937)

George Reisman est un économiste, auteur de l’une des plus importantes somme sur le capitalisme intitulée Capitalism: A Treatise on Economics sortie en 1996, disponible gratuitement en ligne. Il fut l’élève de Ludwig von Mises, sous la direction duquel il a passé son doctorat d’économie, puis de Ayn Rand par la suite.

Dans la préface de son ouvrage, il raconte ses souvenirs, d’abord de Mises, puis de Rand. Ce qui suit est l’extrait, traduit par mes soins, où il raconte sa rencontre avec Ayn Rand. Replaçons le contexte : Avec quelques amis qui suivaient le séminaire de Ludwig von Mises, ils formaient un groupe informel appelé le « Cercle Bastiat », en référence à l’économiste français Frédéric Bastiat. Puis, un beau jour :


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Murray Rothbard (1926-1995)

Lors de l’un de nos rassemblements, à l’été 1954, plus de trois ans avant la publication de Atlas Shrugged, Murray Rothbard évoqua le nom d’Ayn Rand, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il la décrivait comme une personne extrêmement intéressante et, lorsqu’il vit la curiosité de tout notre groupe, nous demanda si nous serions intéressés de la rencontrer. Tout le monde dans le groupe était très intéressé. Il organisa alors une réunion pour le deuxième samedi soir de juillet, à l’appartement d’Ayn Rand dans le centre de Manhattan.

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